‹ Ethnographie ancienne de l'EquateurChapitre 17 sur 149 · MANTAS · texte numérisé non relu

MANTAS

Au sud des Esmeraldas, vivaient les Mantas, dont l’habitat commençait, au Nord, ainsi que nous l’avons établi plus haut (p. 43), à l’embouchure du rio de Chone et finissait, au Sud, vers l’île Salango. Ils se distinguaient par un tatouage de la face qui, sous forme d’une bande plus ou moins large, allait du sommet des oreilles au menton (76, p. 400), Hommes et femmes étaient vêtus de camisetas et de mantas de coton ou, plus rarement, de laine, à peu près à la manière des Esmeraldas (76, p. 400; 34, p.683). Comme ceux-ci, ils portaient des bijoux fixés dans le nez, les oreilles eL les joues; certaines tribus se peignaient le corps tout en noir. Ils avaient, comme ornement de tête, une sorte de couronne, que les anciens auteurs appellent ceclacillo (').

(') Ce mot ne nous éclaire guère sur la forme exacte de cet ornement; heureusement nous saxons que celle coiffure était commune aux Mantas et aux habitants de la Punâ et de la région de Tûmhcz (317, p. 2i4). De là, nous pouvons conclure que le cedacillo était une couronne faite d’un écheveau de coton de couleur (ellos traen por caperuzis unas madejas de color) (138, p. 226, 227). Une coiffure analogue est encore en usage chez les Colorados (347, p. 187). Il est probable que, ainsi que nous le verrons signalé chez les 1 luancavilcas, les Indiens enfilaient dans les différents brins de cet écheveau des perles de coquille, d’or ou d’argenl.

/1(3 KTIIN'OGKAPIIIE ANCIENNE DE l’eQUATEUI!.

Les chefs et les personnages portaient autour de la taille, sous les vêtements, une ceinture faite de grains d’or et d’argent, de quatre doigts ou plus de large. Quelques femmes faisaient aussi usage de cet ornement spécial, ainsi que de bracelets analogues qu’elles portaient aux poignets et aux chevilles (317, p. 214 ).

Les Mantas savaient fort bien tisser le coton et la laine, teindre les vêtements et travailler l’or et l’argent. Ils appréciaient plus cjue ces métaux précieux les petits grains de coc|uille blancs et rouges, appelés chaquira (76, p. 400). Rien ne peut donner mieux une idée de la grande variété des objets fabriqués par ees Indiens et du développement remarquable de leur industrie que la nomenclature du chargement du bateau que le pilote Bartolomé Ruiz captura, lors de sa première reconnaissance le long de la côte écjuatorienne ('). En voici la liste telle c|u’elle nous a été conservée par Sâmanos (364, p. 197) : couronnes, diadèmes, ceintures, braeelets, armures de jambes, devants de cuirasses, pinees, grelots, grains de colliers, rubans de perles, miroirs à surface réfléchissante en argent, tasses et réeipients divers, couvertures de laine et de coton, chemises et vêtements de toute nature déeorés de dessins de couleurs vives, écarlates, eramoisies, bleues et jaunes, représentant des oiseaux, des animaux, des poissons, des arbres, colliers faits de petites émeraudes, de calcédoines, d’autres pierres et de morceaux de cristal de roche (•). Tous ces détails sont confirmés par Oviedo, qui les recueillit de la bouche même d’Almagro (302, IV, p. 122). Alvarado trouva également, dans un village de la provinee de Jipijapa, un grand nombre de bijoux d’or et d’argent, de grandes et belles émeraudes, des armures d’or clouées avec des chevilles de même métal et des espèces de morions

(^) Bartolomé Ruiz avait été envoyé en reconnaissance par Bizarre et Almagro depuis l’emboucliure du rio San Juan ou Patia; il descendit ainsi tout le long de la côte équatorienne qu’il reconnut jusqu’à Cancebi, c’est-à-dire Manta, suivant Jerez (Î96, p. 821), jusqu’à Salango, suivant Ilerrera (163, II, 3' Die., Liv. 8, p. 819). Au cours de ce voyage, à la hauteur du eap de la Calera, un peu au nord du cap de San Francisco, il captura iine halsa et emmena prisonniers trois des Indiens qui la montaient (364, p. 196; 302, IV, p. 121), Ilei'rcra dit que cette embarcation était de Tùmbez, mais il y a là une erreur, car Sâmanos nous apprend que les Indiens capturés déclarèrent être de Calangonc, village qui formait, avec ceux de Tusco, Seracapez et Calango, une petite confédération obéissant au même cbel (364, p. 200). Bien que la plupart des nom? de lieux cités par cet auteur soient très défigurés, il est impossible d’hésiter en ce qui concerne Calango, qui n’est a\ilre que le Salango des cartes modernes. En effet, il ne peut être question du village de même nom, situé au sud de la vallée de Canetc, sur la côte du Pérou (324, I, p. iGo). D’ailleurs, Oviedo écrit également Calango au lieu de Salango (302, IV, p. 5). Nous croyons donc que la halsa capturée par Ruiz était montée par des Mantas.

(^) Voici le texte espagnol de cette intéressante relation : « Traian niuchas piezas de plala y de oro par el ario [nnio] de sus personas para hacer rescaic ton aquellas cou quien iban â conlralar, en que interaenicn coronas y diadernas y cintos y ponictes y armaduras eomo de piernas, y pelas y tenazuelas y cascaheles y sarlas 1/ mazos de cuentas y rosecleres y espejes guarnecidos de la dicha plala, y lazas y olra vasijas para beber ; Iraian tnuchas manias de lana y de algodon, y camisasy aljidas [alju bas] y alcaceres y alarernes y olras muchas rapas, lodo la mas de ello minj labrado de lahores mi y riras de calares de grana y carmisi, y azul y amarillo,y delodas alras calores de diaersas maneras de labarcs y figuras de aves y animales y pescadas y arboledas;... en algiinas sarlas de cuenlas aenian algunas piedras pequeiins de esmeraldas y cacadonias [calcedanias], y olras piedras y pedazos de crislal y ùninic ».

ÉTAT nu PAYS ÉOÜATOlilUN AU MOMENT DE LA DÉCOUV'EÜTE. 47

ornés d’émoraudes (i63, iii, Déc., Liv. G, p. i6i). Benzoni signale aussi la richesse en

or, en argent et en émeraudes de la province de Puerto- viejo (34, p. 677-678).

Les Mantas habitaient des maisons à parois de bois et à toiture de paille (i63,

III, 5® Déc, Liv. G, p. 162). Ils cultivaient la terre avec des outils de cuivre et récoltaient beaucoup de maïs, des haricots et un grand nombre d’autres légumes; ils avaient comme animaux domestiques des porcs, des lamas ('), des chats, des chiens et divers oiseaux (364, p. 200; 317, p. 214). Ils savaient conserver le poisson par la salaison. Ils se procuraient l’eau dans des puits profonds ou dans des mares stagnantes, appelées jagueyes (302, iv, p. 122, 221 ; 450, p. 465).

Les riverains du Pacifique étaient surtout des pêcheurs et des commerçants. Ils parcouraient tout le littoral sur leurs balsas (') et allaient au Nord jusqu’à la région d’Ataeâmes et au rio Esmeraldas, où ils éehangeaient les multiples produits de leur industrie contre les coquillages qui leur servaient à faire les grains de colliers, si estimés parmi eux. Pour tous ees échanges, ils employaient une pierre de touehe, des poids en or et une balanee semblable à notre romaine (®) (364, p. 197; 302, iv, p. 122).

Les armes des Mantas étaient la lanee, le javelot à propulseur et la inacana (302,

IV, p. 122).

A en croire les Indiens capturés par Ruiz, les Mantas auraient exercé une suprématie véritable sur toutes les tribus de la côte jusqu’à Atacâmcs (364, p. 199-200) ( ').

Comme les Esmeraldas, les Mantas avaient, le long de la côte, des villages

(‘^) Il est probable que les Indiens, qui r, apportèrent ces détails à Ruiz, exagérèrent, par amour-propre, lorsqu’ils signalèrent la frécpiencc du lama dans leur pays. En elïet, une autre relalion de la meme époejue déclare que les premiers lamas rencontrés par Pizarre lurent ceux de Pile de l’unâ; encore n’étaienl-ils qu’au nombre de cinq (317, p. 2i3-2i4)

(^) Ces balsas étaient des radeaux faits de |Km1rcs d’un bois très léger (Ochroma piscaloria) -, le nombre, de ces poutres était toujours impair : il y en avait communément 5 et quelquefois 7, q, et plus. Elles étaient fixées sur deux autres poutres transversales, et leur longueur allait en décroissant du centre vers les bords du bateau, do façon à dessiner une proue; du coté de la poupe, au contraire, elles venaient finir sur un même plan, en sorte que l’ensemble avait la forme d’une main ouverte, suivant la comparaison expressive des anciens auteurs. Sur ce premier plancher, on en construisait un second, un peu surélevé, où les jiassagers et les marchandises se trouvaient à l’abri de l’eau de mer. Tous les assemblages étaient faits à l’aide de lianes fle.xibles ou de cordes d’agave. Les mâts et les antennes étaient en bois fin, les voiles en colon, les cordages en fibres d’agave; une grosse pierre en forme de meule de barbier (« mewera de miida de havbrro] servait d’ancre. Celui qui dirigeait l’embarcation était assis sur l’extrémité de la poutre centrale; les rameurs se trouvaient en abord, car ces bateaux se manœuvraient à la voile et à la rame. Certains pouvaient transporter facilement 5o passagers; ils tenaient parfaitement la mer. La &nLs‘«, telle que nous venons de la décrire était en usage jusqu’à Payta (364, p. 196-197; 1.9, p. 109; 450, p. 466; 138, p. 226; 302, IV, ]>. 121, 222; 129, 1, p. 36i ; 79, IV, p. 221; 34, p. 683). Au sud de Payta, les balsas étaient fuites eu joncs (302, IV, p. 23o). Il sufTijait de couper les cordes qui unissaient les diverses parties de l’embarcation pour la disloquer. Ce procédé fut souvent employé par les Indiens pour se débarrasser des fncas ou des Espagnols.

(^) Des balances semblables étaient en usage le long de la côte péruvienne, où l’on en a découvert des spécimens à Barranca, à Marqu'z à Ch :qaitanta (22, IV, fig. 433-436), à Pachacamac (31 ifs, pl. XI), à Arçon (Tr, n°’ 8634, iiâge-iiSgS; 434, p. 656), à Villa, piès Lima (Tr. ii'> 20935) et dans diverses locali'c.; des environs de cette ville (34 bis, pl. XI). Les exemplaires du Musée du Trocadéro ont été figurét par ILmy (152, pl. LV, fs- 169).

( '*) Malheureusement Sâmanos (ou son transcripteur) a estropié d’une telle façon les noms des tribus

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importants, aux rues bien tracées ; celui de Manta ne comptait pas moins de 2000 âmes au moment delà découverte (34, p. 681; 364, p. 200). Chaque agglomération devait avoir son chef particulier et il ne devait pas exister de groupements très étendus, car les anciens auteurs insistent tous sur la multiplicité des langues (') parlées dans la province de Puerto-viejo ; il y avait toutefois un idiome maritime commun aux riverains du Pacifique (370, p. 286, 3oi, 3o3, 309). Le pouvoir du chef se transmettait au fils aîné, sinon au fils cadet ou, à son défaut, au fils de la sœur (76, p. 402).

La polygamie existait, au moins pour les chefs. La virginité n’était pas appréciée; bien au contraire, la jeune femme devait être déflorée par les parents et amis du marié (129, ii, p. 1169).

Les Mantas étaient extrêmement religieux. Des prêtres ou sorciers très redoutés servaient d’intermédiaires entre eux et leurs multiples divinités (76, p. 402). A Manta, le chef du village possédait une émeraude presque aussi grosse qu’un œuf d’autruche, qui lui venait de ses ancêtres et était très vénérée. A certaines dates, cette pierre précieuse était exposée en public et les Indiens, en particulier les malades désireux de recouvrer la santé, venaient de fort loin en pèlerinage à cette occasion. Les offrandes consistaient en objets d’or, d’argent, et surtout en petites émeraudes qui étaient considérées comme les filles de la déesse. Toutes ces offrandes devenaient la propriété du cacique et des prêtres. Pour guérir les pèlerins, le prêtre, après s’être prosterné devant l’idole, la prenait avec respect à l’aide d’un linge blanc et

soi-disant tributaires des Maiitas de Salango, qu’ils sont pour la plupart méconnaissables. En voici cependant la liste avec nos essais d'interprétation, que nous donnons naturellement sous toutes réserves :

Indiens de Tacarnez (Ataeâmes) ;

Indiens de la baie de San Mateo (baie comprise entre remboucliurc de l’Esmeraldas au Sud et le cap Verde au Nord) (237);

Indiens de Nancabez (Cancelns?);

Indiens de Tovirisinii (?);

Indiens de Conilope (Caniloas?) ;

Indiens Papagayos (Babalioyos) ;

Indiens Tolona (Chonona ou C.honana, village sur le rio Daule) (448);

Indiens Quisimos (rio Cojimies au sud du cap San Erancifco) (448) [Renzoni écrit Quisiniié (34, p. 676), Gômara Quegemis (138, p. 164)];

Indiens Coaque (rio Cuaque) (448);

Inilions Tonconjes (Cdiongon, village à l’ouest de Guayaquil) (448);

Indiens Aramjsajaos (rio Ayampe en lace de l’îlc de Salango) (448);

Indiens Pi.itagua (Pantagua, village relevant de Catarama) (370, p 2S7);

Indiens Caraslobez (Carâques?) ;

Indiens Ainarejos (Jaraniijo);

Indiens Carnes (Cania, petit village à i ou 2 lieues de Manta) (370, p. 3o3) ; le cap Cama correspond à la pointe de Jaramijô des cartes modernes (237);

Indiens Amotopse (Amotapc, village sur le rio de la Chira et Cordillère au nord de ce rio) (448) ;

Indiens Docoa (Puca, rio et mo7itagne à l’est de Jipijapa) (448).

Nous avons dit que les Indiens de Calangone disaient être commandés par le même chef que ceux de Tusco, Seracapez et Calango. Tusco correspond peut-être à Tosagua, petit village du district de Cbarapotô (370, p. 288), et Seracapez à Jaraguaza.

(*) Il est probable qu’il ne s’agissait que de différences dialectales prononcées.

l’appliquait sur la partie malade. Celui qui était trop gravement atteint pour venir à Manta, pouvait se faire représenter par un délégué, sur lequel se faisait l’apposition (129, II, p. ii68; 76, p. 4o3 ; 418, II, p. 35).

Outre ce culte, les Indiens de la province de Puerto-viejo adoraient la mer ('), les poissons, les grands félins, les grands serpents, les insectes (129, ii, p. 1168). Il est probable que, comme chez les Esmeraldas, chaque catégorie d’individus avait sa divinité spéciale. Chez les Indiens de Charapotô, l’idole était un jaguar sculpté dans une roche semblable à de la craie (34, p. 679); ailleurs, les idoles étaient taillées dans le bois (317, p. 214) ; certaines étaient nettement phalliques (163, ii, 40 Déc., liv. 7, p. i83).

Les offrandes que les Mantas faisaient à leurs dieux étaient de diverses natures : tantôt c’était, comme nous l’avons signalé à Manta, des objets d’or, d’argent, ou des émeraudes, tantôt des sacrifices d’animaux ou d’êtres humains; c’est ainsi que les prisonniers de guerre, après avoir été enivrés de chicha, avaient la tête tranchée par le grand-prêtre à l’aide d’un couteau de silex (76, p. 402). Les sacrifices se faisaient au son du tambour, au milieu des chants des assistants (34, p. 679). A Pasao ("), on conservait, suspendues, les bras en croix, aux piliers et aux portes des temples, des dépouilles d’hommes, de femmes et d’enfants, remplies de paille ou de cendre (^) (76, p. 4o3; 450, p. 465). A Manta, on traitait de la même façon les prisonniers de guerre et l’on gardait ces restes comme trophées (129, ii, p. 1169). Zârate ajoute qu’à Pasao, il y avait dans les temples de nombreuses têtes momifiées réduites, à la suite d’une cuisson spéciale, au volume du poing (“’) (450, p. 465).

En plus de leurs sanctuaires situés sur le continent, les Indiens en avaient un autre dans l’île de la Plata, qui se trouve non loin de la côte, par le travers de Jipi-

('^) Quand les Mantas étaient surpris au large par le calme, ils jetaient à la mer des aliments ou quelque autre ofCrande, en la priant de leur donner un vent favorable pour rentrer au port (34, p. 683).

(^) Voir la note i de la page 43 où nous établissons une distinction entre le Pasao des Mantas et le village de même nom des Esmeraldas.

(®) Jiméncz de la Espada (197, p. 58i) cite le passage suivant d’un manuscrit inédit de Miguel Estete (Relaciôn del descuhrimiento y conquista del Perû] : En este pueblo [de Pasao] se vieron grandes noi^’edades de ri.los que serian rnuy prolijas; pero la mas notable es, que en las mezquitas, donde sepultan los inuertos, usan de desollar el cuerpo y quemar la carne, y el cuero aderezado como badana, le enoisten la carnaza à juerza de paja, y asi, aspados los brazos en cruz, le cuelgan del techo de la mezquita; y asi ponen gran midtitud dellos, que en entrando por la plaza, como oimos aquellos cuerpos eran colgados en cruz, pensamos esta gente tener alguna noticia de Ntro. Sr. Jesucristo y tener su imagen, hasta que vimos y entendimos lo que era.

{'*) Cette brève description de Zârate rappelle la préparation des tsantsas, fabriquées par les Indiens .Jibaros. Safîray dit avoir rencontré une coutume semblable chez les Cunas et Caïmanes de l’Atrato (363, p. io2-io3, 1 1 1). Les anciens Mexicains préparaient lestâtes de leurs prisonniers de guerre par un procédé analogue, comme le prouve le texte suivant de Motolinia : Las cabezas de los que sacriflcaban, en especial de los tomados en guerra, desollaban, y si eran senores 6 principales los ansi tomados, desollâhanlas con sus cabellos, y secàhanlas para las guardar. De estas habia muchas al principio, y si no pliera porque tenian algunas barbas, nadie creyera sino que eran roslros de ninos, y causâbalo esta estar como estaban secas (277 bis, p. 72). D’autre part, Uhle a observé sur des' vases très anciens de Nazca des représentations de têtes de morts dont les lèvres sont unies par une double couture parallèle, comme sur les tsansas des Jibaros (409, p. 124, note i). Ainsi, depuis le Mexique jusqu’à la région côtière péruvienne, en passant par la Colombie et l’Equateur, nous rencontrons une Arc de méridien équatorial, t. VI, (i).

ETHNOGRAPHIE ANCIENNE DE l’ÉQUATEUR.

japa ('). Chaque année, au solstice d’hiver, ils s’y rendaient pour y célébrer une fête qui durait plusieurs jours (^). L’idole qui y était vénérée était en pierre ; on lui offrait des bijoux d’or et d’argent, des pierres précieuses et des vêtements de laine de toute nature, richement décorés; tous ces objets étaient conservés en dépôt autour du temple. On sacrifiait aussi, en l’honneur de la divinité, de nombreux lamas et quelques enfants (76, p. 357, 408; 163, ii, 4® oéc., liv. 2, p. 47 ; i, p. 24, ii, p. 36).

Certaines tribus de la côte enfermaient leurs morts dans des urnes (140, i, p. 119); la plupart se contentaient d’inhumer les cadavres dans des trous profonds qui ressemblaient plus à des puits qu’à des sépultures. Pour cette cérémonie, les Indiens se réunissaient en grand nombre; ils dansaient, chantaient, pleuraient et buvaient au son de tambours et d’autres instruments de musique. Le cadavre était déposé au fond de la fosse et, s’il s’agissait d’un chef, on enterrait avec lui deux ou trois de ses femmes, les plus belles et les plus aimées, ses bijoux préférés, de la

série de tribus qui pratiquaient celle curieuse conservalion des têtes par réduction, que nous ne retrouvons plus à l’heure actuelle que chez une peuplade de la région orientale.

(^) C’est cette île qui a été si soigneusement explorée au point de vue archéologique par Dorsey (î03).

(^) Velasco dit que ce temple était dédié au soleil (418, II, p. 36). L’hypothèse ne serait vraisemblable que pour la période de l’occupation incasique; mais, même pour cette période, elle est en contradiction avec le témoignage de Montesinos, qui écrit : En una isla cercana à esta proaincia \de Puerio-vieio\ edificô ufi gobernador [peruano] un suntuoso ternplo, reconociendo al Mar del Sur par una grau deidad (252, p. i52). Bien que le chroniqueur désigne cette île sous le nom d’ile de la Plala ou de Santa Clara, comme si ces deux dénominations étaient synonymes l’une de l’autre, il est évident qu’il ne peut s’agir que de l’île de La Plata, qui est en effet, comme il l’indique, voisine de la côte de la province de Puerto-viejo, tandis que l’île de Santa Clara est située au sud de l’île de Punâ. Il est à supposer que les Péruviens ne firent, suivant leur système politique habituel, que reconnaître (le mot est de Montesinos) un culte préétabli et qu’en réalité, comme le croit Gonzalez Suarez (140, I, p. 117), le temple de Pile de la Plata était consacré à la mer, qui était antérieurement l’objet d’un culte de la part des Mantas, ainsi que nous l’avons déjà dit.

(^) Au dire des Indiens de Salango faits prisonniers par le pilote Ruiz, les Mantas auraient eu, dans une île voisine du continent, un temple, ofi ils adoraient l’image d’une femme tenant un enfant dans ses bras, appelée Maria Meseia. Les malades venaient en pèlerinage à ce temple et, pour obtenir la guérison, offraient une reiiroduction en or ou en argent de la partie du corps dont ils soulîraient. Ces détails sont très suspects : le nom de l’idole, le rapprochemeiit évident entre ce culte et celui que les ehrétiens rendent à la Vierge, tout porte à croire que le récit des Indiens de Salango est inspiré, en partie du moins, des idées religieuses que les Espagnols n’avaient certainement pas omis de leur inculquer pendant leur séjour à Panama. Prudemment, Ilerrera (163, II, 3® Déc., Liv. 10, p. 36i ) a rejeté une partie de cette tradition et ne parle que des curieuses offrandes votives que les Indiens faisaient à leur divinité. Celle-ci était, d’après lui, une idole de pierre à tête humaine se terminant en pointe aiguë; mais, à notre sens, l’historien commet une erreur en situant le temple dans l’île de Santa Clara, dont nous parlerons plus loin à propos des Punas. Cette erreur provient de ce que Herrera croyait, ainsi que nous l’avons dit plus haut, que les Indiens capturés par Ruiz étaient de Tùmbez. Comme nous avons montré qu’ils étaient en réalité de Salango, le texte de Sâmanos, que nous reproduisons, ne peut s’appliquer qu’à l’île de la Plata, qui est bien, en effet, à très peu de distance de ce point : Hay una isla en la rnar junto à los pueblos donde tienen una casa de oracion hecha à mariera de tienda de campa, toldada de muy ricas mantas labradas, adonde tienen una irnâgen de una muger con un nirio en los brazos que lieue por nombre Maria Meseia : cuando alguno tiene alguna enjermedad en alguno rniernbro, hâcele un rniembro de plata ô de oro, y ofrécesela, y le sacrifican delante de la. irnâgen cierlas ooejas en ciertos tiempos (364, p. 200)

ÉTAT DU PAYS ÉQUATORIEN AU MOMENT DE LA DÉCOUVERTE. 5l

nourriture et des pots de chicha. Un tube en roseau était placé dans la bouche du mort et, par son extrémité qui émergeait de terre, les parents avaient soin de verser de temps en temps de la chicha pour étancher la soif du trépassé (76, p. 404-405).

Les Mantas étaient réputés pour leur vaillance, mais plus encore pour leur vices : ils étaient, en effet, adonnés à la sodomie et allichaient publiquement leurs habitudes contre nature. Les enfants qui leur servaient à assouvir leur passion étaient ornés de nombreux colliers et bijoux d’or, tandis que les femmes étaient maltraitées (76, p. 4o3; 302, IV, p. 221 ; 129, II, p. 1169; 163, II, 4« Déc., Liv. 7, p. i83; 34, p. 681).

Nous sommes peu renseignés sur les connaissances des Mantas. En leur qualité de navigateurs, ils devaient posséder des données astronomiques assez avancées, mais nous en sommes réduits aux hypothèses. Tout ce que nous savons, c’est qu’ils divisaient le temps en semaines, dont chacjue jour portait un nom particulier et dont le plus solennel s’appelait tepipichinche. Les enfants portaient le nom du jour où ils étaient nés (370, p. 286).

Une tradition curieuse existait chez les Mantas : nous voulons parler de la légende relative aux géants. Les indigènes racontaient qu’un jour ces personnages mythiques étaient débarqués à la pointe de Santa Elena ; ils étaient venus dans des barques de joncs ('), chacun dans la sienne. Ils étaient si grands que les Indiens ne leur arrivaient cju’au genou et que leurs yeux avaient la dimension d’une assiette. Ils n’avaient pas de barbe et portaient les cheveux flottants sur les épaules. Les uns étaient nus, les autres vêtus de peaux d’animaux; aucune femme ne les accompagnait. Ils s’alimentaient surtout de poissons qu’ils capturaient au filet ou avec d’autres engins; ils recherchaient principalement les grands poissons et les requins, car leur appétit était formidable et chacun d’eux mangeait plus que 3o ou 5o Indiens. Ils construisirent un village au lieu même de leur débarquement et, pour se procurer de l’eau, creusèrent des puits très profonds à parois de pierres. Bien vite, ils furent très redoutés des populations voisines, qu’ils massacraient sans raison et dont ils volaient puis tuaient les femmes en voulant les violer. Ne pouvant satisfaire leurs besoins sexuels, ils ne tardèrent pas à s’adonner publiquement à la sodomie. Ces désordres durèrent jusqu’au jour où, au milieu d’une de leurs fêtes contre nature, apparut un génie exterminateur (les chroniqueurs disent un ange), qui les tua tous d’un grand coup d’épée (‘) (76, p. 4o5; 450, p. 465; i63, ii. 4» Déc., Liv. 7, p. 44-45). Cette légende fut évidemment entretenue par la découverte fréquente d’ossements

('^j Velasco insiste particulièrement sur ce fait que les barques des géants étaient très différentes des balsas des Garas, venus eux aussi par mer (418, I, p. i56). Ce détail jieut avoir, en effet, son intérêt au point de vue ethnographique.

(^) Une légende absolument identique existait parmi les indigènes de la côte du Pérou. L’invasion remontait au règne de Ayar Tacco Gapac. Les géants auraient même pénétré dans plusieurs points de la sierra, jusqu’à Gajamarca, lluâitara et Quinoa. Ils conneissaient le fer, et c’est à eux qu’il faudrait attribuer la construction du temple de Pachacamac (252, p. 52-56). Les Indiens du Darien conservaient égalemenl la tradition de géants sodomites (373 bis, III, p. 366).

fossiles de mastodontes dans toute la région eôtière de l’Equateur ; il se peut même qu’elle n’ait pas d’autre origine. Pourtant, il est possible que eette tradition, ultérieurement très amplifiée par l’imagination populaire, se rapporte vraiment à une immigration très aneienne d’un peuple redoutable, de grande taille, venu par mer. C’est pourquoi les détails ethnographiques que la légende a eonservés sont à retenir.

Il nous faut dire aussi quelques mots de la maladie appelée çerrugas, qui était endémique sur toute la eôte équatorienne, depuis le village de Coaque au nord, et qui était également très eommune sur la plus grande partie du littoral péruvien. Ce mal eonsistait en l’apparition de « verrues » vermeilles sur le front, les narines et les membres. Tantôt elles étaient petites, très eonfluentes et s’aeeompagnaient d’une enflure généralisée ; les chroniqueurs les comparent, dans ce cas, à l’éruption de la rougeole ; tantôt, elles étaient plus grosses et plus disséminées, certaines atteignant la grosseur d’un œuf. Au bout d’un certain temps, ces verrues s’ulcéraient et donnaient issue à du pus sanguinolent. L’étiologie de la maladie était diversement interprétée par les anciens auteurs : les uns l’attribuaient au fait d’avoir dormi sur les matelas en bourre de Bomhax trouvés à Coaque, d’autres à l’ingestion de certains poissons ou même à un empoisonnement de l’eau par les Indiens. Ceux-ci étaient d’ailleurs aussi atteints que les Espagnols; ils se soignaient par la sudation, en s’enfermant dans des sortes de fours fortement chauffés (3i7, p. 21a; 76. p. 400; 450, p. 465;370, p. Soa; 163, II, 4® Déc., Liv. 7, p. i83; 34, p. C82-Ü83; 302, IV, p. 221; 138, p. 226).

Nous avons déjà dit que l’iiifluence péruA'ienne fut peu considérable et de courte durée chez les Montas. Au moment de la découverte, il y avait toutefois un représentant de l’Inca à Portoviejo (3i7. p. 2i3), mais aucun auteur ne signale que des colonies de mitimaes aient été installées dans le pays.

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