‹ Ethnogénie CaucasienneChapitre 8 sur 18 · SÉSOSTRIS · texte numérisé non relu

SÉSOSTRIS

La destinée de ce monarque est véritablement unique ! Sa gloire remplit l'antiquité, et cependant aucune preuve, aucun écrit, aucun monument n'indiquent d'une manière précise l'époque ou il vécut, et l'on ignore jusqu'à l'orthographe de son nom qui n'est inscrit nulle part sur les temples égyptiens. Aussi il n'en est point qui ait donné lieu à plus d'hypothèses et de contestations. On l'a appelé successivement Sésoosis, Sésonchosis, Osortasen ; Rollin, d'après Ussérius, a enseigné à notre génération qu'il vivait en 1491 avant J.-C. Larcher et Strass le placent en 1356, Pinkerton en 1480; Newton et Bossuet ont adopté l'opinion de Marsham qui Tassi* mile au roi Sésach de l'Écriture, le Sheshonk des inscriptions hiéroglyphiques, qui pilla le temple de Jérusalem en 962, suivant la date fixée par M. Bunsen. Cette hypothèse n'a pu longtemps être soutenue. Ensuite on s'est graduellement rapproché de l'avis de Fréret qui place Sésostris en 1510 avant J.-C. L'opinion qui prévaut aujourd'hui consiste à voir dans ce prince, soit Séthosis-Rhamessès, soit Rhamessès II surnommé Meî-Amoun , le héros de la XIX* dynastie dont les exploits sont retracés sur les murs du Memnonium.

Rhamessès fut un grand conquérant et les traces de son passage subsistent encore aux bords du Lycus, près de Beyrouth, 011 son nom et son portrait sont, dit-on, sculptés dans le roc. Wilkinson présume, d'après les peintures qui représentent les guerres de Rhamessès sur les murs de Thèbes, de Karnak et

des temples de la Nubie, que ce Pharaon porta ses armes vers le nord-est de l'Asie , mais il ne prétend point, ajoute-t il, désigner les nations qui furent envahies, ni préciser les lieux qui furent le théâtre de ses victoires.

H. de Rougé, à l'aide de lectures plus récentes, donne des détails sur ce prince ' : « La première campagne de Rhamesses le conduisit en Ethiopie et les inscriptions exaltent son courage de la manière la plus outrée. Plus tard, les peuples de r Asie centrale s'étant révoltés, Rhamessès, dans la cinquième année de son règne, marcha au-devant des rebelles. Ayant été séparé de son armée par une ruse du roi des Khétas, il courut de grands dangers et ne dut son salut qu'à dés prodiges de valeur. Cet exploit est le sujet d'un poème gravé sur les murs de Karnak, dont les termes sont remarquables par la pensée et l'expression poétique.

» On manque malheureusement de points de comparaison pour identifier d'une manière précise la plupart des places conquises par les Égyptiens à cette époque. Enfin, après plusieurs défaites successives, les chefs des Khétas vinrent demander la paix. Dans la vingt-et-unième année de son règne, Rhamessès leur accorda des conditions honorables dont l'exécution fut mise sous la garantie des divinités des deyx nations. L'acte fut gravé sur une muraille de Thèbes qui en a conservé des fragments importants. Pendant un règne de soixante-huit ans, Rhamessès Meî-Amoun couvrit FÉgypte de monuments et employa pour les construire les nombreux esclaves qu'il ramena de ses conquêtes. Ce loni; règne finit dans la paix et le monarque épousa la fille du prince des Khétas son plus vaillant ennemi. »

' Notice sur le musée égypt du Louvre , p. 15 et 16.

Le Sésostris des Grecs commença aussi son règne par une campagne en Ethiopie. Si Ton y joint cette autre circonstance c[ue le nom de Rhamessès a été trouvé dans des constructions voisines de la ville de Pithoum, près du canal de Suez, dont le percement a été attribué à Sésostris par Strabon, Aristote et Pline, on aura Tensemble des principales preuves, bien vagues comme ou peut voir, sur lesquelles repose Thypothèse de l'identité de Rhamessès Heï-Amoun et de Sésostris le Grand. Il est peu de Pharaons en effet qui n'aient fait une campagne contre les Éthiopiens, toujours en révolte contre leur autorité , et quant au canal de Suez , il se peut que Rhamessès Tait fait réparer.

Rien n*empéche, il est vrai, de supposer que malgré le nombre et la belle conservation des monuments de son siècle, la partie des inscriptions et des peintures relatives à ses conquêtes dans rinde et en Europe a été détruite et qu'il n'en est resté aucun vestige. Ce raisonnement purement négatif ne saurait balancer , croyons-nous, les preuves contraires qui ressortent de la situation politique de l'Asie au XV* siècle avant notre ère, et qui établissent l'impossibilité matérielle au temps de Rhamessès d'une expédition telle que celle attribuée par les historiens à Sésostris. Ce roi, disent-ils, conquit les Indes et pénétra jusqu'à la mer d'Orient, puis s'avança à Too cident jusqu'au Danube. Cette marche victorieuse, bien autrement étonnante que la conquête de l'Asie par Alexandre le Grand, s'accomplit en neuf ans, après lesquels Sésostris rentra triomphant en Egypte.

L'empire d'Assyrie, fondé sur une vigoureuse organisation militaire, fleurit durant 1300 ans à partir de l'avènement de Ninus en 2183 ; cet empire se trouvait donc dans la plénitude de sa puissance h l'époque de la XIX® dynastie. Il est bien dif-

ficile d^admettre qu'une armée égyptienne ait pu» à trois reprises, traverser les états de cet empire sans être au moins arrêtée dans sa marche. Or, ni les chroniques d'Arménie et de la Chaldée ne disent un mot du passage de Sésostris ; les prêtres de Tyr n'en parlèrent pas à Hérodote ; Flavius Joseph i)*en fait nulle mention dans son histoire; aucun des livres de TAncien Testament ne fait la moindre allusion à ce prince ; Enfin, ce qui est plus grave encore , aucun des nombreux monuments, dont les inscriptions ont été déchiffrées, n'a offert jusqu'à ce jour ce nom fantastique de Sésostris^ que nous ont transmis les Grecs, et qui passe de roi en roi sans pouvoir se fixer sur aucun.

Le triple trajet à travers l'Asie, la conquête des Indes, du Caucase et de la Thrace s'expliqueraient au contraire sans difficulté, si l'on supposait que ces événements s'accomplirent à une époque où aucun des grands empires d'Asie n'était encore constitué, et lorsque ce continent n'était occupé que par des hordes nomades ou des tribus sauvages, dont une armée disciplinée pouvait avoir facilement raison.

Cette opinion concorderait parfaitement avec la place que Manéthon assigne k Sésostris, comme troisième roi de la XIP dynastie. Les témoignages d'Hérodote et de Diodore corroborent d'ailleurs cette supposition, puisque tous deux font Sésostris antérieur à la construction des pyramides^ui De peut remonter à moins de vingt-cinq siècles avant notre ère.

Dicœarqueva plus loin qu'aucun au,tre, car il fait régner Sésostris 2936 ans' avant l'institution des jeux olympiques en 776 avant Jésus-Christ. Cette date, la seule à peu prés certaine dans la chronologie grecque, nous conduirait à l'an 3712 fort 4loigné de la XIX* dynastie. .

Justin nous apprend que Ninus , fondateur de l'empire

d* Assyrie, fut précédé par un conquérant plus ancien, Vexons, roid*Égypte, qui porta ses armes jusqu'au Pont-Euxin. Au nom près c'est évidemment Sésostris, désiré par un titre asiatique Bek-hor, Roi-Soleil , équivalant à Pharaon. Tamebus, qu'au XVI* siècle on appelait la lumière de la philologie, n'hésite pas à considérer Vexoris comme étant le même que Sésostris, et à reporter ainsi son règne bien au-delà du premier empire qui ait été fondé en Asie *.

n est constant que la division de l'Egypte en trente-six nomes est due à Sésostris ; or on ne saurait douter que ce classement se soit opéré à une époque infiniment plus reculée que celle de Rhamessès; mais Hérodote nous fournit un autre témoignage plus positif.

L'historien grec raconte que sous le règne de Sésostris, toute la terre qui avait été extraite pour le percement des canaux fut employée à élever le sol des villes et à les placer audessus du niveau ordinaire des inondations du Nil. Diodore dit aussi que ce roi fit élever en plusieurs endroits de l'Egypte, par les captifs qu'il ramena de ses conquêtes, de vastes terrassements et qu'il ordonna aux habitants d'y aller bâtir des maisons et de s'y établir, afin qu'ils fussent ainsi, eux et leurs troupeaux, placés au-dessus du débordement du fleuve ^.

Ce même Hérodote nous apprend que Sabacon l'Éthiopien se trouva dans la nécessité de refaire le travail de son prédécesseur Sésostris en exhaussant considérablement le sol des villes dé l'Egypte. 11 y employa les condamnés, et ceux-ci purent se racheter des punitions qu'ils avaient encourues en transportant dans les villes qu'ils habitaient une certaine quantité de terre. C'est ainsi que Bubaste se trouva plus éle-

1 Jastio, 1. 1, c. 1. Toroeb. Not, Just. *

^Hérod, I. II, 137, Diodore, 1,1, t

vée qu'aucune autre cité, à Texception de son temple, qui demeurai l'ancien niveau et qu'on se borna à entourer de murailles. Les monticules considérables de Tell-Basta qui marquent aujourd'hui la situation de ^ancienne ville, confirment pleinement l'assertion d'Hérodote.

Puisque Sabacon fut obligé de refaire le travail qu'avait fait exécuter Sésostris, il est clair que le niveau du fleuve s'était considérablement élevé d'un règne à l'autre. L'examen du pays a montré que ce fait était exact. Mais de combien s'étaitil élevé?

Il résulte d'un travail approfondi et très-remarquable auquel Wilkinson, le savant historien de l'ancienne Egypte, s'est iivré durant son séjour dans ce pays, que le lit du Nil s'élève progressivement par l'effet des atterrissements. En comparant avec les nilomètres actuels, les nilomètres qui servaient au temps des Romains à mesurer la crue des eaux, Wilkinson a oalculé, sur une durée de plus de ISOO ans, qu'en moyenne Xc Nil s'élevait de six pouces anglais par cent années *.

Une inscription de la tombe d'Apis nous apprend avec Cîertitude que Tirhaka successeur des deux Sabacons régna ^ers 685 ; on peut donc assurer que le premier de ces deux ïois vécut dans la dernière partie du VP siècle. M. de Rougé et la plupart des savants contemporains s'accordent pour placer au XV* siècle les règnes de Séti I" et de son fils Rhamessès Meî-Amoun ; en ce cas, huit à neuf siècles environ sépareraient les travaux exécutés par ce prince, si nous voulons voir en lui Sésostris, de ceux de son successeur Sabacon l'Éthiopien. A six pouces par siècle, le fleuve ne se serait élevé que de quatre pieds et demi au plus. On se demande si une

1 Wilkinson, cli. xi, l. I, t^ série, p^ge lOi.

aussi médiocre élévation des eaux pouvait créer ud véritable iDCODvénieDt pour les villes d'Egypte si bien ceintes de murailles, et si elle suffisait pour motiver une mesure d'une exécution aussi longue, aussi gênante, et qui dût demander le oon* cours de tant de travailleurs que Tentreprise réalisée par Sabacon, et devant laquelle eût certes reculé tout autre peuple que les Egyptiens ?

Mais la question prend un tout autre aspect si, en maintenant Sésostris dans la dynastie où le place Manéthon, on assigne à ce monarque trente-trois siècles d'antiquité avant notre ère. Selon cette donnée 2700 ans sépareraient Sésostris de Sabacon. Avec un comblement de six pouces par siècle du lit du Nil, son niveau, et par suite celui des inondations annuelles, dût s'élever dans cet intervalle de treize à quatorze pieds ' . Tout fait présumer en effet que'la progression des eaux a suivi, aux temps anciens, la même marche r^ulière que Wilkinso;i a obser>ée de nos jours, et que le fleuve n'a pas cessé d'apporter en moyenne à la mer un volume d'eau éga). Dès lors on conviendra sans difficulté qu'à une surélévation de quatre mètres et demi de l'ancien niveau, le bienfait des campagnes devenait un fléau pour les villes. Les ter-

1 Les colosses d*Âmaaoph III (X1V« siècle), dans la plaioe de Thëbes, dont on a fooillé la base, sont dressés, non sar an lerraÎD d'allnvion, mais sar le sol même dn désert pavé de blocs formant le Dromos da palais. Les allavions charriées par le Nil s*élèvent aajonrd*hni i 6 et i 7 pieds de hanteur snr les colosses. A 5 pieds pour iOOO ans, le fl^ove devait gagner pen en largeor. L*incliuaison de la plaine de Thèbes est de 20 ponces anglais sur 300 pieds ou 1 pouce par 15 pieds. A 100 mètres de distance, Tangraentation devait être presque insensible et ne pouvait par conséquent déterminer un travail tel que celui de Tcxhaassement général des villes riveraines du fleuve. L*exhaussement, suivant Wilkinson, est de 9 pieds près d'Éléphantine, de 7 à Tlièbes et il est bien moindre vers le Delta et les bouches du Nil.

Tassements repris par Sabacon sur le modèle de ceux de sôu prédécesseur, étaient donc une mesure urgente, indispensable, dont Texécution à tout prix se trouve parfaitement justifiée.

Si Sésostris n*est pas le même que Rhamessës qui est-il

donc? A quel roi d'Egypte faut-il rattacher ce nom et les

exploits qu'on lui attribue? Hérodote et Diodore entrent à son

sujet dans des détails assez étendus et d'un grand intérêt.

Mous les citerons en entier :

« Sésostris, dit Hérodote, vint après Mœris. Ce fut le premier qui étant parti du golfe arabique avec des vaisseaux longs, subjugua les peuples voisins de la mer Erythrée ; il fit ^oile même plus loin jusqu'à une mer qui n'était plus navigable à cause des bas-fonds.

» Les prêtres racontèrent aussi à l'historien grec qu'étant revenu en Egypte, ce prince leva une nombreuse armée et que s'avançant dans le continent il soumit tous les peuples qui se trouvèrent sur son passage. Quand il rencontrait des nations courageuses et qui défendaient leur liberté, il faisait dresser dans leur pays des colonnes sur lesquelles étaient gravés le nom de sa patrie, le sien et celui des peuples qu'il avait subjugués par la force de ses armes ; quant aux pays qui se soumettaient sans résistance, il élevait chez eux des colonnes et faisait ajouter aux inscriptions les parties sexuelles de la femme comme emblème de leur faiblesse.

» En parcourant ainsi le continent, il passa d'Asie en Europe et subjugua les Scythes et les Thraces. Je crois que

rârmée égyptienne n'alla pas plus avant car on ne trouve pas au-delà les colonnes qu'il faisait ériger. Revenu sur les bords du Phase, je ne puis assurer s'il y laissa une partie de son armée pour cultiver le pays ou bien si quelques-uns de ses soldats, ennuyés de la longueur de ces voyages, ne s'établirent point sur les bords de ce fleuve.

» Quoi qu il en soit il parait que les Colchidiens sont Égyptiens d'origine et je l'avais présumé avant de l'avoir entendu dire à d'autres. Gomme j'étais curieux de m'en instruire j'interrogeai ces deux peuples : les Colchidiens se ressouvenaient beaucoup mieux des Égyptiens que ceux-ci ne se ressouvg^aient des Colchidiens.

» Les Égyptiens pensaient que ces peuples sont des descendants d'une partie des troupes de Sésostris. Je le conjecturai aussi sur deux indices, le premier c'est qu'ils sont noirs et ont les cheveux crépus , le second et le principal c'est que les Colchidiens, les Égyptiens et les Éthiopiens sont les seuls hommes qui se fassent circoncire de temps immémorial. Les Phéniciens et les Syriens de la Palestine conviennent qu'ils ont appris l'usage de la circoncision des Égyptiens. Mais les Syriens du Thermodon et du Parthénius, les Macrons leufs voisins reconnaissent qu'ils la tiennent depuis peu des Colchidiens.

» Un autre trait de ressemblance c'est que ces deux peuples travaillent le lin de la même façon, vivent de même et ont la même langue.

n La plupart des colonnes que Sésostris fit élever ne subsistent plus, j'en ai pourtant vu en Palestine, et j'y ai remarqué l'inscription et l'emblème dont j'ai parlé plus haut. On voit aussi vers l'Ionie deux figures de ce prince taillées dans le roc, l'une sur le chemin d'Éphèse à Phocée, l'autre sur celui

de Sardes à Smyrne. Elles représentent toutes deux un homme de cinq palmes de haut tenant de la main droite un javelot et de la gauche un arc, lé reste de son armure est Égyptien et Éthiopien. On a gravé sur sa poitrine d'une épaule à l'autre une inscription en caractères sacrés égyptiens dont le sens est : J*ai conquis ce pays par la force de mon bras.

n Les prêtres me dirent encore que Sésostris revenant en Egypte amena avec lui un grand nombre de prisonniers faits sur les nations qu'il avait subjuguées. Lorsqu'il arriva à Daphnës de Peluse, son frère à qui il avait confié le gouvernement du royaume, l'ayant invité lui et ses enfants à loger chez lui, fit entasser autour de la maison des matières combustibles et y mit le feu. Sésostris délibéra avec la reine sa femme, sur le parti qu'il avait à prendre; de six enfants qu'il avait, elle lui conseilla d'en étendre deux sur le bûcher enflammé et de faire de leurs corps un pont pour se sauver. Sésostris suivit cet avis, deux enfants périrent ainsi, les autres se sauvèrent avec leur père. »

Hérodote ajoute, après ce conte, que Sésostris se vengea de son frère à son retour en Egypte. Il employa les troupes qu'il avait amenées des pays conquis, à traîner jusqu'au temple de Yulcain les pierres énormes qu'on y voit. Il força aussi les prisonniers à creuser les fossés et les canaux dont l'Egypte est coupée. Il ordonna le partage des terres, assignant à chacun une portion égale de terre carrée, qu'on tirait au sort, à la chargé qu'on lui payerait une certaine redevance an* nuelle.

Sésostris est le seul roi d'Egypte qui ait régné en Ethiopie; ce prince laissa des statues de pierre devant le temple de Yulcain érigé par Mœris, en mémoire du danger qu'il avait évité. Il y en avait deux de trente coudées de haut, représentant lui

et sa femme ; quatre de vingt coudées chacuDe représentaient ses quatre enfants < .

Excepté le passage concernant la colonie déposée au bord de l'Euxin, qui est de là plus haute importance historique, le récit d'Hérodote offre peu de traits saillants. Diodore parait avoir été beaucoup mieux informé ; cet auteur visita l'Egypte au temps de Jules César, c'est-à-dire à une époque où l'influence du sacerdoce y était fort affaiblie. Aussi son récit a-t-il une allure plus libre que celui d'Hérodote et présente des renseignements précieux. Selon lui Sésosiris régna sept générations après Mœris. En effet, celui-ci figure dans la XI" dynastie de Manéthon, sept rois avant Sésostris.

(( Ce prince, dit Diodore, fut celui de tous les rois d'Egypte qui fit les plus grandes actions. Mais comme non-seulement les historiens grecs, mais encore les prêtres et les poètes égyptiens diffèrent entre eux sur ce sujet, nous rapporterons seulement ce que nous croyons de plus vraisemblable et de plus conforme aux monuments qui restent en Egypte.

M A la naissance de ce prince, son père fit amener tous les enfants de l'Egypte nés le même jour que lui, et il ordonna qu'ils fussent tous élevés avec lui en commun ; le roi fit passer ces enfants par toutes sortes d'exercices et de travaux, tou« jours en commun, dans la pensée qu'ayant ainsi vécu fami-^ lièrement avec son fils dès le premier âge, ils lui resteraient attachés dans la suite de la vie et le serviraient mieux dans les combats.

)) Sésostris fut envoyé avec ses compagnons en Arabie, pour sa première expédition, et il asservit les peuples du désert qui n'avaient jamais subi de joug. Revenant vers le couchant il

1 Hérodote, 1. H, p. 101,

se rendit maitre de la plus grande partie de la Libye. Il était alors encore à la fleur de son âge ; plus tard ayant succédé à son père et encouragé par les succès de sa jeunesse, il forma le dessein de conquérir toute la terre, quelques-uns disent que sa fille Atbyrte, femme fort au-dessus de son sexe par son intelligence, Texcita à se rendre maitre du monde et lui fournit des moyens pour Texéctition de cette entreprise ; suivant d*autre^, elle assura son père du succès, tant parla connaissance qu'elle avait de Tavenir que par les présages tirés des sacrifices, des songes qu'elle avait eus dans les temples, et des signes apparus dans le ciel. »

« Avant de partir Sésostris s'eflbrça de se cojocilier Taffection de ses sujets, afin de s'assurer la fidélité de ceux qui devaient le suivre et partager ses périls, et pour engager ceux qui demeuraient en Egypte à ne rien changer en son absence. Ainsi , il donna aux uns des sommes d'argent , aux autres des terres, pardonna à quelques coupables ; il renvoya absous tous ceux qui avaient commis quelque ofiense contre sa personne et paya les dettes d'un grand nombre de ses sujets qui étaient détenus en prison sur la poursuite de leurs créanciers. Il divisa toute l'Egypte en trente-six provinces dont les gouverneurs se nommaient Nomarques, et qui étaient chargés de lever les impôts et de tout régler dans la région qu'ils commandaient.

I» L'armée que Sésostris rassembla était de 600,000 hommes de pied, 24,000 de cavalerie et 27,000 chariots de guerre. Il nomma officiers de cette armée les premiers compagnons de ses exercices, depuis ses frères d'armes, qui étaient au nombre de 1700. 11 commença par faire don à ses soldats du territoire le plus fertile de l'Egypte, afin que, laissant à leur famiUe un bien suffisant, ils partissent avec plus de résolution

et de liberté.

» Le roi attaqua d'abord les Éthiopiens qui sont au sud de l'Egypte, et les ayant défaits, il exigea d'eux pourtributs.de l'or, de l'ébène et de l'ivoire. Puis il s'avança jusqu'au promontoire de Dira, près de l'entrée du golfe Arabique, et là il érigea une stèle avec une inscription en caractères sacrés. Il fit ensuite équiper sur la mer Rouge une flotte de 400 bâtiments et fut le premier prince qui montra dans ces contrées des navires armés. Il se rendit maître par là de toutes les provinces maritimes et des iles de la mer Rouge jusqu'aux Indes. Suivant la version qu'Hérodote reçut des prêtres égyptiens, le Pharaon fut obligé de revenir en Egypte à cause des basfonds qui l'empêchaient de naviguer. »

Hérodote parait n'avoir eu aucun renseignement sur les campagnes de Sésostris dans l'Orient, ou s'être plutôt abstenu d'en parler. Diodore nous apprend que le roi égyptien, à la tête de son armée, subjugua toute l'Asie et que non-seulement il parcourut tous les lieux oii Alexandre porta depuis ses conquêtes, mais qu'il pénétra jusqu'en des pays où le roi de Macédoine n'entra jamais. « Sésostris passa le Gange, et, traversant toutes les Indes, parvint jusqu'à l'Océan oriental, puis revenant par le septentrion , il conquit toute la Scythie jusqu'au fleuve Tanaîs qui sépare l'Asie de TEurope. On dit que des Égyptiens, ayant été laissés alors aux environs du Palus-Méotis donnèrent naissance aux peuples de la Colchide, et pour preuve on allègue la coutume qu'ils ont de circoncire les enfants mâles comme en Egypte, coutume qui est passée en loi chez toutes les colonies égyptiennes, ainsi que chez les Juifs. » Le monarque égyptien, ajoute Diodore, passa de là en Europe et parcourut toute la Thrace. Là, il courut risque de perdre son armée, faute de vivres et parla fatigue des longues marches. Il mit fin dans cette contrée à son expédition, après

avoir fait élever des colonnes dans la plupart des lieux où il avait passé, avec cette inscription en caractères sacrés: « Sésostris^ roi des rois et seigneur des seigneurs, a conquis ce pays par ses armes. » Chez les peuples belliqueux, ces mots étaient accompagnés des signes de la virilité, mais les nations tinoides étaient figurées par ceux du sexe féminin. Il laissa en quelques endroits sa statue en pierre d*une hauteur de quatre coudées et quatre palmes, tenant des flèches et une lance à la main. Au reste il traita avec douceur et justice les peuples qu'il soumit en leur imposant la condition d'apporter euxmêmes leurs tributs en Egypte oii il revint suivi d'une foule innombrable de captifs et chargé d'immenses dépouilles. Il en orna tous les temples de l'Egypte. Ce roi procura à son pays par ses exploits une infinité de richesses et d'inventions trèsutiles.

» Sésostris employa cette multitude de prisonniers à construire des temples dans chaque ville. Il fit élever aussi des terrassements d'une hauteur et d'une étendue considérable, et ordonna aux habitants d'aller y bâlir des maisons et de s*y établir, afin qu'ils se trouvassent eux et leurs troupeaux au-dessus du niveau des débordements du Nil. Il fit creuserdes canaux de communication entre Memphis et la mer d'Arabie pour faciliter le commerce de tous les peuples de la terre avec l'Egypte. Ces canaux servirent aussi par les coupures du sol à protéger le royaume contre ses ennemis. De plus, on ferma par ses ordres tout le côté de l'Egypte qui regarde l'Orient, par un mur de 1600 stades de long qui traversait le désert de Péluse à Héliopolis, afin d'arrêter les incursions des peuples de Syrie et d'Arabie.

*» Il fit construire aussi un vaisseau de bois de cèdre long de 280 coudées, revêtu d'argent en dedans et d'or en dehors, et

il Toffrit au dieu qu'on adore à Thèbes. Il éleva deux obélisques de granil de six-vingt coudées de haut sur lesquels furent gravés le dénombrement de ses troupes, Tétat de ses finances et le nombre des nations qu'il avait soumises. Il plaça à Memphîs, dans le temple de Yulcain, sa statue et celle de sa femuie , Tune et l'autre d'un seul bloc de pierre de 30 coudées de haut ; celles de ses fils avaient SO coudées.

u Ces monuments furent le résultat d'un vœu : Sésostris, à son retour en Egypte , s' étant arrêté à Péluse où son armée était campée, faillit périr victime de la perfidie de son frère Typhon. Celui-ci l'avait invité à un grand festin, et au milieu delà nuit, tandis que les gardes enivrés dormaient, il fit mettre le feu à la tente où était le roi avec sa famille. Sésostris, se trouvant sans secours dans ce danger imminent, implora les dieux pour sa femme et ses enfants et réussit à s'échapper avec eux des flammes. Ce fut en reconnaissance de ce bienfait qu'il érigea des temples à tous les dieux.

» Après avoir surpassé tous les rois qui ont existé par l'étendue de sa puissance, l'éclat de ses exploits, le nombre de ses offrandes aux dieux et la grandeur des ouvrages qu'il fit exécuter en Egypte, Sésostris perdit la vue, et au bout d'un règne de 33 ans, se donna volontairement la mort. Son peuple et les prêtres louèrent cette action qui était digne, disaieutils, de la grandeur d'âme dont ce souverain avait fait preuve durant sa vie. La vénération pour son nom demeura si longtemps imprimée dans les cœurs que plusieurs siècles après, l'Egypte étant tombée sous la domination des Perses, et Darius, père de Xerxës ayant voulu faire placer sa statue audessus de celle de Sésostris, le collège des prêtres assemblés s'opposa à ce dessein. Le grand-prêtre représenta à Darius qu'un tel honneur ne pouvait lui être accordé, puisqu'il n'avait

point encore surpassé les actions de Sésostris ; le roi de Perse, sans s'offenser de ce refus, répondit qu'il s'efforcerait d'égaler ce héros et qu'il espérait y parvenir s'il vivait autant que lui *. »

Nous n'avons point à nous occuper ici des faits particuliers de la vie de Sésostris , qu'ils soient vrais ou apocryphes. Ce qu'il importe d'établir, c'est l'époque où vécut ce personnage, afin de dater avec quelque certitude l'expédition qu'il accomplit et qui, croyons-nous, a servi de point de départ à la formation des sociétés asiatiques.

Dans ce but, nous allons rechercher les analogies qui rapprochent d'une manière singulière le Sésostris historique du dieu fabuleux que les Égyptiens appelaient Osiris.

Page 1