‹ Éthel souvenirs d'AfriqueChapitre 4 sur 14 · ET ML · texte numérisé non relu

ET ML

la comtesse. Pensez* vous «[u'il ail vo^lé sa réputation?

— Non, ooloDel, «t je «omnmoe a penser comme vous : il ^ st regrettable que de pareDs hommes «e laissent pas «des fiis digues de succéder auK honaeurs conquis par leurs pères, a

Ces conversations empechaicnf la comtesse de Sumène de remarquer maint et maint accident de végétation cft 4e paysage qui indiquaient le passage dans une autre EOiie et marquaient la transitioB. Le colonel n'avait garde de signaler ces chaugentenfte. Il voulait laisser i sa cbamn%e compagne de voyage tout le plaisir de fa découverte et de la surprise* De graaues compagnies de tourterelles gnsesy des couples de perdrix rouges emménagées comme au printemjps se levaient sous ^es pas «des chevaux et allaient se remiser dans des liuiasons v^erts <pà égsjneBit l'hornou k de courtes distances. Le palma-<;hristî mençait à étaler ses larges feuilles dont on

pourrait croire cjuc la foe des capricieuses arabescj^ues a découpé les riches dentelures. Çà et la, la monotonie des halliers de. lauriers-roses .sauvagtîs élall rompue par quelques bouquets d'euphorbes^ de fenouils gigantesques^ de clièius et d'oliviers ra-% bougris. La plaine d'Eghris, si triste au commencement de septembre, était loin derrière les voyageurs. On entrait dans un monde nouveau.

En ctî moment, parvenu à la limite de son évolution quotidienne^ le soleil^ prêt à disparaître à l'occideal, dardait ses rayons obliques sur cette .campagne et Finondait de ces tons jaunes, chauds, vigoureux, veloutés, qui caractérisent les derniers feux du jour. C'était un de ces spectacles splenilidei^ devant lesquels on tombe, presque malgré soi, dans une contemplation muette et Ton se recueille pour écouter les pensées intérieures qui viennent d'un monde supérieur.

La comtesse de Sumène devait inévita-

ETUKL

blement subir le charme qu'exercent de pareils phénomènes sur tous les êtres intelligents. Dès qu'il vit que la curiosité de la jeune femme cessait d'être démonstrative, le colonel s'éloigna délicatement et la laissar seule, plongée dans une rêverie délicieuse.

Ij'heure de l'expansion était passée, et celle où l'on aime à rentrer en soi-même en face des merveilles inconnues de la création était venue, non pas à Timproviste, mais peu â peu^ et de façon à ce que l'être tout entier glissât sous le joug. La retraite du colonel était pleine de tact et révélait chez lu un exquis sentiment de tout ce qui peut plaire à la femme aimée, de tout ce qui eu elle doit être respecté. C'est la suprême galanterie que comprennent seules les orgamsalions d'éhte. Les fendes qui les inspirent ne se trompent jamais à de semblables manifestations. D'instinct elles les^ devinent et les aperçoivent. La comtesse et le colonel étaient dignes l'un de l'autre.

Ces adorations silencieuses durent peu;

lia momclpe -circomstanct» esl roccasioii du réveil de l'âme etiaTappalleià'la vie^ondi- ' naine.

Un bruit inaccoutumé troubla soudain le ailenoe pp< Sond -et le i»hne mékme9lique qui régnaient souverainement dans OBB. solitudes. ll<était long, contina^tmonotoiu' et cependant assez violent pour arriver de ibrt loin. à Toreille au mibeu ide la plaoidité univenelle. La comtesse 'écouta et ne parvint pas à se rendre compte. Ce n'étaient ni les cris d'une bête fauve égarée^ ni les plaintes des gazelles traquées •par un ememi sanguinaire. Ijr vent ne soufflait d'aucun point de Thorizon. C'é- • tait un mystère qui par m persistance et sa contkmité donnait de l'irritation et de l'agacement à l'esprit.

La jeune .fsnnne Tappela aujirès d'eUe Je colonel qui icigiiail de surveiller par luinnémeHiiiteut ^était JHcn en ronène dans le convoi.

«Colonel, 'lui -di^telle Avec isa vkacité

habituelle, quel est ce bruit souni, pcrwanoBlt, «que noufi<eateiidaas depuis quelques miiHiteSt là, sur notre gauche ?

N'ayez aucune mqniétude, madame, c'est le bruit d'une cascad^ichannante^ mi pic4 de laquelle uous serons couloi" tablenmA campés avant la nuit close.

■ Ah ! c'est notre gîte qui s'annonce aiiihsi par ce grondement lointain ? ^

Ojui, Hiadame la comtesse. Si nous avicHds une bonne roule nous pourrions y arriver m que lques âans de galop. Votre cheval et le laieii ne demanderaient pas mieux qxie de quitter l'allure paisible que nous leur donnons, mais^ vous le voyez, le chemin est à peine frayé.

— Je ne suis point outre mesure pi*essée d'arriver, colonel.

— Tant mieux, madame ; quoique nous soyons aUeudus, il vaut mieux que *mis amvions tous •ensemble, et les mulçts.de notre convoi marchent avec une sage len-

BTH£L«

— Le paysage est devenu magnifique depuis quelques instants ; je garderai un long et profond souvenir de ce coucher de soleily jamais je n'ai rien vu de plus beaîi. 11 y a dans tout ce qui nous environne un grandiose qui fait oublier à Thommesa petitesse. Dès que nous admirons avec adoration, nous ne comparons plus, nous devenons grands, nous aussi^ par la pensée et par le sentiment. Ce qui est petit, c'est ce que nous avons laissé derrière nous, ce qui grouille dans les villes peuplées d'inquiétudes.... Colonel, comment appelez* vous cette belle plante que nous renconirons depuis quelque temps, avec ses larges feuilles dentelées ?

• — C'est le palma-chi'isli, madame. . . . les

pharmaciens en tirent Thuile de ricin.

— Ah ! et celle-ci ?

— C'est un euphorbe, et de la pire espèce. Nos bétes elles-mêmes le redoutent et s'en éloignent avec dégoût et effroi. Si vous coupiez une de ses tiges, vous en

BTHBL.

verriez sortir en abondance un lait fétide

qui est un poison des plus subtils.

— L'euphorbe.. 11 faudra que je retienne ce nom-là. Car je croîs avoir vu des * plantes semblables dans les environs de Paris.

. — Il y en a en effet, madame la comtesse, dans les bois de Meudon, par exemple..,. Mais, rassurez-vous; là, ils ne sont pasdngereux. %

— Comment cela, colonel?

— Je l'ignore, madame. C'est un des mystères que le soleil prodigue sur notre planète^ et il ne nous en donne pas Texplication. Notre intelligence doit se déslarer satisfaite après la constatation du fait. Ce n'est du reste pas la seule plante qui se comporte ainsi. Beaucoup d'autres, absolument innocentes sous le ciel un peu froid de Paris^ ici, avec nos ardeurs solaires, deviennent des poisons mortels.

Pendant ces explications, on gravissait ^ insensiblement de petits mamelons c^ui.

d*èXBge en étage, cotiduîsenf à la première série de ce que les ^^^éographes algérien a[)|)ellent les Hauts- Plateanx. C'est ia région ([ui re les plaines du Tell du grand désert saharien, ob l'on ne troirre plus que du sable et, parlout où Teau peut sourdre à là surface du sol, des oasis couvertes de palmiers.

Arrivé sur la crête dénudée de Tune de ces éilinences, le colonel arrêta Wnsqae^ nieuL son clieval, et la caravane entière fit

lisfHe.

E fi-acas (ie l'eau brisée en tombant avec force sur les rochers

parvenait distinctement à toutes lesoreillesy et la comlesse ne put retenir un cri d'admiration devant le spectacle qui s'offrit à ses yeux. Par delà un rideau de térébinthes superbes ap^iaraissait la cascade d'Aïn-Xifferit. La nappe unie el lini- [Hde au sommet de la chute ne tardait pas à se diviser et à se couvrir d'une écume hlannbe et flocon name, légère comme ces marabonts de soie que ks finmnes em-.

ploient pour leur toilette. Ces niasses ar-

BTBBL.

.gentées se précipitaient et disparaissaient •dans un gouffre de verdure resplendis- «ante, après avoir, daiis leur course furieuse sillonné le (lano des ^rochers i|ui conservaient éternellement les tons jaunâtres de Targile. L'ensemble de ces couleui*s élait«-nel^ franc, harmonieux.

Comme popr faire contraste, à droite el a gauche on fïoyait des sommets éraillés qui se détachent en festons noirs derrière les tons jaunâtres el vaporeux des monlicules semblables au premier aspect à de grosses dunes de sable. Çà et là des lambeaux de rochers se dressent sur les éminences. De loin on dirait des groupes de dol|ncns, comme ceux qu'on voit en Bretagne près de la baie des Trépassés. Cette configuration caractéristique a valu à ce coin pittoresque le nom de Pierre^Longues sous lequel il est désigné par les indigènes.

Au cri d'admiration de la comtesse, tous Jes regards s'étaient portés du même côté, IjC colonel jouissait de Tenthousiasme uni-

tfTBBL,

versel. Il avait calculé son temps pour arriver où l'on se Irouvait juste au moment où ces accidents d'eaux, de verdure et de terrains s'étalaient dans toute leur splendeur. Car, si toute heure a sa beauté dans la création, il faut, pour le plein succès des combinaisons dans : lesquelles cette beauté réside parfois, un concours de circonstances qui n'emprunteLt rien au hasard. Il appartient à Tesprit» observateur de rhomnie de les chercher et de les connaître*

Le colonel irvait un de ces triomphes qui récompensent toujours les efforts de rintdligence , et qui sont mille fois plus doux quand le cœur peut en réclamer une bonne part.

Avant de disparaître entièrement à sa Umite occidentale, le soleil envoya ses derniers rayons sur la colline de Tifferit.

Pendant quelques minutes les eaux parurent au sommet comme une gerbe éblouissante de diamants du Brésil, et plus bas

revêtirent la bbndiear marte et farLUante des perks du plus bel Orient.

« Avec fort peu d'imaginatioii , dit Octave de Kessigny^ ou pourrait, dan»

cette cascade, telle cpie nous la voyottS) trouver Timage d une statue de pagode initienne. Les eaux foraneraient les colliers massifii de pierreries épii tombent en mtdulations fantastiques sur des chairs bronzées et enivrée» eomme les terrains jau^ nâtres de ces moutagiies.

— Vous êtes poëte, mon cher capitainr, répondit le docteur.

— Moil pas le moins du monde»

— N'importe : votre image me plaît •précisément parce qu'elle est poétique et

en même temps vraie^ ce qui ne saurait être de trop ; et si jamais je suis nommé membre de la commission algérimne de.

géographie, je ferai donner à cette chute»

d'eau le nom de cascade de la Pagodls;^ 9 Cette saillie èn docteur exàtà: une hit»-* rité générale et donna de la gaieté à iovA

iTHEL. 91

Immonde pour la dernière ctaj)e du voyage.

. Car le colonel s'était déjà remis en marche k la tète de la colonne. Il n'y a point de crépuscule en Algérie, la nuit succède au jour arec une grande rapidité. Le coionei voulait avoir planté sa tente et établi un bivouflc avant qne. les premières étoiles parussent au firmamcmt. On avait encore une demi-heure de jour, il fallait se hâter d'en profiter.

Là comtesse n avait pas fait attention à un mot que le eohmel avait jeté en passant dans la conversation : il vaut mieux que nou» arriviona tous ensemble. Cette parole n'avait point été prononcée à la légère. Un cri strident avertit bientôt les vieux Africains des périls que pouvait présenter une marche nocturne. C'était la note terrible et lugubre qu'envoyait au soleil couché la panthère avant de se mettre en chasse. A ce eut ks chevaux effrayés s'arrêtèrent; roreille exercée des spahis ne s'y trompa pomt^ et leurs yeux, malgré lombre nais-

santei cherchèrent l'ennemi fauve aux

limites de l'horizon.

En trois bonds de son cheval, le colonel eut massé et serrë la caravane. De sa voix (le commandement, il ordonna en arabe le silence et la prudence aux spahis. Un regard lui suffît pour se faire comprendre»

des officiers qui l'accompagnaient. Puis, il revint prendre sa place auprès de la ( omlesse, et de sa voix la plus douce :

«c Ce cri, dit-il, nous avertit que la nuit est tout proche. L'orfraie du désert Qe sci trompe jamais dans ses augures. »

Pour toute réponse, la comtesse régla hî pas de son cheval sur celui du colonel.

L'agha des Chérabas avait été exacl comme un soldat, et tout était prêt à Tifferit pour donner au colonel Durand et à sa suite l'hospitalité du désert.

Les tentes avaient été dressées dans une prairie naturelle qui s'étendait au pied de la cascade. De beaux arbres ombragent le sol et lui versent de la fraîcheur pendant

KTBBL

les ardeurs torrides* A l'extrémité, une végétâlion luxuriante cache les lèvres du ravin profond qui donne un lit à la Mina, lorsqu'elle se transforme en fleuve indolent. On dirait que le lieu a été préparé tout exprès par une main prévoyante pour servir de halte de voyage.

Mais ni la comtesse, ni ses compagnes ne se sentaient disposées à regarder attentivement ce qui les entourait. Elles étaient accablées de toute la lassitude de cette longue coursé, et, à peine arrivées, elles goûtèrent avec délices quelques instants de repos. C'était ce qu'il y avait de mieux à faire en attendant le souper. Car, selon la méthode arabe, l'agha des Chérabas était venu au-devant de ses hôtes avec de nombreux serviteurs qui s'étaient distribué la besogne de manière à permettre à tous les Européens de se délasser. Les uns soignaient les chevaux et les mulets, et les attachaient au piquet qui devait les retenir avec sécurité peudanl toute la nuit. Les autres

s'occupaieBt des bagages, et, sous Ja àivm-

lion d'un seul brigadier de TescorLe, por- Uieni dans cliaque l^nte tout oe qui pmvait être néoessaire ou utile à chacun des voyageurs. Plus loin, et à l'écart, sous les arbres, des feux vifs annonçaient ie travail des lenunes auxquelles eu loul pays appartient de droit la cuisine. On enrteodait leurs conversations qui arrivaient au campement européen couune un murmure IoîaUmh mâé à tous les murmures harmomeUK de la plus splendide des nuits africaines.

Les salutations faites, l'agba s'était eon^ fondu parmi ses servi teui^, promenant partout l'œil du jnaitre^ gourmandant toiites ie>s activités, pré\cuant toutes les n^^enses. Un bojke «st cbo^ saoïtée plus «ncore sous la tente du déf oue paiiiout ailleurs. ^ i<e recevoir digne^i est Ujoe .£Sfte dont toute la charge ineombe à cmx qu'il visite. Or, l'agha des Cbiîrabas avait dû, pour cette <ârc6nstane»] soleuMik^ «•ooner fortement l'indolence uatui^elle k

toixtes les popuIatioiK tlii ilésert ; car; outre le colonel Duraud et sa suiile, il iitteniliftil encore, d'un imtaat à r«utre, u» mxmde visite (le dislincliou, et le hasard pouvait réunir le même soir les deux caranrtoeB mx |)led de la cascade dans Tifferit.

La tente àm ^colonel avait été réeer^ée peur le reipas. Il parut bientôt , apporté avec uiie pompe primitive ({ui ne manquait pas de grandeur. Un gi^aiid coffre renversé avait fourni >uno lahlr Ijassc et grossièiîe ilutour de lacpiQlle la mlonel et toute aa compagnie s'él aient rangés un peu au haaard, la comtâs^ .auprès du docteur. Octave de Kessigny auprès 4le MileMasvert; on avait pour siège le .gazon qui couvrait ie mA, fiix Arabes, porlieurs •de >iopdies de cire jaiiQi éclairaient cette scène. Us amnrt.Hi ^o&b4A rknmobilifté des sbilaes lampadaires, et, dans leurs longues drapeciefi, .on aurait pu les prendiîe pour l'œawe <de quelipieiartitte du désert, «'einsent lété kfi grands yeux jioiis let brillants qui ani-

96 iTHBL.

maient leur face bronzée. Ils voyaient^ mais pas un pli sur les muscles du leur visage, pas un geste de leur corps n'indiquaienl ils prissent auUepient pari à cette scène.

Pjcrédaiil ses serviteurs, l'agha déposa lui-même devant ses hgtes les moutons en* « tiers qu'il détachait des épieux à l'extréluité desquels ils avaient été rôtis avec un art dont les Bédouins nomades ont seuls la Lradition ; puis chacun mit la main à l'œuvre en arrachant au flanc des bétes de longues lanières de peau admirablement rissolée qui excitait, en le satisfaisant, Tap* petit des convives. Les officiers, habitués de longue date à toutes les exigences de la vie hasardeuse du désert, s'acquittaient avec une aisanct! parfaite de cet exercice.

Mais il n^en était pas de même des femmes.

Novices dans Fart de manger avec les doigts, elles paraissaient regretter les couteaux et les fourchettes auxquels elles étaient accoutumées. Il fallut venir à leur

aide avec des ustensiles que le hasard seul mettait à la disposition des moins imprévoyants. Les petits services qu'on leur rendait à droite el à gauche égayèrent un repas fort en dehors de nos habitudes quotidiennes. Ce fut bien autre chose quand vint le couscous sans lequel il n'est point de festin chez les Arabes. On le servit dans un grand vase d'argile qui aurait pu contenir la nourriture de cinquante hommes.

Chacun s'arma d'une cuiller de bois et . mangea^ à même le plat, comme à la gamelle, suivant sa faim. Les experts creusaient un trou et tassaient mëtliodiquement les granulations du couscous pour les iniJ)iber d'une façon convenable du liquide qui servait de liaison.

comtesse s'amusait beaucoup de ce repas du soir dont elle n'avait aucune idée : si elle ne riait pas, c'était uniquement parce qu'on l'avait avertie de l'étiquette et du cérémonial chez les Arabes. Or, pour rien

au mondci elle n'aurait voulu oifenser (a,

{[rairitë de ses hôtes. Mais elle avait des

mois charmants qu'elle adressait au docleur, au colonel, à ses compagnes de Toyage. Elle \x)ni parait avec un esprit joyeux ce qui se passait en ce moment sous la cascade d'Aîn-Tifferit avec les gaietés champêtres que se permet teut^ aux grands jours, les ménages parisiens sous les cmhrages de Meudon et de Ville-d'Avray. Et certes, nous devons le dire, en fin de compte, la victoire ne restait pas du o6té • de nos mœurs civilisées.

L'esprit français ne donne jamais sa démission. Aussi bien que l'héroïsme chevaleresque, il est au fond de notre caractère national. On en trouve trace dans tous les actes de notre vie. Si les hommes sont tentés d'introduire trop de sérieux ou de morosité dans nos mœurs présentes, les femmes seront toujours là pour nous rappeler les grandes traditions paternelles.

* G^est avec un perpétuel sourire sur les lèvres que nos ancêtres ont accompli toutes

les belles actions que Thistoire nous dit d'admirer. C'est avec ce sourire qu^ils ont donné au nom français tm cachet de bcmne grAce et d'aménité dont nous avons le^droit d'être fiers. Sachons donc conserver ce noble héritage. Sous prétexte de distinction, n'imitons personne. Nous risquons, au contraire de perdre ce qui a fait notre gloire dans le passé^ ce tjui peut encore être im précieux élément de (brce dans l'avenir. Jamais l'ennui n'est entré dans le bagage d'un Français: ne l'y mettons pas. A l'exemple de la comtesse de Sumène et de ses compagnes, même devant les circonstances i xlravaganles d'une excursion pittoresque, ne nous montrons pas rechignes, ne faisons pas les renchéris. C'est le nioyen sur. de conserver nousmêmes de nos pérégrinations, et après nous de laisser à nos hôtes, d'excellents souvenirs.

Il est vrai que si les Chérahas observaient ce qui se passait sous la tente du

100 BTBBL.

colonel, ils durent être satisfaits de l'honneur qu'on faisait à leur diffa. Pour les vieux Africains, il n'y ayait là rien d 'extraordinaire ; mais pour des femmes ha- ' bituces à tous les railinements du luxe^ ç^était méritoire, on en conviendra.

Au café, le colon(»l pria l'aglia de prendre place à la table hospitalière. Le chef accepta celte invitation, qui était un honneur venant d'un chef tel que le colonel. Mais la tasse de oafé lestement absorbée, il se leva, et la veillée du bivouac commença. »

UL ne comprendra jamais la splendeur des nuits dans leiy régions chaudes, s'il ne lui a été donné de les contempler de ses yeux. Les grandes constellations peuplent le fir* mament de myriades d'étincelles diamantées et laissent tomber sur la terre des lueurs incertaines d^une douceur et d'une .sérénité ineffables. Aucune agitation ne trouble la placidité grandiose de l'atmosphère. Les bruits (£ui parfois se font entendre ont quelque chose de solennel et de religieux ; on sent que la vie n'est pas,

iO% BTHXL.

ne saurait jamais être éteinte dans cette

puissante nature : elle n*est qu'endormie, vX le spectacle de ce repos emporte l'homme f|ui en jouit dans les régions de Tcxtase et du ravissenienl.

Le repas du soir avait fait oublier à la comtesse et à sa société les fatigues d'une journée de marche accablante. On se couvrit de fourrures, de lourds et longs vêlements de laine chaude. Ainsi enveloppé, chacun put venir s'asseoir autour d'un grand, feu de bivouac qu^aiimentaienl des troncs entiers de vieux chênes et d'oliviers enlevés à la foret voisine. La ilamme claire égayé la veillée, et, pendant que Les intelligences rêveuses demeurent plongées tians les plus douces ivresses de la pens^, les causeurs et les conteurs profitent dm Foccasion pwui* se débarrasser de U^Utes les idées c|ui traversent leur cerveau -^^'kmt imagination.

Octave de ILessigny etle docteur avaient entamé une discussion scientiiique à la-

ÉTUSL. 103

«luelk de lcmp& à au Ire 1 iulendaiil Masvert méiait son mot. La Flore aigérienne iaisail 1 objel de cel eiiUelieii plus iiiiét*cssaut que la pfaipart de nos commérages de salon.

« Malgré votre opinion , docteur, et toute la déférence i{ue je liii dois, disait le jeune capitaine de spahis, je ne puis croire que nous ventms jamais dans nos jardins et dans les campagnes de cette Afri€{ue aujourd'hui française toutes Icks fleurs des tropiques.

— Vous vous trompez, capitaine, k climat et le sol sont favorables ; avec des soins et de la patience ou vient à bout de loi|B les progrès* Nous en avons accompli bien d'autres.

— S»ns doute*.». Je les reœunaîs aussi bienqu»e qui que ce soit, et je sai^ remire jii^^^o à tous...* Mais nous n'avons pas de iKisquets de tulipiers- aux fleurs jaunes.

— f^ous pourhoos eu avoir et nous en aurons un jour*

104 ÉTUEL.

*— J^ai cher.chë pendant plus d'une heure, tantôt^ un buisson de malvisia. On iiruvait dil que j^cu rencontrerais dans ces régions. La malvisia est une fleur charmante. J'en aurais fait un bouquet pour cliacune de ces dames. Je suis persuadé qu^elles m^aùraiént su gré de ma galanterie.

— Je n'en doute pas, dit l'intendant, ma fille aiinc beaucoup cette fleur.

— Tiens! Et où mademoiselle Masvert a-t-elle conçu cette belle passion ? reprit le docteur. Je ne connais point de malvisia dans toutes nos possessions du nord de lAfrique«

Nous en avons vu quelques plants au jardin d'essai à Alger.

— Où ils sont sans doute au milieu d'à**, vicennas, de plumérias, de mimosas, de naucléas, d'élpdeas,. tous les as que la science tient en réserve pour la réjouissance de nos neveux dans l'avenir.

— Moquez-vous, capitaine^ cela fait du

BTHSL

bien. £u' attendant, vous bivouaquez ce soir sous un superbe catalpa dont la fleur eu clochette veinée de pourpre et d'or a bien soii mérite. Vous remplissez votre jai"- (liii de magnolias et de daturas aux senteurs d'ime suavité pénétrante. Il est vrai . que cet enclos chéri est à Mascara. Encore un a que vous pouvez ajouter à votre collection.

— Bravo, docteur! cwi est de la houne plaisanterie, dit Octave. Mais si je suis sous un catalpa, vous êtes, sous un sycomore.

J'aime beaucoup le nom de cet arbre.

— • Tenez-vous-en au nom. Car le végétal qu'il désigne aurait fort à faire pour devenir beau.

— Pour moi, dit Tintendant, je préfère k ce sycomore popularisé pour les besoins de la rime par une fort belle phrase d'opéra, rérable jaspé, dont je crois apercevoir quelques échantillons dans la pénombre.

L'arbre et le nom sont également jolis.

— Certainement, reprit le docteur* Au

106 ËTHBL»

levei' tlu soleil^ (^uaiid uous pourrons regarder à l'aise cette campagae et en exaijiiner le délail, je vous ferai i^emarquer le saule qui semble agiter des paillettes d'argent à tous ses rameaux, et, à coté, des chênes au feuillage d'uu vert émeraude ; un peu plus bas, nous trouverons le hêtre empourpré qui affectionne les terrains humides et ombreux. Cette infinie variété, c'est la nature i[ui nous la donne sans efforts. Aidoos-la un peu avec notre art et notre intelligence. Nous pouvons faire dans toutes les zones une véritable terre promise de notre Afrique.

— C'est pour cela que nous ne devons jamais nous lasser de répéter : N'arrachez pas, plantez des arbres, dit le capitaine.

— Mais pour que les arbres poussent^ répondit Tintendant, il fiiut de Teau, et nous n'en avons guère dans toute cette ancienne régence barbaresque. -

— Ahl voilà bien l'élernel cercle vicieux avec lequel aiment tant à jouer les grands

Oigitized

BTHSIm

raisonneurs! Ayons des arbres et nous aurons de Teau ; ayons de l'eau et nous aurons des arbres; ou ne veut pas sortir de là. En Égyple, non plus, à part délie du iSil, ou n'avait pas d'eau; la pluie était un phénomène tellement rare qu'un orage était: à Toccasion considéré comme uu signe de la colère céleste. Rappelez-Yous ce qui se passa, au dire des historiens, lors de la révolte du Caire, sous la domination française, en 1799. Un orage éclata, et les révoltés^ frappés de terreur, jetèrent leurs armes et invoquèrent Allah. Eh bien !

on a fait des plantations, t^t aujourd'hui il pleut au Caire tout autant qu'à Paris.

Et personne ne se plaint de la pluie sous un ciel fort semblable au nôtre»

— Votre argument n'est pas concluant; il y a toujours le Nil.

— > Je le sais bien. Aussi n'aveai-vous encore que le commencement de ma pensée.

El tenez, ce n'est pas pour rien que j'éimnaérais tout à Theure au docteur tous ces

i08 JSTHEL.

noms de plantes en a; je m'attendais à ce qu'il me répondît par une bonne plaisanterie sur les noms en us^ et je préparais ma riposte. Quoique l'attaque ne soit pas venue, je n'étoufferai pas celle-ci. Parmi les plantes en usj il en est une qui peut être le salut de T Algérie, et le salut prohip t y presque immédiat.

Ah ! ... et quelle est cette plante merveilleuse ?

— C'est ÏEucaljrpius globulus que les Anglais^ toujours prompts à débaptiser et à rebaptiser, appellent aussi le gommier bleu de Tasmanie.

— Je ne conna\s cela que de nom, dit le docteur.

— Quant à moi, dit Tintendant, je suis moins avancé; je ne connais ni le nom ni

la chose.

— C'est un myrte indigène des ile$ du grand Océan, de TAustralie et de la terre de Yan-Diémen, Rassurez- vous, son pays

• cle provenance originaire doit tous diré

ÉTHBL.

assez qu'à l'œil il ne ressemble en rien aux • myrtes de nos contrées. C'est un arbre gigantesque^ et, avec un arbre qu'on a trouvé en Californie et dont le nom m'échappe^ on peut dire qu'il est le plus grand des ' végétaux . connus dans . notre création. Il n'est pas rare de lui voir dépasser cent mètres d'élévation, et on exploite d'immenses foréls oii les branchages feuillus ne commencent qu'à soixante mètres du sol, laissant au-dessous d'eux une tige droite et inflexible comme le grand mât d'un navire à trois ponts. Ce qu'il y a de plus remarquable dans cet arbre superbe, c*est qu'il pousse et croît avec une rapidité vraiment prodigieuse. Les naturalistes varient là-dessus ; les uns disent qu'il monte d'un mètre cinquante dans une année, les autres de trois à quatre mètres. Et n'allez pas croire que ce soit une essence de bois blanc comme le peuplier, par exemple; il est plus, dur et plus dense que le tçck, et en même temps il conserve une légèreté

eKcessîve. Cesl un Français, un marin

nomme La Billardière, je crois, qui le découvrit le premier, il y a trois quarts de siècle. Mais cette découverte, comme tant d'autres, n'amena pas tout de suite de bieu grands résultats. Il a fallu la trouvaille heureuse de lor australien pour qu'on s'occup«At convenablement de ces régions, immenses comme nos continents anciens.

L'homme industrieux va toujours où il y a des richesses à conquérir, et Tindustrie est prédestinée à nous faire connaître toutes les merveilles de notre globe. Ces géants végétaux donnèrent d'abord leur bois pour la construction des premières cabanes.

Puis, le commerce venant, la marine y trouva des ressources précieuses. Pour des navires entiers on n'employa pas d'autre bois que celui du gonaraier bleu de Tasmante, et aujourd'hui, sur les chantiers de construction anglais, on en consomme presque autant que de bois de teck. En Angleterre, l'homme pratique domine tout.

Digiii^u

BTHBL

lit

C'est pourquoi toute amélioration utile est sûre d'y trouver appui.

— Diable! diable! fit le. docteur en se frottant le menton, geste qui lui était familier chaque fois qull se trouvait en présence de quelque problème, savez-vous, capitaine^ que si l'enthousiasme pour }l Eucalyptus ne vous égare pas. ...

— M'égarer^ docteur! mais pas le moins du monde. ... Gir je ne vous ai pas dit encore la moitié de ce que je sais sur cet arbre qui est destiné à fidre dans un temps quelconque le salut et la fortune de TAU gérie.

Continuez donc, instruisez-nous....

— D'abord l'épithète que les Anglais accolent au nom de V Eucalyptus vient de la couleur de ses feuilles. £lles sont d'un bleu glauque^ ce qui n'est pas du tout commun dans la végétation.

Je n'en connais même pas d'exemple, fit le docteur.

— Ensuite ces feuilles ont une vertu

lis iTHBL.

singulière* Tant qu'elles vivent, c*est-à-dire tant qu'elles restent sur l'arbre, elles répandent dans Tair, autour délies, un arôme balsamique qui est le meilleur, le plus actif des cicatrisants, des siccatifs connus contre la phthisie pulmonaire*

— Ceci est grave, capitaine.

— Ahl je ne âuis pas médecin, docteur.

Je ne suis pas même un savant. Tout au plus suis-je un curieux qui cherche à faire son profit (le tout ce qu'il rencontre dans les livres, et qui pour augmenter le bagage de son instruction ne néglige pas même les détails qu'il trouve dans les journaux.

* — - Peste! Comme vous y allez! Vous venez de nous faire un cours complet suiï Eucalyptus gloùulus, que moi, savant de profession, je ne connaissais point.

— Je vous avouerai, docteur, que cet arbre m'intéresse. Depuis la fougère arborescente, je n'en ai pas trouvé de plus origio\al.

— On pourrs^it être intéressé à moins.

CTBSL

— Et puis je vois en lui le point de départ d'un très-bel avenir si nous parvenons à l'acclimater et à lé populariser en Algérie. 11 est très-rustique de sa nature et parait s'accommoder des températures telles que la nôtre. Sa croissance rapide nous permettrait de résoudre promptement le problème des pluies régulières, et avec les pluies de fonder quelques espérances certaines sur nos récoltes. Je crois donc que nous devons seconder cette acclimatation de toutes nos forces, et instruire par tous les moyens ceux qui sont encore dans l'ignorance'.

— Vous avez bien raison, capitaine, et pour moi, dès ce moment, vous me voyez tout à fait converti à VEtwaI) plus.

A peine rentré à Mascara, je vais prêcher

1. Depuis que ce livre est écrit, Tanteur apprauj* cliaque jour par des lettres d'Algérie que ses prévisions sur VEucaijptns sont complètement en train de devenir des réalités. II ne peut ici qu'exprimer le plaisir trèsvif q e lui font et lui feront toujours de semblablesnouvelles.

il4 BTflBI*.

par la {iitrole et par l'exemple. Croyez

bien que vos idées ne sont pas tombée»

dans l'areille d'un sourd. Jamais elles ne trouveront d'apôtre plus fervent.

La femme du docteui* et mademoiselle Masverty tantôt écoutaient cette conversation, tantôt éeliaugeaient entre elles leurs impressions de la journée. Elles se rappe-laient tout ce qu'elles avaient vu au mai^ dié arabe et complétaient leurs connaissauces de la vie nomade par ce qui se passait en ce moment sous leurs yeux.

Elles trouvaient piquante cette vie un peu aventureuse qu'elles menaieut depuis vingtquatre heures, et, dans cette équipée avec leurs parents, ne voyaient qu'une agréable diversion à l'existence monotone et régulière de Mascara. Si on leur eût ])résenté leurs laines et leurs broderies, elles auraient accompli leur tâche de chaque soir devant ce leu de bivouac comme daus leur maison de la rue du Ghéliff •

En voyant Tentretien prendre une tour-

mire scientifique, la comtesse s'était retirée de la conversation générale^ el les pieds au feu, la tilte sur sa main, le haut du corps presque Lout eiilier eiiioiicë dans des coussins ccmmie dans une causeuse, elle s'écoulait vivre el jouissait sileiieîeusement de toutes les baraionieuses merveilles de cette nuit.

Le colonel s'était tenu éloigné pendant cette première partie de la veillée. Familier avec les habitudes du désert, il était allé visiter Tagha sous sa tente, et, en fumant un eigare, avait donné partout le coup d'œil du chef sur lequel pèse une responsabilité. Quand il reparut au milieu des siens, personne ne se dérangea, et naturellement il alla s'asseoir auprès de la eonilesse. Son corps resta plongé dans Tombre noire ; sa tête seule entrait dans le cercle lumineux formé par le feu du bivouac.

Quand elle sortit de sa rêverie, la jeune femme n'eut qu'à laisser tomber ses re-

ÏTHSL

gards devant elle pour rencontrer deux grands yeux noirs fixés sur toute sa personne avec une expression indéfinissable.

Il est bien rare qu'une femme se trompe k rinlérét qu'elle inspire, dans l'isolement surtout, lorsque rien ne vient la disLrainî et lui enlever une parcelle de sa perspicacîtëé lies yeux du colonel parlaient à défaut de ses lèvres^ et sur cette figure mâle, qui, cent fois sans pâlir, avait regardé la mort en face, on voyait l'expression d'une tendresse infinie. Tous les sentiments, longtemps et prudemment enfermés et cachés dans les retraites les plus mystérieuses du cœur, faisaient explosion à la fois, et s'épanouissaient dans un seul rayon, qui enveloppait de son adoration la femme tout entière.

Il n'y a que les natures restées jeunes, malgré les années qui ont mêlé des fils d'argent à la chevelure noire, pour avoir de semblables regards. En elles, rien n'est usé de ce qui fait de l'homme le plus

STBBL. 117

intelligent et le plus aimant des êtres. Si une ieinme d'élite les rencontre à Theure opportune, elle se trouve sans forces contre ces adorations si délicates et si ardentes eu même temps, et qui n'ont rien de ce qu'on voit dans les passions vulgaires dont le monde fait sa vie de chaque jour. Dès que ce regard a été remarqué, la femme est presque involontairement entraînée par une séduction irrésistible.

Bien quelle eut tout ce qu'il fallait pour plaire et attirer à eUe les hommages les plus distingue s, la comtesse de Sumène avait tellement gardé son cœui* depuis son veuvage, ([ue Tamour avec ses orages, ses passions, ses troubles, ses langueurs, ses surprises, ses bonheurs, Tamour vrai et impérieux lui était absolument inconnu.

Qu'on ne pense pas qu'elle fût insensible :

on se tromperait étrangement. Mais elle croyait avoir acquitté sa dette sociale dans un premier mariage. Elle comptait en avoir fini avec les exigences du cœur* Désormais^

118 ÉTBXL.

elle désirait vivre à sa guise dans la liberté de ses gonts ci de ses caprices que lui permettait Tindépendance assurée de sa fortune et de sa posilion. Comme si tout cela était possible et facile à régler de même qu'un compte crintendant!

Le regard du colonel, à cette heure où tout mensonge aurait été une infamie, troubla la jeune femme et la pénétra jusque dans les profondeurs les plus intimes de son cire. Elle comprit tout ce qu'il exprimait. Bien n'est touchant oomme un sentiment séiûeux. Dans les villes, nonobstant ' la légèreté qu'enooui*agent et alimentent les distractions dont elles sont remplies, Tainour vrai est le plus attractif des aimants. Jugez de sa puissance au désert, lorsqu'on le trouvi; sans cesse en face de toutes ses pensées !

Pour échapper à cette obsc;rvation la comtesse se leva, conune si, malgré la flume vivé, elle eut été incommodée parla fraîcheur de la nuit.

« Colonel, (lit-elle, offrez-moi votre bras.

J'ai besoin de marcber.

— Volontiers, madame Oh désirez-*

voas que je vous comduise ?

— - ParcotiFcms notre campement..

Voyons si nos chevaux ne manquent de rien.

— Soyez sans inquiétude, madame. Ici les cbevaux sont des botes aussi. Jjes Arabes aiment trop ces nobles bétei» f>our ne pas.

leur prodiguer les soins. Votre bel étalon noir de Frendah surtout fait Tadmiration de tout ce désert. Kaddour Ta regardé avec un ceil d'envie^ et j*ai tu notre agha lui donner de Torge dans sa main.

Quand nous serons abrités sous nos tentes, les femmes elles-mêmes viendront le caresser et lui porter des friandises. Car dans ce pays, si le cheval est l'ami du cavalier, il représente aux yeux des femmes le plus précieux auxiliaire de la famille. C'est grâce au cheval que le guerrier peut combattre et remplir la tente du butin pris à Tennemi.

iTHBL.

— Promenons-nous donc sur ce plateau. Il n'est pas bien vaste; mais il a des Ifazons doux. Il fait bon se promener aux •étoiles quand on a un pareil tapis de verdure sous les pieds. Avec un peu de com- ^jlaisance, on pourrait se croire dans un pare des environs de Paris. Cette nature africaine ainsi resserrée n'a rien du grandiose lugubre qui m'a frappée dans la plaine d'Eghris. Au reste, elle me plaît.

— Vous la verrez au soleil^ madame^ je ne connais rien de plus diarmant.

— Je n'en doute pas, colonel. Mais le soleil doit donner à tout ce qui nous environne un caractère fort différent de ce qui nous enchante à ces heures délicieuses de la nuit.

— Madame, dans notre Afrique surtouty rien n'est plus opposé que la nuit et le • jour. 0

— - Ged demande une explicatkm^ co* lonel ; vous n'êtes pas un homme à dire une banalité.

— Assurément non, madame ; surtout en face de ces étoiles qui brillent sur nos têtes et font rêver i la vie douce que menaient les pasteurs nomades qui furent le^ premiers astronomes de la Cbaldée. . ; . Voici donc ma pensée tout entière résumée en quelques mots. Dans le jour, sous l'étreinte puissante du soleil qui l'inonde et la pénètre de ses ardeurs vivifiantes, l'Afrique ' représente la force et excite à- toutes les luttes les organisations robustes. La nuit, avec ses langueurs adorables, ses harmonies qui courent de ce ciel limpide dont Tazur est si lumineux jusqu'au dernier brin d'herbe de la plaine et de la vallée, la nuit avec ses obscurités et ses rêveries jette l'homme- le plus fort dans une mélancolie suave. Le jour appartient à la tête et «ux bras ; mais la nuit appartient au i jeur qui demande à épancher ses parfums et à les mêler à ceux du cytise et de Théliotrope sauvage, n

Pour s'exprimer ainsi, le colonel avait

122 BTHBL.

trouvé une voix tremblanle d'émolion.

Ghaque syllabe pénétrait dans l'oreille de la comtesse comme la déclaration d'une passion longtemps contenue, mais qui, malgré les efforts de la volonté, rompt enfin siîs digues et déborde. Le bras, plus habitué à manier Tépée et à faire le geste du roinmandemenl (ju'à soutenir la main de la lemme aimée, avait des défaillances nerveuses qui trahissaient Torage intérieur.

Tout, dans le colonel, révélait à la comtesse qu'elle était aimée, qu'elle était l'objet d'une de ces passions ardentes et souveraines que toute femme doit être fière d'inspirer, surtout quand aucun obstacle sérieux n'obstrue le chemin du bonheur.

Pour franchir la dernière - balrière , la bouche du colonel n'attendait plus qu'un encouragement. Un mot, une seule parole d'espoir, et toutes ces allusions amoureuses prenaient un corps; il pouvait rejeter les voiles transparents sous lesquels il ne parvenait pas à déguiser sa pensée et dire à la

BTUEL.

femme adorée (ju'elle inspirait lous ces sentiments qui s^échapaientd'un cœur trop ^lein.

« Je suis couune vous, colonel^ dit la comtesse après quelques minutes de silence; je trouve que ces nuits .africaines versent au cœur un enivrement qui est bien voisin de la tendresse.

— Heureux l'homme auquel cette parole est adressée^ s'il pouvait croire que c'est pour lui un

— Ëh! mon Dieu, colonel^ il faut prendre les paroles comme elles viennent et ne pas se montrer trop exigeant. %

— Madame, une de vos paroles en l réouvre la porte du Paradis, et vous me rejetez sur le seuil.

— Colonel, lorsqu'un liomme conune vous a glorieusement et utilement consacré la première partie de sa vie à des œuvres sérieuses, il ne doit pas se trouver aux prises avec les malicieuses ( ocjuetlcries d'une femme, le jour où son cœur £ût va-

184 iTHBL.

loir des droits qui peut-être ont eu le tort d'être trop longtemps oubliés. Ce serait une indignité. Je crois à la sincérité et à la noblesse des sentiments que je vous * inspire et que vous exprimez si délicatement. Jtî voudrais vous répondre avec une entière franchise. Je ne le puis pas en ce moment. Permettez - moi de réfléchir.

Donnez k l'estime le temps de conquérir un nom plus doux.

— Madame, vos pai'oles font de. moi le pliis heureux des hommes. Ma vie vous appartient. Disposez-en à votre gré. Quoi qu'il arrive, j'attendrai.

Ce mot termina l'entretien. La main de la comtesse glissa sur le bras du colonel, qui la serra énergiquement dans les siennes.

S^il eut été seul, certainement il serait

tombé à genoux, et ce héros de batailles aurait eu des effusions de cœur que . ne connaîtront jamais les coureurs de ruelles et les galants héros des boudoirs*

A veillée du bivouac durait toujours. Pour intéresser les femmes à leur conversation^ Octave et le docteur avaient abandonné le domaine scientifique et causaient de poésie, de littérature et de bcaux-arls. Tous les beaux vers ^arës dans les niémoires se mêlaient au dialogue et recevaient de tous im accueil sympathique. Il est des situations qui donnent leur véritable cadre aux accents du poëte et font de ces syllabes harmonieuses le plus merveilleux instrument de la pensée humaine. C'est ainsi que le poêle

i£thbi«.

devient l'hôte familier de toute maison ([u' habite T intelligence et conquiert des amis inconnus dans toutes les régions où pénètrent les langues civilisées*

Cepentianl, les heures nocl urnes poursuivaient leur marche infatigable. Les paupièies coinineiiçaienl à s'alourdir et supportaient difficilement Téclat de la flamme étincelante. La lassitude s'emparait des membres qui avaient supporté une pénible journée. Il était temps de songer au repos, surtout si Ton voulait vive debout avant Taube pour saluer le soleil quand il reparaîtrait au seuil de T Orient vermeil. C'était aa plaisir que chacun se prcmiellaât.

Le colonel donna le signal de la retraite.

Quand on put croire que les femmes étaient endormies dans leurs tentes, le docteur, rintendant et le capitaine entrèi'ent dans celles qui leur étaient réservées, après avoir par excès de précaution^ fait une dernière ronde tout autour du campement.

La nuit fut bonne pour tous. Si le co-

Oigitized

iIthbl. 127

lônel vit dans ses rêves la réalisation de ses espérances d'amour, il n'en parut rien à ,son réveil. Le premier ^ en véritable soldai, Si était sur la peloiise une heure avant le lever du soleil. 11 avait déjà vu ses hoinines de service et ses bêtes, quand il fut rejoint par ses compagnons de voj^age.

Les femmes ne tardèrent pas à se montrer. Elles respiraient avec bonheur Tair Vil et pur du matin, dont la fraîcheur donnait à leurs joues un incarnat de bon augui'e. La joyeuse humeur de la veille n'avait été suspendue que par le sommeil.

Sur Toreilier, on reUouvail la gaieté en se réveillant, el les forces réparées permettaient d'affronter, en riant , de nouvelles fatigues.

On sortit du plateau étroit et herbu sur lequel était établi le camp. On voulut profiter des premières lueurs pour chercher de nouveaux aspects el de nouveaux horizons. Le so)eil, en apparaissant tout à coup suspendit un instant les curiosités.

Ii8

BTHBL,

Il entra en scène comme un triompha-

leur, écarlanl de sa face splcudide les tentures de pourpre, d'azur vif et d'or en * fusion qui essayaient de la voiler. Cettp terre lui appartenait, et il la couvrait de ses caresses sous lesquelles s'agitait et firémissait toute la création. Ce fut le signal d'uu réveil universel. Le petit oiseau voleta dans les airs^ la gerboise sauta dans les buissons y avec ce saut de côté qui n'appartient qu*à elle et déconcerte le chien et le chasseur, le grillon chanta sous l'herbe, et la (u'gale dans les pins fit" entendre son long et monotone bruissement. Tous ces phénomènes se succédaient avpc une rapidité instantanée^ et la plamc avait k peine reçu les rayons lumineux qu'une vie exubérante se manifestait de toutes parts.

La téte encore pleine des douces causeries de la veille, aux étoiles, le colonel re-, gardait ce spectacle dont il avait été mille fois le témoin durant ses rudes campagnes, et il lui semblait qu'il le voyait pour la

ÉTHBL

première fois. 11 est vrai que la comtesse était à coté de lui et les énamourés sont plus aples que tous autres à contempler les grands faits de la nature. Durant cette prouieiiade maLinalCj tout ce ({ui charmait h' regard de la jeune femme avait des attirails singuliers pour le colonel. Son cœur trouvait des affinités permanentes entre ses goûts et les goûts de Fétre aimé. Dans Tamour de cet homme de quarante ans, il y avait Tardeur des passions jeunes unie à rintcUigence que donne rexpcrieucc de la vie. Le colonel était incapable de se laisser aller à commettre des enfantillages, mais il les pensait.

Tout a un terme, même Fadmiratton qu'on peut donner au plus beau des paysages. Quand on eut parcouru tous les environs d'Aïn-Tifferit, reconnu les ruines d'un ancien bordj totalement ruiné par la guerre, vu l'ouverture menaçante des silos profonds abandonnés au désert^ trouvé quelques vignes , quelques figuiers que la

BTHBL.

négligence faisait passer à VéUi saumige,

on jeta ud dernier i^ard sur la cascade ei les verdures qui rencadraient, et Ton rennt sous la tente pour déjeuner rapide-, ment et se préparer au départ avant la grande chaleur du jour.

Les repas arabes ne brillent point par leur variété. On servit des moutons rotis^ comme la veille, et un grand plat de couscous auquel chacun fit honneur suivant son appétit. Le café compléta le festin comme à l^ordinaire. Une heure après, Tagha des Chérabas dûment remercié par ses hôtes , la caravane était en route pour • Saîda.

Aucun événement ne signala celte mai cfae* Il fallut franchir des solitudes analogues à celles qu^on avait parcourues pour se rendre a Tifferit. Même absence d^hommes et d'habitations humaines* Seu* lemeni les accidents pittoresques étaient phiB abondants. M'oublions pas cependant de mentionner qu'en traversant une forêt

Oigitized

dairsemfe de lentisques , d'otmers sauvages, de jujubiers et de luyas, aux i^ciues diai^gjées de loupes énonnes, mais aubran^ cliage giH'le, la comtesse remarqua et fil remarquer à ses compaguons de caravane des éperviers nombreinr qui se portaient à tire d'ailes sur le même point. Cet accident, futile en apparence, devait airoir plus tard son explication lugubre. Pour le moment on constata seulement qu'ils allaient dans la direction de l'endroit où se trouvait la veille le marclié des Hacliems et ib ne servirent qu'à remettre les aventures de Kaddour au courant de la oonversatiiHi.

— Colonel, disait la comtesse, je ne sais pourquoi ma pensëe se reporte sans cesse sur cet homme que vous m'avez fait voir et apprécier. Vous m'avez conté quelques-uns de ses exploits merveilleux ; mais ce n'est point là ce qui m'arrête. Mon intelligence, Dieu merci 1 est tràs-prompte à saisir et à comprendre l'héroïsme. Il n'en

ISt tfTHBL.

est pas -de même d'une foule d'autres choses qui ont glissé dans nos conversations d'hier. Me permettez-vous de vous Interroger ?

— Très- volontiers y Madame^ répondit ie colonel^ qui , .depuis la parole de vague espérance qui lui avait été dite^ se montrait dans ses russes stratégiques d'une discrétion pleine, de distinction et de bon goût.

— Ne i^i'avez-vous pas dit que l'agba Kaddour avait jeté un regard d'envie sur ce beau cheval noir que vous avez mis à mon service ?

^ Je me souviens de cette parole. Madame.

— *-£h bien! c'est d'abord de celle-là que je vous demande rcxpllcation.

Elle est bien simple , Madame. Pour vous 9 comme pour bien des gens^ il n'y a pas. grande différence entre deux chevaux de ce pays, lorsqu'à première vue ils sont à peu près également beaux tous les deux.

BTUL. 133

entre votre cheval, par exemple, et celui

que je monte. II n'en saurait être de même pour un Ârabe intelligent, et surtout pour un Arabe de la zone que nous parcourons.

Car, passez-moi quelques détails techniques , nous sommes ici dans la patrie de ces chevaux barbes dont vous avez certainement entendu vanter la valeur, et que nos pères, moins barbares que nous, appelaient de leur vrai nom chevaux de Berberie. Or, pour les bêtes comme pour les hommes, il y a ici un sang noble et un autre qui ne Test pas, ou plutôt il y a divers d^rés dans la pureté de ce sang. Le cheval qui vous porte, madame la comtesse, n*a peut-être p^s son pareil dans tout le cercle de Saida, où nous nous trouvons depuis hier. Ne soyez donc pas ëtonnëe si Kaddour, en le voyant, a eu Tesprit traverse par une pensée envieuse* Il n'est rien au monde auquel un Arabe de grande tente tienne autant qu'à son cheval. Quiconque a vécu au milieu de ces tribus vous parlerait

comme moi. El tout le.moude partage cel «ttâchement j la femme la première , qui saurait se plaindre au chef dans le cas où i 'bomme se montr^ait négligeât. Le cheval ici symbolise la sécurité et la richesse^ et n'est-ce pas dans toutes les contrées ^ sous toutes les latitudes, les deux plus graades préoccupations de tous les peuples ?

— Je comprends tout cda, oolonel.

Mais ce que je ne vois pas d'une façon bien claire, c'est pourquoi Kaddour peut envier un cheval tel que le mieu. Un grand chef comme lui ne doit pas manquer de bêtes de noble et pure race.

— Si vous aviez daigné regarder autour de la tente de Tagha des Hacbems, vous auriez vu qu en cftét les beaux, chevaux ne lui manquent pas*

— Eli bien 1 colonel 1

— Oui, mais tous sont de race relative»

ment inférieure, tandis que le votre....

Tenez y madame la comtessci je crois que le cheval que je monte depuis Mascara

ÛTBMU iSI

pourrait pasa«r en tous pays pour une belle béte.,.«

— Sans doute, cdonel.

— £h bien! Kaddour douiierail cinq fois mon étalon du Hodna pour avoir le cheval saharien qui obéit si docilement à votre main.... C'est qu'il faut bien le re« connaître : quelque valeur que puissent avoir individuellement pour nous quelques animaux que nous avons expérimentés»

rien ne vaut comme race le pur étalon du désert et des frontières du désert. £t Kaddour le sait bien. Quand il n'était pas encore un grand chef investi de notre confiance^ quand il pouvait se livrer librement à la luaraude chaque soir , comme cela se pratiquait partout dans ce pays oii la guerre de Iribu à tribu était en permanence, il se souvient qu'il a dû sa première bonne fortune à un cheval de la nature du votre, madame la comtesse... «J'ai dit que son regard exprimait l'envie, peut-être exprimait^ il aussi le regret*

Page 1