‹ Ethnographie ancienne de l'EquateurChapitre 55 sur 149 · ENQ’A · texte numérisé non relu

ENQ’A

Nous désignons sous ce nom de petites figurines en pierre représentant un lama ou un animal voisin, sur le dos duquel a été creusée une profonde cavité plus ou moins cylindrique ou ovoïde tronquée. Le corps de l’animal est toujours assez sommairement rendu; le plus souvent, les jambes n’existent pas ou bien elles sont indiquées par des moignons très courts, et la queue est simplement esquissée. C’est uniquement du côté de la tête et du cou que s’est porté l’effort de l’artiste et il a su en rendre avec tant d’exactitude les principaux caractères, que von Tschudi déclare avoir pu reconnaître les quatre formes d'Auchenia qu’on rencontre dans la région andine ; le lama, l’alpaca, le huanaco et la vigogne (40i, p. loi). Pour les deux premiers de ces animaux au moins, la distinction est si nette qu’elle ne peut échapper à l’observateur le moins averti, comme on pourra s’en convaincre en

OB.IETS EXTRAITS DES TOMRES PRÉCOLOMBIENNES DE l’ÉOUATEUR. 187

comparant aux deux esquisses de lama et d’alpaca {fig. 43), faites d’après nature par M. Millot, professeur de dessin au Muséum, les croquis de deux enqa équatorien et péruvien [fig. 42). L’ouvrier préeolombien a reproduit avee une remarcjuable fidélité le easque de poils, divisé par une raie médiane et recouvrant les yeux, qui earaetérise l’alpaea, ainsi que les eolliers superposés que forme sa longue fourrure autour du eou. Avec le même sens réaliste, il a rendu la tête plus glabre du lama, ses gros yeux saillants que rien ne dissimule et son long eou à fourrure plus lisse.

Ces objets sont rares en Équateur. Nous n’en connaissons, en effet, que trois spéeimens : l’un, figurant un alpaca, a été publié par Bamps sans indieation d’origine (27, pi. XXXV, fig. 7); le second, reproduisant d’une façon très fruste un lama, vient de Riobamba (Xr. n»97oo); le troisième, représentant un alpaea, a été rapporté par nous de la région de Loja {pl. XIII , fig. i4).

Ce sont là certainement des produits d’importation péruvienne, ear on les reneontre avec une grande fréquence dans l’aneien empire des Ineas [pl. XIII, fig. i5). Sans compter les nombreux éehantillons figurés par Ewbank (H2, p. 134) et Herndon et Gibbon (I61 6is,p. 60, /?g. 2-3, p. 66, 20), cjuatre autres rapportés au Musée du

Troeadéro par Wiener (110*4107,4109,4416,4417), un qui fait partie des colleetions de la Galerie de Minéralogie du Muséum (1842,110224) ('), cjui ne portent pas d’indication d’origine préeise, nous avons pu former une série de 82 pièees, dont 18 appartiennent au Musée d’Ethnographie, i au Musée des Antiquités nationales de Saint-Germain, i à M. de Villiers du Terrage et dont les autres ont été figurées par Wiener (-) (434,9.277,572) et par Seler (37i, p/. f///, /?g. 2-4, 10-12).

Tous ces objets, sauf deux qui ont été trouvés à Aneon (Xr. n» 4357 -, S'-G-tF 853i), proviennent de loealités du haut Pérou.

En dehors de cette région, les enq a sont rares; toutefois, d’Orbigny en a figuré un de Bolivie (298, Atlas hisior. et géogr.. Antiquités, pl. X, fig. 3) et le Capitaine Berthon nous a dit en posséder quelques-uns de même provenance. Du pays diaguite, nous ne eonnaissons que l’exemplaire publié par Quiroga (322, p. 33o, /îg. n), et, parmi les eolleetions chiliennes, la seule pièce, qui puisse être rapprochée des pièees péruviennes, est un objet en albâtre trouvé dans le nord du Chili, qui a été figuré par Médina (247, fig. 107). A en juger par la gravure, on peut eroire qu’il s’agit d’un enq' a dont la partie eorrespondante au eou et à la tête aurait été brisée, ou peut-être d’une imitation ineomplète tentée par des ouvriers loeaux.

Rien n’est plus earactéristique que la distribution de ces objets; on les retrouve, en effet, dans toutes les régions où les Incas ont porté leurs armes, et leur fréquenee dans le haut Pérou montre bien qu’ils sont originaires de cette région.

(^) Ce bel échantillon représentant un alpaca est en aragonite de couleur jaunâtre. (^) Cet auteur déclare en outre en a\’oir trouvé 2i à Sacsaïhuainan (434, p. 370) .

EïllNOGUAPHIlî ANCIEAiSE DE l’ÉQUATEUU.

La netteté même de cette distribution géographique ne rend que plus surpre-

Fig. 42. — Enq’a reprcsenlant un lama (1-2) el un alpaca (3-4).

nante et inexplicable la découverte d’un objet identique faite dans un mound

On.IETS EXTRAITS DES T051ÜES IMlÉCOEOIMniENXES l>E l’ÉQUATEUR . 1 89

de rOhio (') (440, p. 335. /»/. ix, fig. 2). Voici les renseignements que M. Hrdlicka a bien voulu nous fournir sur cette curieuse pièce. Un moulage seul en existe dans les collections du Muséum de Washington, l’original appartenant à un particulier. Le savant anthropologiste ne sait si l’animal représenté est un lama ou quelque animal voisin. Il existe une cavité à la partie supérieure comme sur les pièces péruviennes, mais également un second orifice dans la queue, qu’on n’observe pas sur celles-ci. Le matériel employé est une pierre calcaire ou magnésienne.

Fig. 43. — Croquis de lama et d’alpaca, exécutés d’après nature par M. Millot, professeur île dessin au Muséum.

suivant des informations prises par notre correspondant. Pour M. Hrdlicka, il s’agit d’une pipe, explication qui ne saurait évidemment s’appliquer aux objets similaires de l’Amérique du Sud, puisqu’ils ne présentent qu’une seule cavité.

Aussi les archéologues ont-ils émis à leur sujet diverses autres hypothèses. Bamps (27, p. 140) les décrit comme des brûle -encens, explication qu’admet également Wiener, bien que parfois cet auteur les qualifie de mortiers (434, p. 277, 572).

(') La figuration d’un camélidé n’est certes pas un fait isolé en Amérique du Nord. L’expédition Hemenway a, en effet, découvert dans l’Arizona des terres cuites représentant vraisemblablement un lama ou quelque animal voisin, et Matthews a reproduit des pictograpbies trouvées dans la même région, pour lesquelles le même rapprochement paraît s’imposer (246, p. i56-i58, fig. 16-20). Ce qui est vraiment surprenant dans la pièce décrite par AAfilson, c’est l’identité absolue qui existe entre la façon dont les indigènes de l’Ohio et les Péruviens ont sculpté dans la pierre l’image d’un même animal. Une telle similitude ne peut guère s’expliquer par un phénomène de convergence.

I9<> ETIINOGnAPniE ANCIENNE DE l’ÉQUATEUH.

Von Tschudi, s’appuyant sur un ancien texte ('), croit que ces petits objets étaient appelés idJti et servaient à conserver la llipta, c’est-à-dire la poudre alcaline qui était adjointe à la coca pour la mastication (40i, p. io3). Les deux pièces offertes par de Sartiges au Musée d’ Ethnographie du Trocadéro (n»‘ 36365-36366) sont étiquetées comme lampes, et c’est aussi sous ce nom que d’Orhigny désigne ces objets (298, iii, partie, p. 460). Médina, à propos de la pièce chilienne que nous avons signalée plus haut, émet l’hypothèse que ces petits récipients servaient de pots à peinture aux femmes péruviennes (247, p. 364). Quiroga, ayant trouvé un de ces objets accompagné d’un petit pilon s’adaptant parfaitement dans la cavité dorsale, pense qu’il s’agit d’un mortier de forme spéciale (322, p. 33o). Boman, enfin, croit que ces figurines devaient servir dans des cérémonies religieuses et les rapproche des illas ou talismans pour protéger les troupeaux contre toutes sortes de dangers et pour favoriser leur reproduction (47, i, p. 128-129, iSa).

La plupart de ces hypothèses ont été récemment discutées par Uhle dans un très intéressant article (408 6is). Le savant ethnographe fait remarquer l’obscurité du texte de Joan de Santacruz Pachacuti, sur lequel s’est appuyé von Tschudi; il note ensuite l’absence de traces de feu sur ces objets, traces qui ne manqueraient pas d’exister s’ils avaient servi comme brûle-parfums; d’ailleurs, dans cette hypothèse, on ne comprendrait pas comment auraient pu être utilisées les pièces de même forme fabriquées en bois, qu’on rencontre parfois au Pérou, Bien que Uhle n’en fasse pas mention, il est évident que l’emploi comme lampes soulève les mêmes objections.

D’ailleurs, l’archéologue allemand a eu la bonne fortune d’observer chez les Indiens de la vallée de Vilcanota des survivances d’une coutume c{ui permet de substituer à toutes ces hypothèses une explication certaine. Il a, en effet, trouvé, parmi les multiples objets que ces Indiens apportent au marché de Sicuani, des représentations en pierre de lamas, de brebis et de moutons, désignées sons le nom de enq a, portant, comme les pièces précolombiennes, une cavité dans le dos; une enquête auprès des vendeurs lui a appris qu’il s’agissait d’offrandes à Pachamama. Dans ce but, on remplit la cavité dorsale d’alcool, de vin ou de toute autre substance sacrée, notamment de coca, et l’on enterre la figurine dans les parages où paissent les troupeaux. On paie ainsi à Pachamama l’herbe qn’elle fournit aux animaux. Ce sacrifice doit être renouvelé chaque année, mais la nouvelle offrande doit être placée au-dessons de la précédente (plus près de Pachamama, disent les Indiens).

(^) On lit en elîet dans Joan de Santacruz Pachacuti (304, p. 279) : En este tiempo los Capacuyos ymbia à nn yndio pohre con hultis [idltis] de guardar lliptas et avi bas de la page, une note du célèbre visilador de idolatrias du Pérou, Francisco de Avila, explique ainsi le mot hultis : Estas son itnos carnerillos de barra en que echan llipta. Von Tschudi suppose que, suivant la richesse de l’individu, le iillti pouvait être en argile, en pierre, ou en métal. Balboa, qui rapporte les n.êmes faits que Joan de Santacruz Pachacuti, a déformé ce mot quic'-iua, comme la plupart de ceux qu’il a cités, et l’écrit hcï (25, p. 45).

Or,.IETS EXTRAITS DES TOMBES PBÉCOLOMBIEiNISES DE l’éQUATEUB. I()I

Cette coutume explique cju’on ait trouvé souvent, en particulier clans des fouilles praticjuées à Cuzeo, un grand nombre de ees objets enfouis dans le même endroit.

Cette explication diffère, on le voit, assez peu de l’hypothèse de Bonian, mais elle la précise beaucoup. Une relation des coutumes des Indiens des environs de Guamanga, éerite en i586, atteste d’ailleurs l’aneienneté de la coutume observée par Uhle. On y lit, en effet, c[ue les Indiens de la région vénéraient des lamas de pierre et d’argile {guacas y adoratorios, que er an unos coino carneros de la tierra hechos de piedra, y otros carnerillos hechos de barro) ; et, en note, Jiménez de la Espada ajoute c{ue ees figurines s’appelaient ulltis et llarnapconopas et que, lorsqu’elles avaient pour but d’obtenir la multiplication des troupeaux, elles étaient en pierre, représentaient des mâles ou orccos et prenaient le nom de caullamas (337, I, 11. 206-207).

Fig. 41- — Enq'a ayant servi comme mortier, Ciizco (Coll, de M. de Villicrs du Terrage) (|).

a, pièce complète; b, pilon.

L’observation de Uhle nous semble résoudre définitivement le problème, c’est pourejuoi nous avons adopté pour désigner les objets étudiés iei le nom de enq’a, cjue leur donnent encore les indigènes de la vallée de Vilcanota. Toutefois, il semble C[ue, dans certains eas, ces petites figurines aient pu servir de mortiers. Nous avons dit plus haut c{ue Quiroga en a recueilli en pays calchacjui un spécimen muni d’un petit pilon; une pièee analogue nous a été eommunicjuée par M. de Villiers du Terrage, cjui l’a aequise à Cuzeo dans un lot d’anticjuités {fig. 44)' La petite baguette de pierre, c{ui accompagne la figurine en forme de lama, a une de ses extrémités écaillée, mais l’autre est régulièrement arrondie, comme la partie triturante d’un pilon; de plus, on sent très bien dans le fond de la cavité dorsale une large rainure circulaire entourant un eentre légèrement surélevé, semblable à celle c|u’aurait pu produire le mouvement du pilon. On est donc en droit de supposer que cette cavité n’était pas uniquemeiiL destinée à reeevoir des lii^uides ou

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de la coca, mais aussi quelque substance précieuse nécessitant une trituration. Si obscur qu’il paraisse, le texte de Joan de Santacruz Pachacuti, que nous avons cité plus haut, permet de supposer, avec quelque vraisemblance, que cette substance était la poudre alcaline qu’on mélangeait à la coca. Dans cette hypothèse, la petite baguette de pierre pouvait servir à la fois à triturer cette poudre et, après avoir été humectée de salive, à prélever la quantité nécessaire pour être adjointe à la coca. Ces petits mortiers auraient été, dans ce cas, désignés sous le nom de ulltis; rien ne s’oppose d’ailleurs à ce qu’ils aient pu, comme les enq a des indigènes de la vallée de Vilcanota, servir d’offrandes à la divinité Pachamama, la poudre alcaline participant peut-être au caractère sacré que les Indiens attribuaient à la coca.

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