CHAPITRE X
D'ailleurs , est-il nécessaire de répéter que Gaston était un homme de son temps et des plus distingués du monde où il vivait? Par quel sort bizarre a-t-il fallu qu'il fût atteint d'une passion de l'autre siècle ? Ne vaudrait-il pas mieux laisser là l'affectation, dont il est la victime , dont il sera peut-être la dupe , et rentrer dans ses anciennes habitudes ? Bien des fois il s'est exhorté lui-même à prendre ce parti!... mais son amour s'est enraciné par la résistance. Dès qu'il veut recommencer à vivre comme autrefois, il croit qu'il va mourir, tout lui manque, une frayeur indéfinissable le saisit : il sent son cœur se déchirer. On ne peut ni vaincre, ni souffrir, ni fuir les tourments de l'amour malheureux, parce qu'ils ont toujours quelque charme ; mais c'est un charme qui tue. Etliel était à ses yeux un être nouveau , et l'attrait de l'inattendu est irrésistible pour un homme de l'âge et du caractère de Gaston.
Le résultat de tant de douleurs compensées en secret par tant de plaisirs est une contrainte indéfinissable qui s'est glissée dans leurs entretiens. Ethel reproche à Gaston ses plaintes éternelles ; comment conserver la prétention de se faire aimer lorsqu'on n'a que des paroles amères à dire? De son côté, Gaston combat toujours directement ou indirectement les principes d'Eihel; ainsi leur temps se passe à s'attrister l'un
l'autre , malgré tous les moyens de bonheur que Dieu et le monde leur ont livrés avec une profusion bien rare : beauté, naissance, richesse, esprit, tout cela est pour eux comme rien!... Et pourquoi ?. . . . parce qu'ils se sont rencontrés sans pouvoir s'unir.
« Il faut connaître mon sort, il faut m'expliquer, » se dit un jour Gaston; et il s'apprête à interroger Ethel , comme si les paroles avaient prise sur les choses.
« Pourquoi ne m'aimez-vous pas , Ethel ; expliquez-moi le fond de votre pensée?
« — Je vous aime.
« — Mais non pas comme je vous aime , moi ? Qu'attendez-vous de l'avenir?
« — Peu de bonheur et beaucoup de trouble , car j'entrevois vos desseins ! . . . .
« — Vous les entrevoyez ! dites-vous?... Vous les ai-je cachés ? Ne vous ai-je pas dit , dès le premier jour , que je vous aimais d'un amour insensé? Vous ne m'avez pas repoussé alors : c'était autoriser mes espérances. Vous le voyez , vous qui prétendez à la franchise, vous m'avez trompé , non pas peut-être par des paroles , mais par des actions. Si vous étiez de bonne foi , vous conviendriez que j'ai dû vous croire unie à moi pour toujours par un engagement tacite.
(( — On ne s'engage point à ce qu'on ne connaît pas : j'ignore votre code de galanterie ; j'obéis