ESMERALDAS
C’est encore à la linguistique et à la toponymie qu’il faut avoir recours pour localiser, avec quelque précision, la tribii qui occupait le littoral équatorien immédiatement au sud des Barbacôas. Ces Indiens, que nous désignons sous le nom d’Esmeraldas, ont disparu au cours du xix® siècle, mais un vocabulaire de leur langue a pu être recueilli en 1877 (■) (373, i, p. 49-64). A cette époque, les derniers représentants de la tribu étaient cantonnés sur le moyen Esmeraldas; mais, d’après les recberebes du savant géographe Wolf, qui connaissait mieux que personne les régions littorales de l’Equateur, l’idiome esmeraldas devait être parlé autrefois juseju’au cap Pasado et vraisemblablement plus au Sud encore (^) (447, p. 5o4, 529). Pour déterminer exactement cette limite méridionale, nous avons eu recours à l’artifice suivant. Cieza de Leôn (76, p. 400, 4o3) distingue le long de la côte équatorienne, au sud des Barbacôas, deux groupes ethniques : au Nord, les Carâques qui pratiquaient la déformation artificielle du crâne; au Sud, une population c|ui se tatouait le visage et que nous désignerons dorénavant, à l’exemple de Velasco, sous le nom de * (*)
(’^j Vou Ituchwald pense (ju’oii peut étendre sensildement plus au Sud la région de la toponymie en pi et des tolas, c’est-à-dire jusqu’à Guayaquil.ct peut-être encore plus bas. Cet auteur rai^portc, en outre, un l'ait intéressant, qui vient à l’appui do nos idées sur la grande extension ancienne du territoire barbaeôa : un vieil Indien de Babahoyo lui a raconté que, dans sa jeunesse, les Colorados venaient souvent jusqu’à cette ville (61). "
(^) Jusqu’ici, cette langue n’a pu être rapportée à aucun groupe linguistique connu; elle forme jirovisoirement une famille indépendante.
(*) La toponymie de cette zone est caractérisée par la terminaison uoi des noms de fleuves, mot qui signifie eau dans la langue dos Esmeraldas.
Ai'c de méridien équatorial , t. VI, (i).
'|2 ETllNOOnAPIIIE ANCIENNE DE e’eOUATEUU.
Manias ('). Ce dernier auteur admet la même division (418, ii, p. 4) avec cette seule dilTérence qu’il appelle Garas les tribus que Cieza de Leon dénomme Carâques (^). Ces Garas ou Carâques ne sont autres que nos Esmeraldas, ainsi que Seler l’a admis, il y a déjà longtemps (373, i, p. 5q. Comme Cieza de Leon (76, p. 401) et Velasco (418, in, p. 176) nous ont donné une liste des principales tribus mantas permettant de fixer avec précision les limites du territoire occupé par cette peuplade, rien n’est plus facile que de déterminer la frontière méridionale de leurs voisins immédiats, les Esmeraldas.
Voici la liste des tribus mantas d’après les deux auteurs cités ('*) :
D'après Cieza de Leon :
D'après Velasco :
Pechonse (''), Apechigue ('), Zapil
Manavi (’), Xaraguaza, Manta ("),
Pichuncis ('), Apichiquies (’’), Yzapiles ("), Manabies (‘), Jarahuazas, Cancebis (**),
(^) Le texte de Cieza de Leùii est malheureusement peu clair, non en ce qui concerne la distinction ellemême, mais relativement aux limites qu’il assigne aux deux groupes : Eu esta cotla y licrra suhjeta à la ciudad de Pueiio-Viejo y à la de Gucy aquil hay dos rnancras de gciite, parque desde el caho de Pasaos y rio
de Santiago hasla el pueblo de Zalango son los hombres labrados en el rostro (76, p. 4oo). Los caraques y sus
comarcanos es olro linaje de génie, y no son labrados ; en naciendo la criaiura le ahajabun la cabezu, y
después la ponian entre dos tablas, liada de tal nianera, que cuando era de cuatro 6 cinco anos le quedaba anc'ia ô largay sin rolodrillo (76, p. 4o3-4o4). Une traduction littérale aboutit à une absurdité géographique, carie cap Pasado elle rio Santiago sont à une grande distance l’un de l’autre; nous pensons donc qu’il faut interpréter ce texte de la façon suivante : « Du rio Santiago au cap Pasado, et de celui-ci au village de Zalango, on rencontre deux populations dilférentes, etc. «
(“) tyiant au groupe esmeraldas de Velasco, il correspond, en partie du moins, à notre groupe barbacéa (4' 8, lit, p. 176).
('*) La seule différence entre ces deux listes consiste en ce que Cieza de Leon classe parmi les Mantas trois tribus (Caniloas, Pasaos et Silos), que Velasco range dans son groupe cara. Ce sont là de petites divergences qui ne gênent nullement pour déterminer l’extension de la famille manta. Nous n’avons pas tenu compte de la liste de Garcilasso, qui est en complète contradiction avec les deux précédentes. D’ailleurs, lorsqu’on l’étudic de près, on s’aperçoit vite que l’auteur indien n’avait que des idées très vagues sur la situation relative des tribus cju’i! énurnèi'e; c’est, ainsi qu’il jilace les Apiebiqui, les Picluinsi, les Saua (sans doute los Jaguas), les Pecllansimiqui. les Pampabuaci, les Saramissu (.Jaramijos) et les Passau (Pasaos) au nord des Carâques, alors qu’il résulte des localisations do ces tribus, telles que nous tes indiquons dans les notes qui suivent, qu’elles habitaient au sud do ceux-ci (129, II, p. 1171).
('*) Peonce, village du district de Puerto-Vicjo (370, p. 284).
(•’) Apcchingue, village relevant de Jipijapa (370, ]i. 289).
(’’) Capil, village relevant de Manta (370, p. 288).
('1 .Mauabi, nom actuel de la province.
(^i Manta. ville actuelle de la côte équatorienne, à peu ju’ès par 1° de latitude sud; appelée autrefois Can- C' hi (4.8, 1 1 1 , p. 1 1 ü ) .
ÉTAT IMI PAYS ÉnUATORII'.N AU UlOMEAT DE LA DÉCOUVEUTE.
Pasaos ('), Pimpanguace (■'), Peclansemeque (^), Valle de Xagua ('), Xaramixo (®), Monte-Cristo Canilloha ("),
Silos.
Cliarapotôes ("), Pichotas ('), Jipijapas ('■), Picoasaes (”).
En tenant compte de l’habitat de ces diverses tribus, on peut délimiter le territoire de la peuplade des Mantas de la façon suivante : le long de la côte, elle s’étendait depuis l’île de Salango au Sud, jusqu’à l’emboiichure du rio de Chone au Nord; il en résulte que nous pouvons fixer à ce niveau la limite méridionale des Esmeraldas. Elle correspond d’ailleurs très sensiblement à celle que Wolf avait cru pouvoir indiquer d’après la toponymie et à celle que Seler (373, i, p. 52) a admise ensuite.
Ce point fixé, il nous sera assez facile de grouper les renseignements qui se trouvent sur les Esmeraldas dans les récits, parfois un peu confus, des anciens auteurs.
Ainsi que nous l’avons dit plus haut, ces Indiens pratiquaient la déformation artifieielle du crâne; dans ce but, ils appliquaient deux tablettes sur le front et sur la nuque des nouveau-nés ('■) (76, p. 404; 129, 11, p. 1170-1171; 4i8, ii, p. 5). Ils s’incisaient la
Pasao, village du district de Charapotô (370, p. 288), qu’on doit distinguer, selon nous, du village de niùnc nom situé beaucoup plus au Nord, près du caj) Pasado, et qui était habité par des Carâqucs ou Ksmeraldas.
(-) Charapotô, autrefois appelé Japoto (370, p. 3oi), village près de l’cmhouchure du rio de Portoviejo.
(* *) Pinpaguasi, petit affluent du rio de Portoviejo, à 2 lieues de la ville de ce nom (370, p. 277); sans doute le rio Chico des cartes modernes.
(^) Pichota est l’ancien nom du village actuel de Rocafucrte, situé au nord de Portoviejo, entre cette \illo et Charapotô (447, p. i56).
(5) Picalanseme, village relevant de Jipijapa (370, p. 289).
C*) Jipijapa, petite ville au sud-ouest de Portoviejo.
(’) Jagua, ancien nom du village de Catarama, situé à moins d’un quart de lieue de Portoviejo; s’appelait primitivement El Valle (370, (>. 3oo).
(*) Picuaza, village à 8 lieues de Portoviejo et à 2 lieues de la mer, appelé primitivement (370, p. 3ü4).
Actuellement, il existe un village de ce nom un peu à l’ouest de Portoviejo.
('*) Jaramijô, petit village à i ou 2 lieues de Manta (370, p. 3o3); un cap de la côte, au nord de cette ville, porte encore ce nom.
('“) Montecristi, ville équatorienne entre Manta et Portoviejo.
Camilloa, village à i ou 2 lieues de Mania (370, p. 3o3).
('■^) Le but de cette opération était de rendre leurs enfants plus sains et plus travailleurs (76, p. 4o4)- Nous avons déjà signalé la même coutume chez les Colorados et, dans le haut plateau, chez les Paltas; nous en soiqrçonnons aussi la persistance chez les Indiens du haut Napo, qui la pratiquaient autrefoi; (140, VI, p. 69). Enfin, nous avons recueilli des crânes déformés dans des sépultures du pays pasto et dans des abris sous roche de la vallée du Jubones .
En Colombie, un grand nombre de tribus, les Natagaimas, les Coyaimas, les Pijaos, les Panches, les Lâches, les Motilones, les Quimbayas, les Chancos, se déformaient également la tête (339, p. 91-92). On sait enfin combien cet usage était répandu parmi les populations de la côte péruvienne et chez les Aymaras.
'14 ETIL\OGr.APIIIE ANCIÉNNE DE e’ÉOUATEUU.
face aA'cc des pointes de silex et laissaient pousser leur cheveux en broussaille sur les côtés, tandis qu’üs se rasaient le sommet de la tête (450, p. /j65; 129, ii, p. 1170-1171; 302, IV, p. 221).
Comme vêtement, les hommes portaient une courte cainiseta qui ne descendait que jusqu’à l’ombilic; les femmes, un pagne enroulé autour de la taille (450, p. [fib-,
302, IV, p. 22 r)
Ils se pratiquaient, dans le visage, de nombreux orifices où ils introduisaient des clous d’or et même des turquoises et des émeraudes (') (138, p. 226; 450, p. 465). Ils portaient également aux bras et aux jambes des bracelets faits de multiples rangées de grains d’or, d’argent, de turquoises, de petites perles en coquille blanches et rouges et de coquillages ; ces ornements étaient spéciaux aux hommes (450, p. 465). Ils avaient aussi des armures d’or et d’argent, et certains, sans doute les chefs, des couronnes d’or en forme de couronnes impériales (364, p. 196:302, iv, p. 122; 317, p. 211). Les premiers chroniqueurs espagnols nous entretiennent tous avec complaisance des richesses de toute nature (or, argent, turquoises et émeraudes), que les conçwwtor/orcs trouvèrent dans les villages d’Atacàmes et de Coaque (') (196, p. 322;
138, p. 226; 317, p. 210; 337, III, Apéndiecs, p. cxxxix; 302, IV, p. 221; 163, II, 4® Déc, Liv. 7, p. 181).
Les Esmeraldas semblent avoir eu une organisation sociale beaucoup plus avancée que les Barbacôas. Le long de la côte, ils formaient des villages importants, parmi lesquels les anciens écrivains nous signalent surtout ceux de la baie de San Mateo, d’Ataeâmes et de Coaijue, dont les rues et les places étaient bien tracées et dont certains comptaient plus de 3ooo âmes. A Ataeâmes, il n’y avait pas moins de i5oo maisons, dont les parois étaient faites de gros roseaux (196, p. 321; 450, p. 465; 364, p. 19G, 199).
Nous avons vu que ces Indiens étaient d’habiles orfèvres; ils savaient également tisser le coton et employaient la bourre du Bomhax Cciba pour fabriquer d’excellents matelas (3i7, p. 212; î96, p. 322). Ils avaient de grands champs de maïs et leurs villages étaient abondamment pourvus de vivres et de fruits de toute sorte, en particulier, de haricots et de fèves; le poisson entrait pour une large part dans leur alimentation [138, p. 226; 302, iv, p. 123).
Ils parcouraient toute la côte dans de grands canots creusés dans des troncs d’arbres, fortement relevés à l’avant et à l’arrière en forme de faux, qui se manœuvraient à la voile ou à la rame, ou bien dans des balsas (^). Sur la poupe, se * (*)
(^) Le capitaine Contero qui, en i568, alla fonder, dans la vallée de Vili, c’est-à-dire dans la province actuelle d’Esmcraldas, la ville de Castro, nous parle également d’indiens ornés de bijoux d’or, fixés dans le nez, les oreilles et la lèvre inférieure. Il est probable qu’il s’agit des Esmeraldas (337, III, Apéndiecs, p. cxxxv ; 162, p. 49), (^) Le ebef d\i village du cap Pasado offrit à Pizarre une émeraude grosse comme un œuf de pigeon (163, II, 4® Déc., Liv. 7, p. 182).
(*) S’il faut en croire Est. 'te, ils allaient, par mer, en pèlerinage jusqu’au sanctuaire de Pachacamac (110, p. 339). Au sujet des balsas, voir la note 2 de la page 47-
ÉTAT DU PAYS ÉQUATODIEK AU MOMENT DE LA DÉCOUVEUTE. l\S
trouvait une espèce d’ariuature en bois, de la hauteur d’un homme, décorée de nombreux ornements d’or. L’embarcation du chef était signalée par une sorte d’étendard, surmonté d’une figure en or (450, p. 465; 302, iv, p. 122; 364, p. 198). Ils étaient très habiles pêcheurs et, pour capturer les poissons, ils employaient des filets
(302, IV, p. 123; 129, II, p. 1171).
Les édifices religieux des Esmeraldas avaient leurs portes tournées du côté de l’Est et fermées par des rideaux de coton. Dans chacun d’eux, se trouvaient deux idoles, semblables à des boucs noirs, placées sur des autels bas, devant lesquels brûlaient constamment des essences de bois odorantes (302, iv, p. 221; 450, p. 465). Dans d’autres temples, on vénérait des représentations de grands serpents. A Carâques, sur les portes des sanctuaires, étaient figurés des personnages humains avec un vêtement analogue à une dalmatiqiie de diacre (450, p. 465). A leurs diverses divinités, les Indiens immolaient des petits garçons et des femmes; ils écorchaient les victimes, remplissaient les peaux de paille et les exposaient, les bras en croix, dans leurs temples (302, iv, p. 221). Outre ces dieux communs, chaque tribu, ou mieux chaque catégorie d’individus, possédait les siens propres; c’est ainsi que les pêcheurs vénéraient les requins, et les chasseurs, les divers animaux qu’ils poursuivaient (450, p. 465).
Chaque village semble avoir obéi à un chef particulier. L’état de guerre était constant de tribu à tribu, car tous ces Indiens étaient très belliqueux (76, p. 403-404 ; 196, p. 321). Aucun ancien auteur ne nous décrit les armes des Esmeraldas; il est fort probable qu’elles devaient être les mêmes que celles des Mantas et des autres tribus de la côte, dont nous allons nous occuper.