‹ Éthel souvenirs d'AfriqueChapitre 11 sur 14 · UNE · texte numérisé non relu

UNE

BXCUASIOir

DAJNS L£ SOUDAN £T £N ABYSSINIE.

N ne cesse de dire, et en France plus que partout ailleurs ^ que ie Français n'est pas de race colonisatrice, qu'il craint saus cesse de s'éloigner du foyer domestique^ de s'arracher aux lieux où s'est écoulée l'enfance, où dorment les parents du sommeil ctcr^ nel| où sont nées et se sont épanouies les

UHK FmANQB LOINTAllIB.

premières amours. Comme tant d'autres,

c'est là une de ces maximes (^u'il faut renvoyer où' se tassent les vieilles erreurs.

Quand on regarde notre globe avec des yeu^ non prévenus ^ quand on i'étudie sans parti pris, on est étonné de trouver la France partout, et souvent jusque dans les profondeurs des pays les plus mystérieux.

Pour nous, que cet examen séduit depuis plus de vingt ans, et qui, en conséquence, avons compulsé les récits de tous les voyageurs et contrôlé tout ce qui a pu se dire dans les journaux, les revues, les correspondances, les sociétés de géographie, de commerce et d'industrie sur les chercheurs d'aventures et les poursuiveurs d'inconnu, nous sommes arrivé à cette conviction que nulle race européenne n'est plus exploratrice que la race française. Partout où des hommes vivent, la France, sous un prétexte quelconque/*; u ou est allée. Dans tout le haut Orient, avant les grandes expéditions qui ont établi des relations régu-

UNE FRÀHCE LpiMTAINB. ' 287

lières entre ces contrées et les régions occideatalesy elle élait représentée par de noiilbreux • enfants perdus qui y faisaient' es fondations de toute sorte. Seulement, il faut bien le reconnaître, c'étaient là des efforts individuels, et les gouvernemenls avec leurs visées étroites et mesquines ne virent pas toujours de bon œil ces tentatives et ces essais, comme s'ils eussent redouté à l'avance les embarras que pourrait leur causer un jour la protection réclamée dans Tintérét de la nationalité.

Tout autre est, nous le savons, la politique séculaire de T Angleterre , par exemple.

Mais notre but n'est pas d'établir un pa- .

rallèie, ni surtout de récriminer. Bornons-nous donc à constater un fait et à renverser d'un coup de pied une notion fausse.

Aujourd'hui, nous voulons seulement dire quelques mots de l'une de ces petites Frances lointaines que . otude nous révèle chaque jour, et la faire sommairement connaître à nos lecteurs.

S88 URB FEANCB LOIHTAINB.

Quand on remonte le Nil qui, comme on saity coule en Égypte du sud au nord, par delà les catari^ctes et les antiques et vénérables débris des sanctuaires de Philœ et d'Éléphantine, dans un pays qui na plus d'égyptien que le nom et la dominalion, on trouve la ville de Kharlouin. C'est une agglomération de constructions modernes dont la prospérité rapide, mais ('éphémère, a été due à un caprice des vicerois d'Égypte. Ils avaient voulu en faire le centre du commerce du Soudan et des hautes régions que baignent les diverses branches du Nil, lorsqu'il se bifurque. En cons&^uence , ils n avaient- rien négligé pour hâter le développement et Taccroissement de la cité neuve. Nous devons dire qu'elle est bien tombée dès que les faveurs princières se sont retirées d'elle, et les jours de la décadence sont déjà venus.

 quinze journées de marche, en chameau, au-dessous de Kbartoum, toujours vers le sud, se trouve une contrée que les

UNB F&ÀNCE LOINTAINE. 289.

indigènes appellent le Boghos. C esl une vasie région qui confine au Soudan et au nord-est de TAbyssinie. Jusque dans ces derniers temps, ce pays était absolument inconnu. Les voyageurs tels que John Hanning Speke , le capitaine Grant, Miani et cent autres qu'il serait superflu de nommer et d'énumérer ici, qui de Khartoum ou du voisinage s'en allaient vers le Nil Blanci le lïil Bleu, tous les Mils du monde, à la re* chercbe des sources de plus en plus problématiques du fleuve mystérieux, évitaient avec un soin scrupuleux le Boghos. Car fort loin, à la ronde^ il jouissait de la plus triste et de la plus mauvaise des réputations. Ses habitants passaient pour anthropophage s. C'était effrayant rien que d'y penser. Le mot, Tidée seule suffisait pour glacer d'épouvante les troupes égyptiennes cantonnées dans le Soudan. Elles n'osaient s'aventurer contre de semblables hommes qui, grâce è cette sombre renommée, res»

taieat à Tabri des incursions déprédatriceS|

des razzias de ces brigands qui n'ont de soldat que le nom. Or^ ces populations sont de deux sortes, toutes deux de race sémitique. Il y a les Bar las et les Basons.

Ces derniers ) plus vulgairement connus sous le nom de Changallas^ sont les seuls sur lesquels pesât le terrible soupçon» Aussi n'ont-ils pas eu à souffrir des Égyptiens. • On n'en peut pas dire autant des Barias que rien iic protégeait. Dans maintes et maintes circonstances, les Égyptiens se sont précipités sur les tentes des Barias, (dont le nom s écrit aussi Barëa, Bahria ou Ba'ria^ pour imiter la prononciation indigène), * avec la rapidité et la rapacité sauvage du vautour qui fond sur sa proie, et ils n ont ia»sé derrière eux que des souvenirs de massacres, de pillage et de dévastation.

Ëh bienl c'est au milieu de ces peu* plades, c'est dans un xxAn perdu de ces terres loinuines, qui n'avaient encore été foulées par le pied d'aucun voyageur européen, qu on voit flotter le drapeau de la

VKB FAAflCB LOIKTÀI9B. 291

France. U faut avoir voyagé à TétraDger, au loin surtout^ pour savoir oe que peuvent (lire aux yeux, à l'esprit et au cœur les couleurs nationales. On croit trop généralement que les soldats seuls ont la religion <lu drapeau. Tout homme social a vouë instinctivement un culte à ce symbole de la terre natale, de la famille grande et petite, de Thonneur national. U porte constamment ce sentiment dans son cœur.

Si, dans les circonstances ordinaires de la vie, on ne le voit guère parce qu'il ne fait pas explosion à tout propos, il n'en saurait être de même lorsqu'on se trouve éloigné des siens, hommes et choses. Le drapeau, c'est la patrie absente subitement rendue* Devant ce point de ralliement,. les divergences d opinion sont bien petites; les intérêts qui divisent paraissent bien mesquins. Sous les plis de l'étoffe symbolique, on Mit qu'un même sang coule dans les veines. Le désert disparaît; on rentre dans la fiuniUe, on m retrouvé des bèce».

i92 UNE FRANCS LOINTAINS.

C est à Kouffith, au milieu des Barias^ que le drapeau de la France a été planté sur un vaste établissement qui, nous l'espërons, aûra un bel avenir. Six miUe hectares de terres arrosables, c'est-à-dire donnant annuellement trois moissons, douze miUe n'en donnant qu^une seule, telle fut la première acquisition. Après avoir noblement porté Tépée, le comte R. Du Bisson partit, il y a quelques années, avec une centaine de compagnons, tous anciens soldats, hommes d'une intrépidité éprouvée, et habitués par nos guerres et nos chasses d'Afrique à Tamour de l'inoonnu, et surtout de Timprévu. Où al-

^ laient-ils? à la découverte d'abord; mais à coup sûr ils allaient servir la France et la

• civilisation. Us étaient de ceux qui donnent un butélevé^et moralisateur à toutes leurs entreprises. Ames inquiètes, esprits aventureux, mais cœurs dont la droiture marche toujours de pair avec la bravoure.

Ayant pns langue en Egypte, ayant

UNS VRAHCB LOIirtAIIfS. 293

même fait entrer dans quelques-unes de ses vues le vîce-roî, qui prodiguait en ce moment les protections et les encouragements, le comte R. Du Bisson remonta le Nil, dépassa Rhartoum et se rendit propriétaire de la contrée sur laquelle il voulait fonder sa colonie et son exploitation.

11 fut très-bien accueilli par les peuplades indigènes, qu'il aurait considérées comme barbares et sauvages s'il avait prête une oreille trop crédule aux récits qu'on lui faisait complaisamment dans le Soudan. Les fiarias lui fournirent même des auxiliaires fort utiles pour ses travaux de constructioii et de culture. Par contrat, ils s'engagèrent à mettre journellement à la disposition des nouveaux venus huit cents travailleurs et cent charrues attelées. Quand les jours d'épreuves arrivèrent, ils se montrèrent plus civilisés que les Égyp tiens , pour lesquels la foi jurée n'est qu'un vain mot dès qu'ils trouvent un intérêt quelconque à la violer. Ijcs Barias, au contraire.

294 UHK FRAUCE LOIHTAIME*

se sont toujours montrés dévoués et attachés aux Français, qui les traitaient avec loyauté. Autour de Kouffîth, il y en a plus de ifingi mille; ils vivent de la même vie (|u'ils mènent depuis des siècles, mais ils sont prêts dans toutes les circon- ' stances à donner leur concours, et même à prendre les armes pour repousser les adressions* de Tennemi commun. Db ont été les principaux travailleurs de la colonie naissante^ en trouvant dans ce voi* sinage des avantages dont ils ont bien vite deviné l'importance. Ils comprennent que ce qui les mettra le plus sûrement à Tabri des déprédations égyptiennes^ ce seront les canons de campagne et les cartibines rayées des Français.

L;iyitiz>L:u by GoOglc

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gnlces, et il y esl parvenu, c Vst l'empereut* d'Abysainie ïhéodoros. Ce prince est légendaire aujourd'hui en Europe. Tout le monde connaît la gravure qui le repré^ aente au milieu de tes lions familien, prêt à donner ktt> audiences et à ses sujets et aux étrangers: Un diadème antique ceint son front et retient les cheveux dont les boucles ondoyantes et soyeuses retombent sur les épaules. A quelque point

906 UNE FRAHCB LOINTAINS,

de vue ({u'on se place, ce n'est pas un homme vulgaire que Théodoros, et en Europe, avec ses qualités, il se serait fait une place au premier rang^ tout comme un autre. £n Abyssinie, il est le maître absolu, et c'est à son énergie et à sa vigueur qu'il doit ce pouvoir. Il ne Ta pas reçu de sa naissance et ne Ta pas , conquis sans luttes. C'est pourquoi il sait et saura le défendre comme pas un, et contre les indigènes et contre les envahissements des étrangers.

* S'installant militairement, comme il con-'

venait à ses projets, le comte R. Du Bisson voulut aller au-devant de tous les commentaires que n'aurait pas manqué de faire une cour ombrageuse. Il noua tout de suite des relations avec les Abyssins, exposa ses plajasavec la franchise d'un soldat qui croit que le moyen le plus sûr de ne pas être arrêté par un obstacle , c'est de marcher sur lui, et il eut la chance lieureuse de se voir compris et traité sans défiance. De-

UNB FRANCE LOINTAIN K. 307

puis lorsy les bonnes relations n*ont pas

été rompues. La petite France qui se formait entre le Soudan et TAbyssinie n'a eu qu'à se louer de ce prince, qu*on nous représente constamment farouche au milieu de ses lions. Des lettres d'amitié ont éié échangées^ et celles du ISegous ou Empereur sont scellées du grand sceau de Tempire, auquel le lion passant donne une signiiication amicale ou terrible, suivant qu*il a la téte droite ou renversée»

Le Nëgous a fait plus. En pur don, il abandonna tous les terrains incultes de TAbyssinie, offrit les travailleurs, et mit à la disposition de M. Du Bisson^ pour se défendre, un corps de troupes de cinq mille hommes. Ceci est important à remarquer.

Car les Barias avaient jadis été conquis par Oubié, roi du Tigré, ou Abyssinie de l'Est.

Il leur imposa un tribu^ et lorsque Oubié fut vaincu par Théodoros, et dépouillé de ses États, les Barias ne se crurent pas dégagés et continuèrent à verser dans les tré-

Sf8

UNB FRANCE LOINTÂIHB.

sors de l'Empereur la redevance (^''4e« Cette condition remplie, les Barias jouissaient de toute leur indépendance^ étaient même exempts de fournir un contingent en temps de guerre et étaient libres de s'administrer d'après leurs lois et coutumes, sans que le gouvernement eût le droit de s'ingérer en rien dans leurs af<faires. Ils se faisaient justice eux-mêmes; Tbéodoros ne devait que les défendre contre l'agression extérieure.

Telle ét' il la situation^ et il est bon de la préciser bien clairement.

Quel était le but poursuivi par le comte R. Du Bisson ? fonder une ville française dans les contrées qui avoisinent l'entrée méridionale de la mer Rouge. Ayant eu bien souvent l'occasion d'étudier le carac»

1ère français sur le vif, au milieu d'agglomérations d'bommes qu'il s'agissait de di^ cipUner et de conduire à un but déterminé, le comte R. Du Bisson a remarqué que notre nation est militaire avant tout. Nous

UN& PRAHGE LOINTAINE.

sommes un peuple de soldats, partant de chasseurs. Ce fut donc sur la chasse qu'on basa les premiers calculs pour assurei* la prospérité de cette jeune colonie qu'on allait porter en plein pays inconnu. Ou entrait sur le domaine des hippopotames^ des lions, des éléphants. La dépouille de ces grands animaux devait devenir une source importante de richesse, si on savait rexploitercpnvenablement. L'hippopotame donne une graisse recherchée à l'égal de la graisse de la haleine; en oulrr^;, sa peau, découpée en lanières, sert à fabriquer ces courbach dont on fait euiÉgypte une consommation qu'ont constatée^ souvent avec horreùr tous ceux qui ont voyagé dans ce pays ; cette peau sert également à recouvrir les }>oucliers que portent encore beaucoup de guerriers arabes. Il suffit de nommer 1 éléphant; tout le monde sait que l'ivoire est un des produits les plus recherchés par tous les commerces du monde.

Son abondance ne saurait jamais être une

300 tlNE FRAITCB LOINTAINE.

charge et causer une grande dépréciation.

Quant aux lions, nous nous conlenterons de les nommer. Pour Tinstant) nous ne voulons qu'établir que, même au point de vue de la spéculation, on ne faisait point un mauvais calcul en croyant que, dans un pavs plantureux et avec un semblable gibier^ on pouvait espérer des résultats avantageux.

Parlons maintenant du pays. 11 est temps ' de voir ^i lë drapeau de la France est bien ou mal dans le Boghos.

parait être une terre de prédilection.

Partout sa fertilité est admirable, et là où on établit Tarrosage et les irrigations, ou fait deux ou trois récoltes par année.

Un grand tiers des terres françaises ^sont dans ce cas. On pouvait choisir. A beaux deniers complants, dans le bon, on a pris ce qu'il y avait de meilleur.

Le vaste domaine de Kouffith est situé sur les bords d'une rivière dont les eaux

dOi VUE FRAHCB I«OJNTAlN£.

^ abondantes eatretienoent incessaiùm en t la * fécondité de toute la région. Avec fort peu de travail, la terre rémunère au centuple l'homme de la peine qu'il prend de la cultiver. Elle a des produits qui lui sont propres et qui, répandus et vulgarisés en Europe, pourraient développer et métamorphoser bien des mouvements commerciaux.Parmi ces produits nous citerons. :

rankolih, espèce de sorgho fort riche en matière saccharine ; d après des expériences fisiites et faciles à renouveler, si quelqu'un se montrait incrédule, il pourrait i emplacei* avantageusement la canne des Antilles; — le llief, espèce de blé qui donne une farine d'une blancheur éblouissante et d'un rapport considérable ; on peut l'employer sans bluterie; — le douro, gros millet que les indigènes préArent au Uë.; Toulga^ grosse pomme de terre qui se multiplie étonnamment; du tabac de qualité sup^feure ; — l'indigo, qui pousse partout ; — lecafé^ dont les plants ont été rapportés

de Moka; — aujourd'hui les grains sout exportés en Arabie, et de là ils se répandent dans toute l'Europe, sous le couvert et la marque commerciale de Moka que tout le monde connaît. Noiis ne mentionnerons que pour mémoire plusieurs plantes oléagineuses qui donnent une huile excellente, un grand nombre de plantes textiles , et des fourrages de . qualité supérieure , qui Tiennent partouten quantités considérables et sans la moindre culture.

Si maintenant nous entrons dans un au* tre ordre de produits du sol, nous trou- Tons que les bois de senteur, de teinture el de construction se présentent en vastes forets dans le Bogbos, et les essences sont de cdies qui sont avidement redierchées par toutes les nations civilisées. Le gommkr couvre d'immenses plaines. La plaùte à savon croît partout. On rencontre encore le baobab, qui, dans ces contrées où Ton ne connaît pas encore Teucalyptus , i^érite bien son ^iUiète de géant du monde

végétal; les mimosas de tx)utes les espèces et de toutes» les qualités ; le kousso, Tacacia odoriférant, les sycomores, les figuiei-s domestiques; les jujubiers^ dont quelquesuns d'espèce particulière et donnant des fruits délicieux ; 4es grenadiers, les citronniers, les orangersà l'état d'arbres de haute futaie; les dattiers, sur lesquels on fait deux récoltes annuelles ; les doums énormes qui appartiennent également à la famille des palmiers et qui donnent des fruits gros , rondS| semblables à des cocos et se présentant en régime au milieu du feuillage de Tarbre; le guidschtu ou arbre à crème; les bananiers, les oliviers, le cassia amara, la roncerasia Rousselieiana, qui n'a jamais été transportée en Europe ; des arbustes odoriférants qu'il serait^ trop long d*énumérer et fastidieux de nommer en détail ; enfin l'euphorbe empoisonné, d'oii l'on extrait une espèce de curare, et toutes les plantes grasses des tropiques*

On le voit, l'activité européenne peut

VNB FRANCS LOIRTAINS. 305

avoir beau jeu au milieu de toutes ces richesses végétales. Même ceux qui sont obstinément fixés au sol natal et ne veulent jamais jeter un regard curieux sur les horizons lointains^ doivent convenir qu'un semblable pays n'est pas à dédaigner , et qu'il y a parfois du bon dans les poursuiveurs d'inconnu. £t nous sommes bien loin d'avoir tracé un tableau complet, d'avoir tout dit. Nous nous sommes laissé aller au hasard de la mémoire, n'ayant d'autre préoccupation que de donner une idée sommaire du pays que oous signalons*

La faune n'est pas moins riche que la flore. !Nous avons déjà mentionné quelques grands animaux. A côté du lion sans crinière, la plus grande variété connue de l'espècCi on voit, dans les forêts et les clairières du Boghos , et y vivant en famille , le lion à crinière noire, la panthère^ le léopard, le jaguar, le chat-tigre, l'animal à musc, bête féroce et terrible ; toutes les espèces de singes, jusqu'au gorille; les

306 VtiE^ FRANCE JLOlNTAIlI&i

hyèQes rayées et tachetées ; les rliinocéros à deux cornes y l'hippopotame, l'élephaat aux gigaatesques oreiUes et à la défense pleine ; les bufiles, cjui parfois sont plus dangereux que les lions ; les oourbans, petite espèce d'ours; l'antilope, Tarielle, lagazelle, les Beni-A^raëlsy les onagres, les lynx, Içs sangliers, les chacals blancs, etc., etc. Pour une colonie de chasseun», il y a sans cesse de quoi utiliser sa poudre et ne pas la jeter aux uioiaeaux. Parmi les oiseaux^ nraunons , à coté des perdrix, des francolins, des pintades, les cigognes, les grues, ' les hérons blancs, les outardes, les canards, les oies du désert, les secrétaires, qui sont presque inconnus en £ui^ope, Toiseau rliinocéros qui attaque l'homme , les marabouts et tous les échassiers. Nommons encore, les vautours, les aigles, lesgypaëtes, lescorbeaux blancs, enfin celui dont le nom aurait dû être le premier sous notre plume, à cause de sa taille et du profit qu'on en peut retirer, 1 autruche. Tous ces animaux

UKB VRAirCtf LOIRTAIRB. 807

flembleni avair pris possession de ces contrées, comme d'un domaine à eux propre et péculier, tant ils y abondent, il est vrai qu'ayant rarrivéedansleBoghos du comto R. Du Bisson et de ses compagnons, ils n'étaientguèretroublësdansieur quiétude* Ils croissaient et multipliaient, n'ayant à redouter contre leur sécurité que la guerre faite aux plus faibles par les plus forts, et cette gucn e n'était pas bien meurtrière; car le 1 ion et la panthère n*ont jamais su faire provision d 'anulope et de gazelle dans leur garde-manger.

En général, le fléau des pays amoureusement caressés par le soleil réside dans l'abondance des reptiles et des insectes.

Au Boghos^ si l'on voit beaucoup de crocodilesy qui ne sont pas du reste plus dangereux qu'en Égypte, on y rencontre peu de serpents. L'un de ceux-ci, grotesqueraent baptisé par les compagnons du comte R. Du Bisson du nom de serpeut à plumes, est gros, court, et sa morsure

308 UNX FRANGÉ LOIHTAINB.

est presque toujours mortelle. Les autres sont longs et minces. Très-rarement ils

sont plus gros que nos couleuvres, mais leur longueur atteint parfois trois et quatre mètres^ Quant aux insectes, un seul est dangereux. C'est une espèce d'araignée

. velue, jaune, à longues pattes. Elle est d'une audace excessive, s'attaque à tout ce qu'elle rencontre et n*hësite pas à poursuivre l'homme. -

Tous ces détails, nous l'espérons, ne paraîtront* ni indifférents ni superflus à quiconque s'intéresse au développement de la France à lextérieur. La route frayée par> le comte R. Du Bisson est ouverte.

Mais avant de s'aventurer sut les domaines où r imprévu se trouve à chaque pas, il est toujours bon de se renseigner, et on ne doit rien négliger sous prétexte de minutie.

Au reste, le plus grand charme des récits de voyages n'est-il pas* toujours dans ces

, mille détails qui nous permettent de juger en quoi les autres pays se différencient de

VNB FRARCB LOINTAIHE. 309

celui que nous avons constamment devant

les yeux ?

Au Boghos, Thomme trouve tout de

suite de nombreux auxiliaires. Parmi les animaux depuis longtemps domestiqués, il faut distinguer 9 outre le bœuf , ordinaire, qui joue sur les confins du Soudan et de TAbyssinie absolument le même rôle qu'en Europe, k; bœuf à bosse dont la taille est élevée^ la force très-grandci la chair excessivement savoureuse; une race de moutons sur le dos desquels uu poil soyeux et abondant remplace la laine : cette toison pourrait présenter de grands avantages à nos industries de tissage | la chèvre au poil de gazelle ; des chevaux de race excellente, d'Angola ou de THedjaz, comme pays de provenance première, de taille courte, mais bien proportionnée, infatigables et sobres comme les chevaux du dësert. Uâne est superbe. Les Barias le réservent pour servir de monture au riche ou au guerrier qui marche au combat. En-

310 UN£ PaAIfCS LOINTAINS.

&a 1 on trouve partout 1 animal le plus précieux de ces contrées; le chameau. Je ne parle pas du dromadaire. Cette distinction qu^on fait trop souvent est pumle.

Chameaux et dromadaires ne consliluenl pas deux variétés distinctes d'une même espèce. La bosse unicfue ou les deux bosses ne signifient rien. La même femelle produitdes individus de Tune etde l'autre sorte. La distinction réside dans Tusage auquel la béte est destinée. L'une^ le chameau, est ranimai de trait et remplace le cheval d^ somme, ijd dromadaire est l'animal de course, le cheval de selle. Au Bog^hos^ comme partout où on les rencontre^ chameaux et dromadaires rendent d'éminents services. L'Europe n'a rien qui vaille un semblable domestique.

Parmi les productions minéralogiques, citons en premièi^ ligne la houille dontf la oolonie à découvert plusieurs gisements d*une ridiesse étonnante et d'une qualité éprouvée; les mines de plomb argentifère

ùiyitizeu by GoOglc

UNE FRAirCB LOINTAlIfS

d'un produit inconnu jusqu'à ce jour puisqu'elles donnent i l pour 100; puis celles de fer, de cuivre^ etc. Quant à l*or, si on en a ramassé dans les rivières quelques échantillons, aucune redierche jusqu'à ce jour n'a conduit à la source. Mais d*après les rapports des Arabes, interroges avec soin, on est fondé à croire qu'il y a de nombreux placers.

Nous ne parlerons pas ici des pierres ou des marbres. Ces sortes d'exploitations ne se font qu'après la première œuvre accomplie. Les ingénieurs géologues arrivent lorsque la civilisaùou commence à sortir de l'état rudimentaire. Mais il suffit d'avoir mentionné des montagnes sur les frontières d'Abyssinie pour dire qu'il y a là des calcaires et du granit.

ous croyons en avoir assez dit pour faire comprendre l'importance de rétablissement que le <'omle R. Du Bisson est allé fonder à Koufifith, et quel parti on pourrait tirer de ce pays , hier encore inconnu. Il y a une vingtaine d années ^ un écrivain célèbre, M. Méry^ publiait un roman qu'on lisait avec avidilé^ mais en le considérant simplement comme un produit de Fimaglnation la plus féconde et la plus charmante de notre temps. Sans connaître le livre^ le comte R. Du Bisson a réalisé

814 UNB FRANCS LOINTAIHB.

dans le Boghos ce qui se lisait dans Ija Floride. Bien plus : les descriptious du romancier se sont trouvées exactes^ et souvent nous aurions pu les citer textuellement, afin d'éviter nos sèches énumérations. Nos lecteurs nous le reprocheront peut-être, mais ils n'ont qu'à prendre le Uvre; ils seront dédommagés.

Donc, sans nt'gliger v{ en préparant Texpioitation agricole^ le comte R • Du Bisson a surtout compté sur les chasses, et c'est pour cela qu'il s'est entouré des vaillants compagnons qui l'ont volontiers suivi dans .

toutesses eourses aventureuses. Dernièrement Tun d'eux, Florian Muck, trouvait la mort dans une chasse au lion, et c'est à propos de cette catastrophe, rapportée par les journaux d'Orient, répétée par tous les journaux de France et d'Europe, qu'on s'est demandé ; Qu'esl^ que c'est ckmc que le - Boghos, que Kouffith, que cette France lointaine, perdue au pied des montagnes d'Abjsânie?

UNB FRANCE LOINTAIRB. 315

Nous venons de le dire ; nous venons de faire connaître ce pays, qifà la suite de son mari n'a pas craint de découvrir et d'explorer la comtesse )3tt Bisson. Elle a rernorilé le Nil jusqu'à Khartoum, et de là, c'est à dos de chameau qu'elle est arrivée jusqu'à Kouffith. Route longue, pénible, pleine de ialigues et de périls. C'était la seule queTon connût et qui fût praticable au moment où le comte R. Du Bisson fit sa première exploration, lor^u'il n'entendait autour de lui parler qu^avec terreur des . peuplades du Boghos. Aujourd'hui^ il connaît personnellement ces indigènes; il a conclu avec eux des marchés et des traités d'alliance et d'amitié; il leur a appris à respecter notre nom et notre drapeau ; il sait quels sont ceux auxquels il peut se fier. £n dierchant^ il sera donc pent-4tre facile de trouver une autre route moins longue et moins fatigante que cdk de Rhartoum.

C'est d'autant plus important que déjà cette entreprise coloniale se trouve avoir à

316 UNE FRANCS LOINTAINB.

traverser une crise terrible. L'Égypte,qui des bords de la Méditerranée étend sa domination jusque clans le Soudan, élève des prétentions sur le Boghoset sur Kouffîth.

Sous prétexte qu'ils sont venus dans le paySy il y a quelques années, ils i^lament le territoire comme leur appartenant, oubliant que la loi turque déclare que tout terrain abandonné dans le Soudan appartient à qui le fait valoir. Mais le soldat égyptien, dont la solde est loin d'être régulièrement payée dans ces contrées éloignées de tout contrôle régulier, se moque bien des lois les plus explicites. Pourvu quHl puisse accomplir une razzia avantageuse, que lui importe ? C'est ainsi qu'au mépris des capitiilations et des traités, la colonie française a vu fondre sur elle un corps d'armée sous les Ordres de Soleyman, wikil de la. province. Ces soldats ont pillé, volé, détruit, dévasté. Français ont été obligés de se retirer à Kessalah. Espérons que justice sera promptement faite.

UNB FRANCE LOINTAINE. 317

D'ordinaire les razzias égyptiennes ont pour but la traite des esclaves dont le marché principal est à Ghalabat, ville frontière qui dépend de la province de Khartoum.

Les Égyptiens y ont garnison et prélèvent un impôt sur tous les esclaves amenés. A Ghalabat les droits sont de onze francs par tete, et on en vend de mille à treize cents chaque semaine. De là, on les emporte par la mer Bouge. Ils traversenf toutes les villes du Soudan et chaque mudir prélève un droit tantôt en nature, s'il y a de belles esclaves, tantôt en argent.

Cet odieux trafic ne pouvait plus subsis* ter une fois le drapeau de la France arboré au milieu de ces populations.

Tous les prétextes ont donc été bons pour tâcher de le faire disparaître.

Au reste, si le comte R. Du Bisson est le premier de nos contemporains qui ait pénétré et ait voulu s'établir dans cette région qui est le trait d'union du Soudan et de rAbyssiuie, il sait parfÎBÛtemeut que

' 318 UMB FRANCE LOINTAIHB.

plusieurs Français ont déjà passé de nombreuses années chez les Gallas, vécu longtemps soit à Gondar, soit ailleurs, dans ce pays qui nous tend les bras depuis des siècles, llconnaîty entre autres, les œuvres accomplies par les frères d'Abbadie, et

^ mteuxque personne il leur rend justice. En toute circonslaiice, il proclame bautement ce qu'il doit à ses deyançiers.

Ainsi que nous l'avons expliqué, après Kbartoum il n^a suivi aucune route tracée, et c'est là qu'est son mérite. Il s'est jeté au milieu dos dangers qu'on lui signalait avec Taudace du soldat. Et quand il a choisi KoufBth pour en faire le centre de ses chasses et de ses exploitations, il Ta fait en homme habitué auxgrandesëvaluations de terrain. £nlreses mains, ce domaine peut devenir un monde. Les Barias, avec leurs

, ^ armes empruntées à l'arsenal du moyen Age, leur bonne volonté, leur aptitude au travail pourvu qu'on les guide, sont des auxiliaires éminemment précieux. Mais en-

UNB FRANCE LOIlfTAINB. 319

core faut-il qu'on trouve un itinéraire présentant autant desécuritéque tous les grands chemins de l'unÎTers. Aujourd'hui surtout, c'est indispensable. Nous vouions bien courir le monde, mais à une condition, c'est que le rclour ne soit jamais fermé, et que les communications restent toujours faciles.

Nous rions volontiers quand nous voyons brusquement rentrer au gite uu homme du monde qui s'improvise voyageur, qui fait dire partout qu'il s'embarque pour les pays les plus extravagants et qui revient sur ses pas après un séjour de quelques semaines à Alexandrie d Egypte. Mais au fond nous trouvons qu'il a raison, s'il ne se sentait pas la puissance de pousser laventure jusqu'au bout. Les erreurs les plus courtes sont toujours les meilleures, surtout quand on a le ^ courage et la bonne foi de les confesser avec ingénuité.

Le comte R. Du Bisson n'est pas de ceux quis'arrêtent à mi-chemin. Avant d'entreprendre, il a réfléchi mûrement. Mais la

8S0 UNB FRANCS LOINTAINE..

résolution prise, il ne sait plus reculer. La partie est engagée, il fautqu^elle soit jouée. Qu'importent les difficultés? Avec delaper* sëvérance, de la loyauté et de Ténergie, on saura bien les vaincre et les réduire à néant* Or, la plus grande de toutes que rencontrera cette France lointaine, est la route qu'il faut suivre, qui a été suivie pour arriver à Rouffith. Eh bien! en jetant les yeux sur la carte^ on voit qu*en s'embarquant à Suez, après avoir fait escale à Kosséir et à Soakin^ on pourrait s'arrêter dans la baie d'Anseley à Massawah, près des ruines de l'ancienne Adoulis. Sur ce point^ on ne se trouverait plus qu'à quinze ou Vingt lieues du Boghoa et de KoufBth. Qui sait? là peut-être est lavenir.

Septembre 4866.

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