SÉPULTURES EN ABRIS SOUS ROCHE
Jusqu’ici, les sépultures en abris sous roche n’avaient été que brièvement mentionnées par Gonzalez Suarez : « Certaines tribus, écrit-il, plaçaient les cadavres de leurs morts dans les fentes des rochers, choisissant à cct effet les points les plus élevés et les plus inaccessibles. Enveloppées dans leurs inantas de laine, on trouve ces momies accroupies, comme si elles se cachaient pour dormir )) (140, i, p. i53). Nous sommes en mesure de compléter cette description, ayant eu la bonne cbance de trouver et de fouiller un assez grand nombre de ces abris sous roche. Auparavant, nous avions eu connaissance de sépultures de ce genre dans la Colombie méridionale; malheureusement, les conditions politiques dans lesc[uelles se trouvait alors
Carte VI. — Vallée du rio Jubones avec indication des abris sous roche.
VESTIGES PRÉCOLOMIilENS EN TERRITOIRE ÉQUATORIEN. 129
cette région nous empêchèrent, à notre grand regret, d’aller en personne examiner les lieux de la trouvaille, de sorte que nous devons nous contenter ici des détails rapportés par un habitant de Tulcân,que nous avions chargé de faire des fouilles en cet endroit. Le dépôt d’ossements se trouvait dans une des nombreuses cavernes creusées dans les rives rocheuses et escarpées du rio Tescual ('), au point appelé Tesquis. Cette caverne, dont l’ouverture se trouvait à lo™ environ audessus du niveau des eaux de la rivière, mesurait 6^ de hauteur et 6™ de profondeur; un grand nombre d’ossements étaient disséminés sur le sol. Ils avaient été mélangés et brisés par les Indiens, qui s’amusaient à jeter les crânes dant le fond de la quehrada. Suivant une tradition locale, les cavernes du rio Tescual auraient servi de refuges aux anciens habitants pour échapper aux Espagnols et l’une d’elles aurait été utilisée pour y déposer leurs morts (-).
En Equateur, nous n’avons trouvé la véritable sépulture en abris sous roche que dans une région bien délimitée. D’après les indications des huaqueros, la population chez qui elle était en usage occupait tout le bassin du rio Jubones, sauf le cours tout à fait supérieur de ce fleuve et le voisinage de son embouchure. Il existerait également quelques abris sur les pentes méridionales de la Cordillère de Chilla, aux environs du petit village de Paccha, c’est-à-dire dans la partie septentrionale du bassin du rio Tombez. Nos observations personnelles ont porté sur un territoire plus restreint; les abris que nous avons fouillés se rencontrent, en effet, dans une région correspondant au cours moyen du Jubones, limitée au Nord par la Cordillère de Mullepungo et au Sud par celle de Chillacocha, région où se trouvent les petits hameaux de Pucarâ, de Mano, de Yulug, de Guanasang et de Chilla.
Les abris ne sont pas le long des rives arides du Jubones, mais le plus souvent le long de ses petits affluents et sur les éperons montagneux qui les séparent. Voici la liste de ceux que nous avons explorés (Carfe VI): au nord du Jubones (rive droite), les abris de Païa et de Cabras, à 2 heures environ du village de Pucarâ (le dernier de ces abris est à 3o”^ environ du torrent de même nom); au sud du Jubones (rive gauche), l’abri d’Abanin, un peu en aval du rio San Francisco, à 800”^ environ du Jubones; l’abri de Calaboso, entre Abanin et Yulug; l’abri de Sequer entre Guanasang et Mano, à 3 heures i5 minutes du premier, à i heure du deuxième, à 5oo”^ environ de la rive gauche du rio Sequer qui, plus bas, forme l’Uzhucay; l’abri de Paltacalo, à 2 heures au nord-est de Guanasang, au nord du chemin qui conduit à Yulug; l’abri de Togto, à i5 minutes à l’ouest de Guanasang; l’abri de Chillacocha, à au nord du signal géodésique de même nom, au pied occidental de la crête abrupte et étroite où nous avons relevé des restes d’un ouvrage fortifié (p. ii2-ii3).
Ces différents abris sont situés tantôt sous des rochers en place, tantôt sous des
(') Le rio Tescual est un petit afïluent du rio Guâitara, au nord du petit village de Males; son cours est sensiblement Est-Ouest.
(-) Douay signale dans le Cauca des sépultures en grottes semblables à celles du rio Tescual (104, p. 755). Arc de méridien équatorial, t. VI, (i). 17
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blocs éboulés du sommet des montagnes voisines. Dans l’un et l’autre cas, les Indiens ont profité des anfractuosités qui se trouvent sous ces roehers, soit qu’ils surplombent, soit qu’ils reposent inégalement sur le sol, pour y déposer des cadavres; puis, l’ouverture a été fermée par des pierres et des fragments de rochers non taillés. Cette fermeture est parfois hermétique ; quelquefois, elle a pu permettre l’entrée ultérieure d’animaux carnassiers, soit que la paroi ait été moins bien construite dès le début, soit que des huaqueros en aient déplaeé les pierres postérieurement. Les rochers à abris sont de dimensions très variables, parfois énormes; ils se trouvent le plus souvent au milieu des fourrés qui constituent la végétation subandine. Une fois l’entrée de l’abri déblayée, les ossements apparaissent mélangés à des débris de roehe tombés du plafond. Les crânes sont en général à fleur de sol, les ossements légèrement enfouis dans la terre. Il est rare qu’on puisse déterminer la position exacte des squelettes; pourtant, une momie de l’abri de Cabras, que nous possédons, était aceroupie, les genoux sous le menton, les jambes en flexion complète; il en était de même dans un des abris de Paltaealo et, d’après des renseignements indigènes, dans un abri qui se trouvait près de Mano. Le nombre des squelettes qu’on trouve sous ehaque roche peut varier de i à lo; en général, il est de 4 ou 5. L’état de conservation des ossements diffère beaucoup; dans certains abris où l’humidité a pénétré, les os se sont complètement désagrégés, tandis que dans d’autres, plus secs, on trouve de véritables momies dont la peau s’est pareheminée et qui présentent encore quelques eheveux, tous les ligaments articulaires et des débris de vêtements. La teinte des os varie du blanc crayeux au gris terreux pour les mêmes raisons et aussi suivant cju’ils ont été recouverts plus ou moins par la terre. Certains crânes renfermaient des racines qui atteignaient parfois la grosseur du pouce.