ÉTH£L
s'en plaindre* Mais le Dieu des chrétiens est celui qui parle à mon ccBUr. Puîsn qu'il me reste encore quelques jours ^ je veux les passer à invoquer son nom et à le bénir. »
Ces paroles amenèrent, aussi bien sur les
faulcuiils des uiagistrals que dans les rangs de l'auditoire, une émotion telle que la cour suspendit Taudience pour donner à tous les cœurs le temps de calmer leur agitation. Jamais, depuis notre occupation algérieime, pareil fait ne s'était produil.
Son importance s'accroissait encore de la haute position de Camyrrha. Car, malgré ses malheurs, on ne pouvait voir en elle une femme vulgaire. La noblesse de son langage et de sou attitude dénotait toujours réponse du dernier chef des Hadjoutes*.
1. Le (ait de la convenioo d*iiii nmiuImaB au cathoUcitme est si rare en Algérie que nous n'aurions pas osé rinventer. Quand on peint des mœurs, TimaginatioD n*a pas tonte latitude et toute liberté, fait que nous relatons s*est done produit aux assises de Mostsganem dans le eourant de Tannée judiciaire que
ÉTHBL. W
C'était sans avoir préalablement communiqué sa résolution ni au colonel ^ ni à la comtesse, que Gamyrrlia venait de parler ainsi (levant la justice. Et pour bien comprendre comment et pourquoi elle venait faire une semblable déclaration devant des magistrats, qu'on n'oublie pas que chez les musulmans Tidée de religion et celle de justice ne se séparent jamais. Le Koran, comme la Bible, est un code universel. 11 a réglé l'Etat social tout entier. 11 en était toujours de même autrefois; on retrouve le même fait dans toutes les vieilles législations. Si quelque chose est essentiellement moderne, c'est l'énergique et absolue séparation des pouvoirs. La vii ilité des sociétés se marque par la gestion diverse du spirituel et du temporel.
La nouvelle circula bien vite dans toute la ville de Mostaganem. Les débats de la
nous tmrfflinoiift (1863). La meilleure source dlnTention pour le romaneicr est et sera toujours Tobservii* lion de ce qui se passe sous ses yeux.
2a8 BTBSL.
cour d'assises étaient bien petits à coté de cet événement. Le nom de Camyrrha était dans toules les bouches. On s'entretenait d'elle aussi bien au café maure et sur lea places publiques tjue clans les salons. Pour la dérober à la curiosité générale, le colonel Durand, qui Pavai l accompagnée à Mo&taganem, afin de la protéger au besoin, la pria de ne poinl quitter la maison ou ils étaient descendus, et^ le même soir, il revint avec elle à Mascara.
L'arrêt avait été prononcé. Trois te les devaient, tomber et le lieu désigné pour Texécution était Saîda. Pour Ismaêl comme pour Alvarez s'ouvrait le bagne.
Mais le fils de Kaddour n'avait pas perdu son temps. Dans la figue de Barbarie qu'il mangeait pendant que Camyrrha faisait sa déposilicn, il avait trouvé une lime intelligemment cachée dans le fruit. Avec cet instrument, il avait sans bruit scié les fers qui attachaient ses mains. Lorsqu'on le ramenait à sa prison, il profita du passage
£TU£L
sur une place où des Arabes tumultueux se trouvaient en grand nombre, et opéra la plus hardie des évasions en renversant deux gendarmes de l'escorte. Un instant, pendant qu'on se remettait de la première émotion, on le vit bondir à travers les rues comme une panthère traquée^^par les chasseurs; mais on perdit bivn vile, sa trace, et on ne la trouva plus. L'éducation de Kaddour portail ses fruits. Il aurait lallu un homme comme le père dlsmaél pour dépister le fils, du moment qu'il avait gagne la campagne. Là, sous un des premiers arbres du cbemin,Is maêl trouva un cheval tout harnaché qui n'attendait qu'un cavalier pour dévorer Tespace et se perdre dans le désert. Des armes étaient abandonnées sur le sol. Avec un peu de bonne volonté, on aurait bien pu découvrir la main intelligente qui se cachait au fond de toutes ces circonstanpes. Mais qu'importait désormais à la justice ? L'arrêt prononce, n avait-elle pas accompli son œuvre? Plu-
240 ÉTUEL.
sieurs mois après, ou appi it qutî le jeuuc homme avait fui jusqu'au delà de Sebdou, derrière les grands Chotl, et qu'il sV'lait fait une existence vagabonde, mais indépendante, parmi les })()pulations qui habi- Icul lu région dile des K'sour.
A vie à peu près heureuse qu'on menait à Mascara , après tons ces événements , allait subir quelques modifications.- Le colonel Durand était rappelé en France. Les affaires qui intéressaient son cœur ne faisaient pas beaucoup de chemin, du moins s'il fallait en juger par les apparences. Entièrement occupée de l'éducation d'Éthel, la comtesse de Sumène n avait pas une seule fois rappelé ce voyage de Tlemcen, sur lequel le colonel avait hâtivement bâti tant d'espérances avec la folle crédulité des^
242 £TH£L
amoureux de lous les âges. 11 est vrai qu'où en avait à peine dit quelques mots en l'mr ; mais ces quelques paroles avaient suffi au colonel pour dresser lout un plan qu'une lettre venue de France renversait brusquement de ibnd eu comble. Comme pour compléter l'infortune de ce brave homme, la comtesse ne parlait pas, ne laissait pas deviner ce qui s'agitait dans les replis intérieurs de sa pensée ; elle semblait avoir oublié totalement les paroles échangées au désert, au pied d« la cascade de Tifferft.
Dans sa maison , tout avait conservé cet aspect cahm et doux qui iûsait ie plus grand charmé de son intérieur. Le jour qu ^ s'écoulait y ressemblait aux jours écoulés. Chaque heure avait son occupation, qu'in-^ terrompaieut à peine de loin eu loin qu i 1« qnes rares visites. En devenant les hôtes de la comtesse, Camyrrha et Ethel n'avaient fait que remplir vides d'une «Ltstenoe sur laquelle pesait quelquefois
1 oisiveté.
Fidèle à* la parole donnée comme à un«
consigne militaire^ le coloneL Durand attendait avec patience^ mais non pas sans anxiété, qu'un mot vînt lui rappekr la déciaioii suprême: de son sorb. Un sentiment de plu» en phMswïlent emplissait son'coeiir et s'était emparé souverainement de tout son être. Mais œ- sentiment anoii toutes les timidilésq,u'ou remarque dans les premières passions cbea \m adolescent délicat. Rêveur et silencieux , le colonel passait générale* ment toutes ses soirées chez la comtesse, et son œil seul aurait pu de- k>in en loin déceler à un observateur subtil la ilainme vive qui incendiait son conir. Heureux de se trouver auprès de la femme aimée entre toutes> de vivre dans Tair qu'elle respirait, pour le moment le oolooel n'en demandait pas davantage et. se contentait de sou lot.
Ën te montrant impatient, il eût craint de coiiipromettrc l'avenir, et il se résignait à suivre les progrès d'Éthel, à écouter des caquetagea fâmmna de salon, pourvu que
9M iftTBBL.
ses yeux pussent de temps à autre se reposer sur la comtesse adorée.
La lettre ministérielle qui le rappelait en France produisit sur le colonel Teffet d'un brusque réveil. Il lui sembla qu'il sortait d'un rêve. Cependant, avec cette résolution énergique qu'il puisait toujours dans son tempérament aux heures de crise suprême, il voulut savoir ce qu'il devait attendre et espérer de cet amour avant de quitter la terre d'Afrique. D'une main fiévreuse il écrivit à la comtesse de Sumène pour lui demander une entrevue, qui fut accordée sur-le-champ et fixée aux premières heures de l'après-midi.
Cette démarche du colonel surprit bien quelque peu la comtesse, mais depuis quelque temps la vie telle qu'elle se faisait chaque jour lui paraissait si bonne , que la jeune femme n'y prit pas autrement garde et attendit fort patiemment le colonel. Au * reste y puisqu'elle n'itait point dominée par la Vassion^ n'avait-elle pas à toute
tfTHBL. 24S
heure quelque distraction et ce jour-là ne
devait-il pas lui en venir une nouvelle ?
Octave de Kessigny n'avait point oublié la promesse qu'il avait faite à sa sœur.
Loin de là, il s'était appliqué à la bien tenir, et, à force de soins, était parvenu à reproduire et à fixer la scène de la fontaine avec un véritable talent d'artiste. £n y regardant de près seulement, on aurait pu remarquer que la main du dessinateur avait trei^blé plus d'une fois en traçant le visage des femmes, surtout de la plus jeune, qui conservait, nonobstant une intenti<Hi évidente de dissigiulation, une vague ressemblance avec Ëthel.
La comtesse de Suihène venait de recevoir ce tableau quand parut le colonel Durand.
Elhel, ([ui partageait naïvement Tadmiration de la comtesse, se retira devant son protecteur.
a Voyez donc^ colonel, dit la jeune femme avec cette grâce enchanteresse qui
ÀTflBU
en faisait la plus ilangeneuse des sirkiesy
voyez donc le charmant pastel (pie m'envole mon frère. Désormais, ce ^ra ie plus bel ornement de mon salon, ji
Lo colonel avait pris la main cpron lui aTait offerte y puis s'était posé silencieux devant le tiavail artistique. Cette marque d'admiration lui sentait à rappeler son sang-fpoid. Car, sHl était fort ému diaque Ibis qu'il se trouvait en pmence de la femme, objet de son culte, combien plus devait-il 1 cire ce jour-ià, où il venait jouer une partie auprème de laquelle pouvait dépendre tout le bonheur de son avenir ! Moins préoccupée, la comtesse aurait remarqué la pâleur nerveuse du colonel.
Cette pâleur ne couvre le visage d'un homme de cœur qu'aux heures décisires* Elle est l'indice des fortes résolu lions.
Après avoir donné au tableau les éloges qu'il méritait :
« Ce pastel^ dit le colonel avec une voix dont il ne parvenait pas à donq>ter l'émo-
STHSL.
ûon, oe pastel me rappelle un des derniers beaux jours de ma vie. Désormais, il n'y en aura plus de semblables pour moi.
Et pourquoi donc^ colonel?
— Parce que je vous quille, madame.
Je rentre en France promener de ville en ville les ennuis de ma vie de gai^on. IjC minière me rappelle. Je suis soldat, il laut que j'obéisse* »
Il j eut un silnice de quelques instants.
^Les yeux fixés sur le parquet, la comtesse paraissait réflécliir. Enfin, après plus d'uue hésitation, elle reprit : ^
« Colonel, dans une nuit solennelle, en face des éloiles de Dieu, el au milieu dvs plus suaves harmonies de la .création, je vous ai promis de vous parler avec frauehise le jour où je sentirais pour vous dans mon cœur plus que de l'estime. Des nuits pareilles, on ne les oublie jamais. Le moment de la iranchise est venu un peu plus tôt que je ne' pensais; mais, qu'importe?
S'il ne reste que mon eonsenlement à ob^
948 ETHBL,
tenir pour que je quitte le nom que je
porte, et pour que je prenne le votre, colonel, je donne ce consentement. »
Il faut avoir aimé pqur comprendre quel fui, à ces paroles, le ravissement du colonel. Il faut surtout avoir apporté dans la passion des effluv ^ de jeunesse tenues en réserve depuis lo< temps, faute d'emploi.
Elles sont si to> ntes lorsque les premières rides ont déjà sillonné profondément les tempes et le front 1 Celui qui conservai l tout son courage, tout son sangfroid , toute son^nei^ie, lorsque la mitraille fauchait tout autour *]e lui les ba- • taillons comme des épis mv.iS et pouvait l'atteindre aussi bien qu'un autre, cet homme, salué intrt'îpide pari.ii les plus intrépides vingt batailles, n'eut pas la force de supporter son bonheur.
La pâleur qui couvrait sou front devint lividité. Le eceur battit dans la poitrine avec une f^rce ^ui aurait iiiquiété un ùiédecin* Pendai . . minute cette angoisse
BTHBI..
que le bonheur causait ressembla fort à
Tangoisse suprême de la douleur.
Le eolonel se remit cependant. Il prit la main dé la comtesse et voulut la porter à ses lèvres. Une larme brûlante fut tout le baiser qu'il y déposa.
Elle s'était échappée d'un œil qui n'en avait jamais versé ; larme douce qui dit à la comtesse, bien mieu que les paroles»
(tombien elle était aimée.
De semblables émotions doivent être rapides, sans quoi elles apporte raient dans l'être tout entier une perturbation dangereuse. Notre organisme est si frêk 7'u'il est impuissant à soutenir longtemps de pareik assauts. C'est pour les natures trop sensibles que nos pères avaient .inventé cet adage plein de sens : la lame use le fourreau.' Nous pourrions ajouter qlie lorsqu'il va faire éruption , le volcan brise tout ce qu'il contient.
£n paraissant sur la galerie intérieure, Ëthel vint rendre a^^^'^ljjj^^^^* éneiçie
BTHBL.
virile, à h comtesàe le eoui^age de ne pas
trahir à tous les yeux l'état de son cœur.
Car elle était aussi émue que l'homme au* quel elle Tenait d'assigner une place parmi les plus heureux et une femme délicate a toutes les pudeurs.
'ÉTAIT l'heure où la jeuiie fille ' ' se rendait cha(|ue jour auprès de sa bienfaitrice, pour prendre sa' leçon de langue fi-ançaise, et elle était plus exacte que le meilleur chronomètre de Bréguet. Comhîen elle était encore embellie depuis Saïda !
Dans la maison de la comtesse^ la femme s'était développée avec la vigueur d'une plante équaloriale, sans rien perdre des ' grâces virginales qui lui donnaient tant de séduction. SeulemeiU^ depuis quelques * jourSy on remarquait que parfois ses grands
yeux pensifs étaient voilés de tristesse^ surtout après de longs entretiens qu'elle avait avec Camyrrha. Personne n'avait reparlé à la veuve hadjoutc du dernier incident des assises de Mostaganem. On la laissait entièrement libre et seule avec sa con-
science.
On attendait, pour la confier à un prêtre,
qu'elle réclamât l'instruction religieuse qui lui manquait. Mais Camyrrha n'était pcnnt une femme légère. Les paroles qu'elle avait - dites devant la cour d'assises exprimaient un projet fortement arrêté dans sa tête, qui devait, sous peu de jours, être mis à exécution. En attendant, elle faisait du prosélytisme à sa manière, et cherchait à faire pa 3r sa résolution par sa nièce.
C'était ce qui attristait la gracieuse enfant qui déjà avait une volonté énergique, et ne voulait subir l'influence de personne dans la direction de sa conscience.
En voyant que la comtesse n'était pas encore seule, Éthel s'arrêta à la porte du
salon et fit mine de se retirer, comme si elle eût craint d'être importune.
Mais la^ comtesse lui dit d'une voix douce :
« Approche, mon enfant. Il ne faut pas que tu perdes ta leçon aujourd'hui. Colonel, vous allez me permettre d'accomplir le devoir que je me suis imposé. Vous reviendrez un peu plus tard. J'ai besoin de vous voir dans la journée. Faites mieux, si vos affaires vous le permettent, venez diner avec nous, mon ami. » .
Le colonel s'inclina en signe d'acquiescement. Il était si heureux que les paroles expiraient dans sa gorge et que les pensées tourbillonnaient dans son cerveau. ^
Quand il se retrouva seul, A alla promener ses enchantements au ravin de TArghoub, admirant les fleurs et leur trouvant des beautés qu'il n'avait jamais remarquées.
Depuis qu'il se savait aimé, le colonel avait rayé vingt ans de son acte de naissance. Il faisait sortir de son cœur des trésors de
poésie qui n'avaienl jamais été utilisés, el cette exhumattoa le jetait dans des joie»
que œmpreiuient seuls ceux qui les ont goûtées. ^
S^il lui avait fallu, en ce moment, se livrer à un travail quelconque^ il se serait trouvé dans une impossibilité radicale.
Comme a dit le poêle, il marchait vivant dans son réve étoile. Ce réve est de ceux devant lesquels s'évanouissent toutes les réalités coutiugeates, filles de rambitioi ,i des devoirs quotidiens. Pour le colonel, la solitude seule avait des charmes, parce que dans la solitude il pouvait donner ses pensées tout entières à la femme aîmé î en attendant qu'il put retourner auprès d^eile.
Après le diner, Octave sortît comme il faisait chaque soir. Bien que vivant tout à bit en famille avec sa soBur , il aimait à conserver d'excellentes relations avec ses camaradesdont il était aussi aimé qu'estimé.
Tous les jours on était donc certain de le voir arriver au cercle miUtaire, qui est le
£TUSl4«
grand centre de réuuioa dans toutes les peUteftvUleftafricftines^auxpremièresbeures . du soir, et y passci- quelques iostants. Le colonei resta en tête-à-téte aYec la oom* tesse et rien nepouyait lui être plus agréable. Éthel tenait compagnie à Camyrrha , qui n'avait pas voulu^ dans la niaifion hospitalière, changer les habitudes qu'elle avait dans son bordj. Elle vivait à part , n'admettant pas que les serviteurs de la maison s'occupassent d'elle en dehors de certaines heures et sauf pour la satisfaction des premières nécessités. La femme du désert ne voulait tolérer de la civilisation européenne que juste ce qu'elle ne pouvait refuser sous peine d'ingratitude.
Le moment était donkc propice aux causeries intimes dans ce salon oii le colonel savourait les délices de se sentir aiipë.
* « Mon ami, dit la comtesse,, je vous l'ai dit ce natin; je serai votre fiemme quand vous le voudrez. Permettez^oi donc de supprimer dans notre situation bien des
256 ETUEL.
choses (|ul ne sont plus de mon âge^ ni du votre. L'affection sérieuse, qui passe par l^estîme réfléchie pour arriver à un sentiment plus tendre et en même temps pur, doit avoir dés privilèges. J'en use. Dès aujourd'hui j'ai besoin de m'entretenir à • cœur ouvert avec vous. Êtes-vous disposé à m'entend re?
—Aujourd'hui et toujours^ madame.
— > J!ai une grande inquiétude, mon ami.
— Laquelle?
— Avcz-vous remarqué qu'Ethel embeUit à vue d'œil ? A Saîda, quand nous la vîmes pour la première fois, on aurait pu croire qu'il était impossible d élre plus souverainement jolie ((ue cette jeune fleur tlu désert. On se serait trompé. L'Elhel de Saida est surpassée par l'Éthel de Mas* r^ra que vous avez vue aujourd'hui
— Je l'avoue... J'en ai été surpris. Jamais femme n'a mieux porté son nom resplendissant.
iTHBL*
. — • £t c'est là prëcîfiéinent ce qui me
cause une espèce de chagrin : car je crois que mon frère n'est pas indifférent à cette beauté. H n'en parle pas, il se conduit avec une discrétion rare. Mais voilà pourquoi je tremble. Je sais ce que peut devenir un sentiment concentré, et oii il peut conduire un honnête homme.
— Madame, Éthel est bien jeune.
— Oui, et cette jeunesse me rassure
parfois; car je sais mon frère incapable
d*une séduction, et surtout sous le toit
qu'habite sa sœur. Cependant, quand je
vois Éthel femme accomplie , je ne puis-
m'empêcher de revenir à mes inquiétudes.
Plus il se cache, plus je suis persuadée que
mon frère vit sans cesse avec la pensée de
cette jeune fille au front. Aujourd'hui,
quand il m'a apporté ce pastel, j'ai été sur
le point de m'ouvrir à lui. L'occasion était
naturelle. Je n'avais qu'à lui demander
pourquoi il avait liiis mie Mauresque avec
ses grands voileft blancs à la fontaine, où
BTHBIm
nous n'avions y» que des femmes arab
El puis, je n'ai pas osé.
— Madmne , si vous le permettez y je ferai ce que vous n'avez pas osé faire . Octave a beaucoup d'affection pour moi, et je lui inspire une certaine conlBance. J'irai droit au but....
— Gardez-vous-en bien, mon ami. Si le sentiment est réel, Octave n'avouerait rien et serait blessé de votre ouverture.
Il vaut mieux attendre et tenir les yeux ouverts. J J'ai voulu .vous avertir, afin que nous soyons deux à porter œ hmrd secret. Aujourd'hui surtout, je ne pouvais pas le garder pour moi seule dans mon cceûr. Je n'ai plus le droit d'être égoïste à ce point. N'ai-je pas aliéné > la moitié de ma liberté, pour conquérir
à la fois UQ conseiller et le meilleur des
appuis ? 9 I
JtH comtesse accompagna cette phrase d'un sourire radieux, dans lequel le colonel entrevit l'aurore de tons les boidie^
BTHSL* 250
qui allaient être réalisés pour lui dans un prochain avenir.
H D'aiUeurSy qu'Ëtbel tienne ce qu'elle promet, qu'elle coiiLiiiue à travailler, repnt la comtesse, comme elle fait depuis qu'elle est entre nos mains, et elle deviendra une femme aussi distinguée que belle.
Alors, ce qui est une cause de tourment aujourd'hui, devieudra une source de joie:
car ce n'est pas moi qui contrarierai jamais les affections de mon frère quand elles • smmt dignes de lui. Laissons donc faire au temps, et défions-nous des soupçons prématurés. »
£n e3q[>08ant cette situation, la comtesse avait (lanshi voix des modulationssi douces qu'elle enivrait facilement celui quil'écou" tait. Il n'osait l'inteirompre afin de rester plus longtemps et plus complètement sous le charme. Elle s'i' ««aTompit elle-même, ayant tout dit.
Le colonel aUait répondre lorsque Tintendant Masvert et sa fille entrèrent dans
BTBEL»
le salon, suivis de près par le docteur Coi- *Tnet et sa femme. Ils venaient ainsi chaque soir, les uns et les autres, passer une heure pu deux avec la comtesse. Cette douce habitude n'empêchait pas les vis! les de jour qui, depuis le retour de Saîda, étaient consacrées à l'e'ducation d'Élhel.
Mlle Masvert s'était instituée professeur de- musique. Quant à Mme Coignet, elle avait pris à tâche de donner à la jeune Mauresque son habileté dans les ha vaux d'aiguille, et cette habileté était des plus remarquables. Pour tout, Éthel avait une de ces organisations qui ne demandent qu'un peu de culture. Mais elle avouait ingénûment ses préférences pour les broderies, ce qui rendait tout heureuse la bonne Mme Coignet dont les livres n'a* vaient jamais gâtë l'imagination.
« Colonel, dit l'intendant, quand chacun eut pris sa place accoutumée, il n'est bruit dans Mascara que de voti*e prochain départ pour la France. Le capitaine a/lonné
£TU£L« 261
la nouvelle au c crcle, el aussitôt elle a fait le tour de la place.
— C'est vrai, mes amis, je suis rappeléy et il parait même qu*ii y a urgence, car on me recommande de hâter mon départ le plus que je pourrai.
— Serez-vous longtemps absent? demanda le docteur (Joigne t.
—Je ne sais absolument rien de plus que ce que je vous dis. Je suis mandé au ministère, voilà tout.
— Gela me contrarie beauTcpup, reprit le docteur.
Brave ami, fit le colonel en lui tendant la iiiaîn. ^
— Oui, comme ami d'abord, et puis pour autre chose.
— Quoi donc ?
— Voici. ... Je suis chargé d'une mission
délicate auprès de vous et de Mme la comtesse. J'ai, vous le savez, la confiance entière de Camyrrha. Elle peut causer avec moi, el elle en profite pour me dire
262 BTHEL.
tout ce qui se pa&se dans sa téle et dans son cœur. Aujourd'hui elle m'a parlé de se faire insU uire dans la religion chrétienne qu'elle veut embrasser. Le médecin du corps n'est pas le médecin de l ame. Je l'ai parfaitement fait comprendre à Camyrrha. Ellea voulu savoir tout ce qu'il y avait à faire, et je le lui ai expliqué de mon mieux; ce qui^ au deiteeurant, n'a pas dû être très- bien. Je crois qu'il est temps d'appeler un prêtre. Camyrrfaa n'ignore pas que je dois vous communiquer ses confidences, et elle compte que la comtesse, le colonel et nous tous la seconderons dans ses projets.
— Certainement, oui, nous la sont if drons , dirent la comtesse et les deux femmes.
— Je ne vois pas en quoi mon départ contrarie. . .
— Pardon, mon colonel. .. Le premier acte de la vie chrétienne est le baptême, et pour tout h^ptême il faut uu parrain.
Camyrrha, qai ne manque pas de tact.
VOUS a choisi pour cet office, en même temps qu'elle prie Mme la comtesse d'être marraine. Voilà la mission dont je suis chai'gé auprès de vous. Acceptez et ne regardez pas au négociateur.
— Pouvez-vous douter de notre consentement? dirent ensemble la comtesse et le colonel. Seuleineiit, reprit celui-ci, nous rejetoos la dernière phrase. Mous n'acceptons pas cette raodesde et nous regardons au contraire beaucoup au négociateur. Iln'enest pas quipût nous être plus agréable. Cela nous montre <jue Caiiiyrrha sait convenablement reconnaître le bien qu on lut fait. Vous lui avez sauvë la vie, et elle vous regai^de comme un père. Elle est digne d'être chrétienne. -j
-r- Dès demain on se mettra à L'œuvre , ajouta la oomtesse en souriant au docteur pour lui montrer qu'elle voulait sa part dans les paroles agréables qu'avait di4jes le ooloneL
— Nous aurons une éco^ère de plus.
fiTH£U
tlii'cul Mlle Masvert et Mme Coignet, car nous voulons toutes les trois être les auxi* liai res du prêtre.
— - Très-bien, fit le colonel. Mais toutes ees instructions, tous ces préparatifs pren»
(Iront du temps. J'ai donc le loisir de faire une excursion, à Paris et de revenir pour la cérémonie. Peut-être, avant mon retour, apprendrez-vous une nouvelle bonne pour moi et qui vous réjouira.
— Quoi donc ?
La comtesse, à laquelle je fais me»
confidences et qui me permet d'échangei* quelques lettres avec elle, pendant mon abs( née, vous instruira dès qu'elle jugera le moment convenable.
— Il s^agit de Fépaulette étoilée, dit r intendant à Toreille du docteur, et le colonel ne veut en parler que lorsqu'il sera sûr de la tenir. Je parierais cent contre un que j'ai deviné.
— Et vous gagneriez votre pari, »
répondit le docteur sur le même ton*
STHEL. 265
Mme Coiguel se coiiLenla de iaucer uu l'égard et ua sourire à Mlle Masvert, qui la comprit et l'approuva par un signe de téte imperceptible. Àvec leur finesse de femmes^ elles avaient depuis longtemps deviné le mariage qui se projetait. Mais elles aimaient trop la comtesse pour se montrer indiscrètes.
Rien n'égale la délicatesse que les femmes savent apporter dans les sentiments affectueux qu'elles se vouent entre elles. Pour nous, généralement, un ami est un être qui nous est plus sympathique que nos autres contemporains, et qui nous rend des services à Foccasion. Il n'est même pas rare qu'on se décharge sur lui de bien des ennuis. Pour les femmes, une amie est tout autre chose ; à toute heure, on est prête à lui prouver Taffection qu'on lui porte par quelque acte de dévouement, et ce dévouement est toujours guidé par Tintelligence et la sagacité. Un mot jeté comme par hasard, aurait suffi pour ouvrir les yeux à
266 £Tfil£L.
l'intendant et au docteur. Un homme n'au* rait pas manqué de le dire, n'eusse été que pou r alimenter la convei*sation. Les femmes s'abstinrent et se turent. £lles gardaient le secret mieux que si on le leur avait coiifié.
En ratrant dans le salon. Octave fit changer la causerie et Tincident ne fui bientôt plus qu'un souvenir.
E colonel Durand s'ennuie à Paris. Il a laissé la meilleure partie de lui-même à Mascara , et les lettres de la comtesse sont la senle distractioQ qui lui plaise. £lles arrivent avec cette régularité monotone qu'impose un unique courrier liebdoinadaire, et sont toujours impatiemment attendues. Le colonel les ouvre avec une vivacité ftlnrile y .el| quand il les a lues une fois, il les relit encore, comme si, dans cette écritcre cursive, il retrouvait tout entière celle qu'il aime avec les ardeurs de sa jeune nature.
BTHBL,
Depuis longtemps il a donné tous les enseignements qu'on attendait de lui et il ne sait plus poui*quoi on ie relient. Mais on ne fait pas toujours agir les bureaux d'un mi* nislère imporlanl, comme on le voudrait.
Un mois s'est écoulé, et le colonel ne peut obtenir ce qu'il sollicite, son renvoi en Algérie. Cependant, il vient de recevoir une lettre qui presse, et qui demande une prompte réponse.
« Revenez, mon ami, lui dit la comtesse.
Nous avons besoin de vous à Mascara.
Octave m'a fait ses confidences. Il m!a ouvert son cœur sans détour. Je ne m'étais pas trompée. Mon frère aime Eliiei de toutes les forces de son âme. Il comprend néanuioius tous les inconvruionls de cette passion. Sa seule espérance est qu'ils soient momentanés. IX a foi dans l'avenir et se résigne à attendre.
« Lorsqu'il m'a parlé avec cette fran« chise cordiale qui a toujours existé entre nous, je venais de lui faire moi-même part
ÉTHBL
de mes projets. Il a tout approuvé. Dès que mon cœur avait parlé, il n'avait pas autre chose à faire, a-t-il dit. D'ailleurs, il estimait et aimait trop le colonel Durand pour ne pas voir avec bonheur son entrée dans la famille^ Je vous envoie textuellement ce qu'il m'a dit pour vous prouver qu'Octave est toujours 1 excellent cœur et Texcellent esprit que vous avez pu apprécier dans des circonstances graves. L'aimenez-vous sans cela ? Après cette bonne parole, pouvais-je le gronder, pouvais-je le blâmer, mon ami? Octave n'est plus un enfant. Il y a longtemps que vous lui avez reconnu toutes les qualités sérieuses d'un homme. Cela me fait faire dans mon coin bien des réflexions que je vous déduirai tout au long ({uand vous serez près de moi.
« £thel est bien la plus douce et la plus aimante créature quî se puisse voir. Vous en serez ûer. De jour en jour, je m'attache davantage à cette enfant, votre pupille et la
t70 ^tbsIm
niieniie. Je suis heureuse avec elle. Quaad
elle arrive par la galerie înlërieure, elle éclaire mon salon comme un rayon de soleil. Et cependant plus je la connais^ plus je l'étudié, plus je ti ouve que sa beauté est la* moindre des qualités qui la recommandent à mon affection. Elle paile déjà le français assez bien pour causer avec moi.
Toutes ses idées partent d'un esprit sain et d'un cœur pur. Je suis enchantée de mon inspiration de Saïda.
« Camyrrha esl un caractère de fer et un cœur d'or. De la religion, elk ne veut comprendre que la diarité. Elle dit sans cesse que cela seul Tamène aux pieds du Dieu des chrétiens. Ce qui n'empédie pas ' qu'on n'attend plus que vous pour fixer le jour du baptême.
« Tous le voyez donc, mon ami, nous avons besoin de vous ici. A moi, surtout, ▼otre présoice ^ nécessaire. Reveneznous. Le plus tôt sera le meilleur. »
Cette lettre donna une énergie nouveUe
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au colonel Durand. Il se rendit au ministère de la guerre, el vit enfin ses démarches et ses efforls aboutir au succès tju il convoitait, i^e ministre lui accordait une nouvelle mission en Algérie.
Comme un bonheur n'arrive jamais seul, le oolond apprit ea même temps que le capitaine Octave de Kessigny olail nommé chef d'escadronsau2' régiment de chasseurs d'Afrique, avancement rapide que justifiaient les bnllants états de service du capitaine. *£n annonçant ces bonnes nouvelles à la comtesse, le colonel fixait à un jour prodiain, la date précise de son retour, et insinuait délicatement que rien ne devait plus désormais retarder le mariage.
La comtesse, d'après cette lettre, jugea le moment venu de dire ce qu'on avait laissé i sa discrétion. Le même soir, elle fit part des projets arrêtés à sa société habituelle, et dès le lendemain les premiers hans étaient publiés.
H C'est égal, disait à ce sujet l'intendant
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Masverl au docleur^ je liens à mon idée.
Vous versez que la comtesse n'épousera pas un colonel : Durand nous reviendra avec les étoiles. »
Cette prédiction ne devait se réaliser que quelques mois plus tard. Les épaulettes étoiléesy qui auraient été un joyau de plus dans la corbeille de mariage, arrivèrent pendant la lune de miel. Si elles ajoutèrent au bonheur des époux, il n'y parut guère. Il y a des bornes à tout dans ce monde habité par des êtres finis, même à la félicité.
Le lendemain de la cérémonie nuptiale, Camyrrha avait solennellement renoncé à la foi musulmane et reçu le baptême chrétien. Octave avait rejoint son nouveau régiment. Ethel, heureuse entre les deux époux, ses bienfaiteurs, ne demandait que la continuelle durée de la vie douce qu'elle* menait. Gentille et légère comme un. oiseau familier, elle remplissait la galerie intérieure de son mélodieux caquetage. La
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langue française adoucissait toutes ses aspérités sur les lèvres de la jeune Mauresque, , qui employilient des sons étrangers pouiexprimer toutes les politesses et toutes les gracieusetés de l'urbanité orientale. Nonobstant la culture nouvelle, l'esprit et les idées avaient encore conservé les parfums particuliers du désert, et l^on ne pouvait se défendre de se plaire en les respirant.
Cependant, comme nous l'avons dit, sa bienfaitrice'avait cru parfois remarquer qu*Ethel était plongée dans des rêveries qui n'étaient pas de son âg^ et qui contrastaient avec son caractère habituel. Mlle Masvert avait fait la même observation. Elle interrogea délicatement lajeunefille, et celle-ci répondit que l'exemple de Camyrrha avail touché son cœur, et que désormais elle ç '
voulait servir le même Dieu que sa tante et ses bienfaiteurs.
L4 vieille veuve badjoute avait liberté
pleine et entière dans la maison de la rue
duChélilT. On la laissait aller et venir h sa
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guise. On ne s'occupait d'elle que pour
s'riiqurrir de ses besoins. Jamais on ne s'était inquiété de ses démarches, on ne lui . avait demandécompte des provisions qu^elle emportait. Quand elle voulait voir soit le colonel^ soit lacomtesse, elle recevait toujours le même accueil hiciivi iliaiit, et plusieurs fois on l'avait entendue s'écrier qu'ellese trouvait plus puissante et plus honorée que loi*squ'elle vivait sous la tente de son époux. L'aveu d'Éthei conduisit a récliercher ce que faisait Camyrrha, et l'on découvrit. alors une conduite admi* rable de charité.
Malin et soir, la vieille femme visitait les malades et les nécessiteux. Qu'ils fussent musulmans^ israélites ou chrétiens^ peu lui importait; elle pénétrait partout, et partout elle apportait des secours et des consolations. La première fois qu'elle parut au milieu des huttes sordides et de<* gourbis de ses anciens coreligionnaires , elle fit montre d'une grande éneiyie et
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d'un rare sang-froid : quelques fanatiques
essayèrent de lui faiiv un mauvais parti ; mais elle prononça le nom du colonel et la crainte retint les plus audacieux. Camyrrha habitait une U'op haute maison pour n'être point partout en sécurité dans Mascara. Bientôt, aussi hiiMi dans les villages arai>es du Nord et du Midi que dans les humbles maisons de la ville, elle fut entourée de ee respect et de cette vénération que commande la popularil é pa rmi les malheureux .
Voilà ce qui avait touché le cœur d'Ethel, ce qui la déterminait à son tour à vouloir (juiller la religion de Maliomel. Depuis longtemps, £thel savait tout ce que Omyrrha faisait mystérieusement et en secret; et si elle avait gardé le silence, c*est qu'elle voyait sa tante s'entourer constamment de prudence et de discrétion.
Pour avoir la vérité de la bouche de la jeune '*''le, la comtesse n'aurait eu qu'un mot à dire, qu'une interrogation à poser. Par respect et par «l^icatesse, elle aima mieux
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prendre ses infomiatioiis elie-méme et
pleinement édifiée :
m Écoute, mon enfant, lui dit sa bienfaitrice après toutes ces découvertes, tu es bien jeune pour prendre une détermination grave. Dans quelques mois nous devons faire un voyage en France : viens avec nous. Là tu verras, tu penseras, tii jugeras, et tu pourras agir en pleine connaissance de cause. Je te promets de ne pas contrarier tes inclinations. »
Et comme pour donner une sanction à ses ))aroles et a ses promesses, la jeune femme embrassa avec une tendresse matemella Éthel, qui retourna joyeuse à ses travaux. Il est si facile de rendre lagaietë à la jeunesse 1
Le voyage annoncé de cette façon et qui était dans les projets des nouveaux époux devait être hâté par les circonstances politiques. T/expéditiondu Mexique se préparait, lies escadrons que commandait Octave de Kessigny furent désignés pour faire lacam-
pagne et reçurent Tordre de se tenir prêts pour reinbarquemenl. Le jeune commandant» qui depuis sa promotion au grade supëi'ieur n'habitait plus Mascara, vint faire ses adieux à sa sœur, et celle-ci le suivit à Oran pour passer avec lui les quelques jours (jui les séparaient de Thcure du départ.
Octave était heureux de l'expédition^ et ne cherchait pas cependant à dissimuler combien son cœur était rempli de l'image d*Éthel. Depuis les aveux, depuis le mariage de sa sœur, il se sentait à Taise et parlait volontiers de ses espérances d'avenir. Cependant comme c'était un homme de grand sens, il fit son testament et légua la majeure partie de ce qu'il possédait à la jeune fille.
« Cela lui fera une dot, disait-il en remettant à sa sœur le papier qui contenait ses dernières volontés. Si je meurs, avec cette fortune' Ethel irouveia un honnête homme qui la rendra heui*euse.
- — Mon frèi*e, ne parlez pas ainsi.
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— Bah ! à la guerre^ on sait combien on part ; on ne sait jamais combien on reviendra.
Ainsi parlait-on en attendant les navires
de trausport c[ui devaient amener l'expédition au delà de l'Atlantique. Les flammes des vigies, au sommet des forts, les signalèrent enfin à toute la population anxieuse* -Quelques heures apt es ils étaient sur rade et le grand mouveineiil commença. Le moment suprême était arrivé.
Les adieux furent déchirants en famille. Mais à Taube, quand, musique en téle et la chanson sur toutes les lèvres, les escadrons passèrent dans les rues d'Oran pour aller s'embarquer au port de Mers-el-Kéhii , rien de ces émotions ne paraissait sur la mâle ligure d'Octave de Kessigny.
'iLOiGNEmHT est la véritable
pierre de touche des alfections.
Les lettres que le commandaat a écrites de Yera-Ouz, de G)rdova, d'Orizaba , de Puebla, sont tout^ pleiues d'Éthel. Sa sœur n'ose les lire qu'à son mari^ et s'efforce défaire de la jeune Mauresque une femme digne ' de Taffedion qu'elle inspire.
Camyrrha n'a pas voulu quitter Mascara, où eHe dit qu'elle est nécessaire aux pauvres et aux souffreteux. On la voit rarement à l'église, mais le docteur la ren-
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contre souvent au chevet des malades qui
réclament ses soins. Mile Mas vert cl Mme Coignet sont chaque jour mises à contribution par l'inépuisable charité de celle femmo qui^ seule mainlenanl dans la « maison de la rue duChéliff, y vit avec une sobriété eénobilique et consacre au soulagement de toutes les infortunes la meilleure part du bien-être que lui a assuré la générosité de ses bienfaiteurs.
Ëlhel voyage en France avec le général Durand et sa femme. Elle est de la famille ; elle en partage toutes les joies et toutes les anxiétés. Quand le courrier du Mexique est eu retard^ ce n'est pas elle qui témoigne le moins d'impatience. Elle a appris à se servii" des cartes géographiques et suit avec intérêt la marche de l'armée. Pendant. le siège dePuebla, (juand quatre ou cinq courriei*s arrivèrent sans apporter la nouvelle de ces succès rapides auxquels sont habi-* tuées les armes de la France, les transes de . tous ceux qiii avaieût des parents chéris en-
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gagés dans cette guerre ioinuine redoublèrent.
£thel déploya poiu* celle qu'elle appelait sa seconde mère tous les trésors de tendresse (^ue contenait son jeune cœur.
£Ue rendit en consolations affectueuses une partie des bienfaits (ju'cllc avait reçus, et montra, sans se douter de ce qu'elle faisait, quelle femme rare et précieuse elle serait pour Tépoux auquel elle donnerait son affection.
Blessé assez grièvement au combat de San Lorenzo, Octave fut renvoyé en France.
Pour ne point inquiéter ceux qui Taimaient, il eut le courage, dans ses lettres, de ne parler ni de sa blessure ni de son retour.
La traversée, du reste, Tavait complètement remis sur pied. U arriva à Timproviste parmi les siens, et entra chez sa sœur au moment où elle lisait un rapport officiel dans lequel il était question de lui. Éthel était auprès de la comtesse, et toutes les deux fondirent en larmes en le voyant et
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se jetèrent dans ses bras. L'extrême joi*»
pleure comme la douleur.
Maintenant encore un mot et cette histoire sera close.
Depuis quelques jours les amis de la famille ont reçu des lettres qui annoncent le prochain mïiriage du commandant Oclave de Kessigny, officirr de la Légion d'honneur, avec Ëthel-ben-Djelloun.
Avril 48«4.
Fin.
FHAWCË LOINTAINE,
sxcuRsioir
DATiS L£ SOUDAN £1 £N ABYSSIN1£.