GARAS
Nous désignerons sous le nom de Caraa la tribu tpil occupait la vallée interandine immédiatement au suil des Pastos. Des ilocuments très précieux, consignés dans les Relaciones gcogrd/îcas, nous permettent d’établir avec précision les limites de ce groupe important. Nous y trouvons, en ellet, que les indigènes île Cahuasqui, de Quilca, de Pimamplro, de Carânijui, d’Otavalo et de Cayambe parlaient une seule et même langue, distincte du quichua (337, ni, p. 125,129). D’après ces renseignements, la limite septentrionale des Garas est facile à fixer : elle était marquée exacteinent par le rio Chota. A l’Est et à l’Ouest, la double chaîne de la Cordillère séparait la peuplade, des Barbaedas d’une part, îles Quijos il’aulre part. Du ciité ilu Sud seulement, la délimitation présente île réelles difUeultés ; les habitants de la région de Quito, prolondément remaniée par les Incas, avalent, au moment de la découverte, perdu leurs coutumes originelles et leur langue, pour ailopter celles des Péruviens; il laut donc chercher ailleurs la solulion du problème.
Nous savons par \ elaseo (418, 11, p. ü) que les Garas enterraient leurs morts dans des sépullures sous lumulus ou lolas, et, de lail, dans toute la \allée interandine, enti'c le Chola au Nord et le Guallabamita au Sud, ees moiiuments lunéraires sont d’une extrême lré(pience, mais on n’en a pas signalé jusqu’ici sur la lAe gauche de ce dernier lleuve.
La toponymie, heureusement, nous apporte une indication d’une granile valeur :
ÉTAT IHl PAYS KQUATOP» IF.N AI’ AIOMFNT DE l,A DÉ(',01IVEP>TE. l5
les terminaisons en pi, conimiines dans tout le pays cara, se retrouvent 3iiS([u’au parallèle o^3i' de latitude Sud. Il est donc probable que c’est à ce niveau qu’il l'aut fixer la limite méridionale du territoire cara proprement dit et, par conséfpient, ([u’il faul y inclure Quito et ses environs immédiats. Nous savons d’ailleurs (pi’au sud de la Iront ière fpu' nous venons de détermim'r, vivait une tribu de langue diHerenlc, car (Meza de Lec’m rapporte que les haintants du village de Panzaleo, aujourd’hui disparu, mais ([ui se trouv ait non loin de la ville actuelle de Machachi, parlaient un idiome distincL de celui d’Olavalo et de Carân([ui (76, p. Soq, Comme eet auteur n’en dit jTas autant des indigènes des villages des environs de ()uito, il est légitime de supposer que s’ils avaient encore, au momenl de son passage, un idiome propre, celui-ci n’était autre que le caia. Itn outre, Yelaseo donne comme capitale aux Caras la ville môme de Quito (418, u, p. G).
S'il faut en croire cet historien, les Caras auraient été précédés dans la région de Quito par un autre peuple, les Quitus, qui avait pour coutume d’enterrer ses morts dans des trous creusés en terre (4i8, n, p. 2, 6). Ces Quitus conservaient une tradition qui, malgré la déformation évidente que la légende biblique lui a fait suliir, montre que leur arrivée dans la région interandinc devait être très ancienne ; les trois fils du premier homme, appelé Pacha, n’ayant personne à combattre, s’attaquèrent à un grand serpent qu’ils transpercèrent de flèches; celui-ci, pour se venger, vomit une telle quantité d’eau que la terre en fut submergée. Pacha et ses enfants, pour échapper au désastre, construisirent une maison sur la cime du Pichincha (') et y enfermèrent un grand nombre d’animaux et de vivres. Au bout de nombreux jours, Pacha donna la liberté à un uüaguanga (oiseau semblalile au corbeau), mais il attendit en vain son retour, car l’oiseau trouva sa nourriture dans les cadavres des animaux tués par le cataclysme. Il lâcha un second oiseau, cjui revint avec un rameau vert. Pacha et ses enfants descendirent alors jusqu’à la plaine de Quito, d’où ils peuplèrent diverses provinces (418, i, p. 142) {-).
Les Caras ou Scyris étaient un peuple d’envahisseurs, de venue relativement récente. Ltablis primitivement sur la côte du Pacifique, où ils arrivèrent sur de grands radeaux {halsas), ils occupèrent d’abord toute la région comprise entre la baie de Charapotô et le cap San Francisco et fondèrent la ville de Carâques. Ils émigrèrent ensuite le long du littoral, vers le Nord, atteignirent l’embonchurc du rio Esmeraldas, puis, remontant le cours de ce fleuve, gagnèrent la région de Quito, où ils s’étalilirent (418, ti, |i. 4-G) (').
(^) Volcan à l’ouesl. et près de (ydlo.
P) Les Caras adoplèrent colle (ra<lilion, niais ils en situaient les jnincipaiix détails dans leur pays d’origine (418, I, p. 142).
(^) Gonzalez Suarez, qui avait admis priinilivement les faits tels que les rapporte Vclasco (140, I, p. 35 et suiv.), les considère, dans scs derniers travaux, comme des légendes sans valeur (141, p. 19; 142, p. 1C-19). Pour lui. Quitus et Scyris ou Caras sont un seul et même peuple, et les conslruclcurs do lolas étaient une tribu inconnue antérieure à eux. Certes, nous ne nous faisons pas illusion sur rauthcnlicitc absolue des Ira-
l6 KTIINOGRAIMIIË ANCIENNE DE i/ÉQUATEUE, .
Leur vêteineni se composait d’une grande couverture qui faisait deux fois le tour du corps (337, iii, p. m ). Les Garas étaient, en effet, très habiles à tisser le coton et la laine; ils savaient également fort bien tanner les peaux (418, ii, p. 7).
Leurs habitations consistaient en petites cabanes rondes, couvertes de paille, dont les parois étaient faites de gros bâtons entrecroisés, recouverts d’argile en dedans el en dehors. Les maisons des caciques, bâties sur le même modèle, étaient un peu plus grandes, avec une grande poutre centrale pour soutenir la toiture (337, III, p. iiO),
Pour leur alimentation, ils utilisaient le maïs, les haricots, la pomme de terre, le camote (Com’o/on/u.ç /?o/r/to.ç), le lupin [L^ipinus argenteus), la quhrua {Chenopodium Quinoa) et une plante de la famille des Synanthérées, appelée huacamuUu 337, III, p. lia, ii4). Les tribus installées dans les vallées chaudes de Quilca et de Pimampiro cultivaient la coca, dont elles faisaient commerce avec leurs voisins immédiats et même avec des tribus plus éloignées, comme les Pastos et les Latacungas. Elles tiraient de cette culture de grands profits, qui leur assuraient un l)ien-être supérieur à celui des autres peuplades (337, iii, p. 117, 125, i34).
Les Garas travaillaient leurs champs avec une sorte de pelle en bois très dur, de cinq à six palmes de long sur une palme de large, portant en son milieu une encoche faisant olfice de poignée (337, iii, p. 95; 163, iii, Déc., liv. 10, p. 3o;),
Suivant certains auteurs, les Garas élevaient le lama, mais seuls les chefs pouvaient faire usage de la viande de cet animal (337, iii, p. m, 112) (').
Les armes des Garas étaient le javelot, qu’ils lançaient à l’aide d’un propulseur, la lance et la fronde. Les anciens auteurs parlent également de pierres, qualifiant sans doute de ce nom vague la hache et le casse-tête, que Velasco désigne nettement (337, iii, p. ni; 418, II, p. 7). L’historicii de Quito nous dépeint les Garas comme fort habiles dans l’art de la guerre. Pour assurer leurs conquêtes, ils construisaient, dans les provinces nouvellement acquises, des forteresses en forme de terre-pleins quadrangulaires à un ou deux étages, où l’on accédait par des échelles mobiles, et au centre desquelles était un édifice où l’on gardait tout le matériel militaire (■). Près de ces forteresses, ils fondaient toujours un village où vivaient les officiers
ditions recueillies par Velasco; nous pensons qn’il faut les soumettre à une critique sévère et s’efforcer de les contrôler; mais, dans l’espèce, il nous semlile difTicile d’admettre que le jésuite de Quito, dont la bonne foi n’est pas douteuse, ait inventé de toutes pièces l’iiistoire des migrations caras. Les recherches archéologiques et linguistiques confirment d’ailleurs son récit : c’est ainsi qu’on retrouve des lolas dans tout le territoire que ce peuple aurait eu à parcourir pour venir du Pacifique à la vallée interandine et que toute cette vasie zone est caractérisée par la terminaison toponymique pi. Enfin, dans la région de Quito, on retrouve bien les deux modes de sépultures signalés par Velasco.
('^j II est possible que cette prohibition soit d’origine péruvienne. Zârate signale, en effet, cette défense chez les Péruviens (450, p. 472).
(2) La forteresse d’Hatuntâqui pouvait contenir 5ooo à 6000 hommes (418, II, p. 16). Il est probable que le monument de Cayamhc, dont nous donnons plus loin la description d’après Juan et Ulloa {p. 71), n’est pas un temple, comme ces auteurs l’ont pensé, mais une forteresse cara.
et les chefs de chaque province (4i8, i, p. 208, ii, p. 7-8). Nous devons une mention particulière aux tambours de guerre des Garas ; ils étaient faits d’une seule pièce de bois très dur, de 5 palmes de diamètre et d’une longuenr double, et portaient à chaque extrémité une oreille permettant de les suspendre. Creusés à l’intérieur, ils ne présentaient que deux ouvertures en forme d’ouïes de violon, si étroites qu’on ne pouvait introduire le doigt par la fente. Le son de ces tambours s’entendait à de très grandes distances (') (418, i, p. 208). La description de Velasco doit être exacte, car il dit avoir vu deux de ces instruments dans le village de Tusa (actuellement San Gabriel); il ajoute (pi’un tambour de ce genre, mais de dimensions doubles, se trouvait dans la forteresse de Hatuntâqui ou Tontaqui, mot qui signifierait grand tambour de guerre.
Nous sommes mal renseignés par les anciens auteurs sur le mode de sépulture employé par les Garas. Velasco est le seul qui signale la sépulture en tolas, insistant sur ce fait, fort important s’il est vérifié quelque jour, que les Quitus ensevelissaient, au contraire, leurs morts dans des trous profonds, creusés dans la terre. Nous avons déjà dit que Gonzalez Suarez pense que les tolas sont des monuments de beaucoup antérieurs aux Garas (i4i, p. 19; 142, p. 72-78). Des fouilles systématiques dans la région de Quito et d’Ibarra pourront seules résoudre le problème par l’examen comparatif des objets extraits des tumulus et des fosses. Nos recherches ont été trop rapides dans cette contrée pour nous permettre de répondre à cette importante question. En attendant que de nouveaux documents soient publiés, nous acceptons les faits tels qu’ils sont rapportés par Velasco.
Le cadavre était étendu sur le sol, dans un lieu éloigné de toute habitation. On disposait autour de lui ses armes et ses bijoux préférés, puis on entourait le corps d’un mur peu élevé de pierres brutes; c’étaient les plus proches parents du défunt qui devaient placer les premiers matériaux. L’enceinte était recouverte par une sorte de voûte, de telle façon que l’ensemble ressemblait à un four; par-dessus le tout, on entassait ensuite terre et pierres, de manière à former un tumulus proportionné au rang social du mort. Un mois, puis un an après l’enterrement, les parents venaient accomplir quelques cérémonies sur la sépulture (418, ii, p. 6-7).
La description de Velasco peut s’appliquer au tambour à signaux encore en usage chez les Jibaros du haut Amazone (350, XVIII, p. 585-586). Cet instrument se rencontre aussi chez les Tukano (206, I, p. 276 et suiv., pl. VIII), les Uitôtos (127 bis, II, j). ii5) et les Caverres de l’Orénoque (147, II, p. 117-181). A quelques détails secondaires près, il est identique au leponaztli mexicain et au tunkûl yucatèque, dont Clavigero (78, II, p. 178-179) et Cogolludo (80, p. 186) nous ont donné de bonnes descriptions, et dont de nombreux exemplaires ont été figurés par Dupaix ("05, Atlas, 2“ Expédition, pl. LXII, LXIII, fig. 120-121), Engel (Î06 iis, p. 72-78), Penafiel (308, Lâminas, I, pl. CXXII), Batres (33, pl. XXVIII, fig. 5, 7), Starr(388, fig. 18) et liamy (252, pl. XVIII, fig. 53). Le spécimen figuré par ce dernier auteur fait partie des collections du Musée d’Ethnograpbie du Trocadéro (n° 20617) qui en possède deux autres ( n*^® 6280, 24616), ainsi qu’un tunkid, provenant de San Pedro Carchah (Guatemala) (n° 44497)- Ce rapprochement entre les grands tambours sud-américains et le leponaztli mexicain ou le iunkùl yucatècjue nous paraît d’autant plus légitime, que ce dernier instrument était également autrefois en usage dans les Antilles, en particulier à Haiti, et dans le Darien (302, I, p. 127, i3o, pl. I, fig. 3-6, III, p. 142).
Arc de méridien équatorial, t. VI, (i).
l8 EÏMNOGKAPHIE ANCIENNE DE l’ÉQüATEUR.
La tombe des rois, quoique différente par certains détails, rentrait dans le même type. Elle était collective et se composait d’une chambre sépulcrale en pierres affectant la forme d’une pyramide quadrangulaire recouverte, comme les tolas ordinaires, de pierres et de terre. La porte de la chambre, faite d’une double paroi, était tournée vers l’Orient ; on ne l’ouvrait que pour déposer un nouveau cadavre. Les corps étaient embaumés, revêtus des insignes royaux, disposés en cercle dans le caveau et entourés de leurs trésors et de leurs bijoux. Enfin, au-dessus de chacun d’eux, dans une petite niche ménagée dans la paroi, se trouvait une statuette creuse d’argile, de pierre ou de métal, renfermant de petits cailloux de couleurs et de dimensions variées, qui indiquaient l’âge du défunt et la durée de son règne (418, ii, p. 33).
Certaines peuplades, cependant, enterraient leurs morts dans des fosses, soit cju’ elles aient conservé cette coutume des anciens Quitus, soit qu’elles l’aient empruntée aux Péruviens. Voici, en effet, les détails c£ue nous avons trouvés dans une vieille relation ; Quand mouraiL un chef ou quelque personnage important de la tribu, il était porté à sa dernière demeure assis sur un siège appelé iiang'a (' ), suivi de tous ses parents et amis cjui se lamentaient sur un rythme spécial ; le cortège avançait avec une extrême lenteur, car il faisait, après plusieurs pas en avant, cjuelques pas en arrière. Avec le mort, on enterrait sa femme préférée, ses bijoux, ses armes et de nombreuses provisions de toute nature. Les gens du commun étaient enterrés assis ; par un long tube de bambou placé dans la bouche et dont l’extrémité émergeait du sol, la veuve et les parents versaient de temps à autre de la chicha (337, III. p. 93-94).
A Chapi, le mort était veillé toute une nuit par ses parents; c’était là une occasion de boire une grande quantité de chicha. Tout le long du chemin cjue suivait le cortège funèbre juscju’à la sépulture, on allumait de grands feux de paille et d’herbe pour effrayer le mort et l’empêcher de revenir. Les assistants, après l’enterrement, regagnaient leurs demeures par une route diff érente ; ils ne pénétraient pas dans la maison du défunt par la porte, mais par une brèche pratiquée dans le mur, par où on sortait tout le mobilier. La case était ensuite démolie (337, iii, p. i32).
D’après Velasco, les Garas adoraient le soleil et la lune et vénéraient deux héros civilisateurs du nom de Pacha et Eacha (4i8, i, p. 208). Le temple du soleil était sur la colline du Panecillo, au sud de Quito ; de forme quadrangulaire, il était construit en pierres taillées avec une grande perfection; le toit était pyramidal et la porte dirigée vers l’Orient; l’intérieur, fort simple, était seulement orné d’une image du soleil en or. Devant le temple, de chaque côté de l’entrée, deux colonnes servaient de gnomons pour l’observation des solstices et, tout autour de la place qui le précédait, douze colonnes plus petites indiquaient par leur ombre le commencement de chaque mois. Ce temple aurait été entièrement réédifié par Huayna-Câpac qui
(^) Cette coutume doit être d’origine péruvienne; du moins, elle existait au Pérou (79, IV, p. 238).
n’aurait respecté que les gnomons; ceux-ci furent détruits par les Espagnols. Les offrandes que les Garas faisaient au soleil consistaient surtout en parfums, en résines, en fruits et en animaux {4i8, ii, p. 34-35).
Le temple de la lune était construit sur la colline opposée, au nord de la ville ; il était de forme circulaire, avec des fenêtres rondes sur tout son pourtour. Au centre, se trouvait une image en argent de la lune, au-dessus de laquelle une pièce de coton bleu figurait un ciel où étaient fixées des étoiles de même métal. Le premier jour de chaque mois lunaire était consacré à la divinité, à laquelle on faisait des sacrifices; la fête consistait en musique, en danse et en une grande beuverie (418, ii, p. 35).
Malgré la précision des détails donnés par Velasco, nous avons peine à croire à l’existence chez les Garas d’un culte aussi développé; le culte du soleil en particulier semble bien être d’origine péruvienne, comme le déclare Gieza de Leon à propos des tribus de Ghillo et d’Alangasi (76, p. 393). Avant la venue des Incas, les Garas adoraient le ciel, les montagnes élevées et neigeuses, où ils allaient, sous la conduite de leurs sorciers, porter des offrandes et faire des sacrifices lorsqu’ils voulaient obtenir quelque faveur divine. Les indigènes de Pimampiro et de Ghapi avaient des représentations en bois et en pierre de leurs dieux, auxquels ils offraient du maïs blanc, de la chicha et de la coca (337, iii, p. 126, 132).
Suivant Garcilasso de la Vega, les Garânquis adoraient le puma et les serpents de grande taille, et sacrifiaient leurs prisonniers de guerre (129, 11, p. 1034). Un texte de Gobo semble prouver que l’habitude d’immoler des victimes humaines n’était pas spéciale à cette tribu. L’auteur rapporte, en effet, que, lors de l’invasion incasique, le roi de Quito fit tuer des enfants des deux sexes pour se concilier la protection divine (79, iii, p. 169).
Nous connaissons quelques mythes et superstitions des Garas. Dans la vallée de Pimampiro, vivait un serpent aux yeux énormes, tonsuré comme un moine, qui avait le pouvoir de s’étirer comme un fil; il était alors si long qu’il lui fallait un jour entier pour traverser un chemin. La seule vue de cet animal mythique était habituellement mortelle; pour survivre à cette apparition, l’Indien devait s’enfuir rapidement au plus profond de la forêt et, après avoir mangé un peu de coca et de sel, jeûner une semaine entière. La famille du fugitif le ramenait au village, le plus souvent à demi-mort de privations. Une autre superstition, mal définie, empêchait les Indiens de Pimampiro de passer sur le pont naturel [Rumichaca) du rio Apaqui; pour l’éviter, ils faisaient un détour de plus d’une lieue (337, III, p. i32, i34).
L’ensemble des tribus caras ne formait pas un royaume au sens propre du mot, comparable, par exemple, à la monarchie incasique; c’était plutôt une confédération d’Etats indépendants, obéissant à des chefs particuliers qui ne s’alliaient que contre les ennemis communs et, entre temps, étaient sans cesse en conflit les uns avec les autres. Ges chefs étaient choisis parmi les plus vaillants et les plus riches
ETIINOGUAIMIIR ANCIENNE DE l’ÉQUATEUH.
delà tribu; leur pouvoir était absolu (337, ni, p. m, 182). Velasco, eependant, donne sur la monarehie des Scyris des détails qui dénoteraient l’existence d’une organisation plus parfaite et plus centralisée. Pour les raisons déjà indiquées, nous ne pensons pas devoir les négliger et, ne fût-ce qu’à titre purement documentaire, nous pensons utile de les reproduire ici avec les réserves cju’ils comportent. Suivant l’historien du royaume de Quito, le gouvernement cara était une monarchie aristocratique. Le pouvoir, aussi bien celui du roi que celui des différents chefs, se transmettait aux fds à l’exclusion des fdles, et, à défaut de descendants mâles, au fds de la sœur et non du frère ('). Le nouveau roi ne prenait le titre de Scyri qu’après avoir été reconnu par l’assemblée des seigneurs du royaume, qui, s’ils le jugeaient inapte au commandement, désignaient un des leurs pour exercer le pouvoir. Cette assemblée décidait également, de concert avec le roi, de toutes les questions d’intérêt général et, en particulier, de l’opportunité des guerres. Chaque classe de la société avait un insigne spécial : tous ceux qui pouvaient prendre les armes portaient la couronne de plumes à un seul rang, les nobles et les chefs la couronne à deux rangs, le roi la même couronne ornée d’une grosse émeraude suspendue au milieu du front. Le droit de propriété existait et les biens mobiliers, comme les biensfonds, se transmettaient par héritage. Le Scyri n’avait qu’une épouse légitime, mais autant de concubines qu’il le voulait; les chefs pouvaient également avoir plusieurs femmes, mais la polygamie était interdite aux gens du peuple ; toutefois la répudiation était autorisée et l’époux pouvait contracter un nouveau mariage (4i8, ii, p .6 et suiv.).
Toujours d’après Velasco, les Caras auraient eu des connaissances astronomiques assez étendues, ainsi que nous l’avons vu en décrivant leurs temples. Ils étaient particulièrement habiles dans l’art lapidaire et savaient travailler les pierres les plus dures, notamment les émeraudes. Ils auraient même connu un système d’écriture; pour perpétuer, en effet, les événements importants, ils disposaient, dans des cadres de bois, d’argile ou de pierre, de petits cailloux de taille, de couleur et de forme variées, dont les multiples combinaisons leur permettaient de faire leurs comptes et de fixer les principaux faits de leur histoire. Ces manuscrits d’un genre spécial étaient conservés dans les temples (4i8, i, p. 208, 209; II, p. 7 ).
Au point de vue moral, les Caras furent une des tribus équatoriennes les plus énergiques. La résistance indomptable qu’opposèrent à l’Inca les peuplades de Cayambe, de Lifo, d’Otavalo, de Cochasqui et de Carànqui ne dura pas moins de 17 années (77, p. 254-259-, 79, iii, p. 184-187) et ne se termina que par le massacre de tous les hommes valides, massacre qui fit donner à une lagune située au nord d’ Ibarra le nom lugubre de Yaguarcocha (lac de sang) et surnommer les vaincus Huambracunas (les enfants). Seules, certaines peuplades, installées dans les vallées chaudes où la vie était particulièrement facile, avaient la réputation d’être indo-
(^) C’était également la règle suivie au Pérou (79, III, p. 235).
lentes et peu eombattives ; tels furent, par exemple, les Pimampiros (337, iii, p. i33).
L’idiome des Garas est entièrement éteint et les seuls documents qui nous soient parvenus à son sujet sont les significations de dix noms de lieux; si insullisantes que soient ces données, leur étude a cependant permis de reconnaître dans deux de ces noms une racine appartenant sans aucun doute à l’idiome des Indiens Barbacôas (354, p. 293-294), qui habitent, ainsi que nous le verrons plus loin, sur le versant occidental de la Cordillère, à l’est de Quito, et appartiennent eux-mêmes à la famille linguistique chibcha. Comme, d’autre part, le pays cara rentre nettement dans la zone toponymique barbac(’)a, caractérisée par la terminaison pi, il y a tout lieu de supposer que la langue parlée par les anciens habitants de la région de Quito n’était qu’un dialecte barbacôa (').
L’histoire des Caras est des plus obscures. Nous avons déjà indiqué l’origine que leur attribue Velasco, origine que l’ethnographie et la linguistique paraissent confirmer.
D’après le même auteur, le royaume cara se serait peu à peu étendu par voie de conquête et surtout par alliances successives; c’est ainsi qu’il s’adjoignit la vallée de Riobamba par le mariage de l’héritier du trône des Puruhaes, Duchicela, avec la fille unique du roi de Quito, Toa, et, peu de temps avant la conquête incasique, la vallée des Canaris, par suite d’un traité pacifique. Du côté du Nord, la domination cara ne s’étendit pas au delà de Huaca (4i8, ii, p. 8). Avec la courageuse résistance, mentionnée ci-dessus, de certaines tribus contre les envahisseurs péruviens, ces événements constituent les faits principaux de l’histoire cara.
Les colonies de mitimaes furent très nombreuses dans le pays. Il est certain que le long séjour que fit Huayna-Câpac à Quito eut pour résultat d’amener dans cette ville de nombreux éléments étrangers, quichuas et aymaras; le service des temples qui y furent construits en nécessitait à lui seul un grand nombre. Un petit village des environs, Zâmbiza, dont les habitants ont encore à l’heure actuelle des traits très particuliers, qui les distinguent à première vue des populations environnantes, fut entièrement peuplé d’indiens amenés des régions limitrophes du Pérou et de la Bolivie (142, p. 5). Après le massacre des peuplades caras insoumises, Huayna-Câpac repeupla également la province à l’aide de mitimaes quichuas et aymaras (77, p. 268). La région des Caras fut donc profondément remaniée par les ordres des souverains péruviens.