CHAPITRE YIl
Caractères moraux. — Institutions sociales. — Mœurs et Coutumes.
De tous les sentiments celui de la vengeance est sans contredit le plus profondément empreint dans le cœur du Berbère. Rien ne le détourne du projet qu'il a médité contre celui qui l'a outragé : le temps n'atîaiblit jamais en lui le souvenir de l'offense et il est capable de tous les efforts et de tous les sacrifices pour donner satisfaction à son besoin de rancune. Il est foncièrement criiel; le meurtre d'un homme est pour lui un péché véniel et, pour la contestation la plus futile, il n'hésite pas à tuer son semblable. Quoique d'une bravoure à toute épreuve dans le combat, il essaie toujours de frapper traîtreusement son ennemi et l'emploi du poison ne lui parait pas plus déloyal que celui d'une arme à feu ou d'un casse-tête. Les femmes sont aussi courageuses que les hommes; non contentes d'assister de loin au combat et d'encourager de leurs paroles leurs maris ou leurs frères, elles s'exposent souvent au milieu
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de la mêlée et se précipitent sur rennemi pour lui arracher ses armes. Cette bravoure est tout à fait instinctive, car l'aiTection qu'elles portent à ceux qu'elles défendent ainsi n'est jamais bien vive et le sort qui les attend si elles viennent à tomber entre les mains de l'ennemi n'a rien qui les effraie.
La probité commerciale est une vertu commune à tous les musulmans quand ils opèrent entr'eux; mais dès qu'ils ont affaire avec des étrangers, ils deviennent moins scrupuleux. La religion n'a rien à voir dans ce changement de conduite : se trouvant en présence de commerçants plus habiles qu'eux et disposant de ce puissant moyen d'action qui s'appelle le crédit, ils croient qu'ils ne peuvent lutter contre la concurrence que par la fraude et la déloyauté. Les Berbères qui jusqu'ici ont été moins directement en contact avec les Européens, ontpeut-êlre conservé une probité commerciale un peu plus grande que les autres indigènes de l'Algérie, mais cette différence diminue de jour en jour, elle moment n'est pas éloigné où le Berbère saura trouver pour ses denrées des procédés de fraude analogues à ceux employés par les Arabes lorsque, par exemple, ils augmentent le poids de leurs laines en les saupoudrant de sable,
CARACTERES M(1RAU.\ tO
Déjà, du reste, la fabrication de lu fausse monnaie a été pratiquée avec une certaine liabileté par les Kabyles du Djurdjura, Leur avarice leur sug-gérera certainement des moyens que leur intelligence épaisse n'aurait point suffi à leur faire trouver.
L'amour de l'indépendance dont on fait honneur aux Berbères ne mérite pas tous les éloges qu'on lui a prodigués. Chez eux, ce sentiment procède d'un égoïsme étroit et d'une nature farouche et ombrageuse; il n'a rien de commun avec cette aspiration à la liberté qui hante le cœur de tous les habitants de l'Europe. Cette liberté qui entend lutter contre tous les privilèges afin de laisser à chaque homme, dans la mesure de son intelligence et de ses forces, la faculté d'améliorer son sort par la richesse ou les honneurs, établissant ainsi la seule égalité possible^ n'est même pas soupçonnée par les Berbères. Leur nature sauvage prend ombrage de toutes les supériorités et le désir d'indépendance qui les anime n'a pour eux d'autre objet que de les soutraire aux obligations qui leur incomberaient dans une société mieux disciplinée.
La fidélité à la parole donnée est assez commune parmi les Berbères; leur amourpropre est aussi très développé et leur sus-
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ceplibilité facilement mise en éveil. Cette fierté ombrageuse les porte rarement au bien ; ils s'irritent des reproches qu'on leur adresse sans jamais chercher, par une conduite difîérentC;, à les éviter dans l'avenir. L'intérêt personnel est à peu près le seul guide qu'ils aient pour distinguer le bien du mal : le crime n'existe à leurs yeux que quand ils en sont les victimes.
L'unité sociale chez les Berbères est la kharrouba qui comprend tous les membres d'une même famille. Autour de ce groupe familial viennent parfois s'établir quelques étrangers — rejetons de familles trop peu nombreuses pour former à elles seules un établissement en état de se défendre — et cette agglomération constitue le village. Si le village est capable de résistera ses voisins, il forme à lui seul une petite république; sinon, il contracte alliance avec un ou deux villages voisins et la petite république devient alors fédérative. Enfin, quand on a à redouter un ennemi très puissant, il se crée une véritable confédération qui peut embrasser jusqu'à vingt mille individus; mais cette confédération, en général temporaire, ne dépasse pas d'ordinaire le chiiTre de trois ou quatre mille individus. Sauf le cas de guerre, les liens qui
unissent les membres d'une confédération sont peu étroits; les intérêts de chaque village sont absolument séparés de ceux de leurs voisins et le kanouii, ou code particulier à chaque groupe familial, varie d'une localité à l'autre, même dans les confédérations les mieux unies. Il n'y a donc que la sécurité et la liberté d'aller et de venir sur un territoire déterminé qui soient les avantages réels de cette association des villages.
Parmi les institutions spéciales aux Berbères, il en est une, appelée andia, qui mérite d'être signalée. Grâce à celte institution tout habitant d'un village ou d'une confédération peut prendre un étranger sous sa protection et réclamer l'assistance de tous les membres de l'association politique dont il fait partie pour défendre son protégé dans le cas où il serait victime d'un acte d'agression. Pour que Vanaïa soit efficace, il faut que celui auquel il est donné soit porteur d'un objet connu comme appartenant à celui qui le couvre de sa protection. Cette coutume conservée jusque dans ces derniers temps par les Kabyles du Djurdjura a disparu maintenant qu'elle est devenue absolument inutile.
Chaque village est administré par nnamin, sorte de maire qui est assisté de quelques no-
tables. L'amin est élu de la façon suivante : les électeurs, c'est-à-dire tous les habitants majeurs du village, se réunissent sans armes sur la place publique; chacun des deux candidats se place surun des côtés do la place et ses partisans viennent se grouper autour de lui. Un simple coup d'œil suffit, en général, pour faire connaître le résultat du vote ; mais s'il y a doute ou, en d'autres termes, si les votants de chaque parti sont en nombre à peu près égal, l'élection se termine par une bataille à coups de pierre et de bâton. La majorité est naturellement acquise, en fin de compte, à ceux qui sortent vainqueurs de cette dernière partie de la lutte électorale. En général, il n'y a que deux candidats représentant chacun un des deux coffs, ou partis qui divisent invariablement chaque village berbère. Dans une société à demi sauvage, cette division ne saurait produire d'heureux résultats et l'inimitié des caffs, n'a jamais amené le parti à la tête des affaires à faire un usage modéré du pouvoir qui lui était conféré. Il est difficile de se prononcer sur la date, même approximative, à laquelle remonte cette organisation politique des berbères, mais, fait curieux à signaler, les noms qui en désignent les divers personnages ou rouages sont tous d'origine arabe et
n'ont, poiirla plupart, subi aucune altération.
La djemaâ ou conseil municipal se réunit une fois par semaine pour délibérer sur les affaires de la communauté; tous les habitants mâles enfontpartie,àla seule condition d'être majeurs ou, pour mieux dire, complètement pubères, ce qui a lieu vers l'âge de quinze ou seize ans. Les décisions sont prises à l'unanimité des membres présents après une discussion dans laquelle tout le monde est admis à prendre la parole. Outre ses attributions administratives, la djemaâ possédait autrefois une autorité juridique qui lui a été retirée dans ces dernières années. Aujourd'hui l'amin n'est plus élu que pour un an et son élection n'est valable qu'après ratification par l'administration.
Les musulmans n'ont point de véritable clergé ; l'imam qui dirige les offices n'est en quelque sorte qu'un maître de cérémonies chargé de rappeler aux fidèles les pratiques traditionnelles de la prière en commun. Quant au mufti, c'est plutôt un magistrat qu'un prêtre, car il décide non seulement en matière canonique, mais encore en matière civile et criminelle dans tous les cas que le code musulman n'a pas prévu. Chez les Berbères, cependant, lacaste des marabouts a une grande
influence religieuse et elle jouit de privilèges analogues à ceux accordés aux membres du clergé par les différents peuples. La qualité de marabout est héréditaire dans la lignée mâle de tous ceux qui ont mené une vie religieuse exemplaire ou plutôt qui se sont consacrés exclusivement à la défense de l'islam contre les infidèles. Ces sortes de croisés musulmans vivaient autrefois dans de véritables couvents appelés ribath et leur nom actuel signifie « attaché à un ribath, ). Aujourd'hui les marabouts oubliant leur ancienne origine se font exempter du service militaire et n'ont point à payer d'impôt ni à fournir de corvées; le plus souvent même, ils font cultiver leurs champs par des corvées recrutées parmi les habitants de la tribu.
Tous les marabouts ne savent pas lire, mais cependant c'est, en général, à des membres de cette caste que revient le soin de donner l'instruction aux enfants indigènes. Cette instruction toute sommaire consiste à enseigner des prières, quelques chapitres du Coran que l'on fait apprendre par cœur et enfin la lecture et l'écriture. Certains fils de marabouts font des études plus sérieuses dont le niveau ne dépasse jamais, si toutefois il l'atteint, celui de l'enseignement primaire supérieur donné
en Europe. Ces études faites dans des établisments appelés zaouïas peuvent être complétées dans les universités des grandes villes auxquelles on donne le nom de medersa. Les frais d'entretien des :;rt'o?</V75 sont couverts par les produits de dotations de bien de mainmorte ou par des contributions volontaires des gens de la tribu à Tépoque des semailles, des moissons et des vendanges. Les médersas ont des revenus analogues.
Les zaouïas sont en quelque sorte les séminaires des musulmans ; l'instruction religieuse y est donnée enmême temps que l'instruction laïque. C'étaient, en outre, avant la conquête française, des lieux d'asile où les malfaiteurs pouvaient se réfugier en toute sécurité; peutêtre est-ce grâce à ce privilège que les zaouïas sont devenus des foyers de vices sans noms, à moins cependant que cela ne soit simplement dû à la vie en commun que mènent les étudiants do ces établissements. Toujours est-il que l'immoralité y atteint sonplus complet développement. On cite même une zaouïa kabyle, celle de BenDriss, qui renfermait à la fois deux catégories d'étudiants : ceux de la première menaient la vie ordinaire des écoliers musulmans ; ceux de la seconde s'exerçaient à détrousser les passants et souvent même com-
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plétaient leurs études sur le vol par quelques essais sur l'assassinat. Ces derniers élèves étaient tenus, après leur sortie de la zaouïa, de prêter main-forte et assistance aux nouvelles recrues quand il y avait un coup difficile à faire et cela sous peine d'être rayé du livre d'or où figuraient les noms de tous ces étudiants. Quelle que soit l'orig-ine de cette bizarre institution, le seul fait d'en avoir toléré l'existence ne donne pas une haute idée de la valeur morale du peuple berbère.
Quoique la polygamie soit autorisée par le Coran, l'immense majorité de la population musulmane n'use point de cette faculté. La possession légitime de plusieurs femmes est un luxe et les Berbères sont pour la plupart trop pauvres pour se permettre cette sorte de confort permis par la loi. Ce serait donc une erreur de faire à ce peuple un mérite de n'avoir qu'une femme et de croire que sous ce rapport il est supérieur à l'Arabe : il est moins riche, voilà tout. La condition que les Berbères font à leurs femmes n'indique pas une grande tendresse du cœur. A peine nubile, la jeune fille est mariée au premier venu qui lui constitue un douaire raisonnable et qui fait à son père un cadeau suffisant. Une fois mariée, ses devoirs sont nombreux et pénibles ;
elle va chercher, souvent fort loin, l'eau et le bois nécessaires à la consommation du ménage ; elle moud elle-même, à l'aide d'un moulin à bras, tout le grain destiné aux repas de la famille ; elle tisse la plus grande partie de ses vêtements, ainsi que ceux de son mari et de ses enfants ; elle trait les chèvres et les vaches, etc. Si à ces diverses charges et à celle toute naturelle de nourrir et d'élever ses enfants, on ajoute les corrections manuelles que le mari administre avec prodigalité, on trouvera que la situation de la femme berbère est peu enviable. Le seul avantage qu'elle paraisse posséder surlafemme arabe, c'est le droit d'aller et de venir à visage découvert, mais si elle n'a pas le soin de détourner la tête chaque fois qu'elle se croise avec un homme qui n'est point son parent, le mari sait lui rappeler, par une volée de coups, que l'affranchissement du port du voile n'est qu'une simple mesure d'économie.
La vie est rude pour tous en pays berbère ; rarement on y mange à sa faim et sans les distributions de viande faites de temps à autre aux frais de la communauté l'alimentation serait presque exclusivement végétale. Ces distributions appelées thhnecheret doivent sans doute leur origine à quelque an-
cienne coutume païenne et rappellent les sacrifices faits aux dieux nationaux. Actuellement les frais en sont prélevés, sur le produit des amendes ousurl'excédentdesrecettes du budget municipal.
Les circoncisions et les mariages sont à peu près les seules occasions de fêtes privées ; les repas copieux qui sont offerts dans ces circonstances forment la principale réjouissance des indigènes. Les fêtes religieuses sont au nombre de trois : le Mouloud ou Nativité du Prophète, VAïd esseghir (la petite fête) qui suit le jeune du Ramadhan et Y Aid elkehir (la grande fête), sorte de Pâques musulmanes ; cette dernière fête coïncide avec les sacrifices que font les pèlei'ins de la Mecque. Le repos sabbatique n'existe pas chez les musulmans ; l'office du vendredi auquel on est tenu d'assister ne dure pas plus d'une heure et l'on peut employer le reste de la journée aux travaux habituels. Ce repos, du reste, est loin d'être nécessaire même pour le Berbère qui, en raison de la pauvreté du sol qu'il habite et dont il ne détient qu'une minime portion, est obligé à un travail plus opiniâtre que les habitants des régions plus fertiles. Pour tous ces peuples, l'excès, de sobriété paraît préférable à l'excès de travail.
Sans pouvoir prétendre à une grande délicatesse de sentiments, les Berbères arabisés et les Arabes sont sans contredit moins rudes et moins grossiers que les Berbères. S'ils ont perdu l'usage de l'anaïa, ils rachètent amplement cette perte par leur hospitalité large et pleine de cordialité : l'anaïa ne s'accorde qu'à un ami, l'hospitalité est ofTerte à tous. L'habitant des plaines est moins vindicatif que celui des montagnes ; s'il pardonne difficilement, il sait oublier avec assez de facilité. Son maintien est grave, mais, sous son visage compassé il ne se cache pas plus d'hypocrisie que sous celui du Berbère à la physionomie la plus ouverte.
Saufdans quelques villes et quelquesbourgs, les Berbères arabisés sont à demi nomades, aussi leur organisation politique diffère-telle sensiblement de celle des montagnards. Chaque douar est bien constitué par un groupe familial, mais l'impossibilité de résister facilement à l'ennemi sur le terrain peu accidenté qu'ils occupent oblige les habitants à former des confédérations autrement étendues que celles de Berbères. Les membres de ces tribus disséminés sur d'immenses espaces n'ont réussi à maintenir leur confédération qu'en centralisant entre les mains d'un
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chef unique des pouvoirs 1res étendus. Celle organisation a ainsi amené la formation d'une sorte de casle puissante, sans toutefois détruire d'une manière complète l'esprit égalitaire qui est naturel chez les principaux peuples musulmans. Sans doute le caïd de la tribu est obéi dans ses moindres caprices et son autorité est celle du tyran le plus despotique, mais si ce chef est trop violent ou trop inique, on n'hésite pas à entrer en lutte avec lui et, au besoin, on va jusqu'à l'assassiner. Tout individu qui s'est fait remarquer par son intelligence et sa bravoure peut aspirer à exercer la suprématie sur la confédération dont il fait partie. Le succès de l'émir Abdel- Kader fournil un exemple récent de cette facilité avec laquelle on se crée une place distinguée dans la prétendue aristocratie arabe, qui n'est héréditaire qu'à la façon de la bourgeoisie française, c'est-à-dire qu'il est plus facile à celui dont les parents sont riches ou influents d'arriver à une situation élevée qu'à celui qui, supérieur par l'intelligence, est soutenu par son seul mérite. Les honneurs que les Arabes rendent au fds de leur caïd ressemblent à s'y méprendre aux égards accordés dans un bourg de France au fils d'un riche bourgeois ou d'un haut fonctionnaire.
D'un naturel très belliqueux, les Berbères arabisés, de même que les Arabes, saisissent le moindre prétexte pour faire usage de leurs armes. Une cause futile suffit à provoquer une razzia ou pillage à main armée sur le territoire de la tribu voisine. Ces rencontres rarement meurtrières sont, pour ainsi dire, des exercices guerriers dans lesquels les jeunes gens font leur éducation militaire, tandis que les hommes faits s'y tiennent en haleine pour le jour du véritable combat. Quand les hostilités ont un motif sérieux, la lutte devient plus sanglante quoique, en général, le sort de la bataille dépende uniquement du résultat du premier choc.
Les mœurs relâchées des femmes arabes occasionnent de nombreux crimes parmi les indigènes algériens. Il est rare qu'une femme arabe n'ait pas un amant et quand celui-ci est surpris rodant autour du douar, on préfère, pour éviter le scandale, le considérer comme un voleur. Cependant les vols sont peu fréquents et sont presque toujours commis par des passants étrangers à la tribu. Le respect de la propriété d'autrui n'est guère observé vis-à-vis de l'étranger, qu'il soit ou non musulman, car le vol dans ce cas est une sorte de fait de guerre aux yeux des indigènes.
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Dans les plaines, la vie est relativement facile ; les semailles et la moisson absorbent tout au plus trois mois de l'année. Les soins donnés au bétail se réduisent à le mener au pâturage et à l'abreuvoir et ce sont de tout jeunes gens, presque des enfants, qui sont chargés de le surveiller. Les animaux vivent complètement en plein air et doivent trouver d'eux-mêmes leur nourriture. Le cheval seul est l'objet de quelques soins particuliers et encore cela se borne-t-il à lui donner de temps à autre une poignée d'orge et un peu de paille hachée par les pieds des animaux qui font le dépiquage des grains. Pendant leurs long^ues heures d'oisiveté, les hommes tressent quelques objets de vannerie en se livrant à d'inlerminables causeries dans lesquelles les moindres actes de leur vie monotone deviennent d'importants sujets de conversation.
Ils ne chassent, ni ne pèchent et les courses qu'ils font pour assister aux divers marchés publics de la tribu ne suffisent pas à les faire sortir de leur engourdissement physique aussi grand au moins que leur apathie morale et intellectuelle. La fertilité du sol et la beauté du climat ont singulièrement contribué à développer celte paresse qu'entretient une incroyable sobriété. L'odeur de la poudre a
seule le don de secouer la torpeur de ces hommes et la croyance à la fatalité, loin d'être la cause de cette indolence en est plutôt le résultat direct, car les Algériens, malgré la différence de religion, ont une tendance marquée à se rapprocher des indigènes, sous le rapport de la paresse physique ; il est vrai qu'ils rachètent ce défaut par une incroyable vivacilé d'esprit. En Algérie^ la fatigue inhérente au travail est accrue dans une forte proportion par l'effet du climat, et il n'y a que ceux qui vivent dans les campagnes qui conservent, par un exercice continuel, la vigueur du sang européen.
L'industrie assez active chez les Berbères est nulle chez les Berbères arabisés et les Arabes. Dans chaque famille, on fabrique les objets indispensables à l'existence primitive qu'on y mène ; les femmes tissent les étoffes, haïks et burnous qui composent les pièces principales du costume de tous ; elle font encore des tapis, des couvertures et les pièces d'étoffes grossières que Ion assemble pour former la tente. Les hommes façonnent euxmêmes les bois des charrues et tressent les paniers et les cordes qui, avec une pioche à deux tranchants fabriquée par un forgeron, constituent le fonds de leur outillage agricole.
Des plats en terre et en bois, une cruche et un chaudron composent à la fois la vaisselle et la batterie de cuisine. Quant à Tameublement, il consiste en quelques nattes, en un coffre en bois et parfois en tapis. Rien n'est triste et froid comme l'intérieur d'une tente ou d'un gourbi pendant la mauvaise saison, mais dès que le soleil paraît, les flots de lumière qui inondent ces loques leur donnent un aspect moins misérable et presque pittoresque.
Dans les villes, l'industrie est plus active ; on y trouve surtout des potiers, des teinturiers, des armuriers, des forgerons, des chaudronniers, des menuisiers, des tanneurs et une quantité incroyable de cordonniers. Cela paraîtrait surprenant dans un pays où l'on voit tant de gens marcher pieds nus, si l'on ne savait que les indigènes ôtent leurs chaussures quand ils ont une longue course à faire. Sauf en Kabylie, les matières d'or et d'argent sont exclusivement travaillées parles Juifs.
La condition de la femme arabe est peut- Hre moins pénible que celle de la femme berbère, mais cela tient au bien-être relatif dont on jouit dans les plaines plutôt qu'à des attentions particulières dont elle serait l'objet
de la pari de son mari. Pour l'une connue pour l'autre, les travaux sont pénibles et les distractions rares. La femme indigène ne mène une vie supportable que dans les villes. Là, elle est dispensée de la plupart des travaux fatigants qui incombent aux femmes de la campagne; elle ne va pas chercher au loin ni l'eau, ni le bois, et rarement elle moud le grain. Si elle est condamnée à ne jamais sortir sans avoir la figure voilée, du moins elle peut visiter ses voisines et jouir avec elles des plaisirs de la réunion et de la coquetterie. Tous les jeudis ,les femmes des villes passent leur après-midi au bain maure ; chacune d'elles V apporte ses plus belles toilettes qu'elle revêt à la sortie de l'étuve, dans une sorte de salon, et c'est à la suite de cet assaut de coquetterie que l'on fixe la mode qui, d'ailleurs, est peu variée. Le vendredi, elles se rendent au cimetière, moins pour rendre un culte aux morts que pour se distraire au grand air, en toute liberté. Le choix de ce lieu de réunion nous paraît singulier, mais on peut l'expliquer, je crois, par la difficulté de trouver hors des villes un endroit oii les femmes soient plus à l'abri des grossièretés ou des tentatives galantes des indigènes. Le champ du repos inspire le respect aux hommes
les plus audacieux elles plus dévergondés. Les circoncisions^ les mariages et quelques fêtes intimes ajoutent encore aux distractions des femmes indigènes des villes.
La prostitution assez rare avant la conquête française est devenue aujourd'hui plus fréquente. Elle est surtout alimentée par les femmes des villes et par les femmes berbères. Chez les Berbères, il existait autrefois une coutume qui a entièrement disparu et qui consistait à offrir à tout étranger les faveurs de la femme ou de la fille aînée de la maison dans laquelle il était reçu, mais c'était une coutume particulière à quelques tribus seulement. Dans le sud, la prostitution est, pour ainsi dire^ dans les mœurs de la tribu des Oulad-Naïl. Toutes les femmes de cette tribu, avant de se marier, vont au loin trafiquer de leurs charmes et se croiraient déshonorées si, en rentrant chez elles, elles n'apportaient pas une somme suffisante qui témoignât de leurs succès. Elles se marient ensuite et font, dit-on, des épouses modèles.
On a souvent dit que le père musulman vendait sa fille à un mari : cela n'est absolument pas exact. L'argent donné par le mari appartient à la femme et nullement à son père qui ne reçoit, en général, qu'un assez
maigTC cadeau suf'lisanl a peino à l'indemniser de sa part de frais dans les fêtes du mariage. Cette fausse appréciation est due à une mauvaise traduction d'un texte de droit musulman oiiilest dit: ((Le mariage est un contrat soumis aux mêmes principes que celui de la vente, » et non « le mariag-e est une sorte de vente, » Le véritable vice de l'institution du mariage en pays musulman est lafacilité, chaque jour plus grande, accordée à la répudiation et au divorce : les maris abusent du pouvoir que les mœurs leur accordent et contraignent leurs femmes à demander elles-mêmes la répudiation, de façon à n'avoir pas, eux maris, à payer le complément de douaire. L'usage, en effet, permet au mari de ne verser, au moment du mariage, que la moitié de la somme fixée comme montant de la dot de sa femme, et si la répudiation est ensuite demandée par la femme, elle perd tous ses droitsau reliquat de la dot qui n'est, en général, stipulé payable qu'à une échéance très éloignée. Grâce à la séquestration qui lui est imposée, la femme musulmane, ignorante de ses droits, ne peut se renseigner auprès de quelqu'un comme elle le ferait sûrement si elle vivait dans d'autres conditions. L'isolement des femmes a amené risolement des familles et, la vie en commun
ne s'étendanl pas au delà du groupe familial, c'est sur celte base que s'est trouvé fondé tout le système social.
On ne saurait encore tracer d'une manière précise les caractères moraux des Algériens : on peut cependant déjà constater leurs tendances. Jusqu'ici, ils ne se distinguent des Français que par un développement plus précoce de l'intelligence, un esprit aventureux et des passions très vives qui compensent dans une certaine mesure le léger affaiblissement de leur énergie physique. Il convient d'ajouter qu'en Algérie les méridionaux ont toujours formé la majorité de la population, et ont naturellement fait prédominer leurs caractères.
Les Juifs indigènes ont conservé les caractères généraux de leur race tout en prenant l'apparence extérieure du peuple au milieu duquel ils vivaient. En cela encore ils suivaient les errements de leurs coreligionnaires dans toutes les partiesdu monde. Ainsi, après s'être confondus avec les Arabes et les Berbères avant l'époque de la conquête française, ils ont, depuis, si bien pris les usages des Européens que la jeune génération surtout, ne diffère pas en apparence de la nouvelle race algérienne. Au fond, cependant, il existe une
dislinction assez tranchée entre ces deux catégories de la population de l'Algérie. C'est surtout en avançant en âg^e que les caractères du Juif s'éloignent de plus en plus de ceux du chrétien; arrivé à l'âge mùr, le Juif reprend volontiers une partie de ses anciennes habitudes, il pratique avec plus de ferveur ses devoirs religieux et de là naît un certain mépris pour ceux qu'il appelle des goïm.
La femme juive paraît s'émanciper plus facilement du joug" religieux, mais sa famille réussit presque toujours à l'éloigner des chrétiens ou chrétiennes avec lesquels elle s'est liée d'amitié. Les mariages mixtes sont rares et pourtant ils sont souvent désirés par les jeunes juives indigènes dont l'éducation et l'instruction sont d'ordinaire supérieures à celles de leurs frères. La faculté d'imitation que possèdent les femmes de tous les pays est sans doute une des causes principales de cette supériorité.
Le commerce de détail est presqu'en entier aux mains des Juifs indig-ènes et beaucoup d'entre eux commencent déjà à faire le commerce en gros. La seule industrie importante qu'ils exercent est celle de la fabrication des bijoux à l'usage des musulmans. Ils fréquentent très assidûment les écoles primaires,
et un certain nombre d'entre eux qui ont reçu une instruction plus complète recherchent les charges d'officiers ministériels, principalement celles d'interprètes et d'huissiers.
Il n'existe pas de véritable mouvement anti-sémitique en Algérie. Les conflits qui se sont produits dans ces derniers temps ne méritent point ce nom. La haine très vive que professent, en général, les Espagnols et les Anglo-Maltais pour les Juifs a seule fait dégénérer des querelles déjeunes gens en une manifestation tumultueuse, à laquelle les Français et les Algériens n'ont pris qu'une bien faible part. Les allures hautaines de quelques jeunes Juifs' ont réveillé les sentiments de jalousie qu'avait fait naître la rapidité merveilleuse du développement de leur fortune. On a oublié un instant que la plus-value donnée aux immeubles et aux denrées par le fait de l'occupation française était, plus que le travail et l'économie, l'origine de cette prospérité exceptionnelle et l'on a été tenté d'y voir le résultat de manœuvres malhonnêtes. Mais le calme s'est promptement rétabli et la façon de vivre de la nouvelle génération juive no tardera sans doute pas à faire disparaître cette cause de rivalité. La naturalisation en masse des Israélites, en leur con-
férant les droits politiques, menaçait aussi de devenir un germe de discorde sous l'empire du scrutin d'arrondissement; mais avec le scrutin de liste, ce dang-er n'est plus à craindre, car les voix juives n'exercent plus une influence aussi prépondérante sur le résultat des élections.
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