‹ Éthel souvenirs d'AfriqueChapitre 5 sur 14 · Ô £TH£L · texte numérisé non relu

Ô £TH£L

— Colonel, vous avez une anecdote au bout des lèvres y et vous savez combien j'aime les histoires ; contez-moi celle-là.

— Je craignais de vous fatiguer avec tous ces récits de chevaux , sans quoi c'eut ëtë déjà fait. Voici donc d'où est parti Kaddour.*.. Il était jeune et n'aurait pas pu dire bien au juste à quelle tribu il appartenait* Mais déjà par son audace il s'était fait une réputation parmi les coupeurs de routes et les gens qui vivent sur le bien d 'autrui. Or, entre Tiaret et Tenict-el- Had , du côté où Ton voit cette splendide forêt de cèdres qui est célèbre dans toute l'Algérie, vivait sous la tente un chef qui passait pour avoir les meilleurs chevaux de toute la contrée. Deux principalement étaient célèbres, le frère et la sœur. Mais

* la jument passait pour n'avoir pas son égale en vitesse. C'est sur elle surtout que Kaddour porta son dévolu. Au milieu d'une nuit noire, il s'approcha des tentes devant lesquelles^ au piquet ^ était lobjet

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de sa convoitise. D'une main habile il défit les entraves, assura la bride , et au cri de triomphe que poussa Theui eux maraudeur, on apprit que cette béte incomparable changeait de maître. En un clin d'œil tout le monde fut sur pied dans le douar. Sur le dos du frère, le chef se mit à la poursuite de sa jument favorite. Avec quelle ardieur, je tous le laisse à penser. L'étalon fit merveille, et à Taube il avait si vigoureusement mené cette chasse que tout permettait de croire à la prise certaine de Kaddour. Il est vrai que celui-ci ne tirait pas tout le parti possible de la béte qu'il montait pour la première fois. £t la preuve fut évidente, lorsqu'ayant entendu une voix forte qui criait derrière lui : a Je ne veux pas que ma Jument soit déshonorée, pince-lui l'oreille droite! » TI suivit ce conseil; la béte alors partit comme un trait, et désormais nul buveur d^air n'aurait pu ralteindre. Pour que vous saisissiez tout à fait le sens de ces derniers détails,

je dois VOU& dire^ Madame, que l'Arabe tient à Thoiineur de son dieval autant et même plus quelquefois qu'à son propre honneur; ensuite que tout guerrier qui élève un clieval de âaiig noble a un signe particulier dont il ne se sert que dans les circonstances extrêmes; rintelligent animal sait alors qu'il doit user de toutes ses forces, les épuiser même jusqu'à la mort, plutôt que délaisser son maître eu danger....

Ce fut là le premier cheval de guerre de ELaddour. Il ressemblait au votre, madame la comtesse. U était de même race, il avait la même robe noire.... Maintenant^ trouvez-vous étranges mes apprében* sioiis?*..

— Nullement, colonel.... Je vais même plus loin : je comprendsparfaitemenf Kaddour. A sa place ^ je regretterais toute ma vie oe premier iastrument de ma haute fortune. »

Pendant que le colonel et la comtesse»

en causant ainsi, âoignaieni par un accord

tacite tout ce qui aurait pu rappeler les confidences délicates de la veille , dans une autre partie de la caravane, Octave de Kessigny et le docteur pariaient non moins scrieusemeut de toutes les richesses naturelles que renferment les montagnes de r Algérie. Elles seront exploitées un jour par i'£urope industrieuse et contribueront puissamment à la prospérité de eett« coih trée, que rien ne doit plus détacher de notre mouvement général.

c( C'est iuûuï^ disait le capitaine, que ce que nous disons là, mon cher docteur, ne soit pas plus généralement et plus vulgttrement connu. Pendant que j'habitais la province de Gonstantine, un ingénieur a trouvé à Dra-el-Mizan un gisement d es* earbottdcst et vous savez que cette gemme est considérée comme fort précieuse dans tout l'orient.

—Je préfère la trouvaille faite à SoukelrArba* Vous connaisses les eaux impéttteuses et torrentidles de l'Oued^Sebaou ?

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— Certainement, docteur. La chasse

m'a conduit assez souvent sur ses bords, et il n'y a pas un des pitons abrupts qui Penserrent dont je ne puisse fiiire la description détaillce.

— £h bien 1 si vous étiez géologue, vous auriez remarqué que là se trouvent des couches énormes de kaolin qui peut être mis en parallèle avec celui de la Chine et de la Haute-Vienne. Avec ce que j'ai vu seulement dans une course rapide, îl y aurait de quoi alimenter pendant cent ans trente établissements comme la manufacture de Sèvres.

— J'avoue que dans ces montagnes, en allant vers le Djebel-Pharaoun, je n'ai fait attention qu'à im marbre^bien qu'on m ait dit que le pays abondait en merveilles géologiques et qu'on voulût me montrer des émeraudes et autres pierres précieuses. Ce marbre est un cipolin blanc veiné de vert.

On travaillait avec activité à l'extraire d'une carrière nouvellement ouverte, et

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cela pour satisfaire à une commande faite par le cardinal An loncUi^ qui désire employer ce marbre à l'ornementation de la basilique de Saint -Paul, une des plus remarquables de la Ville éternelle, N'est-ce pas singulier de voir Tltalie, la patrie des beaux marbres , nous faire de semblables emprunts 9 et ne croirait-on pas revenir à ces temps oii Rome s'enorgueillissait d'avoir dans ses palais des colonnes de marbre jaune de Numidic?... Pour ma parti j'ai été enchanté du travail de pelte carrière; là, comme partout, j'af vu des signes certains de ravenir prospère qui est réservé à l'Afrique française. »

Au milieu de ces conversa lions, la longueur du chemin disparaissait ; Ton avançait sans remarquer la monotonie des horizons et sans éprouver le moindre ennui.

La civilisation pour l'homme n'est-elle point partout où il peut échanger ses idées ? Que cet échange ait lieu , il n'en demande pas plus et il ne remarquera pas qu'il tra-

verae des landes sauvages. Il faudra le

retour des cultures pour lui redonner le sentiment des réalités présentes.

Rien n'est plus gracieusement pittoresque dans toute la province d'Oran que les environs du Saîda sur la route de Haret par laquelle arrivait la caravane du colonel Durand. Les eaux vives qui sourdent de toutes parts font de la ca m pagne un véritable jardin» De grands rideaux de peupliers encadrent des prairies plantu* reuses et rappellent l'Europe. Les vigne* confondues avec les oliviers et lès figuiers font penser à la Provence et au fias-Languedocy tandis que les jasmins et les roses ravivent dans la mémoire le souvenir de Séville et de Pcestum. Saïda est la ville des fleurs. Les roses surtout y abondent et chaigent l'air d'aromes délicieux. On ne peut pas faire un pas sans en rencontrer.

On en trouve même dans les haies qui servent dè clôture aux hériti^ies. Les fleurs mêlent leurs (couleurs vives aux boutons

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argentés du myrte, et les tiges capricicmes s'entrelacent aux rameaux rigides de Tarbuste que les Grecs àvaient oonsaeré à Cypris. Car, voilà les plantes qui remplacent autour des champs nos ronces et nos aul)é|)ines. Ce n'est pas encore le cilronnier aux dards aigus, comme dans les Ca* tabres; ce n^est pas l'aloês avec sa hampe splendide^ comme sur le littoral africain ou dans l'île enchantée de Mayorque.

Mais cette verdure et ces fleurs, avec leur fraîcheur et leur grftee, réjouissent l'œil et prédisposent le cœur à se déclarer satisfait.

Tous ces jolis aspects ravissaient la comtesse et ses compagnes, et on franchit joyeusement la porte du Sud pour gagner le gîte du soir.

Presque au même instant, un cortège se présentait à la porte du Nord. 'Les hommes qui composaient celui-ci étaient froids, sévères, tristes. Us accompagnai^t une civière et se rendirent en d^'oite ligne à

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l'hôpital militaire dont les portes sont toujours ouvertes pour l'Arabe comme pour

le Français. Bientôt une histoire funèbre circula de maison en maison dans toute la petite ville de Saïda.

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]Y assassinat avait été commis ¥?«^l, dans la plaine, et on venait de déposer la ^ctime à Thopital.

C'était une femme. Les scélérats l'avaient laissée pour morte auprès d'ui| hallier^ sur le territoire limitrophe (les Ilachems et des Cliérabas. Son corps, dépouillé et horriblement mutilé^ avait été trouvé par des' spahis qui avaient assisté au marché aes Hachems. Près de là, des éperviers et des gypaètes se disputaient le cadavre d'ua âne dont les hyènes et. les chacals avaient déjà dévoré la moitié dans la nuit.

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Un crime est toujours effrayant et con-

trislanl pour la conscience humaine. Partout il fait faire un retour sur soi-même.

Mais, au désert, il sème une r|)ouyantem- (lesci lplible. Chacun aussitôt croit voir sa sécurité menacée. C'est le plus terrible (les malheurs qui peuvent toniber sur des agrégations humaines.

Toute la population de Saïda (elle n'est pas nombreuse) fut bientôt dans une agitation cpie l'événement justifiait. Les hommes stationnaient sur la place de Thopilai et parlaient avec émotion. Dans Tintérieur des maisons, les femmes commenlaient le fait sam attendre les ^tails doint personne ne pouvait les instruire. Mais qu'importait 1 Le crime était certain puisqu'on avait trouvé la viotime. Il n'en fallait pas davanlage pour mettre en émoi des mteUigraces peu habituées à concentrer kurs pensées.

Le oalottel Dursand oocupait un rang 'trop clefo dans Tarmée d'Afrique pour

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n^étre pas im des premiers iuslruiL de lout ce qiri se passait. En venant faire au déboUé sa visite au colonel, le comniandanL supérieur du cercle lui donna tous les renseignements qu'il avait lui-même recueillis des premières personnes qui avaient porté la nouvelle du crime, et prit même ses conseils pour la recherche el la poursuite des criminels. Le docteur se rendit imuitidialemenl à riiopilal avc;c riiileiidant, et les autres officiers ne tardèrent pas à les re^indre.

Dans cette circonslance, les femmes eurent le suprême courage de leur position, et se mouirèreul dignes d'ùlre mêlées à cette vie aventureuse qu'elles avaienl»voulu connaili e. Le hasard ne jette pas toujours des femmes comme la comtesse de Sumène et ses compagnes de voyage dans une petite ville algérienne telle que Saïda. A quelque heure qu'elles arrivent et qudque jour que ce soit, elles sont un événement et tout le monde les regarde. C'est poni^

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quoi elles comprirent qu'il leur appartenait de donner à tous l'exemple de la force morale; et, oubliant leurs fatigues, elles se concertèrent pour se rendre utiles dans une conjoncture difficile. Elles furent vile d'accord. Les femmes sont très-promptes ([uand elles agissent soils l'inspiration de leur cœur uaturellenient charitable , et , ici, c'était ime œuvre de charité qu'il fallait avant tout accomplir.

lie dccteur Coignet passait dans la rue au moment où venait d'être prise une détermination. On l'appela, et il donna^quelques explications sur l'événement.

« C'est une malheureuse femme indigène qui a été assassinée, dit le médecin:

On suppose que le crime a été commis à rissue du marché des Hachems. On n'en peut encore connaître le mobile avec exactitude. Le corps de la victime a été trouvé dépouillé de la majeure partie de ses vêtements, ce qui porte à croire que le vol n'est pas étranger ^au forfait. Nous avons

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constaté d^horribles , blessures à la tête^

surtout à la nuque qui est trouée eu plu<> sieurs endroits. Elles* ont dd être faite avec un fort bâton et par lici rière. L'héinorrhagie a été considérable. Cependant la femme n'est pas encore morte. Elle n'en vaut guère mieux. Mais notre devoir est de ne rien négliger et de donner nos soins (aul qu'il reste dans ,1e corps une parcelle de vie.

— Docteur, les femmes peuvent-elles entrer dans Thopital 1

— Ce que vous verriez dans un pareil lieu, madame la comtesse, est bien triste et bien répugnant.

— Ce n'est pas ce que je vous demande, docteur.. ..Je m'explique plus clairement.

Pensez-vous que les soins d'une femme puissent vous être de quelque utilité 1

— Madame, nos infirmiers militaires ^ sont habiles à soigner les malades et do* ciles comme des gens habitués à la discipliue. Cependant ce sont des hommes, et

la main de la femme a des délicatesses que le médecin ne saurait méconnaître.

Docteur, cela suffit. Mme Coignel, Mlle Masvert et moi , nous ne serons pas venuçft inutilement a Saida. Nous nous constituons les gardes-malades de votre malheureuse blessée. Tour à tour nous veillerons à son chevet et serons là pour faire exécuter vos pi*e&criptions« Si elle meurt, nous lui fermerons les yeux et veillerons son cadavre. S'il y a des règlements militaires qui s'opposent à notre dessin, vous verrez le colonel et vous vous arrangerez avec lui pour les &ire fléchir. Il m'a dil qu'en territoire militaire les soldats étaient les maîtres, qu'il me le prouve. Nous cherchions des distractions^ en voici une qu'exige notre cœur,

— Madame, ime pareille résolution..

— INe se commente pas, docteur. Vous allez à rhôpitaly je vous suis. »

El elle prit un bras qu'on ne lui ofFraif pas, pour supprimer toute résistance.

Pendant ce temps, le commandant supérieur du cercle ei le colonel Dui^id CBQsaimt partir des spahis dans diverses ' directions pour (juc les aghas se missent de tous côtés à la recherche des malfaiteurs, n importait que les brigands fussent promplement sous la main de la j ustice. En pareil cas, f4en ne ramène la sécurité dans un pays comme une répression rapide, et en même temps elle déconcerte les autres projets ci*inilaels qui pourraient se tramer dans l'ombre. .

Le colonel entra lui-même en campagne suivi d'Octave de Kessigny et de deux spahis d'ordonnance. Sans en rien dire, il avait des idées à lui que lui suggéraient sa vieille expérience et sa connaissance approfondie des mœurs algériennes. Tout d'une traite, il se rendit chez Kaddour, et le trouva dans une colère furieqse que le vi il agha ne parvenait pas à contenir.

« Les lâches! s'écriait-il avec une voix qui faisait tout trembler autour de lut,

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s^attaquer à une femme 1 Ils auraient eu peur d'un homme, sans doute! Et pour avoir du courage^ il leur a fallu Tombre protectrice de la nuit ! »

A la vue du colonel, Kaddour lit taire ses vociférations.

« Tu viens me demander les meurtriers?

dit-il. Sois tranquille. Où. qu'ils soient, où qu'ils se cachent, dans la plaine ou dans les montagnes, Kaddour saura te les trouver et te les remettre pour qu'ils n'échappent point au châtiment qu'ils ont mérite. Sang pour sang. Qu'ils périssent! C'est juste, puisqu'ils ont tué. »

Le colonel calma de son mieux cette exaltation. Il était venu pour trouver des renseignements, et les paroles qu'il entendait ne lui en donnaient aucun. Il vouhit interroger l'agba; mais tous ses essais furent vains. Kaddour n'avait à lui dire que des paroles d'exécration contre les assassins. £t dans tout cela rien de- clair/ rien de précis. Ijc colonel, alors, fit ap-

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peler le cadi, et Taglia sorlit pour ne point troubler la conférence. Devant sa lente il i*encontra les spahis qui gardaient les chevûux et reconnut le brigadier.

a Voilà un homme, dit-il : celui qui tue les aigles et les pend à Tarçon de sa selle est un brave. Celui qui tue une femme est un lâdie -et fils de lâche * ! »

De la bouche du cadi, le colonel Durand apprit une histoire lamentable.

Jjà femme assassinée, Gamyrrha, était une Mauresque d'Alger. Une année avant la soumission de cette capitale des cotes septentrionales d Afrique aux armes de la France, Camyrrha avait inspiré une passion violente à Tun des principaux chefs de la

1. Ces derniers mots ne sont que la traduction adoucie de l'injure familière aux Aralx s ^ djilïa-bendjiffa, littéralerneut : charogne fils de charogne. Nous avons entendu des mères l'adresser à leurs lils. Dans nos patois du midi, il y a une injure identique. Au reste , les mœurs campagnardes de nos provinces méridionales ont beaucoup d'analogie avec les mœurs algérîeiioes, surtout de celles que nom avons pu observer de près dans la province d'Oran.

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