CHAPITRE IL
l'esprit, mais non pas sans finesse, elle disait même quelquefois certains bons mots qui restaient sans elïet tant qu'ils n'avaient pas été racontés, c'est-à-dire arrangés par ses amis. Un guignon singulier présidait à sa destinée , elle manquait d'à-propos en toutes choses : ce qui veut dire qu'elle n'était jamais naturelle. C'était une personne désagréablement distinguée , tristeuient jeune , sottement savante , éloquente pour discuter, gauche pour causer , le tout à force de prétentions ; mal inspirée, jamais émue, jamais naïve, riche seulement en affectations de tout genre. Toutefois il y avait de la grandeur dans ses mensonges , tant elle les prolongeait : elle aurait donné sa vie pour faire envie au monde , et la malheureuse esclave ne voyait pas qu'elle lui faisait à peine pitié. Sa mesquine existence tournait péniblement dans un cercle étroit qu'elle croyait l'univers.
Un homme tel que Gaston de Montlhéry ne pouvait donc pas partager cette existence mal dirigée par de faux calculs. Quand l'eifort ne réussit pas, il devient ridicule. Les gens du monde pardonnent tout , absolument tout, au bonheur ; mais ils ne pardonnent qu'au bonheur.
Un jour qu'elle était en veine d'exagérations^ Odile se mit à étudier le chinois , parce qu'on ne remarquait pas qu'elle savait le latin. Quand elle occupait le monde, on était sûr que c'était
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parce qu'elle avait voulu l'occuper , et l'on devinait que la peine passait le plaisir ; elle attirait l'attention sans fasciner les esprits , sans captiver les cœurs. C'était une décoration mal éclairée en dessous, et dont tous les fils paraissent. Pour primer dans la société, il lui manquait une qualité indispensable : l'indifférence à l'effet qu'on produit. Elle voulait être regardée ; on la regardait , mais on ne l'admirait ni ne l'aimait. On l'aurait regardée, ne fût-ce que pour se moquer de sa toilette singulière jusqu'à l'insolence. En général, elle avait pris l'impolitesse pour une marque de grandeur : quand par hasard ses impertinences tombaient sur une personne qui lui faisait apercevoir que la vraie noblesse n'est point séparée de la bonté, ni la bonté de la bienveillance active, c'est-à-dire de l'affabilité , elle courait après l'occasion de réparer sa faute ; mais le mal était fait, et la réparation ne servait qu'à constater l'insulte.
Madame de 3Iontlhéry, succombant à son travail de vanité, s'était pâlie, maigrie, exténuée à tendre aux gobe-mouches du monde les fils de sa toile : c'était une Armide métamorphosée en araignée . A force de persévérance, d'étude, d'affectation, d'ambition de succès, d'ennui supporté pour plaire, de vertus affectées pour réussir, et de galanteries trop bien cachées pour la dédommager de la peine