MIROIRS
Les anciens Indiens de l’Équateur polissaient certaines roches pour en faire des miroirs, qui, en quichua, étaient appelés ingarirpu ou miroir des Incas. Suivant Juan et Ulloa, qui les ont décrits minutieusement et en ont figuré plusieurs exemplaires, les Indiens employaient soit la pierre de V Inga, soit la pierre de gallinazo ('). La première est tendre, non transparente, de couleur de plomb et se brise facilement; on faisait avec elle des miroirs, le plus souvent circulaires, avec une surface réfléchissante parfois concave, tandis que la face non polie était plus ou moins convexe. La pierre de gcdlinazo est, au contraire, très dure et vitreuse comme le silex, de couleur noire, légèrement diaphane; avec elle, on faisait également des miroirs de forme circulaire, percés, près de leur bord, d’un trou de suspension; la plupart étaient plans, mais il y en avait aussi de concaves et de convexes (201, ii, p. 619-620, pi. XV, fig. E, F, G). Nous verrons tout à l’heure qu’en effet les aborigènes de l’Équateur utilisaient soit la pyrite qui correspond à la pierre de V Inga, soit l’obsidienne qui correspond à la pierre de gallinazo.
En faisant abstraction de la matière employée, les miroirs équatoriens se présentent sous deux formes différentes, qui nous sont précisément fournies par les deux spécimens de notre collection.
Le premier {pl. X, fig. i, 2) provient du Sigsig (pays canari); il est en pyrite et de forme circulaire; sa surface réfléchissante, qui est plane, n’olfre d’autre particularité, en dehors d’une cassure accidentelle, qu’une petite turquoise enchâssée près du bord. La face opposée, plane également, présente par contre des détails intéressants; on y voit en effet une série d’orihees, dont quatre, situés aux extrémités de deux diamètres perpendiculaires, sont l’entrée de petits canaux qui viennent s’ouvrir sur la tranche, tandis que six autres se faisant face
Pour Velasco, ces miroirs ii’étaieiil pas faits avec uue pierre naturelle, mais avec un alliage d’argent, d’or et d’autres métaux, dont le secret se serait perdu (418, I, p. 3o).
ETHNOGRAPHIE ANCIENNE DE l’éQUATEüR.
deux à deux communiquent entre eux par un étroit canal en U. A l’usage, deux des canaux périphériques ont vu leur paroi s’user; pour les remplacer, on en a creusé deux autres immédiatement à côté.
Le second exemplaire {pl. X, fig. 4), en pyrite comme le premier, a été trouvé à Inga-pirca, également en pays canari. Sa face réfléchissante est plane, tandis que la face opposée a une forme conique surbaissée. La suspension se faisait au moyen de deux trous pratiqués près du bord, et traversant le miroir dans toute son épaisseur.
Ces miroirs ne sont pas très fréquents en Equateur. Pigorini (315, p. 43) en a signalé un, et Bamps figuré deux (27, pi. xxv, fîg. 2, 5), malheureusement sans indication d’origine. L’un de ceux-ci, au lieu d’être circulaire, a une forme rectangulaire. Trois exemplaires de la collection Cousin, également sans provenance précise, ont, comme notre type II, la face postérieure conique. Enfin, les deux miroirs représentés par Uhle (407, i, pi. xxiv, fig. 12, i3), recueillis à Canar et à Inga-pirca, reproduisent exactement l’une et l’autre de nos variétés. Tous ces spécimens de la vallée interandine sont en marcassite ou en pyrite, sauf un de ceux publiés par Bamps qui est en bronze. D’après les quelques localités citées, il semble que, dans cette région, leur usage ait été limité au pays canari.
Mais, en dehors du haut plateau, on les retrouve dans la région côtière; là, la matière employée est l’obsidienne, du moins à en juger par les six échantillons récoltés par Wolf, dans les environs de Colonche (447, p. 358) et par Saville au Cerro Jaboncillo, dans la province de Manabi, à La Tolita et à La Piedra, dans la province d’Esmeraldas (365, ii, p. 168, pi. lxv) (').
Malgré l’appellation quichua sous laquelle on désigne maintenant ces miroirs, ceux-ci semblent rares au Pérou. Nous n’en connaissons que trois exemplaires de ce pays : l’un, qui fait partie de la collection Hauy de la galerie de Minéralogie du Muséum (n» 5492), est en fer sulfuré. De forme circulaire, avec face postérieure conique surbaissée, il rappelle par tous ses détails notre type II équatorien. Un autre est mentionné par Squier; il est également en fer sulfuré, a la forme d’un œuf coupé par le milieu et provient de Pachacamac (387, p. 80). Le troisième, enfin, qui a été figuré par Baessler (23, fig. 3oo), provient de Trujillo; il est circulaire aussi, mais en bronze, et ne présente que de vagues analogies avec nos exemplaires (-).
Si l’on veut trouver des termes de comparaison nombreux et concluants, c’est
(^) Nous avons vu (p. 54, noie i) que le chef du village de Colonche (pays des Huancavilcas) portait, d’après Benzoni, un de ces miroirs sur le poignet dans le but de conserver sa vue.
(■■*) Au Pérou, les miroirs devaient être pres(jue exclusivement fabriq;iés avec des métaux : « Quant à leurs miroirs, dit Garcilasso, les Dames de sang Royal en avoient d’argent poly, et les femmes du commun n’en usoient point d’autres que de leton ou de cuivre, pource que l’usage de l’argent leur estoit delîendu ». Le chroniqueur ajoute que les hommes ne s’en servaient pas, parce qu’ils « tenoient pour infamie de se regarder dans le miroir, disant que cela n’appartonoit proprement qu’aux femmes » (129, 1, p. 2'j'7-278).
OBJETS EXTRAITS DES TOMBES PRÉCOLOMBIENNES DE l’ÉQUATEUR. 2O9
au Mexique qu’il faut les chercher. On trouve, en effet, dans ce pays, les deux types équatoriens avec tous leurs détails caractéristiques, ainsi qu’on pourra s’en rendre compte d’après les deux exemplaires en pyrite que nous reproduisons (p/. X, fig. 3, 6) et qui font partie d’une belle série appartenant au Musée du Trocadéro. Les anciens Mexicains employaient d’ailleurs également l’obsidienne comme les peuples côtiers équatoriens (33, pi. xv, fig. 3, 8). C’est là un nouveau rapprochement entre la civilisation équatorienne et la civilisation de l’Amérique centrale.