‹ Ethnographie ancienne de l'EquateurChapitre 20 sur 149 · TÛMBEZ · texte numérisé non relu

TÛMBEZ

Nous désignons sous le nom de Tûmbez les peuplades indiennes qui occupaient la côte équatorienne depuis les Lluancavilcas, au Nord, jusqu’à la frontière actuelle du Pérou. A l’Est, leur limite était celle des pays canari et palta, telle que nous l’avons déjà indiquée.

Les hommes portaient des cainisetas , des pagnes, des mantas de coton, ainsi que les ornements de tête et les ceintures que nous avons décrits chez les Punas et les Mantas, agrémentés, selon les ressources de chacun, de grains d’or, d’argent ou de coquille (chaquira), ces derniers étant les plus estimés. Les cheveux étaient coupés un peu au-dessous de l’oreille. Les femmes étaient vêtues de grandes camisetas qui tombaient jusqu’aux pieds et étaient serrées à la taille à la façon d’une soutane, suivant la comparaison des anciens auteurs (3i7, p. 214; 302, iv, p, 223-224; ^50, p. 466-467; 163, II, 4» Déc., Liv. 9, p. 226, III, 5" Déc., Liv. I, p. 3). En raison de la grande séche- Arc de méridien équatorial, t. VI, (i).

ETIINOGUAPIIIE ANCIENNE DE l’ÉQUATEUU.

resse de leur pays, les Tùmbez ne vivaient pas clans des maisons, mais sous des abris en branchages (450, p. 466). Ils étaient très belliqueux et employaient comme armes le javelot à propulseur et la macana (317, p. 214); mais ils étaient avant tout cultivateurs, savaient très bien irriguer leurs ehanips, cjui produisaient du maïs, des fèves, des haricots, etc., et tiraient d’importants profits de la vente de ces diverses denrées aux peuplades de l’intérieur. Comme les Punas, ils avaient aussi de nombreuses balsas et étaient des pêcheurs et des navigateurs habiles (317, p. 214; 163, ii, 4» Déc., Liv.9, p. 226).

Leurs ehefs, très redoutés, avaient toujours près d’eux des bouffons et des musieiens (163, iii, 5” Déc., Liv. 1, p. 3; 129, ii, p. 1141).

Comme tous les peuples maritimes c{ue nous avons étudiés, les Tiimbez étaient très religieux et adoraient en particulier les grands félins, auxc{uels ils faisaient des sacrifiées humains ; ils étaient également adonnés à la sodomie (163, ii, 4- Déc., Liv. 9, p. 226; 129, II, p. ii4i).

De toutes les provinces eôtières de l’Ecjuateur, la région des Tûmbez fut celle où l’influence incasicpie se fit sentir avee le plus d’intensité. Huayna-Câpac, cjui la eonc|uit, fit eonstruire, à Tiimbez même, un temple du soleil, dont les parois étaient eouvertes de placjues d’or et d’argent et auc|uel était adjoint un monastère de plus de 200 vierges. Il y avait, en outre, une forteresse ( ' ) protégée par six ou sept murailles, et de vastes magasins (76, p. 40G; 163, n, 3" Déc., Liv. 10, p. 363-364). Les Péruviens avaient également introduit dans la région de nombreux lamas (302, iv, p. 223). Les Espagnols trouvèrent à Tùmbez un représentant de l’Inea qui, comme celui de la Punâ, dépendait du gouverneur de Portoviejo (317, p. 213-214).

Nous avons morcelé les peuplades écfuatoriennes eôtières en six groupes, uniquement pour nous eonformer aux divisions établies par les premiers auteurs espagnols et pour pouvoir utiliser les renseignements cj[u’ils ont eonsignés dans leurs écrits sur chacun d’eux. Il ne faut pas en conelure cpie la nécessité de ces divisions multiples nous soit apparue; au contraire, en dehors de considérations d’ordre purement géographique, nous n’arrivons pas à déeouvrir les raisons de ces divers groupements, sauf en ce qui concerne les Esmeraldas, les Mantas et les lluaneavileas. Pour ces trois peuplades, en effet, la distinction repose sur des caraetères extérieurs très apparents (déformation eranienne, tatouage spécial de la face ou mutilation dentaire). Mais, si l’on comprend que ces earactères aient frappé les premiers chroniqueurs, les ethnographes modernes, qui eonnaissent la eontingenee de ces modes loeales, ne sauraient leur attribuer une importanee suffisante pour en faire la base d’une classification ethnique ('). Or, en dehors de

('■) Suivant certains Indiens, cette forteresse aurait été antérieure à l’invasion incasique (76, [). 4o6)- (-) D’ailleurs, ces caractères ne sont peut-être pas absolument spéciaux aux tribus qu’ils servent à difierencier; c’est ainsi que la déformation crânienne était en usage sans doute aussi chez les Barbacôas, puisqu’une tribu do ccux-ci, les Colorados, la pratique encore à l’heure actuelle (347, ji. 189'.

ÉTAT DU PAYS ÉQUATOKIEN AU MOMENT DE LA DÉCOUVERTE. 5g

ces différences superficielles, les données ethnographiques que nous avons pu réunir dans les pages qui précèdent, si incomplètes qu’elles soient, mettent en évidence des ressemblances frappantes entre toutes les tribus côtières de rÈquateur, en particulier entre les Mantas, les Huancavilcas, les Punas et les Tiimbez. Chez toutes, en effet, à de faibles variantes près, attribuables en partie au moins à l’imprécision de nos informations, le costume, les ornements, les armes sont identiques ; chez toutes, nous retrouvons la même forme d’embarcation, la balsa, et la même habileté dans le travail des métaux précieux. Nous n’insisterons pas sur les caractères moraux communs, toujours sujets à interprétation; cependant, nous ne pouvons omettre de rappeler l’esprit guerrier et les aptitudes commerciales si développés chez les populations maritimes de la côte équatorienne. C’est surtout dans les manifestations de leur vie sociale et religieuse que se notent, d’une façon vraiment saisissante, les affinités intimes de ces tribus ; partout, c’est la même organisation par groupements restreints, mais fortement constitués sous l’autorité d’un chef redouté ; partout, c’est le même esprit de religiosité ; mieux encore, ce sont les mêmes divinités (la mer pour les peuples maritimes, les félins et les grands animaux pour les peuples chasseurs) et la même identité de cérémonies cultuelles (sacrifices humains et conservation des dépouilles des victimes). Il n’est pas jusqu’au vice de la sodomie qui ne crée un lien entre toutes ces populations.

Cet ensemble de faits nous semble indiquer une origine commune des diverses tribus classées dans des groupes certainement artificiels par les premiers historiens. Nous devons signaler, toutefois, que les fouilles entreprises par Saville dans la province d’Esmeraldas ne semblent pas avoir apporté la preuve archéologique cju’on pouvait en attendre en faveur de cette hypothèse et ont révélé une industrie assez différente de celle de la province de Manabi (366). Le rapport détaillé du savant américain ne nous étant pas encore parvenu, il nous est impossible de nous rendre un compte exact de ces dissemblances. Il est certain que l’archéologie de la province de Manabi présente des traits très particuliers, qui ont frappé depuis longtemps les ethnologues, mais les curieuses sculptures qu’on y rencontre et cjui en font en quelque sorte la caractéristique, sont-elles l’œuvre des tribus c|ui occupaient la région au moment de la conquête ? Nous avons peine à le croire, car il serait vraiment extraordinaire qu’aucun ancien auteur n’y ait fait allusion. De plus, bien que ces sculptures aient certainement correspondu à des centres habités, ainsi que l’on montré les recherches de Saville, il est certain que ceux-ci avaient été abandonnés depuis longtemps au moment de la découverte et que les peuplades qui occupaient à cette époque le littoral habitaient des villages situés dans des emplacements tout à fait différents. Tout porte donc à supposer que ces sculptures sont l’œuvre d’une population plus ancienne, dont l’origine et les affinités nous échappent jusqu’à présent, qui aurait été submergée par de nouveaux arrivants et absorbée si complètement, que le souvenir même

Go ETIlNOGHAPIllE ANCIENNE DE l’ÉQUATEUR.

de son art particulier se serait perdu. Il y aurait donc, selon nous, à faire, dans les collections recueillies dans la province de Manabi, un départ entre ce qui relève de cette civilisation primitive et ce qui appartient aux tribus dont les chroniqueurs nous ont transmis les coutumes et le folk-lore. Peut-être alors, des ressemblances apparaîtraient -elles entre cette industrie relativement récente et celle de la provinee d’Esmeraldas et l’archéologie confirmerait-elle un rapprochement qui s’impose, au point de vue ethnographique et sociologique, entre toutes les populations côtières équatoriennes.

Si notre hypothèse est exacte, où faut-il chercher l’origine de ces populations ? Comme nous n’aurons pas à revenir sur cette question au cours de ce travail, étant donné le petit nombre d’objets archéologiques que nous possédons de la région eôtière, nous exposerons ici nos vues à ce sujet.

En ce qui concerne les Barbacôas, la question a été résolue linguistiquement : leur langue est nettement une langue chibcha et présente les affinités les plus étroites avec les dialectes talamanques de l’isthme de Panama. Doit-on chercher également du côté du Nord l’origine des Esmeraldas, des Mantas,des Huancavilcas, des Punas et des Tiimbez? Ici, malheureusement, l’argument linguistique fait défaut; ainsi que nous l’avons dit plus haut, toutes les langues équatoriennes de la côte du Paeifique, au sud des Barbacôas, nous sont inconnues, à l’exception de celle des Esmeraldas, et le matériel linguistique qui s’y rapporte, un peu défectueux à vrai dire, n’a permis jusqu’ici aucun rapprochement avec d’autres idiomes américains, en particulier avec les dialectes chibchas. C’est donc uniquement l’ethnographie et l’archéologie qui pourront donner la solution du problème, et nous pensons que les nouvelles explorations de Saville dans la Colombie méridionale en apporteront les éléments. Nous sommes, en effet, convaincus que c’est dans ce pays qu’il faut chercher les origines de la civilisation côtière équatorienne. Si mal connues que soient les anciennes peuplades colombiennes, on y retrouve, en particulier chez les Indiens de la région de Popayan, des coutumes qui rappellent d’une façon frappante celles des tribus équatoriennes. Les indigènes de cette contrée conservaient les corps de leurs ennemis par le même procédé que les Esmeraldas et les Mantas (') ; ils avaient le même goût pour les ornements d’or et les tatouages variés.

(^) Los qae se captimn entre ellos, comense unos â otros, y jwr Irofeos y armas ponen las calaveras (lias puerlas de sns casas, hincadas en palos altos, y los cueros de los cuerpos, que han comido, desoUados, henchidos deccniza, tienen arriniados à las paredes de sus casas como personajes, y de algunos destos cueros hacen atambores, con que tanen (417, p. 489)- Hallose en las casas principales del serior desta prouincia de Lili en alto tanto como très 6 cuairo estados dentro de la casa â laredonda de la principal sala piiestos en cantidad de cuatrociertos homhres, ô los que cabian en aquella sala desoUados y llenos de ceniza, y sin que les faltase figura ninguna y senlados en una silla junlos unos con otros con las armas con que los prendian puestas en las nianos como si estiwiesen oioos : y â estos que ansi prendian y malahan los comian la gente de guerra por Victoria (19, p. 120). Pourtant, il semble que (les coutumes analogues existaient également au Pérou. Dans une des informations faites sur l’ordre du vice-roi, Don Francisco de Toledo, Alonso do Mesa rapporte, en elîet (195, p. 221),

les mêmes armes {macana, javelot, fronde et lanee) et les mêmes eoutumes funéraires (417, p. 489-490). C’est de Colombie également, le pays par exeellenee du travail de l’or, qu’est venue, à notre avis, l’industrie des métaux préeieux si développée sur la côte équatorienne. On pourrait, il est vrai, en rechercher l’origine au Pérou; nous ne le croyons pas, cependant, parce que chez les orfèvres équatoriens nous retrouvons l’émeraude qui, jusqu’ici du moins, semble être d’origine colombienne (') et qui était en particulier très appréciée des Chibchas (341, p. 49, 76).

Tous ces faits ethnographiques, dont l’importance est réelle, orientent les recherches vers le Nord, de même que les résultats linguistiques acquis en ce qui concerne les Barbacôas. Nous ne serions même pas surpris qu’on fût amené plus tard à étendre l’aire colombienne, déjà si considérable, plus encore vers le Sud, le long de la côte péruvienne,

Page 1