CHAPITRE PREMIER
Le sol et la nature.
L'Algérie occupe, clans la partie septentrionale du continent africain qui fait face au littoral méditerranéen de la France, une superficie d'environ 66 millions d'hectares. Elle embrasse la zone comprise entre les 30'' et 37° degrés de latitude nord et les 7" de longitude orientale et 5" de longitude occidentale. Elle n'a d'autre limite naUirelle que la mer Méditerranée au nord, car ce sont des limites conventionnelles qui la séparent: à l'ouest, du Maroc; à l'est, de la Tunisie, et au sud , des territoires parcourus par les Chaamba et les Touaregs.
Deux séries de massifs montagneux dont l'orientation générale est 0,-S,-0 — E.-N.-E. partagent le pays en trois régions naturelles principales : 1" le Tell; 2" les Hauts-Plateaux; 3° la zone saharienne.
Le Tell est constitué par la partie du territoire algérien qui longe le rivage de la Médi-
terranée; sa largeur va en croissant do l'est à l'ouest et varie entre 110 et 250 kilomètres. La superficie totale de cette zone peut être estimée à lo millions d'hectares. Au point de vue du climat, de la faune et de la llore, lo Tell présente la plus grande analogie avec les provinces méridionales de l'Europe el particulièrement avec le sud de l'Espagne; aussi les Européens s'y acclimatent-ils sans trop de difficultés. Celte région offre un relief assez tourmenté : les parties planes qu'on y rencontre et qui portent le nom de plaines ne sont on général que l'épanouissement des grandes vallées ; les collines et les montagnes forment la plus importante partie du sol. Tout ce territoire est, du reste, fertile et produit en abondance toutes les plantes alimentaires communes aux divers pays de l'Europe méridionale. Au centre de cette région, entre Dellis et CoUo, comme aussi dans la partie la plus éloignée du rivage de la mer, les montagnes sont plus hautes et plus nombreuses; là, la fertilité est moindre et Ihomme doit multiplier ses efforts pour obtenir de la terre qu'elle lui fournisse ses produits.
A l'est, les côtes de l'Algérie suivent à peu près exactement lo 37'' parallèb' nord sur la moitié de leur longueur totale qui osl d'envi-
ron 1,100 kilomètres, mais elles s'infléchissent ensuite vers le sud par une courbe assez régulière et, arrivées à la frontière du Maroc, elles atteignent le 35'' degré. Ces côtes, bordées en général de falaises peu élevées, ne présentent point d'échancrures profondes; c'est à peine si le nom de golfe peut convenir à la grande baie de Bougie. Les ports naturels y sont donc rares; mais, depuis la conquête, la France a fait exécuter d'immenses travaux qui rendent les côtes facilement abordables par tous les temps et permettent ainsi à de nombreux navires de mettre l'Algérie en communications constantes avec les principaux points de l'Europe. Depuis quelques années même, quelques-un s des services maritimes allant de l'Angleterre aux Indes font escale à Alger.
Sur terre, les voies de communications commencent à être assez développées; des routes macadamisées relient entre eux les points occupés par la colonisation européenne ou par l'armée et un réseau de chemins de fer dont la construction se poursuit avec une très grande activité, achèvera bientôt de donner à l'Algérie des moyens économiques pour transporter ses nombreuses richesses naturelles. Dans les territoires habités par les in-
fligènes, le ch<!val, le mulet et l'àne non attelés transportent, par des sentiers à peine tracés, toutes les denrées que les tribus vendent ou achètent.
Aucune des rivières du Tell n'est navigable, ni llottable ; la déclivité du sol est telle que les eaux pluviales s'écoulent avec une grande rapidité vers la mer et ne s'infiltrent point dans le sol pour assurer un débit régulier aux rivières; celles-ci, trop étroites en hiver pour charrier les eaux qu'elles reçoivent, débordent et restent ensuite presqu'à sec quand la saison chaude est établie. Le déboisement des croupes montagneuses pratiqué par les indigènes a contribué aussi, quoique pour une part moindre, à ce fâcheux régime des eaux.
Les pluies sont généralement fort irrégulières; elles tombent d'octobre à mai en quantités très variables, suivant les années, et elles sont toujours plus abondantes dans la région de l'Est que dans celle de l'Ouest. Elles suffisent à alimenter les sources nécessaires à la consommation des habitants et de leurs bestiaux, excepté sur quelques points oi^i l'on est obligé d'avoir recours aux eaux souterraines. Dans les plaines, ces nappes souterraines sont quelquefois d'une étendue "considérable et généralement à une
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faible profondeur. Le forage des puits artésiens a été pratiqué avec succès dans un certain nombre de localités du Tell. Quand on s'éloigne de la mer à une distance moyenne de iOO kilomètres on s'élève alors à une altitude qui est rarement inférieure à700 mètres; là il se produit ])resque tous les bivers des chutes de neige qui, parfois, sont assez abondantes pour couvrir le sol pendant plusieurs jours, mais il n'y a que sur les sommets du Djurdjura où la neige persiste jusque vers le mois de mai.
Pendant la saison chaude, qui dure de mai à octobre, la pluie est extrêmement rare. La chaleur, très souvent tempérée par la brise de mer, ne devient insupportable que lorsque souffle le vent du midi appelé siroco. Ce vent, (jui remplit l'atmosphère d'un sable d'une excessive ténuité, est également nuisible aux hommes et aux plantes. Sous son influenceî les feuilles des plantes se dessèchent comme si elles avaient été au voisinag-e d'un incendie, et il est à peu près impossible à l'homme de se livrer à un travail régulier quand ce vent souffle avec force. Fort heureusement , le siroco dure rarement plus de trois jours de suite, et il n'est guère violent que deux ou Irois foi« par an.
LE SOL ET LA NATl RE 13
La siufacL' du Tell cuiruspund avec assez d'exacliludu à celle du bassin méditerranéen de l'Algérie. Toutes les eaux qui tombent sur le versant nord de la chaîne montagneuse qui limite le Tell au sud vont se jeter à la mer; le Cliélif st'ul recueille une partie des eaux qui viennent du versant sud, et se trouve ainsi appartenir à lafois à la région des Hauts- Plateaux ot à celle du Tell.
Les Hauts-Plateaux commencent avec le versant méridional des montagnes qui bordent le Tell. Ce versant s'abaisse par une pente douce qui se relève seulement à l'extrémité des Hauts-Plateaux pour donner naissance au grand Atlas au delà duquel se trouve la zone saharienne. D'immenses steppes couverts pendant l'hiver et le printemps d'une courte végétation herbacée, tel est l'aspect g'énéral que présente la région moyenne de l'Algérie. La culture ne saurait se développer sur ce sol d'une nature rocheuse ou sablonneuse qui ne reçoit pas de pluies régulières suffisantes; aussi les habitants sontils obligées de mener une vie errante s'ils veulent trouver de quoi nourrir les troupeaux de moutons et de chameaux qui sont leur unique richesse. Les longues crevasses qu'on décore du nom de rivières transportent les
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eaux pluviales daus de larges cuvettes appelées chotts ou sebkhas. Arrivées là, les eaux sont rapidement évaporées sous Finfluence du vent et du soleil^ et dès les premiers jours d'avril, même dans les années pluvieuses,, les chotts ne présentent plus à l'œil qu'une immense croûte d'argile recouverte d'une légère couche d'efflorescences salines.
Sur les Hauts-Plateaux, la température subit de grandes variations; en hiver, le thermomètre descend souvent jusqu'à 4 ou 5 degrés au-dessous de zéro, taudis qu'eu été la chaleur y est insupportable. Aussi les indigènes sont-ils dans la nécessité de faire transhumer leurs troupeaux pendant la saison froide et de les conduire dans la région saharienne. Là^ le ciel est plus clément, et les pâturages, si maigres qu'ils soient, permettent d'entretenir le bétail et de laisser aux herbages des Hauts-Plateaux le temps de se refaire et de prendre quelque force. Cependant l'aridité du sol, plus encore que le climat, empêchera sinon toujours, du moins bien longtemps les Européens de s'établir dans cette région déshéritée, car la vie nomade y peut seule assurer la subsistance des troupeaux. Tunique ressource des habitants de cette contrée. Les Européens (jui vont y chercher l'alfa ne consti-
tueront jamais une population sédentaire. Sur un sol aussi peu tourmenté, les communications sont faciles pour les indigènes qui se servent du chameau comme animal de charge et n'ont pas hesoin, par suite, de s'inquiélcr outre mesure des stations où l'on trouve de l'eau. Mais l'Européen ne peut se servir des mêmes moyens de transport, et la nécessité de tracer des chemins de fer à voie étroite qui s'est déjà imposée au point de vue commercial et stratégique dans la province d'Oran s'impose dès à présent dans les deux autres départements. La région des Hauts- Plateaux est beaucoup plus large dansTouest de l'Algérie que dans l'est où elle n'existe même plus, lorsqu'on s'approche de la frontière tunisienne.
La zone saharienne est encore moins favorisée que celle des Hauts-Plateaux : le sable qui alterne avc^c le roc devient de plus en plus abondant à mesure qu'on s'enfonce dans le sud. Les pluies rares sont insuffisantes à maintenir, sauf pendant quelques mois, l'humidité nécessaire à une végétation régulière. Les pâturages, composés d'herbes qui vivent à peine deux mois, sont heureusement entremêlés de plantes vivaces spéciales à cette contrée et qui suffisent à l'alimentation du
chameau, lo seul animal domestique dont l'existence soit assurée dans ces plaines désertes. Les eiux pluviales absorbées par le sable se réunissent au-dessous du sol pour former de grands réservoirs souterrains et s'écoulent parfois au fond des vallées en véritables rivières souterraines. Sur un certain nombre de points^ ces eaux sont utilisées par l'industrie de Ihomme qui les répand à la siH'face du sol, à l'aide de puits (4 de norias et crée ainsi des forêts de palmiers-dattiei's, à l'ombre desquels quelques arbres fruitiers et quelques légumes réussissent à vivre. Cette végétation, qui ne prospère qu'à la condition d'être entretenue par des irrigations journalières ne peut donc jamais être bien étendue. Ilest d'ailleurs probable que ces réserves d'eau seraient vito épuisées si l'on multipliait le nombre des oasis qui ont non seulement à lutter contre la sécheresse du climat, mais encore et surtout contre l'envahissement des sables. Les hautes murailles qu'on élève autour de chaque jardin n'opposent pas toujours une barrière suffisante aux flots de sable qu'amoncèlentles vents du sud et de nombreuses oasis ont disparu ensevelies pour toujours sous les sables du désert.
Productinus <hi pnyfi.
Le Tt'll fournit en abondance tous les aliments nécessaires à ses habitants. Le blé, l'orge, une sorte de millet appelé becJnia et les fèves suffisent au delà des besoins et d'énormes quantités de blé et d'orge sont chaque année exportées en Europe. L'olivier fournit presque partout l'huile qui sert concurremment avec le beurre à assaisonner les aliments. La figue fraîche ou séchée, le raisin vert ou sec, le fruit du cactus dit figuier de Barbarie, l'orange entrent aussi pour une large part dans l'alimentation des indigènes. L'abricot, la pèche, l'amande, la pomme, la grenade, la poire et la prune sont moins abondants. Dans les montagnes, le gland doux remplace avec avantage la châtaigne d'Europe dans le repas du pauvre. Les indigènes ne mangent guère d'autre viande que celle du mouton et encore en très faible quantité; ils n'estiment pas la chair du gibier et quant au poisson ils le pèclient rarement dans les rivières oii il est peu abondant , cl jamais dans la mer, oii il existe cependant en grande quantité. Au commencement du printemps,
les terres en friche ou en jachère se couvrent chaque année crexcellents herbages dans lesquels les chevaux, les mulets, les ânes, les bœufs, les moutons et les chèvres trouvent leur nourriture. Le miel, qui a cessé maintenant d'être employé pour sucrer les boissons et les mets, est récolté sur un grand nombre de points par les indigènes qui se livrent volontiers à l'apiculture . Enfin la volaille, les œufs, les légumes d'Europe fournissent un contingent important à la table du pauvre comme à celle du riche. D'immenses taillis, au milieu desquels s'élèvent parfois des forêts de pins, de chênes verts, de chênes-lièges, de chênes zéens, d'oliviers sauvage, de caroubiers, de thuya et de cèdres permettent de se procurer, à bas prix, le charbon et le bois de chauffage. Le liège fait l'objet d'un important commerce d'exportation; mais les autres bois, jusqu'ici, n'ont pas été exploités d'une façon sérieuse et ils ne sont guère employés que dans la construction des maisons indigènes. Les mines de fer et de plomb sont nombreuses; elles donnent d'excellent minerai qui est expédié en Europe. Il existe aussi des gisements de cuivre, de zinc et d'antimoine, mais ils ne sont pas encore régulièrement exploités, à cause de la cherté de la main-
d'œuvre el de la difficulté des transports. Les marbres abondent et sont de belle qualité; quant au gypse, à l'argile et aux matériaux à bc\tir, ils se rencontrent sur toute la surface du Tell.
Les Hauts-Plateaux produisent en abondance l'alfa qui est utilisé en Ang'leterrepour la fabrication du papier. Ce produit naturel du sol est l'objet d'un grand commerce dans la province d'Oran ; il existe également dans la province d'Alger, mais il se trouve à une si grande distance du bord de la mer qu'on n'a pu jusqu'ici l'apporter au port d'embarquement à un prix assez réduit pour soutenir la concurrence avec la province d'Oran. Les nomades sont obligés de vendre la laine de leurs moutons ou de leurs cliameaux pour se procurerl'orgeetles dattes qui, avecle laitage, constituent les principaux éléments de leur nourriture. Il existe une mine de sel gemme à un endroit appelé le Rocher de sel, mais les indigènes n'en extraient guère que la quantité nécessaire à leur consommation.
Les palmiers et les troupeaux de chameaux composent à eux seuls la fortune des rares habitants de la zone saharienne.
ETfLVOGRAPIHE DE l'aLGÉRFE