A. — PIERRE TAILLÉE
Les instruments en pierre simplement taillés, sans trace de polissage, n’ont été rencontrés qu’en petit nombre en Equateur. Au Pérou, ils semblent tout aussi rares, si l’on en juge par le silence que gardent à leur sujet la plupart des auteurs. Il se pourrait fort bien que cette pénurie fût plus apparente que réelle, car les explorateurs, lorsqu’ils ne sont pas spécialistes, omettent souvent de récolter les objets en pierre qui n’ont été travaillés que d’une façon rudimentaire.
En présence de cette rareté de documents, on est porté à se demander s’il a existé en Équateur un véritable âge de la pierre taillée. Les archéologues, qui n’hésitent pas à assigner une date à un objet en se basant uniquement sur sa forme et sa facture, répondraient incontestablement à cette question par l’affirmative. En effet, dès i863, Markham signalait à la Société anthropologique de Londres (240) la découverte faite par Spruce, à Chanduy, près Guayaquil, de trois éclats de quartz sur lesquels nous ne possédons d’ailleurs que des renseignements fort vagues. Il mentionnait aussi des pointes de lance et des couteaux, également en quartz, qui avaient été trouvés à la pointe de Santa Elena, mais qui ne sont pas décrits avec plus de détails que les éclats précédents. L’auteur fait remarquer qu’au mo-
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ment de l’arrivée des premiers Espagnols, la population du pays faisait usage d’instruments en euivre; la découverte d’instruments en quartz démontre donc, à son sens, que l’âge du bronze a été précédé en Equateur par un âge de pierre. C’est en effet la seule conclusion qu’on puisse tirer des trouvailles de Chanduy et de Santa Elena. Rien n’autorise à y voir la preuve que le littoral équatorien ait eu son âge paléolithique. Il ne serait même pas téméraire d’affirmer que les éclats de Chanduy ne sauraient remonter au delà de l’époque néolithique, car ils ont été rencontrés dans des kjôkkenmôddings semblables à ceux du Danemark.
C’est également dans le voisinage de la côte que Saville a récolté des objets en silex, en calcédoine et en obsidienne qui sont simplement travaillés à grands éclats et dont il a représenté ii spécimens (365, ii, i>i. lxiv). D’après l’auteur, la première pièce figurée est un grossier couteau en silex, analogue à ceux qu’employaient les anciens Indiens des Etats-Unis. Les quatre suivantes sont des espèces de larges tranchets irréguliers pouvant être facilement tenus à la main; un des bords en a été taillé sur les deux faces de façon à le rendre tranchant. Quatre autres instruments sont des lames ordinaires d’obsidienne, dont les bords ont été ébréchés à l’usage et dont la longueur moyenne est de Saville a rencontré dans ses
fouilles un nombre considérable de ces couteaux. Enfin les trois dernières pièces figurées sont de simples nodules d’obsidienne de à de diamètre, qui ont
été recueillis dans une cachette.
Quoique les figures ne soient pas d’une netteté parfaite et que les objets soient plutôt mentionnés que décrits dans l’ouvrage, il est incontestable qu’ils n’offrent que des traces d’un travail rudimentaire et rappellent, par leur facture, nos instruments paléolithiques. Toutefois, on ne saurait leur assigner une haute antiquité, car ils gisaient dans des mounds et des corrales (emplacements d’habitations) du Cerro Jaboncillo, qui ont livré de la poterie et des instruments en métal.
L’obsidienne utilisée par les Indiens du littoral provenait du haut plateau, suivant le célèbre géologue Wolf, qui avait pu examiner de nombreuses pointes de flèches rencontrées dans les provinces côtières, notamment à Balzar, sur les rives du Daule, et un petit miroir fait dans la même roche trouvé à Colonelle. Il a même reconnu dans la pierre d’autel de l’église de Chongon, qui avait été tirée d’un bloc découvert dans la montagne voisine, l’obsidienne du Guamani (au nord de l’Antisana) (447, p. 358). C’est sans doute parce que le gisement de cette roche se trouvait à une grande distance que les indigènes du littoral lui attribuaient une valeur réelle et conservaient dans des cachettes les fragments qu’ils avaient pu se procurer. Peut-être parfois l’obsidienne arrivait-elle entre leurs mains à l’état d’instruments déjà façonnés, les pointes de flèches de Balzar étant, d’après Wolf, identiques à celles qui sont récoltées dans les environs de Quito.
Dans le pays interandin, l’obsidienne était journellement employée à la fabrication des pointes de flèches et des couteaux. Les Indiens modernes désignent sous
le nom cV ayacollqui, c’est-à-dire argent des morts, les armes, les outils de cette nature. Rien n’indique, d’ailleurs, cfue les instruments des hauts plateaux, pas plus que ceux du littoral, soient paléolithiques.
Max Uhle a figuré, il est vrai, i8 objets en obsidienne de la collection de Reiss et Stübel c{ui proviennent tous de la région interandine (pays cara), et dont i6 sont grossièrement travaillés ('). Les uns sont donnés comme de simples éclats, les autres comme des couteaux, des grattoirs ou des pointes (407, i, i>i. xx, fig. i-i8). A en juger par les figures, du reste assez défectueuses, aucun de ces i6 objets ne présente de retouches et leurs faciès rappelle beaucoup celui de certains de nos instruments quaternaires. Mais il ne faut pas oublier que des types archaïques se rencontrent assez fréquemment dans des gisements néolithiques des mieux caractérisés et que la morphologie d’un outil en pierre n’est pas suffisante pour en indiquer l’âge. Or, comme les objets de la collection Reiss et Stübel ont été recueillis à la surface du sol (407, i, p. 5o), il serait tout à fait téméraire de leur assigner une antiquité très reculée. Il est d’autant plus nécessaire de se tenir sur la réserve que deux des pièces figurées (celles qui portent les n°® 16 et 18) montrent de nombreuses retouches et que fauteur ne nous dit pas qu’elles aient été recueillies dans des conditions différentes des autres objets.
En réalité, tous les instruments en pierre taillée récoltés jusqu’ici en Equateur ont été ramassés à la surface du sol ou bien dans des stations ou des sépultures qui ne remontent pas à une époque fort ancienne, car, dans la plupart des cas, elles ont livré en même temps soit des instruments en pierre d’aspect néolithique, soit des poteries, soit même des objets en métal. Wilson a cependant recueilli quelques débris d’industrie humaine dans des couches en place, à Chancama. Au-dessous d’une couche de terre a égétale, il a observé une assise d’argile et de sable, puis une couche de graviers fluviaux et d’argile, recouvrant une autre assise analogue à la précédente, et, dans chacune des couches sous-jacentes à la terre végétale, gisaient des fragments industriels qui démontrent que l’homme existait au moment de leur formation. Mais ces restes d’industrie humaine consistent uniquement en tessons de poteries, en figurines de terre et en fragments d’ornements en or (439); et, à moins d’admettre c[ue la céramicjue et l’industrie des métaux sont infiniment plus anciennes dans le Nouveau Monde C{ue dans nos régions, on ne saurait conclure de cette découverte à une très haute antiejuité des objets recueillis à Chancama.
De ce c|ui précède il résulte que la question de l’homme paléolithique en Equa^ teur reste entière et que de nouvelles recherches pourront seules l’élucider. Nos documents personnels ne permettent en aucune façon de résoudre le problème. Nous ne possédons, en effet, qu’un seul instrument en pierre qui n’ait pas subi de
(^) Trois de ces pièces ont été reproduites par Hans Meyer (249, j)l. I,fig. a, b, d].
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polissage, et cet instrument est une fort belle pointe de lance en obsidienne, retouchée avec un soin méticuleux {pl. VI, fig. ii).
Cette pointe a été trouvée à Chiltazon, dans la région interandine (pays pasto), La roche dont elle se compose est d’une remarquable transparence, ce qui tient en partie à sa coloration peu foncée. Sans les traînées fuligineuses qu’on aperçoit dans la masse de l’obsidienne, sa couleur serait aussi claire que celle du verre de bouteille.
Notre instrument est brisé du côté du talon; il mesure encore 107™™ de longueur sur 87*^”^ de largeur maxima, et 9™"^ d’épaisseur à l’endroit fracturé. De forme très régulière, il se termine par une pointe fort aiguë. Les deux faces en sont travaillées sur toute leur étendue et légèrement renflées ; l’une d’elles est un peu plus convexe que l’autre. Les bords ont été minutieusement retouchés par pression et les minces éclats parallèles qui en ont été détachés dénotent, chez l’ouvrier qui a fabriqué la pièce, une habileté merveilleuse. Sous le rapport du travail, la pointe de Chiltazon peut se comparer aux plus beaux instruments néolithiques en silex de l’Europe.
Pour trouver des pointes de lance en obsidienne aussi soignées dans le Nouveau Monde, il faut aller au Mexique ou en Californie. Le Musée d’Ethnographie du Trocadéro en possède plusieurs, comparables par le travail, quoique parfois un peu plus grandes, qui ont été rencontrées dans diverses localités de l’État de México (n- 6400-6405, 25i5o, 25i54), dans le district de Sultepec (n» 45311), à Zamora, dams le Michoacân, (n- 25967) et à Ixtlan, dans le territoire de Tepic (ie5o3i2).
Les pointes de lance du Mexique se rétrécissent progressivement du côté du talon, mais ne présentent pas de pédoncule. Celles de Californie offrent deux types distincts, l’un tout à fait identique à celui du Mexique, l’autre avec un pédoncule assez court, mais nettement détaché. Dans ce second type, les bords de l’arme vont en divergeant peu à peu depuis le sommet jusqu’à la base, tandis que, dans le premier, les bords, après avoir divergé jusque vers le milieu de la pièce, convergent à partir de ce point jusqu’au talon. C’est cette dernière disposition qu’on observe sur la pointe de Chiltazon, et nous croyons pouvoir en conclure, bien qu’elle ne soit pas entière, que le pédoncule faisait complètement défaut.
A notre connaissance, on n’a pas signalé de pointes similaires en obsidienne dans les régions intermédiaires entre l’Équateur et le Mexique, de sorte qu’il ne nous est pas possible, à l’heure actuelle, de relier géographiquement notre arme de Chiltazon aux pointes mexicaines. Mais, au point de vue de la forme et de la facture, la ressemblance va jusqu’à l’identité, et nous n’avons pas cru pouvoir passer le fait sous silence.
Nous avons dit qu’au Pérou les instruments en pierre n’ayant subi aucun polissage paraissent aussi rares qu’en Équateur; nous n’en connaissons même pas qui aient un faciès nettement paléolithique. Max Uhle a cependant figuré une grande
Arc de méridien équatorial, t. VI, (1). 18
ETHNOGRAPHIE ANCIENNE DE l’ÉQUATEHR.
pointe en jaspe, découverte au Tambo de Mora (Lima) et qui, au premier abord, semble taillée à grands éclats (407, i, /7. xx, /?g. 19) ; mais le dessin publié par l’auteur ne permet nullement d’être affirmatif sur ce point. D’ailleurs, si, le contour de l’objet est fidèlement reproduit, on peut dire qu’on se trouve en présence d’une arme rentrant dans le type néolithique. En effet, les deux bords de la pointe offrent une série de dents régulières, arrondies, qu’il est impossible d’obtenir sans de fines retouches et qu’on ne rencontre jamais sur les instruments paléolithiques.
Strobel a également figuré deux pointes du Pérou qui paraissent assez grossièrement travaillées (394 bis, pi. iii, fg. 14, i5), mais elles portent l’une et l’autre un pédoncule et des ailerons, ce qui suffit à les faire rentrer dans le type des pointes néolithiques ; en outre, la seconde montre, sur chaque bord, une encoche, qui n’a pu être exécutée que par un ouvrier habitué à retoucher ses instruments. Les deux encoches sont situées sensiblement en face l’une de l’autre, environ au tiers de la distance qui sépare les ailerons de la pointe.
Blake a aussi reproduit une pointe à pédoncule et à ailerons qui est fixée sur un petit manche à l’aide d’un lien passant obliquement au-dessus d’un des ailerons (43, p. 290, f,g. i5). Elle a été trouvée, avec deux autres, dans l’ancien cimetière de la baie de Chacota. A leur propos, l’auteur se contente de dire que ce sont « trois couteaux, ou, peut-être, des pointes de flèche, faits de pierre et fixés sur un court manche de bois ou tige apointie à l’extrémité comme si elle avait dû être insérée dans un roseau » (43, p. 289). Une pointe toute semblable, avec le même manche court et apointi à l’extrémité, a été figurée par Uhle (407, i, pi. xx, /?§. 32) ; elle provient d’Arica. La seule différence qu’elle présente avec celle de Blake consiste en ce que la ligature n’est pas ramenée au-dessus d’un des ailerons.
Le Musée d’Ethnographie possède une pointe, fixée dans un court manche, tout à fait analogue aux précédentes. Toutefois, le manche, qui n’est pas brisé, ne se termine pas par l’espèce de tenon pointu qu’on voit sur les deux autres (Tr. n» 20755). Cette variante dans l’emmanchure s’observe sur un instrument dont Uhle a donné le dessin (407, i, ii. xx, fg. 3i) et qui provient d’Arica, comme celui du Trocadéro. Ces deux dernières pointes n’ont pas de véritables ailerons, mais leur faciès et leur travail suffisent à les faire rentrer dans la catégorie des instruments néolithiques.
Nous mentionnerons encore une autre pointe du Pérou, qui se trouve au Musée d’Ethnographie et qui ne porte pas d’indication de provenance. Brisée à l’extrémité, elle possède un pédoncule et deux ailerons bien développés. Une ligature en coton, qui passe obliquement au-dessus d’un des ailerons, montre qu’elle devait être emmanchée à la façon de celle figurée par Blake.
Les découvertes faites dans les cités lacustres de la Suisse et aux Etats-Unis prouvent que des instruments identiques ont parfois été utilisés comme couteaux. Il est non moins certain que le petit manche était souvent inséré dans une hampe
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creuse et constituait alors l’armature d’une flèche. La question n’a d’ailleurs que peu d’intérêt au point de vue où nous sommes placés. Ce que nous devons retenir, c’est que toutes les pointes que nous venons de mentionner rentrent incontestablement dans le type néolithique et qu’on ne saurait se baser sur l’absence de polissage pour les faire remonter à une époque très reculée.