‹ Ethnogénie CaucasienneChapitre 13 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

li'ATiiAIVTIDE.

On doit à rilliistre Guillaume de Humboldtla première application féconde de ce moyen d'investigation déjà indiqué par Leibniz et maintenant généralement employé parles archéologues, qui consiste à suivre la trace d'un peuple dans ses migrations à travers le globe, à l'aide des dénominations constamment les mêmes qu'il a laissées aux montagnes, aux rivières, aux mers, à tous les lieux enfin où il forma jadis des établissements. En rapprochant ce moyen de constatation de ceux que nous fournissent le symbole et l'attribut de chaque tribu primitive, nous pourrons arriver à reconnaître la marche et les étapes des races égyptienne et éthiopienne, ainsi que des générations mélangées issues d'elles, partout où elles ont passé. On a représenté les Égyptiens comme une nation sédentaire et contemplative qui avait rarement franchi les limites

de son empire africain. Voici cependant que nous nous trouvons conduits à leur attribuer une longue succession de conquêtes et, pendant une certaine période, la plus vaste domination qui ait existé jusqu'à l'empire romain. Non pas, bien entendu, que l'Egypte ait, à l'origine, couvert de ses populations les immenses territoires dont elle fit la découverte ; nous nous figurons ses colonies disséminées d'abord dans l'Asie par groupes éloignés, autour des dix Nysa fondées par Séosiris, aux bords de l'Indus, de l'Oxus et de l'Araxe, dans le Caboul et dans le Caucase, se multipliant par leurs alliances avec les peuplades aborigènes ; puis de ce centre, au bout de quelques siècles, de nouvelles colonies partent et s'avancent vers des répons plus reculées, projetant de proche en proche le rayon civilisateur jusque dans les profondeurs des steppes sibériennes et jusqu'aux plateaux neigeux de l'Himalaya et du Thibet.

L'on n'a pu réunir encore que de vagues notions sur la colonie qui dut se développer dans la Transoxiane, contrée vers laquelle la connaissance récente des livres de l'Inde a spécialement attiré l'attention des savants. Le Caucase, que la tradition des Hellènes nous montre comme le berceau de leur race, a été délaissé pour la Bactriane, et cependant quiconque voudra étudier avec attention cette région reconnaîtra qu'aucune autre n'est aussi riche en renseignements précieux. Il en est pourtant une plus intéressante encore, tout à fait neuve et inexplorée, et qui nous apparaît comme le foyer originel où s'est développée, à un haut degré et antérieurement à toute autre, la civilisation égyptienne dans le nord de l'Asie. C'est cette mince langue de terre située aux confins de l'Europe, entre la Crimée et le Caucase, à peine visible sur la carte, et qu'on appelle la péninsule de Taman, le Palus-Méptis des anciens.

Voici la description qu'en donne Pomponius Mêla qui vivait en Espagne au temps de l'empereur Claude :

« Le Palus-Méotis est partagé en trois parties par la mer et paw deux grands fleuves, le Tanaîs et le Nil. Le TanaFs coule du nord vers le midi et se jette presque au milieu du Méotis ; le Nil se perd dans la mer Pelagus en suivant une autre direction. La portion de terre qui s'étend entre le détroit Cimmérien et ces fleuves, s'appelle d'un côté l'Afrique; de l'autre côté est l'Europe (l'Afrique est située vers le Nil et l'Europe vers le Tanaîs). Tout ce qui s'étend au-delà est l'Asie. »

La désignation des lieux est assez claire pour qu'il ne puisse y avoir ici équivoque. Le fleuve que Mêla appelle le Nil n'est autre que le Kouban, l'Hypanis des anciens, et la région qu'il Domme l'Afrique ne peut être que la péninsule de Taman.

Plus loin. Mêla répète que « la mer (mans) reçoit dans un angle le Tanaîs et dans un autre le Nil. Ce dernier fleuve, en remontant la mer (pelagus), suit longtemps le littoral, puis décrivant une courbe oblique vers le Bosphore et en prolongeant le Pont-Euxin, il atteint l'entrée du Palus-Méotis *. »

Le mot maris désigne la mer d'Azof . Quant au pelagus, ce terme, croyons -nous, exprime le lac Aftaniz, situé au centre de la presqu'île et que traversait jadis le Kouban pour aller déboucher dans le Bosphore. Strabon reproduit en détail dans sa géographie, les traits caractéristiques de cet état de choses qui existait de son temps, mais qui a cessé depuis, l'embouchure du fleuve s' étant fermée du côté du Bosphore.

La géographie de Mêla n'est, on le sait, qu'un recueil assez indigeste des notions vraies ou fausses répandues dans le monde ancien ; il est évident qu'il n'a pas inventé sa descrip-

< p. Mêla, De situ orbis, Uv. I, ch. i.

lion du Méotis et qu'elle a été copiée sur des documents d*une haute antiquité qui avaient conservé le souvenir de l'occupation de ce pays par les Égyptiens. Quel autre peuple en effet aurait pu donner au Kouban le nom du Nil ? Maintenant ^i nous interrogeons les auteurs anciens, nous verrons que dans leurs écrits'le Palus-Méotis est désigné indifféremment sous les dénominations d'Egypte, de Libye et d'Ethiopie.

Justin assure que la Scythie (il nomme ainsi le Caucase) est tellement élevée que tous les fleuves qui y prennent leurs sources se jettent dans le Méotis d'abord, puis dans le Pont- Euxin et dans la mer d'Egypte •.

Strabon rapporte, d'après Ephore, qui le tenait de beaucoup plus anciens que lui, que la Scythie, contrée de l'Aquilon, était située en face de l'Ethiopie et qu'elle était moins grande. C'est presque toujours la Crimée qu'on désigne ainsi. Hérodote prétend que la Scythie est tétragone et d'ailleurs la description détaillée qu'il en donne ne peut s'appliquer qu'à la Crimée. Strabon dit encore ailleurs : l'Ethiopie s'étend depuis la région où commence l'hiver jusqu'au couchant, la Scythie lui est opposée * .

F. Âviénus est fort explicite dans la description que voici :

Hic latus arctans ^ Caspia coDtingit fréta desuper atqae tumenti Proximus Euxino est : Asiam conterminus iste Europamque secat. Tellus sese altéra in austrum Porrigif, insertoqae sinus inteijacet agro^ (Nam sÎRUS hic Arabam, sinas hic iËgyptias unda OEstaat) et Libycis Asiam discernit ab oris 3.

On remarquera qu'ici l'Egypte, l'Arabie, la Libye sont voi-

1 Just., liv. II, ch. I. — « Slrab., Hv. I, p. 34. Ibid,, liv. III, p. 62; liv, VII, Hérod., liv. IV, p.lOI. — » Descript, orb. terrœ, v. 40.

sines de TEuxin et de la Caspienne et servent de limites à TAsie et à l'Europe. Cette terre qui se prolonge entre deux golfes, c*est la péninsule de Taman que Mêla appelle l'Afrique et fréquemment aussi nommée Libye. Suidas, traitant des Macrocéphales, altération grecque du nom de Macrons, Macrobes ou Maghreb, nous apprend que ce peuple réside dans la Libye au-dessus de Colchos ^

Suivant Scylax, la Libye est une péninsule.

Maxime de Tyr raconte que le pays des Hespérides où demeurent les Libyens est une terre étroite et longue, entourée d'eau de tous côtés. Telle est, en effet, la situation de Taman séparée du continent par le bras du Kouban qui se jette dans la mer Noire ^.

Qui peut avoir motivé (fette dénomination d'un pays qu'on croit avoir toujours été habité par les Scythes^ les Gètes ou les Cimmériens, trois branches de la famille germanique à peau blanche et aux cheveux blonds ou roux, si ce ne sont les Libyens et les Égyptiens, restes de la colonie de Séosiris ? Hérodote ne fait mention, il est vrai, que de la Colchide, mais Diodore nous parait en tout point le mieux renseigné comme le plus explicite, et il y a de fortes raisons de penser que le gouvernement de la colonie résida d'abord dans le Palus-Méotis et ne fut transporté que plus tard dans la Colchide.

Le Palus-Méotis a de tout temps inspiré un vif intérêt aux auteurs de l'antiquité. Orphée, Hérodote, Strabon, Pline, Arrien, Mêla, Ammien Marcellin, le Porphyrogénète et bien

* Macrocephalos in Libyâ suprâ Colchos habitant, Suidas, de trojan, reb,, 7. Ces prétendues têtes longv£s sont les Éthiopiens Macrobes d'Hérodote et d'Orphée, et voilà comme une fausse interprétation conduit à l'altération des termes et du sens des textes. — ' Max. de Tyr, DisserLi xxxvm, 225. Scylax, Geog, minoresy coUect. Dodwell, Londres.

d'autres ont décrit successivement le Palus-Méotis, et ce qui est remarquable, leurs descriptions, qui concordent assez bien entre elles, diffèrent d'autant plus de Taspect actud du pays que les relations sont plus anciennes.

L'on se tromperait singulièrement si l'on croyait retrouver dans la péninsule de Taman, telle que les voyageurs modernes nous la représentent, la contrée qui s'offrit aux- yeux des soldats du Pharaon, lorsqu'ils se décidèrent à s'y établir, il y a 5160 ans. Il faut se figurer qu'au lieu d'une presqu'île découpée par des lacs et des bas-fonds, on voyait alors plusieurs îles d'inégale grandeur, dont trois principales, entre lesquelles circulaient les eaux du Kouban. Ce fleuve débouchait alors par divers canaux dans le Bosphore Cimmérien, dans la mer d'Azof et dans l'Euxin.

Ces îles couvertes alors d'une riche végétation et de beaux pâturages, étaient comme rangées en cercle autour d'un lac intérieur communiquant avec la mer au nord et à l'occident. C'était une excellente position pour les débuts d'une colonie peu nombreuse, que les bras du fleuve isolaient du continent et protégeaient contre les surprises des nomades de la steppe.

Cet exposé prend sans doute aux yeux du lecteur les apparences d'un roman. Aussi nous hâterons-nous de le justifier par le témoignage des voyageurs et des écrivains anciens et modernes, et de donner la raison géologique des changements que nous indiquons. Avant d'entreprendre de restituer l'histoire, il convient d'abord de reconstruire le théâtre oii les faits se sont accomplis.

On ne connaît guère de nos jours le fleuve qui coule au nord du Caucase entre la steppe et les derniers contre-forts des montagnes d'oii descendent vers lui de nombreux affluents. Le

Kouban, Vardanes de Pline, Kophen des auteurs bysanlins^ le Nil de P. Mêla, qui sépare la plaine des montagnes etlesstajiitzas des Cosaques des aouls des Circassiens, n'a gardé du passé que les groupes nombreux de tertres funéraires qui couvrent ses rives et à travers lesquels il coule sans bruit. Son cours se ralentit dans la plaine et des alluvions qu'il charrie s*est formé un Delta analogue à celui du Nil, avec cette différence toutefois, que ses sables malsains envahis par les roseaux ne sont occupés que par de rares habitants et des hameaux chétifs. Les terres amoncelées ont fini par combler la vaste baie où se déchargeait jadis le fleuve. Détourné de sa route, le Kouban a gardé deux bras principaux, l'un au nord, le Protok qui se jette dans la mer d'Azot, l'autre, l'Hypanis des anciens qui débouche dans la mer Noire par le liman de Kiziltache.

La péninsule de Taman se compose des atterrissements apportés par le fleuve autour de plusieurs noyaux d'origine volcanique soulevés en cet endroit du fond des eaux. Originairement la chaîne du Caucase contenait plusieurs volcans dont l'extinction n'est pas fort ancienne, car on ne peut douter qu'au temps de l'antiquité grecque, ils ne fussent encore en activité. Les tremblements de terre sont encore trèsfréquents dans le Caucase, l'Asie mineure, la Thrace. Le bassin de la mer Noire semble, comme celui du lac Asphaltite, l'un de ces vastes foyers, cratères du monde primitif, que les gaz ignés refoulés sous la masse de la terre et des eaux, ébranlent et bouleversent encore par leurs efforts.

Un observateur consciencieux et sagace, qui a étudié les lieux avec l'attention d'un savant et l'enthousiasme d'un ar-

1 Comte Polocki, 1. 1, p. 218, d*après Ménandre.

liste, a démontré que la Crimée est le produit d'un soulèvement primordial '. Un puissant volcan qu'il suppose situé dans la mer Noire, aux environs de Sébastopol, couvrit tle ses éjections la Chersonnèse et en engloutit une partie. Cette éruption ne fut sans doute pas la seule, car l'aspect de la contrée atteste les bouleversements nombreux et terribles qu'elle a dû subir. Les promontoires brisés, les flancs entr'ouverts des montagnes, les blocs de lave épars en écueils au travers du Bosphore et sur le sol de la Crimée, en sont les signes irrécusables.

Le Palus-Méotis qui forme la chaîne de communication entre les volcans du Caucase et ceux de la Crimée, représente une dépression dans la continuité de la chaîne, mais la présence des feux souterrains s'y manifeste également par les volcans de boue et de naphte qui bordent les rives de la péninsule et dont quelques-uns sont encore en activité.

« A une époque fort reculée, assure M. D. de Hontpéreux, lénikalé détachée de la Crimée formait une île, et au lieu de la péninsule actuelle de Taman, on voyait s'élever dans la mer une petite Polynésie de sept îles de grandeur inégale. » Ce fut autour de ces cimes, pour ainsi dire à fleur d'eau du prolongement sous-marin de la ligne éruptive, que vinrent s'amonceler les allu viens portées par les eaux lentes du Kouban. Les espaces qui séparaient les îles se rétrécirent graduellement à mesure que les dépôts calcaires ajoutaient à la superficie des Iles du petit archipel.

« Par les travaux continus de Teau et du feu, poursuit le voyageur que nous citons, la topographie de cette terre fut, chaque année, marquée par de nouvelles métamorphoses.

' }\. Dubois (le MoDtpéreax, Voyage autour du Caucase ^ l. V.

^insi la terre antique, qu'habitaient les Kimmériens d'Homère et d'Hérodote, n'est pas la même que celle dont parle Strabon, et celle de Strabon n'est plus celle d'aujourd'hui. Ce 2[ui, il y a seulement cent ans, était encore un canal navigable pour des vaisseaux, n*est plus maintenant que fange immonde et les bras de mer sont remplacés par un marais ou un terrain solide. » La tradition locale assure que les navires qui venaient de la mer Noire passaient d'abord par le Bougaz du liman Kiziltache, remontaient le Kouban, et par un des bras maintenant à sec autour du fort Perevlanskoï, entraient dans le lac Âftaniz, d'où ils pénétraient dans la mer d'Âzof par le canal de Temrouk, coupant ainsi par le milieu la péninsule de Taman.

Le comblement des bras de mer qui séparaient autrefois les îles du Méotis n'est donc pas si ancien que l'on ne puisse constater les progrès qu'il a fait depuis les temps historiques. Même à l'époque d'Ammien Marcellin, certaines parties aujourd'hui soudées entre elles étaient encore isolées. « Au côté droit du Bosphore, dit cet historien, sont les îles Phanagoria et Hermonassa cultivées par les soins laborieux des Grecs. Dans la Taurique, on voit aussi une île appelée Leucé, laquelle n'a point d'habitants et est dédiée à la mémoire d'Achille. Il y a aussi une péninsule qu'habitent les Sindes; le rivage étroit qu'on nomme la Carrière d'Achille leur appartient. Tout près d'eux est la ville de Tyr, colonie phénicienne *.

Dans la description que donne Scymnus de Chio, la partie méridionale de la péninsule est considérée comme une île : « Hermonassa, Phanagoria, le port Sindique que les Grecs ont colonisés sont situés dans l'île coupée de marais et de gués fangeux qui s'étend entre le Pont d'un côté et le Palus de l'autre. «

1 Amm. Mar€enin, Uv, XXll^ ch. vu, vill.

Pline parle de la même manière de Taman : il la nomme Eioné, lui donne 67,000 pas de long et deux arpens de largeur MI en fait une péninsule, puis ailleurs il l'appelle une ile.

Strabon décrit le Palus-Méotis en suivant le rivage du nord au sud, à partir dû Tanaîs. Après avoir passé le fleuve grand Rhombitès, bras septentrional du Kouban, le géographe rencontre, 800 stades plus loin, le petit Rbombitès (baie de Temrouk), puis Tile Tyrambé et le fleuve Antikitès ou des poissons sans écailles. Ensuite paraît le bourg Kimmerieum qui, selbn Strabon, fut jadis une grande cité ; il occupe toute la largeur de File, qui tient à la terre ferme par un petit isthme que les habitants, pour leur défense, ont coupé par un fossé '.

Plus au sud est Feutrée du Palus qui a 20 stades environ de largeur. Là on découvre le tumulus élevé en Fhonneur de Satyrus, roi du Bosphore. Tout près est le boui^ Patrœus^ et 1 30 stades plus bas (de Fautre bord duPalus) est Karocondami. En remontant le lac Korocondamite (le Palus) , on trouve Phanagaria, grande ville, Kepiy Btrmonassa, Apaturos consacrée à Vénus.

Dans la Sindique, sur la droite de FHypanis, s'élèvent les villes Gorghippia et Aborax. Les Aspurgiens sont entre Phanagoria et Gorghippia.

Strabon nomme ensuite une série de peuples dont les homonymes se retrouvent panui les peuples d'Afrique et d'Arabie. Les Nobates qui sont les Nubiens, les Dandari ou Dendérah , les ToréateSy Tauriens ou Tyriens, puis trois tribus arabes, les Arrechi qui sont les El-Erraich, les Obidiaceni ou Obeidah et les Coraïxitœ ou Koraïschites, la célèbre famille d'oii sortit Mahomet.

> Plioe, lib. VI, ch. v ; lib. IVI, ch. xxxi. — « Slrab., Ht. XI.

Hérodote qui paraît avoir visité les villes du Palus-Méotis et de la Colchide, nous a transmis les détails les plus précieux sur les habitants de ces contrées et sur leurs traditions, mais ses renseignements sont fautifs ou insuffisants au point de vue géographique.

Il résulte de ces preuves et de beaucoup d'autres qui trouveront place plus loin, que certaines parties de la péninsule de Tainan n'étaient pas encore agrégées entre elles, il y a quinze à dix-huit siècles. Au temps de Strabon, la partie nord qu'il intitule l'ile des Kimmériens ne se rattachait encore au reste que par une langue de terre; cependant Fontan, comme on l'appelle, est aujourd'hui complètement jointe au reste de la péninsule. 11 en fut de même de Tyrambé maintenant Temrouk. La partie sud, suivant Âmmien, était aussi une ile ; tous les anciens auteurs la nomment ile Sindique ou des Sindes, et elle dut jadis former deux îles, puis une seule, qui se réunit enfin à l'Ile centrale par les bas-fonds de Chimardane.

Les déductions géologiques de M. deMontpéreuxse trouvent dqnc pleinement justifiées parles témoignages de l'antiquité. D'ailleurs, les contours des îles sont, dit-il, faciles à reconnaître par les dentelures des golfes et par les ruisseaux et les tnarécages qui ont remplacé les bras de mer qui reliaient le (ouban et le lac Âftaniz au Bosphore.

Rien ne peut donner en Europe une idée du tableau qu'offre i péninsule d^ Taman vue du haut d'une des sommités qui i dominent. Les bords du lac Aftaniz ont un aspect riant et aime, mais le sol est partout semé de ruines et de tertres unéraires. Depuis l'aurore des temps historiques, tout ce pays i* est plus qu'un vaste tombeau. Le sol a conservé cependant a fertilité, et les jardins de Taman étaient encore renommés [ la fin du siècle dernier pour leur richesse et leur beauté.

LES COLONNES d'hERCULE.

Les géographes anciens visitèrent fort rarement les pays qu'ils décrivaient dans leurs livres, et ils se sont contentés en général de compiler, en les coordonnant tant bien que mal, les informations rapportées par les voyageurs et les traditions éparses dans des écrits antérieurs dont ils ignoraient le plus souvent Torigine et le. degré d'exactitude. Il en est résulté cet avantage assez inattendu que ces auteurs nous ont ainsi conservé des descriptions extrêmement vieilles de pays dont la face et la nomenclature avaient complètement changé. Le passage de P. Mêla que nous avons cité en est un exemple ; mais il en existe beaucoup d'autres dont la concordance au sujet de certaines localités constitue un ensemble d'autorités assez imposant pour avoir consacré de graves erreurs que la critique moderne n'a pas encore entrepris de rectifier. Le culte voué dès l'enfance à l'antiquité n'a pas peu contribué à entretenir ces méprises qui sont devenues presque des articles de foi. Comment se résoudre en effet à prendre en faute ces divins poètes, ces philosophes éloquents, ces profonds moralistes de la Grèce et de Rome, et à démontrer qu'ils ont parfois confondu le sud avec le nord, désigné un continent pour un autre et bouleversé la terre et les mers sans tenir compte des impossibilités matérielles? 11 faut pourtant s'y résoudre, magis arnica Veritas, et essayer de mettre fin à quelques-uns de ces quiproquos géographiques qui datent de plus de deux mille ans.

C'est une opinion généralement accréditée que le détroit de Gadès, dit des colonnes d'Hercule, représente le. détroit de Gibraltar. Cest bien lui en effet qu'on désigne ainsi dans la partie la plus récente des écrits de l'antiquité, mais il en fut tout autrement dans la plus ancienne. Rien ne ressemble moins à ce détroit que les descriptions qu'en donnent les géographes grecs ; ces descriptions s'accordent pour faire le passage infiniment plus étroit qu'il n'est aujoud'hui, et pour y placer des îles qui n'y existent point, et que les conditions géologiques de cette région ne permettent pas d'y supposer. D'où vientcette singulière unanimité dans les récits de l'antiquité si différents pourtant de l'état réel des choses ? On ne peut l'expliquer qu'en supposant que les géographes grecs et romains, en se répétant les uns les autres, ont reproduit successivement, sans les avoir vérifiées, de très-vieilles traditions qui se rapportent, non point comme le croit communément, au détroit de Gibraltar, mais à un Gadès et à des colonnes d'Hercule situés dans un autre lieu du monde. Examinons celles de ces descriptions qui ont servi de texte a la plupart des poètes et des auteurs anciens.

Dicœarque, Ératosthènes , Polybe et la plupart des géographes dont les écrits ont servi à constituer la géographie de l'antiquité, placent tous les colonnes d'Hercule au détroit de Gibraltar : cepeftdant, en décrivant les lieux, le judicieux Strabon fait observer que, contrairement aux récits des auteurs qui l'ont précédé, il n'existe pas de promontoires dans cet endroit et que les deux plages d'Afrique et d'Espagne se prolongent par de simples sinuosités ^

Mêla place près du détroit de Gadès plusieurs petites îles,

» Strab., liv. III, p, 169, 170, 171.

et à ce sujet Vossius remarque que dans cet espace, il n'a jamais existé d'île de nos jours ni autrefois*.

Voici ce qu'écrivait Scylax qui passa, dit-on, les colonnes d'Hercule : « Les îles de Gadès appartiennent à l'Europe ; l'une d'elles contient une ville. On y trouve aussi les colonnes d'Hercule. Celle qui est dans la Libye est basse, celle au contraire qui est en Europe est élevée. Elles sont opposées Tune à l'autre^. «

Plus loin Scylax nous apprend que la Libye est une péninsule. Il ajoute qu'il y a un grand golfe entre les colonnes d'Hercule et le promontoire Hermœum ; vers le milieu de ce golfe est la ville de Pontimn près de laquelle s'étend un vaste lac dans lequel il y a plusieurs îles. Autour de ces lacs naissent les joncs, les roseaux et les cyprès. C'est là qu'on voit les oiseaux méléagrides qui ne se trouvent nulle part ailleurs à moins qu'on ne les y ait apportés. « Le nom de ce marais est Cephesias et celui du golfe Cotes. »

Festus Aviénus, en parlant du voyage de Scylax, dit que le détroit des colonnes d'Hercule a la même largeur que le Bos-

* p. Mêla, De situ orbis, ch. vi. — ^ Scylacis Caryand. PeripL Dodwell, Geogr. min. F. Avicnus, y. 3S4, ora maritima, Mart. Heracl., V, 443. il semble fort doutenx qae le Scylax de Caryande qai fit on voyage par ordre de Darius Hystaspes (Hérodote, liv. VI, p. 41), soit ToDique auteur du périple intitulé : Périple de la mer habitable d'Europe, d'Asie et de Libye; description des peuples, des pays, des ports, des fleuves et des distances. Ce périple a le caractère d*uae compilation assez récente, mais dans laquelle est compris an fragment certainement fort ancien , celui auquel s'applique ce titre : Description de sept {les habi^ têes, dont on peut dire que chacune se rattache au continent. Ce fragment contient la description de la Libye et de ces Iles, dans lesquelles se trouvent les colonnes d'Hercule et Gadès. Nous citons donc ici la parlie non apocryphe de Scylax remontant au VI* siècle environ av. J.-C , si l'on s'en rapporte à Hérodote.

phore de Thrace, ce qui est une erreur manifeste, s*il est question de Gibraltar. Il dit d'ailleurs, qu'entre la Libye et l'Europe, il y a deux îles qu'on nomme les colonnes d'Hercule, séparées par une distance de 30 stades. De sauvages forêts les couvrent de toutes parts et leur plage inhospitalière est l'effroi des voyageurs. Selon Marcien, une ouverture conduit dans la mer Atlantique qui est presque entièrement entourée par la terre ; d'un côté est le promontoire de Libye de l'autre est celui de l'Europe. De chaque côté sont situées des iles distantes entre elles d'environ trente stades que l'on appelle les colonnes d'Hercule * .

Sauf huit ou neuf écueils près des côtes, il n'y a point d'iles dans le détroit de Gibraltar, et comme le dit fort bien Vossius, il n'y en a jamais eu. Ainsi, puisqu'il est avéré que les colonnes d'Hercule étaient situées dans des^iles, il faut donc que les géographes anciens aient fait allusion à une autre région qu'au détroit qui conduit de la Méditerranée dans l'Atlantique.

Quelques auteurs nous ont transmis le nom d'une de ces lies : elle s'appelle Erythie. Mêla la place près de la Lusilanie ; voici ce qu'en dit Pline : l'île Érythie longue de lUOOO pas et iarge de 1000, dans laquelle fut jadis la ville fortifiée de Gadès. Elle est nommée Phulistide parÉphore, Érythréeç^iT Timœus, ^phrodisids par Silenus et Héra par les habitants du pays^. »

Silius Italiens écrit en effet :

Nam repeto Herculeas Erylhrœa ad liltora Gades 3.

Eustathe discute ainsi le passage du Périégète : Quelquesuns prétendent que l'île Érythie est la même que Gadès,

1 F. Avién., v. 354, Ora maritima, Mart. heracl., v. 143. « PHae, liv. IV, ch. xxn. — ' De belh pun., liv. XVL 1. 15

d'autres ne s*accordeDt pas avec Denys et disent que cette ile en est seulement voisine et éloignée d'un stade. Âviénus rapporte que près de Tartesse est File Érythie, éloignée de cinq stades du continent. On y voit un temple à Vénus» une caverne et un oracle. La sont les colonnes d'Hercule'.

Il semble à Strabon que Gadës est l'île nommée Ërythie par Phérécyde, et dans laquelle eut lieu l'aventure d'Hercule et de Géryon. Le géographe ajoute : « Il parait que les anciens nommaient Érythie Gadës et les îles adjacentes; et ailleurs : « L'ile de Gadës est nommée erythrœa à cause de la couleur rouge de ses côtes'. »

Denys d'Alexandrie prétend que prës de l'Érythie des Atlantes il y avait des Éthiopiens qui adoraient le vrai dieu '.

Denys le Périégëte, qui composa son poëme géographique avec de vieux documents, décrit ainsi l'Érythie : « Des Éthiopiens, au cœur juste et dont la vie est fort longue, habitent l'île Érj'thie qui est fertile en bœufs et située prës de l'Atlantique. Ce peuple vint autrefois des régions hyperborées aprës la mort de Géryon tué par Hercule. Le cap d'Europe, qu'on nomme le cap Sacré, se projette en face, ainsi que les Hespérides, riches en étain , qu'occupe la nation courageuse des Ibères *. »

Rien de tout cela n'est applicable à Cadix ni à l'ile de Léon, éloignée d'ailleurs de plus de 25 lieues de Gibraltar. Cependant on peut établir avec certitude que, suivant les anciens, les colonnes d'Hercule étaient situées dans des îles dont l'une se nommait Érythie ou Gadës; et, pour se servir des termes du savant Relaud , il est impossible de se figurer que lÉrythie ait pu être située entre la côte d'Espagne et Cadix,

* Avien. Oramarit., v. 309. — ' Slrab., li?. III. — » Dionys. Alexand., strom,^ p. 81, — ^ Ex Dyon. Prise. Periegesis, v. 558, 570.

attendu qu'il n*y a là aucune apparence de terre qui permette une telle supposition ' .

Où donc alors cette île fut-elle située ? La providence des archéologues, le vieil Hérodote, va nous l'expliqueren termes qui laissent peu de place au doute : « Les Grecs, dit-il. qui habitent les bords du Pont-Euxin , rapportent qu'Hercule, lorsqu'il emmena les bœufs de Géryon, traversa la contrée où sont maintenant les Scythes et qui était alors déserte. Géryon habitait par delà le Pont, dans une ile que les Grecs appelenl Érythie, non loin de Gadès, dans l'Océan, au-delà des colonnes d'Hercule^, »

Orphée, revenant de la Ci>lchide avec les Argonautes, longe le littoral septentrional de TEuxin. Il énumère successivement les nations qu'il découvre , parmi lesquelles il nomme la nation des Kerkètes et les Sintes féroces qui se sont construit des villes dans les vallées des Caraudéens, près du promontoire du Caucase, dans Vétroite Érythie '.

La partie du globe oîi il nous faut chercher Érythie se trouve ici suffisamment circonscrite. Hérodote place cette île au-delà, c'est-à-dire au nord, de la mer Noire, et en effet voici Orphée qui nous la montre près de l'éperon occidental du Caucase, et qui l'identifie avec l'île Sindiqueque Strabon désigne comme faisant partie du petit archipel Méotide.

Suivant des auteurs plus modernes, l'île Érythie où habitai Géryon, le géant à trois corps, était une île du Pont-Euxin, nommée Tricarénia. Or, de môme que trikeran, trikhétra, trinacria^ ce mot signifie trois caps, ce qui est précisément la forme de l'île Kimmérienne, aujourd'hui Fontan ^.

« Reland, Disserl. de Mari Ruhro, — ^ Hérod., liv. IV, 8.-3 Orpli. Arg., V. 1046. — ^ On plaçait aussi Ttie de Géryon dans rAdrialiqae. 11 y avait, selon Suétone, un oracle de Géryon près de Padoue. TU

Les îles Méotides offrent d'ailleurs tous les caractères que nous cherchons à réunir pour reconnaître remplacement des colonnes d'Hercule. Elles sont voisines delà Scythie et proches d'un détroit dont les proportions se rapprochent tout à fait de celles indiquées par les géographes, puisqu'ils marquent 30 stades de largeur, tandis que le détroit de Gibraltar a de 4 à 7 lieues de large, ce qui fait au moins 90 stades, en adoptant la mesure de d'Anville de S4 stades à la lieue.

L'Érythie d'Hérodote et d'Orphée ne peut donc être que File triangulaire de Fontan où habitait jadis ce peuple Kimmérien dont les auteurs anciens font si souvent mention, et que Ton s'accorde à considérer comme le père des Kimris bretons. Hais cetteracefutoriginairementéthiopienne;Érythieou l'Ile Rouge dut son nom aux tribus de Ériy Mars et Vénus, et de Out^ Mercure, toutes deux de raceérythréenne.Cequi confirmecette induction, c'est que le mot kimeri ou himeri a conservé en arabe cette même signification de rouge qu'on appliqua aux enfants d'Himyar et d'Édom.

On comprend maintenant pourquoi l'île Kimmérienne fut indistinctement appelée Libye, Ethiopie ou Érythie. Nous ajouterons qu'à nos yeux les Kimeri^ Kumri d'Europe et les Gomeri d'Asie furent à l'origine une seule et même race. Les Homérites de l'Arabie et de la Haute-Egypte étaient identiques aux Kimmériens, pères de la branche des Kimris ou Celtes à cheveux noirs. Ainsi se justifie la parole de la Genèse qui nous apprend que Gomer était fils de Japhet, frère de Gham, et le commentaire de Joseph oh nous lisons que Gomer fut le père des Galates ou Gaulois '.

bère, 14. Palœph. de tncred., 25. Apost.proverb., XIX, 64. A. Maary, t. I, p. 5i2. De Wille, Hercule et Géryon, Ann, de VInst. archéol.^ 1838. — 1 Genèse, eh. x. Joseph, HisL des Juifs, ch. vu.

Le promontoire Hermœum, dont parle Scylax, se reconnaît dans ce cap que projette vers le sud Tile Kimmérienne audévant du liman de Taman, lequel est ce golfe profond au fond duquel, dit-il, on voit la ville de Pontium ou du Pont. Voilà la grande ville dont parlent Strabon et M. de Monlpéreux, et dont les ruines, suivant ce dernier, couvrent toute la largeur de l'île. Le lieu où s'élevait la ville Kimmérienne s'appelle encore Phont. Près de cette ville, ajoute Scylax, s'étend un vaste lac, évidemment le lac Aftaniz, encore entouré aujourd'hui de joncs épais et de roseaux , comme le décrit le voyageur phénicien.

Cette Érythie s'appela aussi Gadès ou Gadir. Pindare donne aux colonnes d'Hercule l'épithète de gadiridas * . Solin prétend qu'aux extrémités de la terre, à un cap de la Bétique, se trouve une île séparée du continent d'environ 700 pas, que les Tyriens, partis delà mer Erythrée, nommèrent en langue punique Gadir ou détroit ^. Aviénus décrit Érythia ou Gadir comme une île montueuse située près de la mer des Atlantes et des Hespérides ^.

Pline nous apprend également que Gadir en phénicien exprime viam utririquè septam, suivant F. Aviénus, aggere prceducto. On comprend dès lors que ce terme gadir ou gadès, appliqué à l'origine à un détroit, ait été employé ensuite par les migrations Ibères et Celtiques parties des rives de l'Euxin, à dénommer tous les détroits. En effet gardr a ce sens en gothique; ses dérivés sont gatty gaden en allemand, gadaen danois, signifiant tous porte, entrée, passage resserré. Ainsi, outre le Gadès de Gibraltar, le Cattaro en Illyrie présente une entrée semblable dans sa baie profonde. Le Cattégat,

* Pind, St., m, 169. — « Solin, ch. xxm. — 3 F. Avien, 740, 406.

aatre Bosphore pareil au Cimmérien , dérÎTe aussi du gad primitif; c'est le détroit des Gattes ou des Gètes, comme le Cattaro est le détroit des Ari. Les Anglais ont fait de ce radical gaUy entrée, porte de ville, parce que les enceintes fortifiées s'ouvraient par un passage étroit ' .

Scylai est le seul qui parie des colonnes d'Hercule d'une façon détaillée : « Elles sont dans les Oes de Gadès , diuil ; celle qui est dans la Libye est basse, celle au contraire qui est en Europe est élevée. Elles sont en face Tune de Fautre^. »

Si l'une de ces Qes, Érythie, est, comme nous le supposons, l'ile Fontan, celle qui lui fait face ne peut être que l'ile de Taman. Scylax dit en effet qu'entre les colonnes s'ouvre un golfe profond; c'est évidemment le golfe de Taman.

Un autre passage de Pline est remarquable : « Après avoir dépassé les monts Ripbées, on longe à gauche en tournant le rivage de l'Océan septentrional, jusqu'à ce qu'on arrive à Gadès. Là, suivant ce qu'on rapporte, se trouve une fie située devant la Scythiry à laquelle on donne le nom de Bannomana '. »

Gadès est ici en face de la Scythie, laqueUe est certainement la Crimée, l'ancienne Tauride, et Bannomana, la première ile qu'on rencontre, est celle de Taman. Il semble donc d'après tous ces témoignages, que le détroit de Gadès ne fut pas, comme on serait d'abord tenté de le supposer, le détroit actuel de Kertch, autrefois le Bosphore cimmérien, mais bien le passage entre les deux lies de Fontan et de Taman conduisant dans le golfe de ce nom.

Si, comme on est conduit à le penser, ces colonnes furent des stèles qu'érigea, suivant sa coutume, le roi Séosiris, Her-

* Eddà, spec. gkss.^ t. lii. — ^ Sctl. Caryand., Dodwell coll., 1. 1. — > S Liv. IV, ch. un.

Hol, seigneur des Eri, ces monuments durent être placés à la pointe des deux caps qui se projettent au-devant de Ventrée de la baie de Taman. Elles servaient sans doute à faire connaître au loin les résidences des tribus du Soleil et de la Lune. Surla colonne deTUe d'Ammon (Mère-Soleil) était gravée cette figure de l'organe sexuel féminin dont parle Hérodote, non pas, comme il le suppose, pour rappeler le peu de courage des habitants du pays , mais simplement afin de désigner le peuple du Soleil par son attribut. On doit en conclure que la stèle opposée représentait le Priape, emblème primitif de la tribu lunaire.

Quant aux prétendues colonnes d'Hercule situées au détroit de Gibraltar, elles n'ont probablement jamais existé, car personne ne les a vues. Les Couschites Ibères et Berbères, trouvant une vague ressemblance dans la disposition des lieux, transportèrent aux montagnes de Calpé et d'Abila les dénominations que leurs ancêtres avaient données aux iles Méotides. Ce fut dans un but de commémoration semblable que les Tyriens avaient dressé dans leur temple deux colonnes qu'y vit-Hérodote, et qui étaient, dit-il, l'une d'or fin et l'autre d'émëraude. •

De ces deux pointes placées à l'entrée du golfe de Taman se détachent des langues de sable sous- marines, entre lesquelles est une passe étroite de douze pieds et demi de profondeur'. Nous n'hésitons pas à reconnaître dans ces bancs les bas-fonds que Scylax appelle Hennata a Libyâ usquè ad Europam nusquaïn exstantia fluctibus, sed undiquè ab iis obruta, in medio colutdinarum Herculis *. Cette description qu'on ne songera sûrement pas à appliquer au détroit de Gibraltar,

* Hérod., liv. iV. -» D. de Montp.,t. V,p.37.— «Scylacispertpi.UL

s accorde forl bien en effet avec la situation que nous atlribuons aux colonnes d'Hercule. Le promontoire Hermœum, auquel se rattachent les hermata^ ces bancs de sable sur lesquels les pécheurs tartares établissent à présent leurs filets et leurs baraques qui semblent flotter sur les vagues, ne peut être que le cap ou domine le tumulus nomm'é par Slrabon tombeau de Satyrus. On ignore, à vrai dire, si cette pyramide est naturelle ou de main d'homme et son exploration amènerait sans doute des résultats précieux.

On remarquera que le nom d*Hermès donné à ce cap confirme la supposition , que la stèle qui y fut élevée avait la forme de ces emblèmes qui servaient de bornes aux champs et qu'on appelait Hermès, sans doute par une réminiscence où s'associaient le promontoire de ce nom et le signe de la tribu mère des peuples de la Lune.

On ne peut douter que la dénomination d'Europe employée ici soit beaucoup plus ancienne que la distinction continentale qu'elle sert à marquer aujourd'hui. 11 est vrai que la ligne de démarcation de l'Europe et de l'Asie fut établie par les anciens précisément à partir du Tanûis, et l'on ne voit pas pourquoi on ne l'aurait pas placée aussi bien , soit au Borysthènes, soit au Kouban. Mais il n'y eut pas pour cela de raison géographique ; il n'y a qu'une appellation consacrée par l'ha- . bitude et dont le sens s'est généralisé. Deux des petites tles du Palus-Méotis s'appellaient Tune Asia, l'autre Ourop; ces dénominations s'étendirent par degrés aux contrées adjacentes et il en advint ici comme de Tlnde a laquelle les Grées donnèrent le nom du fleuve Sindh, près duquel Alexandre arrêta sa marche conquérante.

Ce nom A^Eutvpe nous parait se composer de Our, soleil, et de 0-j^, Jupiter-S4ei^ueur. Op ou Oph, dont le serpent.

ophis^ hof en cophte, était remblëme, fut l'un des noms de Thëbes-Amoun. Les Pelages, sans doute par une tradition empruntée aux Égyptiens, adoraient jadis une déesse Ops ou Opis, la même que Rhéa, le soleil féminin, et qui dut désigner la cité mère des peuples méotes. On la représentait avec une couronne de tours, elle caractérisait le culte du feu céleste et on l'appelait la mère de iupiter '.

L'île où se trouvait la colonne d'Ourop pourrait bien avoir conservé dans son nom de Taman l'ancienne dénomination at'Amoun, pays d'Ammon, qu'on reconnaît également dans Ataman ou Hetman, titre du chef suprême des tribus tartares. Par une coïncidence singulière, il y avait, suivant Strabon, non loin du tumulus deSatyrus, une ville nommée Patrœus; or, la ville deThèbes, fut au temps des Pharaons, divisée en deux nomes, Amoun sur la rive droite du Nil, Phatrous^ sur la rive gauche. Nous retrouvons au Palus-Méotis la même disposition : Patrœus ou Patrons à gauche en entrant dans le Liman et à droite Amoun ou Atamoun, Taman ^.

Une précieuse erreur d'Hérodote nous fixe sur ce point. Lorsque Cambyse vinten Egypte, il envoya des troupes contre les Ammoniens qui habitent l'Oasis, où est le temple de Jupiter-Ammon. Ce pays est à sept journées de Thèbes, ajoute l'historien, et s'appelle en grec les îles des Bienheureux ^.

Ces étranges méprises des anciens qui tantôt placent des îles

< Orph. Scalig. , Ht/mn. à Rhée^ XIII, mater magna Jovis latia Ops; le poêle ajoute : paludi honorata, ce qui fait sans doule allusioo au Pali*s- Méotis. L'appellation d'Op paraît s*ôtre conservée dans Tile de Tamao assez tard ; suivant le Périégète, à"*droite en entrant dans le Bosphore cimmérien, on voit une île considérable, la vaste Alopex. Dionys. Per. V. 564. Une ligne de récifs qui se projette dans la mer à Touest de la ville de Taman porte le nom d'Opoufe. — > Strab., 1. XI. Champoll., Egypte sous les Phar,^ t. 1. — ^ Hérod., liv. III, Î6.

en pleine Libye, tantôt en font une péninsule, comme il arrive à Scylax, ne sont pas seulement l'effet de l'ignorance, mais elles résultent de la confusion entre des lieux habités jadis par le même peuple et portant les mêmes noms.

Une narration fort ancienne et qui porte des signes remarquables d'authenticité, l'Argonautique attribuée à Orphée résout, ce nous semble, h question dans les termes les plus clairs :

Après avoir quitté la Colchide, les Argonautes longent le littoral septentrional de TEuxin, ainsi qu'on peut aisément le reconnaître par l'énumération des peuplades dont ils cotoyent les pays. Ce sont les Héniochi, les Achœi que Strabon place dans l'Abassie, les Sindes, les Sarmates et les Héotes : « Ignorant leur route et comme insensés, les Argonautes pénétrent par un détroit dans l'Océan qu'on nomme Cronius ou Saturnien. De là ils abordent au pays des Cimmériens et atteignent les colonnes cC Hercule * . » Voici donc les colonnes d'Hercule réunies à cette île des Cimmériens que Strabon décrit de la manière la plus précise dans sou chapitre du Palus-Méotis. Cet Océan Saturnien, que Pline appelle Cronius^ désigne sans doute la partie du Bosphore comprise entre Kamiesch, lénikalé et le golfe de Taman. Le titre àeCronos ou Cran dérive de Kheron, ville que Mêla place dans cette région et qui dut être la Kertch primitive. Diodore parle d'une ville que bâtirent les Amazones de THespérie et de laquelle la Chcrronèse prit son nom, Kheron-nesos ile de Kheron ou des Eri du soleil. Pline nomme aussi la mer Cronius, morimartisam, terme celtique qui signifie mer Morte ou stagnante, ce qui s'applique très-bien au golfe de Taman.

1 Orphée Ârg., v. 1074, il!9, I2i0. P. Mêla, li?. Il, ch. i. Diod.^ liv. m, § 27.

Le voyage des Ai^onautes a donné lieu à une relation accréditée parmi les Grecs et qui montre de quelles hypothèses hardies ce peuple spirituel était capable pour expliquer ce qu'il ne comprenait pas.

Timœus et plusieurs autres historiens racontent que les Argonautes , après avoir enlevé la Toison d*or, ayant appris qu'Eétés, roi de Colchide, avait fermé par ses vaisseaux l'entrée du Pont-Euxin, entrèrent, pour échapper à sa poursuite, dans le Tanaïs, remontèrent aux sources de ce fleuve en traînant leur vaisseau par terre pendant un assez long chemin, puis se rembarquèrent sur un autre fleuve qui se jetait dans rOcéan. Tenant toujours la terre à gauche, ils continuèrent leur route du septentrion au couchant, et étant enfin arrivés près de Gadès, passèrent de TOcéan dans la Méditerranée. Les Argonautes parcoururent ensuite la côte d'Italie, puis ayant été jetés par la tempête sur les syrtes d'Afrique, ils y furent reçus par le roi Triton à qui ils firent présent d'un trépied d'airain *.

Ce voyage extraordinaire a évidemment été inventé par les commentateurs pour concilier la tradition Orphique avec les notions géographiques en vigueur de leur temps et qu'ils nous ont transmises. Ils s'imaginaient pouvoir expliquer de la sorte comment Jason étant entré dans le Palus Méotis en sortit par le détroit des colonnes d'Hercule qu'ils croyaient à Gibraltar. En réalité, les Argonautes, en côtoyant le rivage, s'engagèrent dans le Palus-Méotis, et après avoir fait le tour de la baie ne purent en sortir, et ne rentrèrent dans l'Eiixin qu'à l'aide des renseignements que leur donna un habitant auquel, en récompense de ce service, Jason fit présent d'un trépied d'airain.

< Diod., liv. IV, ch, xvil.

C*est en effet à peu près ainsi qu'Hérodote raconte le fait :^=

« Quand Jason eut fait construire le vaisseau Argo au pie du mont Pélion, il y mit un trépied de cuivre et fit le tour d Péloponëse avec Tintention d'aller à Delphes ; au cap Halée i fut surpris par le vent du nord qui le jeta dans la Libye, il se trouva embarrassé dans le Palus Tritonide ; ne sacbaa t comment en sortir, on dit qu'un Triton lui apparut et lui demanda son trépied, lui promettant de lui montrer la route et de le tirer de péril. Jason ayant consenti, le Triton lui montra le moyen de sortir de ce bas-fond *. »

Le cap Malée est d'une grande ressource pour la géographie mythologique. C'est en partant de là qu'Ulysse est poussé par les vents chez les Lotophages qui sont dans lePont-Euxin. Au surplus, les dénominations de pays sont pour les auteurs grecs une source perpétuelle d'équivoques et d'erreurs. Ainsi ce lac Triton, que l'on place en Afrique, fut bien certainement à une époque très-reculée , le lac Aftaniz, et le fleuve Triton n'est autre que le Kouban.

En résumé, au milieu de ce labyrinthe d'erreurs et de fictions inventées pour les rendre acceptables, il faut s'en tenir simplement au possible. L'expédition des Argonautes n'est point sortie et n'a pu sortir de TEuxin que pour rentrer en Grèce ^. Leur marche est bien facile à suivre. Us se rendent à Colchos en longeant la côte de l'Asie mineure , et en quittant ce pays iU se dirigent vers le nord , toujours en suivant le littoral. C'est donc un périple complet de l'Euxin qu'ils accomplirent, car il ne pouvait venir à l'idée des navigateurs de ce temps-là de gagner la pleine mer. C'est pendant cette seconde partie du voyage sur des côtes inconnues, parmi des

« Hér., liv. IV, p. 179. — 2 Qrph., v. 1250.

Dations barbares que se déroule )a portion fabuleuse du voyage et qu'apparaissent File de Circé, la ville de Cérès, le pays des Cimmériens que jamais n*éclaire le soleil, les Sirènes, le Palus Triton et les colonnes d'Hercule. La répétition par les migrations caucasiennes, de ces dénominations sur d'autres points du globe, telles qu'une autre Libye, un lac Triton près de Tunis, un Gadès ibérien, un Atlas africain, ont achevé d'égarer les commentateurs plus fidèles à la lettre des textes qu'aux possibilités géographiques.

Voyons maintenant dans quels termes les écrivains anciens parlent des habitants d*Ërythie et de Gadès où sont les colonnes d'Hercule. L'antiquité s'est souvent occupée des Hyperborées. Le sens qu'a pris ce mot indique un peuple du nord, et l'on s'est contenté de le considérer comme une épithète s'appliquant aux Scythes ou aux Celtes, sans remarquer qu'il s'agit d'une race toute particulière.

Les Éthiopiens blancs, dit Pline, sont appelés Hyperborées; les noirs habitent l'Afrique * .

Comment expliquer ce nom d'Ethiopiens blancs autrement que par une tribu éthiopienne devenue blanche par son mélange continu avec les blancs? Et comment ces Éthiopiens sont-ils des hyperborées , c'est-à-dire situés à l'extrême nord du monde connu des Grecs ?

Pindare nous apprend qu'ils adorent le soleil, et qu'Hélios laissant le ciel, vient parfois les visiter et se réjouir avec

* Pline, Uv. V, ch. vni.

le peuple sacré des Hyperborées qui habile au-delà du Nil. Ailleurs ce poëte place les Hyperborées aux extrémités de la terre, au-delà des colonnes d'Hercule. On célébrait chez eux des jeux et des festins immenses. Persée reçut d'eux l'hospitalité, les ayant trouvés faisant des hécatombes solennelles d'ânes au soleil ^ Pindare nous apprend aussi que l'olivier dont les vainqueurs aux jeux d'Olympie étaient couronnés, avait été apporté par Hercule des pays hyperborées. Suivant Diodore, cet Hercule fut un des Kourètes qui avaient pris soin de l'enfance de Jupiter ^.

Tous ces renseignements sont très-précieux. Voilà un Nil hyperborée qui est sûrement le Kouban suivant la description citée plus haut, et le fait des rapports primitifs de la Grèce avec les Hyperborées est attesté par l'un des plus anciens usages des Hellènes. Nous savons d'ailleurs aussi par Pindan qu'ils devaient le culte d'Apollon et de Diane, c'est à-dire du soleil et de la lune, à Arghé et Opis, deux viciées venues du pays des hyperborées. Apollpn, dit Cicéron , vint à Delphes des pays Hyperborées^. Pausanias en dit autant d'Ilithye, 1î déesse des accouchements, qui fut aussi un nome célèbre d( l'Egypte. Diodore nomme les Hyperborées les prêtres du soleil, dont ils chantent continuellement les louanges. Ils s'abstiennent de viande et ne vivent que de fruits. Les plus jusie< des humains , ils vivent heureux et plus longtemps que les autres hommes *.

Ce sont les mêmes que les Éthiopiens du Périégète, hommes au cœur juste, vivant fort longtemps, et qui habitent Tlh Érythie près des colonnes d'Hercule *.

1 L'âne, An, était' an attribut des peuples de la Lune. ~ ^ Piod hlhm., VI. Id. Pyth., I, 46, elc. Olymp., IV. 55. Diod.\ liv. V. 37 — 3 cic, m , 23. Pausan., Aitik.^ 1, 18. — * Diod., liv. Il, 28. — & Diooys. Perieg., v. 570.

Ce ne peuvent être que les Hacrobes» voisins des Cimoiériens, que visitent les Argonautes, six jours après leur départ de Colchide, après avoir franchi les colonnes d'Hercule. Les Maçrobes pratiquent la justice, parlent avec sagesse, se nourrissent du miel des plantes, et vivent près de mille ans K

Dès lors, on peut admettre que ce sont aussi ces pasteurs religieux qui n*ont jamais fait de mal à personne et qui vivent du lait des cavales, dont parle l'auteur anonyme du Périple du Pont-Euxin ; ce sont aussi les vertueux Hippemolgi d'Homère, peuple scythe qui boit le lait des cavales. Cette répétition des mêmes formules prouve la fidélité de la tradition.

Le scholiaste de Pindare ', en parlant des Hyperborées qui, dit-il , habitent aux extrémités de la terre, au-delà des colonnes d'Hercule, près du temple du soleil , ajoute qu'ils sont issus de la race des vieux Titans, et sont soumis au roi des Arimaspes. Cherchons les Arimaspes : suivant Pline, ce peuple est situé au-dessus du Méotis, derrière les Sauromates etlesEssédons, près des montSiRiphées (le Caucase) ; c'est la même position qu'a décrite Hérodote.

Les Arimaspes, nous apprend Orphée, sont un peuple riche en troupeaux, qui habite autour du golfe Méotis. « Argo, dit-il ailleurs, s'élance le long des rivages du Pont et entre dans rOcéan que les Hyperborées nomment mer de Saturne ^.

Ces autorités sont unanimes pour faire des Hyperborées un peuple éthiopien et k le placer près du Palus-Méotis en même temps que des colonnes d'Hercule. Les questions que nous cherchons à éclaircir, trouvent toutes ici leur solution, et le passage suivant d'Hérodote, achèvera, nous l'espérons, de la rendre complète dans l'esprit du lecteur.

ï Orph. Arg., v. 1103*, etc. — « Pind. Olymp.y IH, 28. — ' 3 Argonaut. Orph., v. i06l^ etc.

- no —

« Les Hyperborées, dit-il, envoyaient des offrandes à Délos ; l'offrande passait chez les Scythes, enveloppée dans de la paille de froment, puis transmise de peuple à peuple, allait jusqu'à r-Adriatique et de là revenait vers le Midi. »

Si Ton se reporte à la description qu'Hérodote donne de la Scythie, on voit qu'il nomme ainsi le pays qui s'étend du Tanaîs au Borysthënes, y compris la Crimée. C'est ce que l'on nomme aujourd'hui la Tauride. Or les Scythes reçoivent les premiers l'offrande ; les Hyperborées viennent donc après eux en se rapprochant du Caucase, et leur pays ne peut être que la péninsule de Taman. Ce peuple n'avait qu'à traverser le détroit de Kertch pour remettre aux Scythes l'offrande destinée au temple de Délos. Les peuplades sauvages de race germanique, dont la Thrace était peuplée, empêchaient sûrement que l'offrande suivit le chemin le plus court, et elleallait jusqu'à l'Adriatique rejoindre un peuple également de race pélagique ou éthiopienne, les Illyriens (Il-hour, peuple sacré du soleil) par qui l'offrande était pieusement transmise aux nations de la Grèce *.

Quant au nom d'Hyperborées (au-dessus de Boréas)^ il désigne suffisamment l'île Cimmérienne qui est en effet au nord de l'Ile des As du soleil (ab-hor-As). Une ville du Palus mentionnée par Strabon portait ce nom d'Aboras ^. Les pilotes grecs qui fréquentaient les parages du Bosphore, où les attendaient de rudes coups de vent du Nord, prirent l'habitude de désigner ce vent par le nom de File d'où il soufBait, puis les mythologues et les poètes s'emparant à leur tour de la tradition et des contes superstitieux dont elle était entourée, firent de Boréas, le roi de cette ile, un dieu des tempêtes.

« Hérod., liv. IV, 32, 33. — « Slrab., liv. XI.

L*eiilèvement d*Oriibyie pourrait bien nous ramener à Tlle Ërythiedont quelque chef Àsien fit la conquête. Dans Tétude que nous ferons des principales légendes mythologiques delà Grèce, nous trouverons plusieurs autres exemples semblables de pays personnifiés en nymphes par la fantaisie ou l'ignorance des Rhapsodes de THellénic.

Hérodote en décrivant la mer Caspienne, ajoute que cette mer n*a point de communication avec l'autre, où naviguent les Grecs, qui est au-delà des colonnes d'Hercule, et qu'on appelle mer Atlantide ou mer Erythrée, car elles ne font ensemble qu'une môme mer * . »

On a pu supposer avec quelque vraisemblance, d'après ce passage, que les Grecs avant le temps d*Hérodote avaient franclii le détroit de Gibraltar et naviguaient dans l'Atlantique. Rien n'est plus contraire pourtant à l'ensemble des notions que nous possédons sur la navigation des Grecs, et la plus grande incertitude règne dans les rares indices sur lesquels se fonde cette opinion. Nous sommes donc convaincus que toutes les fois que, dans les documents de la première antiquité, fl est question de ces mers, il faut se reporter a la mer d'Azoph et au Palus-Méotis. LesMilésiens qui y fondèrent des colonies dès le VU'* siècle, répandirent en Grèce les notions qui plus tard motivèrent probablement la confusion que nous signalons.

Cependant ce mot Atlantide que nous trouvons dans le passage d'Hérodote est bien fait pour donner à réfléchir. Comment €ette dénomination vient-elle s'appliquer à une mer voisine de la Caspienne ? Quelle est cette mer Erythrée, qui n'est ni la mer Rouge ni le golfe Persique et qui se trouve être la même que la mer Atlantique ?

iHér.Jiv. I, «02.

Ces deux appellations s'appliquant à une mênoe mer, dérivent sans nul doute de noms de peuples. Nous lisons en effet ces mots du Périégète : « L^Érythie des Atlantes qu'habitent les Hyperborées, » dans une description du Méotis et du Bosphore cimmérien. Pline nous apprend aussi que les Éthiopiens s'étaient d*abord nommés Atlantes. Nous croyons avoir établi l'identité des Éthiopiens d*Asie avec les Érythréens ou peuples rouges qui donnèrent leur nom à la mer Erythrée. Nous les retrouvons dans l'Érythie qu'on a cru, par une erreur assez commune, désignée ainsi à cause de la couleur rouge de ses côtes.; il n'y a donc point à s'étonner que la mer du Palus- Méotis, berceau de la race éthiopienne ait aussi reçu le nom d'Erythrée. Quant à la dénomination d'Atlantique, elle la tenait des Éthiopiens Atlantes de qui descendaient les Hyperborées d'Hérodote, et les Celtes originaires des bords de TEuxin la portèrent dans la Gaule et l'Ibérie, avec les noms de Gadès et d'Océan.

Rien n'a autant contribué à égarer les recherches des archéologues que ces noms de mer Atlantique et à'Océan sans cesse rattachés à Gadès et à Érythie. On disait que les lies Atlantiques étaient situées dans l'Océan et par transposition de l'adjectif, on s'habitua h dire l'Océan Atlantique. Or les tles Atlantiques, ce sont bien les îles des Atlantes ; qu'est-ce donc que ce peuple des Atlantes qui remplit l'antiquité primitive et dont nous ne savons rien de positif ? Pline' nous apprend que le peuple d'JEther, AStheriagens (at-Her), prit le nom d* Atlantes, puis celui d'Éthiopiens. D'autre part nous lisons dans Diodore^ que les Atlantes habitaient une île près du fleuve Triton et qu'ils étaient les plus civilisés des peuples africains;

» Pline, Hisl. nal.y ch. xxx. — '^ Diod., iiv. 111, ch. xxviU.

leur pays était riche et occupé par de grandes cités. Les Atlantes différaient de tous les peuples voisins par leur piété envers les dieux et leur hospitalité. Us disaient que ce fut chez eux que les dieux prirent naissance. Leur premier roi Uranus ou Ouranos fit bâtir des villes, et y rassembla les hommes qui vivaient auparavant dispersés à Tétat sauvage. 11 leur fit quitter la vie errante qu'ils menaient, leur enseigna à cultiver la terre, à en retirer des fruits, ainsi que beaucoup d'autres procédés utiles. Il était savant astronome et passait sa vie à étudier les étoiles du haut d'une montagne.

Ces Atlantes religieux et hospitaliers, qui habitent une Ile, rappellent fort les pieux Hyperborées éthiopiens, voisins des Scythes. Mais s'il en est ainsi, cette tradition d'Ouranos ou Uranus, par laquelle commencent les mythologies grecque et romaine, ce début de la civilisation et cette fondation des sociétés auxquels se rattachent tous les écrivains profanes, auraient donc leur origine dans les lies Méotides? Dès lors quoi de plus naturel que d'attribuer l'importation de cette civilisation à la colonie anciennement déposée en ce lieu par le roi égyptien? Ces hommes vivant à Tétat nomade, dispersés et sauvages, sont les Scythes nos aïeux et ceux des Grecs et des Romains ; le savant astronome qui leur enseigne àr construire des villes, à cultiver la terre, qui leur impose des lois et leur apprend à pratiquer la justice et à honorer les dieux , ce prince, si ancien qu'il donna son nom au ciel et au temps, Ouranos^ Satouranos, Uranus ou Saturne, c'est-àdire le Roi du Soleil et de la Lune, serait alors le Régent institué par le roi d'Egypte pour gouverner la colonie du Méotis, et dont les bienfaits s'étendirent sur les populations du Caucase et de la Crimée ?

Cette induction, qui nous transporte au berceau des sociétés

asiatiques et européennes, et qui eo fait les héritières de la civilisation de TÉgypte par Tintermédiaire de la colonie fondée par Séosiris au Palus-Méotis, offre un intérêt assez nouveau pour être développée. Nous allons donc rechercher, en premier lieu, si ces Atlantes dont Diodore fait un peuple africain étaient bien des Egyptiens, et ensuite si ces Egyptiens représentaient réellement les colons laissés au bord de l'Euxin à une époque beaucoup plus reculée qu'on ne se Test imaginé jusqu'à présent.

Le nom à'Atlant, modifié par les abréviations du parler ancien, se traduit par at-al-antj chef ou pays sacré des Anles. Ant est donc le nom de la tribu. Or, il y avait en Egypte un nome et une ville d'Antœopolis consacrés au dieu Antoû^ dont l'attribut était le Héron. Les monuments nous apprennent, de plus, que ce nom appartenait à une famille royale de la XP dynastie, antérieure par conséquent à celle où Manéthon range Sésostris fondateur de la colonie du Méotis '.

La dernière colonne du temple d'Antœopolis a été emportée par un débordement du Nil en iSii. Le dieu Antcsou est si ancien que Wilkinson ^ a cherché vainement sa trace sur les monuments. Cependant ce savant le croit identique au dieu

I MAoélhon ne fait pas meniion d'Antceou. Cesi sans doate qd des onze rois de la X\' dynastie dont les noms sont incoonas.

^ Wilkinson^ ch. xni, t. I, sër. 2. Jablonski Panth. Egypt., I, ch. y, sect. 2. M. de Rougé, Xotice hist. des m'Aiuments 4u Louvre, p. 61. l.e Musée du Louvre possède deux cercueils royaux de la dynastie d'Antew. lis sont Tort beaux et d*ane étonnante consenration, tq lear prodigieuse antiquité, qui ne peut être en effet estimée à moins de 3,400 ans avant noire ère. Selon M. de Roogé, l'inscription de ces cercueils se cofnpose d'une prière au dieu Anoobis et d'une dédicace au roi Antew delà première dynastie Thébaine. Ces cercueils ont été trouvés avec le tombeau de ces rois, dans la montagne funéraire voisine de Thèbes. Leur authenticité est donc parfaite.

Ombte, Ombô, désigné dans les hiéroglyphes comme seigneur

de la Haute-Egypte, et qui n'est sans doute que rancélre

divinisé de la tribu d*Ombos, dont les habitants s'appelaient

Ombitcs, d'où peut être le Rhombitës, Tun des golfes du

I^alus-Méotis de Strabon .

La disparition d'Egypte de la tribu des Antes, Tune des

X)lus importantes du premier empire et des plus avancées en

civilisation, puisque son chef régna sur les peuples du Nil,

<lonne lieu de présumer qu'elle fit partie de l'expédition de

Séosiris, et qu'elle se fixa dans une des îles de l'archipel

IMéotide qui reçut d'elle, ainsi que la mer qui l'entourait, le

Tiom à'At'l-ant.

Cette île serait-elle, par hasard, l'Atlantide dont Platon nous a raconté la dramatique histoire ? Ici se montre une face nouvelle du problème dont nous cherchons la solution, et la route s'ouvre à une foule de révélations fécondes. Certes, on le voit, nous» ne faisons pas de théories; nous nous laissons guider pas à pas par le fil des inductions, sans jamais cesser de nous appuyer sur les textes. Ce n'est donc point un entraînement de rimagination ni une présomptueuse curiosité du péril qui nous pousse dans cette nuit où tant d'autres ont fait naufrage, à la recherche de la terre disparue dont l'antiquité elle-même n'a pu retrouver la situation. Nous n'hésiterons pas cependant à aborder l'énigme, puisqu'elle se présente à nous; car nous avons maintenant sur les anciens l'avantage de vingt siècles d'expérience et de travaux.

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