PRÉFACE
façon sensible, l’état de choses ancien. Aussi avons-nous cherché, en mettant à contribution les vieux chroniqueurs, à reconstituer la situation des tribus au moment de la découverte. La tâche n’était pas facile, car les auteurs ne sont pas toujours d’accord; il nous a fallu soumettre leurs récits au contrôle d’une critique sévère et faire entrer en ligne de compte les trouvailles et les observations récentes. En nous appuyant sur les chroniques contemporaines de la conquête, sur les travaux des historiens, sur la linguistique et la toponymie, sur l’ethnographie, nous sommes arrivés à dresser la liste des tribus qui vivaient dans la région des hauts plateaux, dans la région côtière et dans la région amazonienne. Nous avons pu également délimiter d’une manière très approximative les territoires qu’elles occupaient et montrer les différences ou les affinités qu’elles présentaient.
Si certaines peuplades étaient relativement arriérées, on se tromperait grandement, nous le répétons, en regardant comme des sauvages les anciens habitants de l’Equateur. Les routes dont il a persisté des vestiges, les monuments de la région interandine dont les ruines dénotent l’antique importance, et qui ne sont pas tous l’œuvre des Incas, beaucoup d’objets sortis des mains des Indiens d’autrefois prouvent que la plupart des tribus avaient depuis longtemps franchi les premières étapes de la civilisation. Pour donner une idée du degré de culture des plus avancées d’entre elles, nous n’avons pas hésité à entrer dans des détails circonstanciés au sujet des voies de communication et des édifices auxquels nous faisons allusion.
En raison de leur diversité, les sépultures n’offraient pas moins d’intérêt pour nous. Elles pouvaient, en effet, nous fournir de précieux renseignements, non seulement sur les coutumes funéraires des différentes tribus précolombiennes, mais aussi sur leur aire de dispersion.
L’abondance des objets ethnographiques réunis par l’un de nous devait naturellement nous inciter à reprendre l’étude, déjà abordée par maints auteurs, des manifestations industrielles et artistiques des anciens Equatoriens. Nous ne nous en sommes pas tenus, d’ailleurs, à l’examen de nos propres collections; nous avons mis à contribution les travaux de nos devanciers. Nous avons successivement passé en revue les multiples armes, instruments, ustensiles domestiques, objets de parure ou de cérémonie que les ouvriers d’autrefois tiraient de la pierre, du bois, de la corne, de l’os, de la coquille, du métal ou de l’argile. Nous croyons avoir démontré qu’il existait jadis des zones industrielles assez nettement caractérisées, dont nous avons essayé de tracer les limites.
Malgré l’étendue que nous avons donnée à cette partie de notre travail, nous avons évité d’entrer dans de fastidieux détails au sujet de pièces suffisamment connues. Souvent, même, il nous a semblé superflu de nous étendre longuement sur les particularités que présentent certains objets inédits, nos figures et nos planches — qui ont toutes été exécutées au moyen de photographies — en donnant une meilleure idée qu’une description aride.
PUKFACE.
En revanche, il nous a paru dhin très haut intérêt de comparer nos objets équatoriens aux objets similaires découverLs dans d’autres contrées. Nous pouvions ainsi être mis sur la trace d’anciennes migrations qu’on n’avait pas soupçonnées et qui permettent de comprendre la diversité des types ethniques vivant dans le pays antérieurement à l’arrivée des Européens. Nous avons dit que quelques auteurs nous avaient précédés dans cette voie, mais qu’ils s’en étaient tenus aux régions circonvoisines. Nous sommes allés beaucoup plus loin et nous n’avons pas craint de pousser nos investigations dans tout le Nouveau Monde. L’heure n’est pas venue, à notre sens, d’aller chercher des termes de comparaison en dehors de l’Amérique, et nous avons jugé Inutile d’entreprendre un tel travail, qui ne pouvait qu’embrouiller la question au lieu de l’éclairer. En effet, s’il est admissible que quelques éléments ethniques soient arrivés autrefois de l’ancien continent dans le nouveau, ils n’ont sûrement joué, dans le pays que nous intéresse, qu’un rôle très effacé, sinon nul. Tout a\i plus peut-on accepter que certains éléments asiatiques aient été entraînés par les courants, d’abord vers la côte occidentalè de l’Amérique du Nord, puis dans la direction du Sud.
Pour mener à bonne fin la tâche que nous nous sommes imposée, il fallait disposer de riches collections et de riches bibliothèques. Le Musée d’Ethnographie du Trocadéro nous a fourni de précieuses pièces de comparaison, et, au Musée de Saint-Germain-en-Laye nous avons aussi rencontré quelques objets intéressants ( ' ). Le savant américaniste de Berlin, M. Seler, nous est venu en aide en nous envoyant des moulages, des photographies et des renseignements qui nous ont été d’une réelle utilité. M. Alfred de Loë, conservateur des Musées du Cinquantenaire, à Bruxelles, nous a offert également le moulage d’un objet fort rare, dont on a trouvé les similaires à plus de 20'^ vers le Sud. A ces deux savants, nous adressons l’expression de notre gratitude.
Les nondAreuses citations dont notre texte est parsemé et l’index bibliographique qui figure à la fin de l’ouvrage pro\ivcront au lectciir que nous avons tenu grand compte des observations faites par les auteurs anciens et modernes. Nous nous sommes imposé comme règle de ne pas faire de citations de seconde main et de nous reporter sans cesse aux sources. Nos bibliothèf[ues publiques et ([uclqucs biblio- (*)
(*) De même que nous avons eu soin, pour permetire an lecteur de sc rcjmrter sans hésitation aux sources, d’indiquer d’une façon très précise les ouvrages que nous avons consultés, de même avons-nous jugé utile de spécifier les établissements aux(piels nous avons emprunté des documents.
Pour les références bibliographiques, nous nous sommes conformés à l’usage adopté aujourd hui par beaucoup d .auteurs en renvoyant à la fin du volume la liste des ouvrages cités. Les cbilVrcs arabes qiù, dans le texte courant et dans les notes, sont imprimés entre parenthèses, en caractères gras, indiquent le numéro que j)ortc, sur notre liste, chacun des ouvrages aiuxapicls nous nous référons; les cbilïres romains, ipii viennent j)ai’fois ;i la suite, indiquent le tome, et les petits cbilVres arabes, la pagination.
Quant aux établissements auxquels appartiennent certains des objets étudies, ils sont désignés par des abréviations, placées egalement entre parenibèses : Tr. signifie Musée d’iètbnograpbie tlu Tiocadcro, et S'-G., Musée des Antiquités nationales de Saint-Gcrmain-en-Layc.
l'KEFAClî.
thèques privées nous ont permis de nous livrer à ees recherehes fastidieuses, mais que nous jugions indispensables.
De nos longues reeherehes, nous nous croyons en droit de tirer des conclusions qui, assez souvent, sont en contradicuion avec les idées généralement admises. Nous sommes convaincus, par exemple, que le Pérou a fait à l’Equateur peut-être plus d’emprunts que l’Équateur n’en a fait au Pérou. Nous estimons que les anciens Equatoriens ont subi l’influence plus ou moins accusée de populations habitant parfois à des distances considérables. Pour nous, il ne fait pas de doute que nos Indiens ont eu jadis des relations avec des tribus de l’Amazone, de l’Amérique centrale et même de l’Amérique du Nord. Le lecteur appréciera la valeur de nos arguments. Il reconnaîtra, nous en avons la conbancc, que nous n’avons jamais raisonné sur des a priori et que toutes nos déductions reposent sur des faits bien avérés. Peut-être en avons-nous exagéré l’importanee ou les avons-nous mal interprétés; c’est ce que l’avenir apprendra. Mais les faits resteront, et nous nous considérerons comme récompensés de nos peines si les spécialistes jugent qu’en les groupant, en les commentant, nous n’avons pas fait un travail inutile.
Il nous reste un devoir à remplir en terminant cette préface : c’est d’exprimer notre reconnaissance toute particulière à M. Jiiles Hébert, inspecteur du Musée d’ Ethnographie du Trocadéro. Attaché à ce Musée depuis sa fondation, il en a été, on peut le dire, la cheville ouvrière. Sa connaissance approfondie des collections ethnographiques du Trocadéro le mettait en mesure de nous faciliter la recherche des pièces de comparaison, et les conseils que sa longue expérience lui suggérait devaient nous être des plus profitables. Dès le début, il nous a prêté le concours le plus dévoué, et nous aurions été heureux d’associer son nom aux nôtres si la maladie ne nous avait privés de sa précieuse collaboration ( ').
R. Verneau. P. Rivet.
Je considère comme un devoir d’ajouter, en mon nom personnel, quelques mots aux lignes qui précèdent.
J’ai accepté bien volontiers de collaborer au présent ouvrage, parce que l’ethnographie précolombienne de l’Amérique du Sud m’intéresse spécialement et que j’ai déjà consacré un volume aux anciens Patagons et à leur industrie. L’occasion s’offrait à moi de vérifier si certaines idées que j’ai exposées à diverses reprises dans mes cours ou mes conférences sur les grands mouvements de populations dans le Nouveau Monde, se trouvaient confirmées par les découvertes faites en Équateur.
D’un autre côté, il ne pouvait que m’être agréable de collaborer avec le D^' Paul
(^) Au moment où nous allions donner le bon à tirer des premières feuilles de notre travail, Jules Hébert a succombé à la maladie dont il était atteint depuis longtemps. Sa mort sera vivement ressentie par tous les ethnographes, fran(;ais et étrangers, qui avaient pu apprécier son savoir, sa modestie et sa grande complaisance.
Pl’.r.l ACF..
Rivet, qui a si bien étudié la région équatorienne et dont j’ai pu appréeier, au eours des einq dernières années, l’aetivité, la eonseienee et l’esprit méthodique. J’étais assuré, à l’avanee, qu’il ne surgirait entre nous aueune divergenee de vues, et, en ell'et, l’aeeord a été eomplet sur tous les points, de sorte que les eonelusions réllètent exaetement les idées de ehaeun des auteurs.
Toutefois, si, dans une eertaine mesure, l’œuvre nous est eornmune, je dois à la vérité de déelarer que la part qui, dans le travail, revient au Rivet est infiniment plus eonsidérable que la mienne. Le leeteur verra que toute la première partie est rédigée uniquement à l’aide des observations qu’il a faites sur plaee. C’est lui seul, également, qui a ebectué les patientes reeberehes bibliographiques que néeessitait notre sujet. Si notre ouvrage est jugé avec quelque faveur par les ethnographes, ils ne devront pas oublier que c’est surtout au Di" Rivet cju’il faut en attribuer le mérite.