BARBACOAS
Tous les anciens auteurs sont d’accord pour décrire la partie la plus septentrionale de la côte équatorienne, jusque vers l’embouchure de l’Esmeraldas au Sud, comme une région basse, marécageuse, pluvieuse, couverte de palétuviers et particvdièrement inhospitalière. Ce territoire était habité, au moment de la découverte, par une peuplade qui vivait dans des maisons de forme spéciale, auxipielles on donna le nom de barbacôas, nom qui servit ensuite à désigner la tribu elle-même.
Ces Indiens nous sont représentés comme de véritables barbares ( ' ) ; ils étaient nus, seuls les organes génitaux étant recouverts d’un petit pagne en coquillages chez les hommes, en feuilles chez les femmes (339, p. i34); ils se peignaient le corps en jaune et en rouge. Les Barbacôas constituaient une tribu numériquement peu importante; ils habitaient dans de grandes maisons construites sur de très hauts poteaux, dont chacune pouvait abriter un grand nombre d’individus et où l’on accédait à l’aide d’escaliers mobiles. Ils possédaient beaucoup de bijoux d’or ; ornements d’oreille, de nez et de lèvre, anneaux de bras, etc. et des lils de même métal. Ils se procuraient, disaient-ils, ces objets chez des Indiens établis de l’autre côté de la Cordillère, en échange de poissons et de sel, qu’ils obtenaient
(^) C’est sans doute de ces Indiens que parle Cieza de Leon quand il écrit: « Au delà du village de Coliina^ vers le Nord, les Indiens étaient nus; ils étaient en relations commerciales avec les Indiens de la côte qui s’étend jusqu’au rio de San Juan » (76, p. 4o4)- Malgré toutes nos recherches, nous n’avons pu reirouver remplacement de ce village de Colima, aujourd’hui disparu; quant au rio de San Juan, nous avons montré que c’est le rio Patia des cartes modernes (p. 9, note 2).
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en faisant évaporer par ébullition de l’eau de mer mélangée de cendres de racines de palétuviers. Comme armes, ils employaient des pierres, des dards, qu’ils lançaient à l’aide d’un propulseur, et des rnacanas (317, p. 204; 19, p. 120; 76, p. 357; 450, p. 4^13; 138, p. 224; 34, p. 673-674: 302, IV, p. 220; 163, II, 3® Déc., Liv. 8, p. 317-318).
Il est probable que c’est contre ces Indiens que se heurtèrent, ainsi que nous l’avons déjà dit (p. 9), les troupes péruviennes envoyées pour conquérir la province d’Esmeraldas. Du texte de Cieza de Leon, que nous avons cité à cette occasion, il résulte que ces peuplades étaient anthropophages (77, p. 246-247).
Tels sont les rares renseignements ethnographiques que nous avons pu glaner dans les anciennes relations sur les Barbacôas (*). Heureusement, l’ethnographie moderne (*) et la linguistique nous fournissenL quelques données plus précises. En eflet, les Barbacôas ne se sont pas éteints et trois de leurs tribus, les Cuaiqueres, les Cayâpas et les Colorados, vivent encore dans la région qu’occupaient leurs ancêtres, où l’un de nous a pu les étudier (347). On possède, en outre, de bons vocabulaires de leurs idiomes, dont les alFinités avec les langues de la famille linguistique chibcha ont pu être établies ( ’) (40). A l’aide de ces données et de la toponymie, on peut délimiter, avec une grande précision, la région autrefois occupée par les Barbacôas. Ceux-ci occupaient tout le bassin du rio Patia et la côte équatorienne, depuis un point situé entre l’embouchure du rio Esmeraldas et celle du rio Santiago, au Sud, jusqu’au pays des Chocos, au Nord. A l’Est, leur limite était marquée par la Cordillère, où ils confinaient avec les Pastos, les Caras, les Latacungas et les
{^) Les l'cnseigueineiits, qui se trouvent dans Garcilasso de la Vega sur les peuplades de la côte équatorienne, sont très coiitus et souvent en contradiction avec les relations des écrivains de la même époque. C’est ainsi qu’il appelle Pasaos les Indiens les plus septentrionaux, avec lesquels les troupes incasiqucs entrèrent en contact. Or, nous savons que la (ribu de ce nom habitait, non pas la province d’Esmeraldas, mais celle de Maiirbi. D’ailleurs, les quelques détails que nous donne l’écrivain indien sur cette peuplade des Pasaos conviuiiisnt beaucoup mieux aux Barbacôas qu’aux j)opulatious bien plus civilisées qui vivaient plus au Sud; c’est pourquoi nous le; consignons ici : Ces Indiens vivaient en pleine barbarie, habitant dans des cavernes ou dans des troncs d’arbres; pour tout vêtement, ils portaient un petit tablier d’écorce ou de ïeuilles, dont ils sc couvraient les organes génitaux; ils se perçaient les lèvres et se peignaient le visage de diverses couleurs; ils avaient les cheveux longs, embroussaillés et ne les peignaient jamais; ils naviguaient dans des barques de roseaux et étaient d’une grande adresse pour capturer au harpon les grands poissons do la côte; ils ne savaient j)as cultiver la terre, ignoraient le mariage, n’avaient ni lois, ni dieux, ni organisation sociale; ils se livraient tous à la sodomie (129, II, p. 1 171-1173).
(^) Nous n’avons pas à }>arler ici des mœurs et coutumes des peuplades barbacôas actuelles, dont l’exposé trouvera sa place dans le volume consacré à l’ethnographie moderne. Cependant, nous signalerons l’habitude de la déformation arlilicielle du crâne chez les Colorados, en raison de l’existence d’une coutume analogue chez une autre peuplade du littoral équatorien, dont nous allons avoir à nous occuper (347, p. 189).
(®) Les afiinités des langues barbacôas sont surtout très nettes avec, les dialectes chibehas du Centre- Amérique. 11 en est de même des idiomes pauiquitâ et coconuco, parlés dans le sud de la Colombie par les Pâez, les Paniquitâ, les Tolorôs, les Coconucos, les Moguex, les Guanacos, les Pijaos, etc. Certaines de ces peu[)lades avaient d’ailleurs conservé le souvenir de leur origine. En effet, parlant de migrations venues de l’Américpie centrale, Montesinos écrit : Y deslos que vinieron [de Paiiamâ] par el puerlo de Buena - Ventura procedieron los Pijaos y Paeccs (252, p. 89).
ÉTAT DU PAYS EOUATOlilUY AU HIO,1IIÎNT DE LA DECOU VF, UTE.
Chimbos (tribu des Purubaes) ; à l’Ouest, par une ligne qui, de la côte, irait couper le rio Esmeraldas un peu en aval du confluent du Guallabamba et du rio Blanco, puis rejoindrait le bas Daule vers Balzaïqau Midi, par le parallèle de latitude
Sud. Dans toute cette vaste région encore si mal connue, rinfluence des Barliacôas se manifeste par la très grande fréc{uence des noms de rivières terminés en pi., ce mot signifiant, aussi bien dans la langue des Colorados que dans celle des Cayâpas et des Cuaiqueres, eau, rivière. Nous avons déjà insisté sur ce fait que la toponymie barbaeôa se retrouve, en dehors de la zone que nous venons de circonscrire, dans la partie de la vallée interandine occupée par les Garas, et signalé qu’un des rares mots caras c|ui nous ont été conservés est nettement barbaeôa. Nous avons tiré de ces faits un argument en faveur du récit de Velasco, c|ui fait précisément venir ce peuple de la côte du Pacificjue. Nous avons signalé également à ce propos que, dans toute la région caractérisée par la toponymie en pi, on retrouve les monuments funéraires si curieux que Velasco attribue aux Caras, les tolas ( ' ).