‹ Ethnographie de l'AlgérieChapitre 9 sur 13 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Langage .

La langue dite kabyle, en usage parmi les Berbères algériens, avoisine de très près les langues sémitiques quoiqu'on ne l'ait pas rattachée à cette famille linguistique et qu'elle fasse partie du groupe dit chamitique. Elle se divise en plusieurs dialectes dont les principaux sont : le dialecte de Bougie, celui des Béni Menacer, le chaouïa et le zenatia. Ce sont surtout des modifications euphoniques qui ont créé ces distinctions, car le vocabulaire ne diffère que par une proportion plus ou moins grande de vocables arabes qui ont pris la flexion berbère et ont fait disparaître de l'usage les mots berbères correspondants auxquels ils se sont substitués. Le mécanisme grammatical est le même dans tous ces dialectes; il est assez rudimentaire et s'il ne s'est pas développé davantage, cela tient sans doute à ce que la langue berbère n'a jamais été l'objet d'une culture littéraire. Il ne semble pas que les caractères lybiques

employés encore aujourd'hui par les Touaregs aient été usitésdepuisbien longtemps par les Berbères algériens qui se servent des caractères arabes dans les rares occasions oii ils veulent mettre leur pensée par écrit. Il est difficile toutefois de se prononcer à cet égard, car l'époque à laquelle remontent les inscriptions funéraires que Ton a retrouvées sur certains points de FAlgérie n'a pas été fixée jusqu'ici, même d'une manière approximative. Les seuls vestiges de culture littéraire, . consistent en traductions de contes, de livres de droit canonique ou de théologie écrits en arabe; tous les textes que l'on connaît sont transcrits avec l'alphabet arabe, ce qui n'a d'ailleurs rien de bien étonnant, puisqu'ils sont de beaucoup postérieurs à la conquête musulmane. Les chroniques des rois numides dont parle Salluste ne nous sont point parvenues et nous ne savons pas en quels caractères elles étaient écrites. De nos jours, les chansons de guerre ou d'amour qu'improvisent les bardes berbères se transmettent de bouche en bouche sans qu'on songe jamais aies fixer par écrit.

Le zenatia parlé par les Mozabites qui habitent l'extrême sud de l'Algérie est le dialecte berbère qui a été le moins pénétré

par la langue arabe; le chaouïa a fait un plus grand nombre d'emprunts à l'idiome de Mahomet, mais moins cependant que le dialecte des Béni Menacer et surtout celui de Bougie. On a cru reconnaître dans la langue berbère quelques mots empruntés au latin; cela est peu probable, car les seules expressions signalées se rapportent à des choses que les Berbères ont connues bien avant l'arrivée des Romains, comme par exemple, jardin, cJiamp^porte, etc.. Le m.o{ porte, en particulier, se retrouve avec une forme identique et certainement. bcr])ère dans le dialecte des Touaregs de Ghat.

Les Berbères arabisés parlent tous un dialecte arabe qui n'a reçu qu'un nombre très infime des mots berbères et qui, au point de vue grammatical, ne présente pas une différence sensible avec les antres dialectes arabes. La prononciation classique du Coran n'a pas été fortement altérée dans le dialecte algérien et encore les quelques altérations qu'elle présente sont-elles plus accentuées dans les villes que dans les campagnes. Les diverses voyelles brèves ont été remplacées par un son unique très bref se rapprochant de Ye muet du français, ce qui a donné au lang'ag'e une rudesse qui contraste singulièrement

avec la douceur de la prononciation égyptienne ou syrienne. Cette rudesse va en s'accroissant, à mesure qu'on avance vers l'Occident, et elle atteint son maximum dans l'empire du Maroc. Dans les ports de mer, bon nombre de vocables espag^nols et italiens se sont glissés dans le langage des indigènes algériens et l'on a cru pendant longtemps qu'il était plus corrompu qu'il ne Test en réalité. La conquête française a fourni aussi son contingent de mots barbares pour des oreilles musulmanes, mais, à tout prendre, les indigènes de l'Algérie parlent un idiome qui, en dépit des railleries qu'il excite parmi les musulmans de l'Orient, n'est guère plus éloigné de l'idiome coranique que les autres dialectes arabes. Les Arabes qui fréquentent peu les villes et qui, par suite, sont moins souvent en contact avec des populations parlant une langue étrangère ont un langage plus pur que celui des Berbères arabisés; toutefois il convient d'ajouter que, vivant à la façon de leurs ancêtres de l'Arabie, ils n'ont pas eu comme les populations sédentaires à créer des expressions nouvelles répondant à des besoins nouveaux.

Il va sans dire que les Algériens parlent la langue française; ils la prononcent, en gêné-

rai, sans le moindre accent, tout en ayant cette tendance propre aux gens du Midi de ne point distinguer les voyelles longues des voyelles brèves : ai et é représentent pour eux un même son. Quelques vocables arabes font partie non seulement du langag^e courant, mais même de la langue ofticielle, et certains de ces mots, comme gourbi, razzia, goum ont trouvé place dans le Dictionnaire de l'Académie. Il n'y a pas encore de locutions particulières aux Algériens; pourtant si l'on entend dire partir pour France au lieu de pour la France, on peut être assuré que celui qui s'exprime ainsi a certainement habité l'Algérie. L'activité scientifique est assez grande en Alg^érie et surtout à Alger, mais jusqu'ici les œuvres purement littéraires ont été assez peu nombreuses et elles sont dues à des Français établis dans le pays et non àdes véritables Algériens.

Entr'eux, les Juifs indigènes parlent un arabe corrompu dans lequel ils ont fait entrer un nombre considérable de mots français auxquels ils appliquent les flexions arabes. Ce jargon se rapproche beaucoup de celui parlé par les soldats indigènes, turcos et spahis qui, eux aussi, ont eu besoin d'imag-iner des mots pour rendre toutes les choses nou-

velles qui n'avaient point d'expressions dans leur langue ou dontlesexpressionstombéesen désuétude ne leur étaient point connues. Quelquefois les Juifs entremêlent des mots hébreux dans leur langage, mais ils ne le font que lorsqu'ils veulent cacher ce qu'ils disent aux musulmans qui les entourent. Tous d'ailleurs connaissent la lang-ue française et ceux de la province d'Oran sont également familiers avec la langue espagnole. Cette facilité de s'exprimer en plusieurs idiomes leur a donné un grand avantage sur les Européens et sur les indigènes; pendant longtemps, ils ont été nos seuls intermédiaires avec les musulmans et aujourd'hui encore la plupart des opérations commerciales avec les indigènes se font parleur entremise. L'hébreu n'est plus guère étudié par la nouvelle génération juive; elle se contente d'apprendre à lire cette langue afin d'être en état de se servir des livres de prières. Quant à l'écriture hébraïque qui était employée autrefois pour transcrire la correspondance rédigée en arabe ou en espagnol, elle tend de jour en jour à disparaître. Tous les Juifs indigènes lisent le français et écrivent en celte langue.

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