CHAPITRE XI
couvrent nos bruyères ; le peu de retentissement de la vie humaine sur ce coin de terre où la nature même est silencieuse : tout donne à nos paysages un caractère qu'il est impossible d'oublier, à nos esprits une teinte religieuse; car, comme dit souvent mon maître l'abbé Patrice : « Le ciel attire à lui ceux que la société des hommes n'occupe guère. »
(( Rêveurs , mais toujours de bonne humeur, rieurs et sensibles, les Irlandais ont une gaîté qui ne nuit point h la tendresse du cœur....
« Le château de mon père, donjon gothique flanqué de quatre tourelles , domine l'étang avec lequel il communique par une route suspendue, espèce d'aqueduc de basalte noir comme toutes nos pierres, et porté sur des arches pointues qui se terminent par une rampe de beaux degrés noirs dont les derniers se perdent sous l'eau qui les polit incessamment.
« Cette construction des anciens temps , puisqu'on l'attribue à l'un de nos rois, sert à faciliter l'embarquement des habitants du château. Il rappelle le château de Lochleven dans l'Abbé de Walter Scott. Les montagnes qui bordent le lac sont rocailleuses, nues, mais peu élevées. Un village misérable disparaît dans les blocs réguliers du roc de basalte^ avec lequel il se confond de loin ; car tout ce qui sort de la terre
est noir dans notre pays, et l'eau qui reflète le paysage est noire aussi.
(( Ce que j'aime le moins chez nous, ce sont les villages; la malpropreté du pauvre accuse l'incurie du riche , dit encore notre bon curé. Mon père avait fini par écouter ce saint homme, et les dernières années de sa vie ont été uniquement employées à faire du bien à nos paysans.
« Le château de Macnally servit longtemps d'asile au frère de mon grand-père. Cet oncle de mon père était alors l'ahié de la famille, mais il ne se maria pas; ce qui fit passer la fortune à notre branche.
« Il vivait là en réprouvé dans un temps de crédulité , ne faisant nul bien , ne remplissant aucun des devoirs du chrétien ni du châtelain , et blasphémant incessamment le nom de Dieu. Aujourd'hui, selon ce que me racontait mon père, et ce que je vois depuis que je suis sortie de chez moi, cette vie n'étonnerait personne. Dans ce temps-là, en Irlande, elle faisait le sujet des entretiens et de l'épouvante de tout le comté.
« Encore à présent , Ogle Macnally est représenté aux petits enfants comme une espèce d'ogre qui va revenir pour les dévorer, s'ils ne sont pas sages.
« Il ne voyait personne , ni voisins , ni vassaux ; il ne recevait point d'étrangers , et son