‹ Ethnographie ancienne de l'EquateurChapitre 13 sur 149 · CANARIS · texte numérisé non relu

CANARIS

La tribu des Canaris est une des mieux connues de l’Equateur, grâce surtout aux remarquables études de Gonzalez Suarez, qui lui a consacré une monographie spéciale (139). Elle occupait la vallée d’ Alausi , sauf son extrémité septentrionale habitée parles Tiquizambis que nous avons rattachés aux Puruhacs, les vallées de Canar et de Cuenca et la presque totalité du bassin du Jubones. Seules, la région montagneuse où prennent naissance les affluents de gauehe du rio Leén (habitée par une tribu des Paltas) et l’embouchure même du rio Jubones (où étaient installées des tribus côtières) n’appartenaient pas au territoire canari. Nous savons que, dans toute cette vaste contrée, on parlait une seule et même langue (337, in, p. i58, 167, 178, i83, 189, 198). A l’Est, la limite du domaine canari était la Cordillère orientale, qui le séparait des peuplades jibaros du haut Amazone. A l’Ouest, au contraire, nous pouvons, grâce à la toponymie, alïirmer que les Canaris occupaient les pentes occidentales de la Cordillère et parvenaient presque, en certains points, juscpi’à la côte. En effet, nous retrouvons la terminaison caractéristique des noms de lieux canaris caij jusqu’à Naranjal, le long du fleuve Canar, dans toute la moitié supérieure du rio Balao et sur le Jubones, jusqu’un peu en amont de Pasaje. Le grand massif montagneux au centre duquel se trouve le village de Molleturo appartenait tout entier au pays canari.

SuiAmnt Albornoz [cité par Gonzalez Suarez (i4i, p. 16) |, ce grand peuple se divisait en deux tribus ; les Hurinsuyos ou Canaris du Nord et les Hanansuyos ou Canaris du Sud.

Les Canaris étaient bien proportionnés et de visage agréable. Les deux sexes portaient les cheveux longs, enroulés autour de la tête; la seule différence consistait en ce que les hommes ne leur faisaient faire qu’un tour, tandis que les femmes les enroulaient deux fois. L’extrémité de la chevelure était ramenée sur le sommet du crâne, où elle formait une sorte de toupet. Les hommes avaient un ornement

ETnNOr.liAPllIE ANCIENNE 1»E l’éQUATEUH.

de tête constitué par une couronne ronde de bois, mince comme un rebord de tamis, et haute de trois travers de doigt environ; cette couronne était ornée d’un grand nombre de tresses de diverses couleurs. Les gens du peuple la taillaient dans une calebasse, ce qui avait fait surnommer par dérision les Canaris Mati-uma, c’està-dire Tête de calebasse (76, p. 398; 129, ii, p. ioi5; 79, iii, p. 281).

L’habillement se composait uniquement de la ccmiiseta, sorte de vêtement-sac sans manches, en coton, en laine ou en fibres d’agave, qui descendait à mi-jambe et présentait seulement des ouvertures pour le passage de la tête et des bras; les riches portaient deux ou trois camisetas l’une par dessus l’autre. Après la conquête incasique, les Indiens adoptèrent le costume quichua, c’est-à-dire la mania de laine ou de coton, portée par-dessus la camiseta, la culotte et, comme chaussure, la semelle en cuir ou en fibres d’agave (337, 111, p. 169, i65, 173, 190, 193).

Les maisons étaient en bahareciue, c’est-à-dire que les murs étaient faits de bâtons enfoncés dans la terre, sur lesquels on appliquait une couche d’argile de d’épaisseur environ; le toit était en paille. Elles duraient de six à huit ans. Le village tout entier collaborait à leur construction, de sorte que, pour élever une case de 20 pieds de large sur 3o de long, il ne fallait pas plus de deux jours. La forme en était assez variable, tantôt ronde, tantôt allongée. Toutes ces habitations étaient basses; toutefois, celles des chefs, de forme carrée, atteignaient de grandes dimensions (337, III, p. 164, 1G9, 176, 180, 1S8, 191, 195). Seul de tous les anciens auteurs, Cieza de Leon parle de maisons en pierres (76, p. 398).

L’alimentation des Canaris variait suivant le climat; le maïs, les haricots, la pomme de terre, la quinua {CJienopodium Quinoa), la oca [Oxcdis tuberosa), le idloco [Ullucus tuberosus), la majua {Tropœolum tuberosum) , la arracacha [Oxedis sp.P et Conium sp.?), la yuca [Manihot Aipi), le camote {Batatas edulis), la achira [Canna edulis), le zapcdlo [Cucurbita maxima), la làcuma [Lucuma obovata), le pacai [Inga Feuillei), la acJtoccha [Sicyos penvi florus) , la granadilla [Passiflora tiliæflora), et Vaji [Capsicum sp.P) étaient utilisés par les indigènes. Dans les vallées chaudes de Chunchi, d’Alausi et du Jubones, des plantations de coca permettaient d’alimenter toute la province. Les habitants des rives des grands rios se nourrissaient également de poisson. Suivant certains auteurs, les Canaris auraient eu beaucoup de lamas, de guanacos et de vigognes. Le sel était rare et obtenu, en petite quantité, par l’évaporation de l’eau de quelques sources (337, iii, p. 169, 1G4, iG5, 1G8, 173, 180, 186, 187, 190, 191, 194; 76, p. 397).

A Azôgues, il y avait un centre important et très réputé de fabrication de poteries; on trouvait, en effet, dans les environs de cette ville, de l’argile de très bonne qualité et très rouge. Les Canaris utilisaient également les calebasses pour fabriquer leurs ustensiles (337, iii, p. 176, 191, 194).

Certains auteurs allirment qu’avant l’arrivée des Incas, les Canaris ignoraient l’usage des métaux. Ils avaient uniquement comme armes la macana, la lance.

le javelot (dardo) avec propulseur [tiradera), la fronde et le casse-tête en pierre {porras de piedra) ('). A Canaribainba, les Indiens employaient, en outre, une arme analogue aux holeadoras, composée de 3 ou 4 cordes terminées par une boule semblable à un pommeau d’épée {de très y à cuatro ramales,y cd caho de cada ranial una pelota como de un porno de espuda), ainsi que le javelot lancé à l’aide d’une courroie [oaras que las tirahan con amiento). La première de ces armes est également signalée chez les Indiens de Faute, sous le nom de lihes (") (337, ni, p. 159, 167, 173, 184, i85, 190, igS).

Pour combattre, les Canaris se peignaient la face, les bras et les jambes avec une couleur rouge appelée bandul ('’) et s’habillaient de caniisetas ornées de plumes de perroquets et de quelques plaques d’argent (337, iii, p. iSg).

Ils étaient d’ailleurs constamment en guerre, soit de tribu à tribu, soit avec les peuplades voisines, au Nord avec les Puruhaes, à l’Est avec les Jibaros, à qui ils enlevaient des femmes, et avec les Zamoranos, à qui ils disputaient la possession de sources salées situées aux confins des deux territoires, au Sud avec les Zaraguros et les Chaparras (tribus des Paltas), à l’Ouest avec les Huancavilcas de la région de Guayaquil (337, iii, p. 164, 167, 171, 172, 178, i84; 4i8, ii, p. 8, iii, p. 118).

Chaque tribu avait un chef spécial, nourri par ses sujets, qui construisaient sa maison et cultivaient ses champs. Ces chefs étaient polygames, mais ils avaient toujours une épouse légitime, dont le fils héritait du pouvoir. On les enterrait dans des fosses profondes, entourés de leurs bijoux, de leurs armes, de vivres et de pots de chicha ; on mettait aussi dans la tombe quelques-unes de leurs femmes vivantes (76, p. 396, 398; 337, III, p. 167, 171, 172, 189, 193).

Malgré l’absence d’un pouvoir central, les différentes peuplades savaient à l’occasion oublier leurs querelles particulières et s’unir pour faire face à un ennemi commun. C’est ainsi que, lors de l’invasion incasique, les Canaris avaient choisi un

(^) Il est probaLle que les anciens antenrs désigncnl sons ce nom général do casse-ti'le Ions les onlils contondants de pierre, y compris les haches.

(^) Ces deux armes no sont pas propres aux Canaris; en effet, le propulseur à courroie était on tisagc chez les Péruviens (79, IV, p. 196) et chez les Indiens de Nouvelle-Grenade (‘63, III, 6” Déc., Liv. 5, p. 148; 302, If, p. 385). Quant a\ix holeadoras, elles étaient employées chez un grand nombre de peuplades: au Pérou, on les désignait sous le nom de libes ou lihui ou bien de âylln, le lihui étant simplement une orme plus légère cjue le âijllu, celui-ci, dont Cobo (79, IV, p. 19G) a donné une excellente description, était l’arme des Collas (du Collao) (25, p. i5i). Boman signale l’nsage des lihes dans la puna d’Atacama, chez les Indiens do Snsquos, dans la partie méridionale de la puna de Jujuy (quebrada del Toro), dans la région diaguito, et clu-z les Iluarpcs (47, I, p. 35, i3i, 222, 357, II, p. 449-450- Au Chili, le àijllu était désigné sous le nom de lâquis. Enfin, on connaît l’emploi courant des holeadoras parmi les Gauchos de la pampa argentine et les Indiens de Patagonie.

(^) Les Pimampiros, tribu des Caras, désignaient de la même façon la substance colorante qu’ils se procuraient chez leurs voisins de l’Est, les Quijos (337, III, p. 129). Bandai est évidemment une déformation du quichua maniur (233), qui désigne la Bixa orellana, dont la pulpe rouge servait et sert encore au tatouage dans toute l’Amérique tropicale. Chez les Jibaros, le même mot se présente sous la forme mandaru. Dans le corregimienlo d’Abancay (Pérou), nous le retrouvons dans le nom d’une lagune, située près du village de Chinchaypuquio : Mandor-coclia « lagune rouge » (337, II, p. 209). A l’heure actuelle, le mot inarUur est inusité, au moins dans le dialecte quiteno, où il a été remplacé par le mot achioie emprunté au nahuatl par les Espagnols.

ETIINOGUAPIIIE ANCIEINNE DE L ÉQUATEUK.

chef unique, Dumma, qui s’était allié avec les chefs de Màcas, de Quizna et de Puniallacta (') (252, p. i38).

Comme chez les Puruhaes, le culte du soleil et de la lune existait chez les Canaris; il est possible «pie ce soit une importation péruvienne, sans que rien permette de l’allirmer. En outre, les indigènes adoraient une quantité d’objets naturels ; le ciel, les arbres, les rochers et les pierres, en particulier les pierres jaspées, les montagnes et les volcans, les confluents de rivières et les lagunes (76, p. 396, 398; 337, iii, p. 1G7, 172, 179, 184, 189, 193 ; i29. II, p. 1018). C’est ainsi 'que la montagne d’Ahgna (-) était vénérée par les habitants d’Azogues, et la lagune de Leoquina par les habitants de Pacaybamba (■’), qui croyaient à l’existence d’un serpent mythique caché dans ses eaux (337, iii, p. 173, 177, 179). D’après Gonzalez Suarez (i4i, p. i5 -, 142, p. 34), ce serpent

(‘) Les noms de lieux cités par les anciens auteurs sont souvent tellement défigurés qu’il est parfois impossible de les identifier. Nous ne devinons pas à quoi peut correspondre le mot Quizna. Peut-être faudrait-il lire Quimiac? Les Canaris se seraient alliés ainsi à deux tribus puruhaes : les Pomallacta et les Quimiac. Quant <à Mâcas, ce nom est actuellement celui d’une peuplade jibaro du haut LTpano, à l’est de Riobamba et de la Cordillère. Gonzalez Suarez admet la possibilité d’une alliance entre les Canaris et cette tribu éloignée (Î40, 1, p. 47)) et l’un de nous l’a acceptée également (350, XVIII, p. 889). A un nouvel examen, cette explication du texte de Montesinos nous semble inadmissible et nous croyons plutôt que cet auteur a voulu désigner une tribu canari qui devait vivre à l’est de Paute; il y avait en cflet, dans cette région, une montagne appelée par les indigènes Rlaras (337, 111, p. 1C8).

Q) Il s’agit évidemment du cerro d’Abuga situé au nord de cette ville.

D’après Albornoz [cité par Gonzalez Suarez (140, Atlas, p. 192)], il y avait trois montagnes sacrées dans le pays canari ; l’une était le cerro de Tluacaynan, la seconde était dans la province des Canaris du Nord et la troisième s’appelait Mof/o/uro. Voici le texte d’Albornoz: Guacoynan, huaca principal de todos los indios liwin y amansayas. Es un cerro alto, de donde dicen proceden lodos los Canares, y donde dicen huyeron del diliwio, y oiras supersliciones

que iienen en el diclio cerro Una huaca principal de los indios Canares hurinscyas es un cerro alto de piedra,

que asirnismo dicen credo en iieinpo del diluuio Molluturo, huaca muy principal de los dichos Canares. Es un

cerro muy grande, donde puso Topa-Inga-Yupanqui mucha suma de huacas de muchos nombres. A notre avis, il ne saurait y avoir d’hésitation pour l’identification de la dernière de ces montagnes. En effet, ainsi que nous l’avons montré plus haut, le grand massif montagneux au centre duquel se trouve le village de Molleturo rentre certainement dans le territoire occupé autrefois par les Canaris, et nous ne trouvons ce nom nulle part ailleurs dans la province, bien que Gonzalez Suarez dise qu’il était con\mun à un grand nombre de lieux.

L’identification des deux autres montagnes est bien plus difficile. Gonzalez Suarez pense que la seconde ne savirait être que le massif de l’Azuay, hypothèse fort admissible. Quant au mot Huacaynan, le même auteur croit qu’il a subsisté jusqu’à nos jours sous la forme très corrompue de Iluarinag ou Iluaraynae, nom d’un petit village de la Cordillère orientale (139, p. 10; 140, I, p. i3o). Ailleurs, il émet l’hypolbèsc que le cerro de Huacaynan n’est autre que la colline de Cbordelcg (140, Atlas, p. 192). Ni l’une ni l’autre de ces explications ne sont satisfaisantes, car l’une repose sur une similitude très discutable, l’autre uniquement sur l’existence à Cbordcleg de tombes particulièrement riches, pouvant faire supposer que ce point devait être considéré autrefois comme sacré.

(■’) Gonzalez Suarez pense que les Canaris du Nord ou Hurinsuyos adoraient la lagune de Culebrillas, située dans le haut pâramo de l’Azuay, dont nous aurons à reparler en étudiant les monuments précolombiens de l’Equateur. L’hypothèse est vraisemblable. Mais le savant historien localise certainement mal la lagune de Leoquina, lorsqu’il l’identifie à celle d’Ayllôn, qui se trouve dans la Cordillère orientale, au-dessus du village du Sigsig (141, p. i5; î42, p. 35). En elfet, nous savons cpie ce lac sacré était près du village de Pacaybamba ou Leoquina; or, les anciennes relations nous disent que celui-ci se trouvait à proximité du Juboncs, dans une région riche en lagunes, à 6 lieues de Cuenca, à 7 ou 8 lieues de Zaraguro, à 6 lieues à l’ouest de San Bartolomé

ÉTAT DU l-AYS ÉOUATOUIUN AU fllOMEINT DU LA DÉCOUVUIlTU.

aurait été l’ancêtre des Canaris, et ses descendants avaient coutume de se rendre en procession sur les bords de cette lagune et d’y jeter en offrande de petites figurines d’or.

Sur le sommet de la montagne de Curitaqui, à l’entrée d’une caverne, les Indiens sacrifiaient cent jeunes enfants, chaque année, avant les moissons. Ce culte persista longtemps après la conquête, car deux siècles après l’arrivée des Espagnols, des chasseurs découvrirent, près de la grotte, une grande pierre servant d’autel toute baignée de sang, un couteau de silex et, non loin de là, un grand nombre de cadavres d’enfants à demi enterrés dans le sol, dont plusieurs étaient tout frais. En 1755, les sacrifices se faisaient encore tous les ans, et nous en avons retrouvé des survivances même à l’heure actuelle ('). La montagne de Curitaqui était désignée sous le nom significatif de Supay-urcu, c’est-à-dire montagne du diable (418, I, p. 12- 13; 422, p. 432).

Suivant une ancienne relation, les Incas auraient adopté le culte des Canaris pour les montagnes et adoré la montagne de Cojitambo (337, iii, p. 174).

Le culte du serpent àPacaybamba semble bien être d’origine totémique. Les Indiens de Tomebamba adoraient, sans doute pour la même raison, un ours (65, p. 373). En tout cas, l’origine totémique du culte du guacamayo ou ara [Macrocercus sp.?), répandu dans tout le pays canari, ne saurait faire de doute (') ; voici, en effet, la très curieuse légende qui nous a été conservée à son sujet : Dans des temps fort reculés, le pays fut envahi par les eaux; tous les habitants périrent à l’exception de deux jeunes hommes qui purent échapper au fléau, en se réfugiant sur le sommet d’une montagne, appelée Huacayùan (■’). Lorsque les eaux baissèrent, ils s’en furent chercher des aliments aux alentours de la petite cabane qu’ils avaient construite pour s’abriter des intempéries. Pendant quelque temps, ils vécurent ainsi péniblement d’herbes et de racines; mais, un jour, ils eurent l’agréable surprise, en rentrant au logis, d’y trouver d’abondantes provisions de vivres et de chicha. Durant 10 ou 12 jours, il en fut de même. Pour découvrir la clef de

et à 5 lieues à l’est de Caûaribamba (337, III, p. 178-180) Ces renseignements nous permettent de placer la lagune de Leo(pnna, non dans la Cordillère orientale, mais dans la Cordillère occidentale, à l’est du village de .liron, où la carte de AVolf (448) indique trois lagunes : la lagune de Busa, une autre où le rio Rircay prend sa source, et une troisième un peu au nord des sources du Masucay [Carte VI, p. 128). Nous connaissons également le nom ancien d’une autre lagune des environs de Pacaybamba, Xamenxinna, dans laquelle l’Inca aimait à se baigner parce que ses eaux avaient la réputation de rendre gai (337, Ut, p. 180) ; malheureusement, ce nom s’est perdu comme ceux de Pacaybamba et de Leoquina.

{^) Les Indiens modernes croient que cette caverne est habitée par un génie appelé Mamahuaca, qui porte comme attribut un épi de maïs en or et qui. en échange de l’ofîrande du premier-né d’une lamille, assure à celle-ci la richesse et l’abondance. En raison de cette superstition, on trouve encore, de temps à autre, un enfant abandonné à l’entrée de la grotle (348, p. 92).

(^) Le perroquet et le guacamayo étaient également considérés comme des oiseai:x sacrés par les Chibehas (339, p. 56).

(^) Voir p. 32, note 2.

Arc de méridien équatorial, t, VI, (i). 5

3/i ETIINOGRAI'IIIE ANCIEINNE DE e’ÉQUATEDU.

ce mystère, ils creusèrent dans la partie la plus obscure de la hutte un trou, où l’un d’eux se cacha ; grâce à ce stratagème, celui-ci vit entrer bientôt, deux guacaniayos, qui, aussitôt, se transformèrent en deux jolies femmes, richement vêtues du costume même des femmes canaris ; elles avaient les cheveux longs et, autour de la tête, un joli ruban. Les visiteuses se mirent sur-le-champ en devoir de préparer le repas habituel; à ce moment, le jeune homme, sortant de sa cachette, les salua courtoisement et voulut engager conversation avec elles, mais, effrayées, elles s’enfuirent sans répondre après avoir repris leur forme d’oiseau. Quand le second frère revint à la case, il se moqua de son compagnon pour n’avoir pas su profiter des circonstances favorables; il fut alors décidé que tous deux resteraient cachés pour surprendre à nouveau leurs étranges bienfaitrices ; celles-ci revinrent au bout de trois jours. Aussitôt, les deux hommes fermèrent la porte et, avant que les jeunes filles aient eu le temps de revenir de leur émoi, commencèrent à les embrasser; puis, peu à peu, ils les calmèrent par de bonnes paroles. Elles racontèrent alors qu’elles avaient été envoyées par Ticciviracocha pour les secourir et les empêcher de mourir de faim. En fin de compte, elles consentirent à devenir les épouses des deux hommes, et c’est de ce double couple que descendent tous les Canaris; pour cette raison, ceux-ci tenaient le cerro de Huacaynan pour sacré et considéraient les guacaniayos comme leur principale divinité. Ils s’ornaient de leurs plumes aux jours de fêtes et adoraient des idoles représentant ces oiseaux (' )

(79, III, p. 3i2-3i4).

Î1 est probable que des cultes analogues, d’origine totémique, existaient parmi toutes les anciennes populations de l’Equateur et, si nous n’en avons pas retrouvé plus de traces jusqu’ici, il faut vraisemblablement l’attribuer à l’insuffisance de notre documentation.

Coljo n’est pas le seul auteur, qui nous ait conservé cette curieuse tradition. On la retrouve, avec quelques variantes de détail, dans Molina (251, p. 8-9). Gonzalez Suarez, qui l’a rapportée d’après cet auteur (139, p. 10), l’attribua d’abord, comme nous le faisons nous-mêmes, aux Canaris, mais, dans scs travaux ultérieurs, riiistoricn équatorien pense que Molina a commis une erreur et que le mythe doit être attribué aux Jibaros (141, p. 17; 142, p. 34); s’appuyant sur son autorité, l’iin de nous a fait de môme (350, XIX, p. 286). Ce qui semble avoir amené Gonzalez Suarez à cette rectification, c’est l’existence, chez les Indiens Maynas du haut Amazone, d’une légende analogue et la possibilité d’une confusion commise par Molina entre ceux-ci et les Canaris. On sait, en effet, que cet auteur recueillit ses renseignements, non pas parmi les populations mêmes qu’il décrit, mais parmi les colonies de amenées à Cuzco par les Incas. Bien que Cobo ait eu recours

au même procédé d’information, il nous paraît invraisemblable qu’il ait précisément commis la même erreur que Molina, à moins d’admettre qu’il se soit contenté de copier, sans la vérifier, la relation de celui-ci; or, un tel plagiat n’apparaît pas évident, car, entre la narration des deux auteurs, il y a des différences de détail assez notables. De toute façon, ce n’est pas aujirès des Jibaros, cjui n’avaient pas de représentants à Cuzco, puisqu’ils ne furent jamais conquis par les Incas, mais auprès des Maynas, que Cobo et Molina auraient pu recueillir une légende analogue, sans être identique. Pour qu’on puisse juger des similitudes qui existent entre le mythe caàari et le mythe mayna, nous reproduisons celui-ci, tel que Jiménez de la Espada l’a relaté d’après un manuscrit du P. Carlos Brentano, conservé à la Real Academia de la llistoria à Madrid (337, IV, Apéndice, p. lxxii). Autrefois, il y eut un grand débordement de la lagune de Rimachuma (située sur la rive droite du bas Pas-

Il y avait encore chez les Canaris d’autres superstitions locales ; c’est ainsi que ceux de Faute avaient un dieu qui apparaissait parfois aux chefs sous les espèces d’un jeune garçon aux cheveux rouges (') (337, iii, p. 167).

Comme tous les peuples que nous avons passés en revue jusqu’ici, les Canaris avaient des sorciers très respectés et redoutés, qui servaient d’intermédiaires entre eux et leurs multiples divinités (76, p. 398; 337, iii, p. 189, 193).

Les Canaris célébraient des fêtes accompagnées de danses et d’orgies, analogues à celles que nous avons décrites chez les Latacungas et les Puruhaes (p. 23, 28). A cette occasion, les Indiens revêtaient des camisetas rouges, ornées de plumes de guacamayo (337, iii, p. 184).

La médecine devait surtout consister en pratiques magiques ; cependant, on employait aussi certains remèdes ; c’était d’abord une diète rigoureuse, puis des infusions de chilea [Eupatorium Chilea), de payco [Chenopodium amhrosioides), de marco {Ambrosia artemisiæfolia) et de tabac pour la fièvre; d’autres fois, on se servait de chicha en excès comme vomitif (337, iii, p. 160, 169, 179, i85, 187).

Le caractère dominant du Canari était la bravoure; mais il était peu intelligent, peu honnête et enclin à l’ivrognerie. Il laissait à sa femme la charge des travaux des champs, tandis qu’il restait lui-même à la maison, occupé à tisser, à filer, à préparer ses armes, ses vêtements ou ses ornements (76, p. 398; 337, III, p. i57, 162, 166, 178). Les seuls Indiens qui aient fait exception à la règle étaient ceux de Canaribamba, qu’on nous dépeint, au contraire, comme actifs et intelligents (337, iii, p. i83).

L’histoire des Canaris est assez bien connue : ils furent soumis par Tiipac- Yupanqui sans lui avoir opposé, semble-t-il, une très grande résistance ; mais ils se révoltèrent postérieurement et, à la suite de ce soulèvement, l’Inca fit tuer les 8000 prisonniers qu’il avait capturés au cours d’une bataille, massacrer les vieillards des deux sexes et envoya à Cuzco tout ce qui restait de la nation en qualité de rnitimaes (252, p. 138-189, i53-i54). Bien que ne rapportant pas les faits exactement

taza), qui fit périr tous les Indiens Maynas; un seul échappa à la mort. Il construisit une cabane et vécut de chasse et de pêche. Un jour, il trouva, en rentrant, son repas préparé; intrigué, il se cacha près de sa hutte et ne tarda pas à voir arriver deux perroquets qui, aussitôt entrés dans la cabane, se transformèrent en deux charmantes jeunes filles. L’un de ces oiseaux était une Catalina [Psillacus) et l’autre un Na-aharii. Catalina, bien cpi’étant la maîtresse, faisait office de servante de Na-abai ii. Aussi, lorsqu’il sortit de sa cachette, le Mayna, trompé par les apparences, s’empara-t-il de celle-ci dont il fit sa femme, tandis que Calalina, indignée d’avoir été ainsi dédaignée, s’envolait pour toujours. De cette union, descendent tous les Maynas et, lorsque ceux-ci voient travailler leurs femmes sans courage, ils l’attribuent au choix malheureux de leur jrremier ancêtre.

(^) La superstition suivante, que nous avons notée chez les Indiens actuels de Faute, est peut-être une survivance de cet ancien mythe : La nuit, rôde dans la campagne, la tête couverte d’un large chapeau de feutre, un être à apparence d’enfant, très beau, de très petite taille, mais muni d’un pénis énorme. Ce chuzalungu (de chuza « mince » et lungu « jeune Indien » en quichua) s’approche des femmes qui voyagent seules après la tombée du jour, les endort par ses caresses et les tue en les violant pendant leur sommeil. Pour ne pas être reconnu, il enroule son pénis autour de sa ceinture.

36 EI'IlNOGIiAIMllR ANCIENNE DE l’ÉQUATEUR.

de la même façon, Cieza de Leon confirme l’enAmi de nombreux Canaris à Cuzco (') (77, p. 212). Il est probable que, suivant la méthode incasique, les indigènes furent remplacés par des colons amenés des régions mêmes où ils furent exilés. Nous savons, en particulier, que le village de Cojitambo était peuplé d’indiens de Cuzco (337, iii, p. 171). La province fut donc, à n’en pas douter, profondément transformée par l’occupation péruvienne, mais, néanmoins, l’autochtone n’avait certainement pas disparu, car la langue primitive avait persisté dans la plus grande partie du territoire.

Le fds de Tûpac-Yupanqui, Huayna-Câpac, résida longtemps dans la ville de Tomebamba, où il était né et qu’il contribua à embellir. Après sa mort, les Canaris se déclarèrent pour Huâscar contre Atahuallpa, dans la guerre civile qui éclata entre les deux frères à propos du partage de l’empire. Pour les punir de cette défection, Atahuallpa en fit massacrer un très grand nombre et détruisit complètement leur capitale (302, IV, p. 180; 450, p. 473; 25, p. 266; 77, p. 277).

En terminant, nous dirons qu’il ne nous reste de l’idiome des Canaris que la signification d’un assez grand nombre de noms de lieux. Quant à la toponymie de la province, nous avons déjà indiqué qu’elle est nettement caractérisée par la terminaison cay.

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