BTHBL
puissante tribu des Hadjoutes qui promenaient leurs tentes dans les plaines autoui* de BUdah '£lle était devenue sa femme.
Cette uni Me fut pas longtemps heureuse.
L'écroulc iiv.nt du pouvoir des deys fut le signal de guerres longues et meurtrières.
Les Hadjoutes refusèrent de plier sous le joug nouveau et il fallut les soumettre par la force. Ils furent, clans cent combats^ vaincus^ décimés, anéantis. Aujourd'hui ils n'existent presque plus (jue de nqm, mais ce nom a été légendaire même parmi nos soldats, et revenait souvent dans les récits du bivouac. Quant aux Hadjoutes, leurs débris sont épars dans toutes les provinces, dans toutes les tribus qui ont daigné les recueillir. Au temps de sa splendeur^ Camyrrha avait attiré, auprès d'elle toute sa famille. Ses frères se firent tuer auprès de son époux, et elle ne songea jamais à revenir à Alger où rien, où personne ne Tapp( lait, où elle n'aurait même pas pu dire .
qu'elles avaient été les maisons de ses an-
cêtres dans la vallée des Consuls, quels avaient été leurs jardins sur les coUioes riantes de Mustapha. Quand le désastre . de sa tribu fui consommé, elle s'en ica dans les terres avec le^ siens et trouva an refuge . chez les Attafs, qui occupent un des plus fertiles plateaux du Ch^liff. On l'accueillit bien parce qu'elle passait pour avoir sauvé des ruines de sa maison des trésors nombreux qui lui permettraient de la relever un jour. Cette réputation, qu ollc n eut garde de démentir parce qu'elle lui conservait partout une grande considération, a été cause de tous les nouveaux malheurs qui Tout accablée. Chez les Attafs, 'ces richesses mystérieuses excitèrent la convoitise de ceux qui sont toujours disposés à s^approprier lebien d'autrui. Ou lui tendit des embûches, et, un soir, elle tomba dans un piège où elle faillit laisser la vie. Si elle ne succomba pas sous, les coups des assassins, elle n'était cependsmtqu'aucommCTcement de ses nouvelles tribulations ; car les armes
159 ÉTHBL.
victorieuses delà France avançaient de plus en plus dans la contrée, et Camyrrha croyail qu'il n'y aurait jamais de sécurité pour elle à l'ombre du glorieux drapeau aux trois couleui*s. Fuyaiil les rives du Cbéiilf, elle vint sur les bords de la Mina, et se présenta à Témir Abd-cl-Kader pour se mettre sous sa protection.
— L'émir, ajouta le Cadi, fut touché de tous les maux supportés par cette infortunée. Il lui donna un bordj, et quelques terres à l'orient de Louissert. Car il était puissant alors et faisait volontiers de semblables dons. Ici, il y avait nécessité. Après avoir reçu des confidences, ùième sans être généreux, il faut savoir donner à qui a besoin, à qui l*a dit. C'est dans ce bordj, que Camyrrha a vécu depuis cette époque en ralliant autour d'elle tout ce qui lui restait de sa famille. Il n'y a pas grand monde aujourd^iui. Sa maison abrite su nièce Éthel, qui peut avoir douze ans, et trois pauvres servileuis qui étaient déjà au
ÉTUEL
service de son époux quand elle consentit à le suivre. Ils ont yi^illi avec elle, et elle partage avec eux Torge et les fruits de ses récoltes. Camyrrha est pauvre, mais la renommée de ses richesses a survécu à toutes les catastrophes. Le vent qui souffle du sud peut bien dessécher sur pied nos moissons, dit pour terminer le cadi, et enlever en épais tourbillons le sable de nos j3iaines; mais il laisse debout la réputation qui a été établie sous la tente du désert.
Li'assassin de Camyrrha est l'homme qui voulait la voler.
Le colonel Durand avait prêté une attention soutenue à ce long récit du cadi des Hachems que nous résumons. C'était pour lui tout une révélation, et Taffaire prenait un aspect qu'il n'avait pu même soupçonner de prime abord. Il posa quelques questions incidentes pour obtenir tous les éclaircissements qu'il désirait et se hâta de retourner à Saïda.
Il trouva la comtesse et Mlle Masvert
158 BTXBL.
prodîgnant des soins intelligonls à la malheureuse vicliuie du guel-apens nocturne qu'on avait transportée dans une chambre isolée de rhôpiul militaire. Secondé par l'intendant, le docteur avait pri$ sur lui de donner des ordres pour faciliter l'œuvre de charité. Le colonel approuva tout et se sentit profondément ému au spectacle de ces fettunei* du monde qui se transfor^ niaient avec ^ simplicité exquise en sœurs hospitalières. Toute la ville savait déjà le dévouement auqud elles se consacraient, et on ne pailait plus du crime que poui* mêler aux circonstances lugubres Téloge de la comtesse de Sumène et de ses compagnes.
Cependant Camyrrha était toujours privée de connaissance^ et il tallait être médecin pour trouver encore quelques étîncelles de vie dans ce corps inerte et défiguré par les blessures et les contusions. Apiès avoir recommandé qu'on Tavertît au premier signe de réveil intellectuel, le colonel
tse retira laissant le docteur à sa besogne pendanl qu^il allail lui-même à la sienne.
Le commandant supérieur du cercle Tattendait pour écouter les rapports des divers espions envoyés à la découverte de tous les côtës. Ils commençaient à revenir et chacun avait sa moisson grande ou petite. C'est un travail rude que Texercice de rauiorité suprême dans un pays étendu où quelques étrangers con|i?^«. rident à des indigènes nombreux dont la langue, les mœurs, les habitudes invéléi'ées diffèrent essentiellement des nôtres. L'instruction et l'énergie ne sauraient suffire. Il faut encore y joindre le tact qui écarte les froissements dangereux. Une surveillance habilement * déguisée qu'on sait entretenir dans toutes les tribus est une arme fort utile dans les mains qui s'en servent avec finesse et dextérité.
Pour conduire l'Aiabe, il est bon qu'il soit persuadé qu'on sait tout, qu'on peut tout savoir,' el surtout il ne faut jamais lui
laisser soupçonner à quelle limilf^ s'arrête Ma connaissance et de quelle façon elle oarviei^t jusqu'à uous. Or, on n'atteint . ^ but, là comme ailleurs, qu*à i aide de respionnage. Seulement, parmi les tribus musulmanes, l'espionnage est peut-être plus (lifliclle que tout autre part et surtout pour des Chrétiens. L'habileté pratique de nos officiers a su triompher de cette difficulté comme des^ mille autres qu'ils ont rencontrées.
Parmi les nombreux rapports cnleudus par le colonel et le commandant supérieur, il y en oui deux qui apportèrent des révélations effrayantes. Des maraudeurs nocturnes avaient été vus sur différents points de la plaine et des vallons, et jusque sous les ombrages deTifferit. Au milieu d'eux, on avait reconnu le fils de Kaddour, et ce qui rendait la révélation plus grave, c'était le goût prononcé du jeune homme pour ce genre d'expéditions*
Si ce qu'on lui disait était l'expression
Digitiz
tfTHBL. 161
exa<*lc de là véritë , le colonel com^*^nait luaiDlenant et la grande colère de Ka lour el pouf^uoi Tagha était sorti de la tente lorsque le cadi avait été appelé. Bien plus, la présence de ces brigands du coté de Tiff'erit révélait ime autre pensée. J^e jeune homme méditait sans doute quelque vol de chevaux, et probablement le magiiificiuc étalon de Frendhah que montait la comtesse avait excité sa convoitise. Trop souveutle récit des débuts de Kaddour revenait sur les lèvres des conteurs assis à la porte des cafés pour que le jeune homme ne fut point brûlé du désir de se signaler, lui aussi, daiis la maraude^ par quelqu'ac-' tien d'éclat. Une jument noire de Frendhah avait été le point de départ d*une grande fortune. Qui pouvait dire que ce bel étalon, auquel le plus fin connaisseur n'aurait pu trouver rien à reprendre, n'était pas réservé à d'aussi hautes destinées.
Pour le colonel, Pagha avait des soupçons précis, mais le vieillard était ti*op lin
162 ÊTHEL.
pour les exhiber au grand jour. Peut-être afiissi avait-il des notions plus nettes sur le crime et ne voulait-il pas être obligé d'agir conlre son gré. 11 était dévoue à la France, mais ii était père, il était chef de tente et de tribu, et la dissimulation que croyait avoir remarcpiée le colond avait bien quelques excuses dans ces ditférenls titres, surtout lorsqu'on venait surprendre un homme dans la première efFervesoenoe que devait occasionner un pareil événemei|t.
Peu à peu, la lumière se faisait donc ainsi sur le drame uoclurne. Pour un homme habitué, comme le colonel, à toutes les péripéties de la vie africaine, il n'y avait dans tous ces faits rien qui pût étonner Tesprit ou dérouter le courage. Mais en était-il de même des femmes qui venaient passer quelques jours an désert comme dans une partie de plaisir ? Cette pensée se présentait avec obstination à Pesprît du colonel et le tourmentait. Quoique Theure dût appartenir tont entière au devoir im-
pcrieux, il y tivait dans le cœur du soldat un sentiment qui ne pouvait être oublié, et ce Bcntiment faisait faire au colonel Durand connaissance avec toutes les terreui*s. Il est vrai que ces terreurs étaient rétrospectives, et Tauioureux., eii les subissant, ne pensait plus qu'il avait pris à l^avance toutes les précautions commandées par la prudence la plus méticuleuse et qu'il y avait dans le campement de Tifferit de quoi déconcerter tous les maraudeurs africains. Quant à penser que les femmes croiraient avoir coui^u un danger sérieux dans sa compagnie, -c'était ne pas connaître la comtesse de Snmène et ses amies.
Un infirmier militaire vint tirer le colonel lie ses réflexions. On Pattendait à l'hôpital. Les moyens énergiques du docteur produkaient leur effet. Camyrrfaa sortait de son long évanouissement. Qu'où juge de rétranement de cette pauvre femme!
En ouvrant les yeux, elle se trouvait dans une chambre qui lui était inconnue, cou*
164 iSthbl.
chée dans un lit avec des draps blancs, et
soignée comme une sœur par des femmes élégantes dont le regard tendre et rempli d*une sollîcîtude inquiète semblait épier son réveil. £llc put croire à la continuation d^un rêve, mais celui-ci n'avait rien de pénible. D'une voix à peine articulée^ elle murmura entre ses dents la prière musulmane.
« Dieu est grand! »
Dans tous les actes de la vie, chez les peuples orientaux.^ le nom de Dieu est toujours le premier prononcé. Dans ces contrées au ciel si beau, tout porte sans cesse une empreinte profondément religieuse.
Quoique Tétat de la malheureuse femme fût encore fort grave et presque désespéré, le colonel voulait profiter de ce premier moment, de ces premières lueurs d'intelligence, pour en tirer quelques éclaircissements sur l'attaque dont elle avait été la victime. Le docteur Fen dissuada et lui
BTHSL.
conseilla de donner à la réaction le temps
de s'opérer complètement. Il attendait les meilleurs effets de ses soins et promettait que dans quelques heures la lucidité serait assez vive pour pennellre toutes les interrogations. Il fallut se rendre à ces raisons médicales; ce qui du reste fut fait debonntî grâce^ et d'autant mieux que la nuit approchait et que le docteur sollicitait la patience jusqu'à la matinée du lendemain.
Ce n'était pas être bien exigeant.
De nouveaux événements tout à fait imprévus vinrent prolonger ce délai.
l'aube, Kaddoui* arrivai l à Sakla.
Les portes étaient à peine oavertes. L'agha chevauchait à ia tête d'un goum nombreux, au centre duquel on remarquait Ismaël, fils de Kaddour, entièrement dépouillé de ses armes et mcmté sur un mauvais cheval étique. A coté de lui marchaient trois hommes à la imne sauvage, aux véteaients sales et dé* labres. Raddour faisait un contraste avec toutes ces misères et ces haillons. 11 était paré comme pour la bataille ; il avait sorti des coffres ses plus belles armes, et le
168 JSTHSL.
cheval qu'il montait était un de ces fins coureurs que fournissent les montagnes d'Ouchdha, sur les frontières du Maroc.
Le goum ne s'arrêta que devant la maison du commandant, en resserrant le cercle pour emp** toute tentative d'évasion.
Kaddour seul descendit de cheval et entra dans la maison avec la même majesté souveraine que s'il avait été sur son territoire au désert.
— Kaddour n'a qu^une parole, dit-il en apercevant le colonel qui se promenait dans le vestibule. Je t'amène les coupables.
Juge et punis.
— Sois le bienvenu, Kaddour, répondit le colonel. Mais tu sais bien que sll m'appartient de rechercher et de trouver les criminels, il ne m'appartient pas de les juger et de les punir. C'est à la justice de la France qu'incombe ce devoir. Tu la connais, et tu sais qu'elle pèse à la balance de l'équité toutes les actions avant de prononcer ses arrêts. »
ÉTHKh
Kaddour ne répondit rien. Sans même jeter un i i gai^ sur son fils^ il remit les prisonniers. On leur lia les mains el on les conduisit à la maison de sûreté. Le père sloïque assista à ce départ avant de congédier son goum. Puis il rea. s dans la maison du commandant» oii, assis sur un divan, il accepta silencieusement la pipe et le café qu'on lui offrit.
Le colonel ne se trompa point à celle attitude. Évidemment Kaddour était violemment contrarié de la tournure (|ue prenait Taffaire. £u déployant un grand zèle^ il avait espéré arriver tout de suite à un autre résultat. Il aurait voulu une justice sommaire et expéditive. Quelque rigoureuse qu'eût été la sentence, il l'aurait vu exécuter sans sourciller. L'Arabe, quand il est entre les mains du juge, devient indifférent ou plulQl résigne à son sort* Tous les jours, il vient devant le cadi , et, quel que soit l'arrêt, il est prêt à le siàbiVf se consolant par la parole su
170 &THSL.
preni£ du musuiinan : Dieu est grand.
Beaucoup de chrétiens, et d'excelients cbrétieus, ne font-ils pas de même, lorsipi'avec b Bible ik disent : l'Eternel régne! Ckî que redoutait Raddoiir, c'étaient les débats longs et solennels dans quelque TÎHe lointaine, Mostaganem ou Orau^ avec un retentissement qui ferait connaître à tous la faute de son fils; c'était surtout la mort infamante par les mains du bourreau européen cpii détadie entièrement la tête du tronc, mutilatiim qui trompe le bon vouloir de l'ange de la mort, Azrael^, et priye le Trai croyant de sa part du paradis de Mabomet.
Toutes ces combinaisons édbouèrent devant la parole nette et ferme du colo-