‹ Ethnographie de l'AlgérieChapitre 8 sur 13 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Caractères intellectuels.

Le développement de l'intelligence est d'une extrême précocité chez les enfants de toutes les races algériennes. La fâcheuse éducation donnée chez les indigènes contribue à hâter cette éclosion des facultés intellectuelles. Dès l'âge de sept ans, l'enfant mâle assiste à tous les actes de la vie sociale de ses parents, et, arrivé à l'âge de douze ans, il n'a plus rien à apprendre de ce qui fait le fond général des connaissances du monde musulman. Dès lors, il a des idées nettes et précises sur toute chose, et ses discours ont une lucidité telle qu'à première vue, on serait tenté de lui supposer une intelligence supérieure à celle de la moyenne des enfants européens. Mais cette supériorité n'est qu'apparente, car bientôt après il se produit un temps d'arrêt qui coïncide presque toujours avec l'âge auquel l'enfant parvient à une complète puberté. L'abus des plaisirs vénériens a, sans doute, une forte part à cet amoindrissement de la puissance

des facultés intollectuelles, mais il n'est pas l'unique raison qui contribue à en arrêter le développement. Le climat ardent donne à la vie une intensité si grande que l'épuisement ne tarde pas à succéder à la surexcitation du premier âge. La condition inférieure de la femme indigène, qui apporte son contingent dans les qualités ou les défauts transmis par l'hérédité, joue également un rôle important dans cette dégénérescence que subissent d'une façon très lente, il est vrai, les xaces indigènes de l'Algérie. En effet, qu'elle soit berbère ou arabe, la femme indigène no reçoit jamais aucune culture intellectuelle ; élevée au milieu de ses compagnes, pour lesquelles les limites du monde connu s'arrêtent à celles du douar ou de la dechera, n'ayant même pas, comme les hommes, de relations avec les douars voisins, son intelligence s'atrophie rapidement à force de se concentrer sur un cercle restreint d'idées vulgaires. Les soins du ménage et les devoirs de la maternité absorbent presque tous ses instants, et dans les heures de calme ou de repos elle en est réduite à des conversations banales avec ses voisines, car les hommes qui sont ses parents ne daignent jamais condescendre à avoir un entretien avec elle et. quant aux

étrangers, on sait qne tout rapport avec eux lui est interdit.

La vie isolée que mènent les indig-ènes contribue aussi à rabaissement du niveau intellectuel. Pour eux, la société humaine no s'étend guère au delà de la famille, et leur sociabilité se trouve ainsi singulièrement amoindrie. Ilsconcentronttoule leur attention sur ce petit monde qui les entoure et la vue dos turpitudes qui s'étalent sans vergogne autour d'eux est bien faite pour leur inspirer un ég'oïsme brutal et leur donner une chétive conception d'un idéal de l'humanité. Jamais leur esprit no s'élève à une idée générale et, la religion aidant, ils attendent qu'Allah s'occupe de leur petite persimno et prenne souci de leurs plus infimes intérêts. Leur idéal est de s'isoler de plus en plus pour être seuls à profiter du produit de leurs misérables travaux et, sans la foi comjiiuno qui les unit dans certaines circonstances ou sans le besoin de se réunir pour résister à l'ennemi, ils en arriveraient à détruire jusqu'au faible groupement du douar ou de la derJiera, et chaque famille irait vivre à part le plus loin possible de ses voisins.

On conçoit sans peine que dans de toiles dispositions d'esprit le besoin d'une rnlture

intellectuelle ne se fasse pas trop vivement sentir chez les populations indigènes. Cependant comme la religion musulmane et les lois civiles qui en dérivent exigent la connaissance du Coran, on trouve dans chaque village une ou deux personnes qui savent lire et écrire la langue du livre sacré; mais, en général, il n'y a que ceux qui sont incapables de gagner leur vie d'une autre façon qui se résolvent à cette dure nécessité de graver dans leur esprit quelques lambeaux de connaissances intellectuelles. Ces thalebs ou lettrés remplissent les fonctions multiples d'écrivain public, de fabricant d'amulettes, d'instituteur et d'officiant dans les cérémonies religieuses. En pays berbère surtout, les hommes qui savent lire et écrire forment une sorte de caste à part ; on les désigne sous le nom de marabouts parce qu'ils sont d'ordinaire les descendants de ceux qui autrefois ont pris les armes pour la défense de la foi. Aujourd'hui ces guerriers dégénérés se font exempter du service militaire; ils jouissent en outre du privilège plus enviable pour eux d'être exonérés des impôts et des corvées. Ils représentent le clergé musulman, bien que la religion de Mahomet n'admette point l'utilité de cette institution, puisque chacun peut

accomplir tous ses devoirs religieux sans être assisté du concours d'un autre de ses coreligionnaires. Tous les marabouts cependant ne savent pas lire, mais il est rare que, dans une famille de ces personnages, il n'y ait pas un membre possédant quelques notions d'une instruction toujours des plus élémentaires. Dans les plaines et en pays arabe, l'instruction est plus en honneur que chez les Berbères des montagnes ; cela tient à des qualités intellectuelles plus développées et à la nature de leur législation. Au lieu de s'en tenir aux coutumes locales codifiées sous une forme concise et que tout le monde peut savoir par cœur, les Arabes et les Berbères arabisés ont un code général dont les trop nombreux articles ne sauraient être retenus sans une étude spéciale qui ne peut se faire que sur des livres.

La religion musulmane est loin d'être restée pure en Algérie surtout en pays berbère. Là, les préceptes du Coran ne sont point suivis à la lettre, principalement en ce qui touche au droit civil ou criminel. Les prescriptions d'ordre purement religieux sont assez mal observées : c'est à peine si l'on fait les ablutions qui doivent précéder la prière ; le pèlerinage à la Mecque est peu fréquent, et l'on ne

craint pas parfois de supprimer quelquesjours du pénible jeune du Ramadan.

Une infraclion plus grave à l'esprit de la religion musulmane, infraction qui s'étend à toute l'Algérie, c'est le culte des saints qui parait dériver d'un très vif penchant à la superstition. Il n'est point de tribu qui n'ait son saint préféré, sorte de patron local, sur le tombeau duquel les habitants se rendent sans cesse pour prier. Souvent même, ce tombeau est visité solennellement une fois l'an, par une troupe nombreuse de fidèles, qui apportent leurs hommages et leurs olfrandes au descendant du saint personnag-e établi dans le voisinage du monument élevé à la mémoire de son ancêtre. Ces pèlerinages appelés oiiada ou ziara se font en grande pompe et sont l'occasion de grandes réjouissances et de festins pantagruéliques. Sans doute, on demande à ces saints d'intercéder auprès d'Allah, mais ce n'est point pour assurer son salut éternel : la guérison de l'impuissance ou de la stérilité, des prières — véritables Rogations — pour conjurer une sécheresse persistante, sont les motifs les plus ordinaires de ces dévotions locales.

La dépouille morldlo de chaque saint est abritée par une sorte de petite chapelle

appelée kouhha\ de forme carrée, et surmontée d'un dôme, la koubba est toujours de petite dimension, car chaque face a rarement plus de quatre mètres de largeur. Quand le saint jouit d'une certaine réputation, on lui construit au milieu de la koubba un catafalque dont la forme est celle d'un large lit couvert d'étoffes de soie et de brocart. Des ex-voto nombreux sont appendus aux murailles, et d'immenses étendards aux couleurs brillantes sont disposés en faisceaux audessus de la place où repose la tête du défunt. Parfois la koubba recouvre simplement l'endroit sur lequel un saint personnage a passé la nuit. Souvent aussi^ on trouve des arbres rabougris dont les plus petites branches sont cachées par des rubans de chiffons noués par des âmes pieuses qui honorent ainsi l'arbre qui a prêté son ombre protectrice à quelque saint vénéré ou qui a été planté au voisinage de sa tombe. Ce sont surtout les femmes qui viennent apporter leurs vœux en ces endroits sacrés; elles y allument des cierges minuscules, ou encore de petites lampes en poterie qu'elles laissent dans ces lieux de vénération en telle quantité, qu'on croirait être en présence d'une fabrique de poteries abandonnée.

ETIl.N. DE l'aLOÉRIK. 6

La superstition est très vive chez tous les indig'ènes de l'Alg-érie. Hommes, femmes, enfants redoutent le mauvais œil et essaient de s'en préserver en portant au cou de véritables colliers d'amulettes, qu'ils font tracer par un thaleb quelconque. Quand un animal a quelque valeur, son maître, s'il est soig-neux, ne manque jamais de lui attacher une ou plusieurs amulettes. Cette crainte du mauvais œil est si grande, qu'il suffît de désigner un indigène du doigt pour lui inspirer une véritable terreur. Dans les premiers temps de la conquête, les conducteurs de diligences se faisaient ouvrir immédiatement an passage au milieu des indigènes qui encombraient les routes par le simple geste de quelqu'un qui compte des objets en les montrant du doigt. Les jours fastes et néfastes sont scrupuleusement observés par les musulmans algériens, chaque fois qu'ils ont une affaire à entreprendre. Enfin les fous nombreux que l'on rencontre sont l'objet de très grands égards, uniquement parce qu'on les suppose hantés par un démon qu'il est prudent de ménager.

Quoique plus pur et plus vivace que chez les Berbères, le sentiment religieux des Arabes est moins développé qu'on se l'imagine généralement. Pour se manifester avec

quelque vivacité, il a besoin d'être excité, soit par la crainte de l'ennemi infidèle, soit par tout autre mobile tout à fait étranger à la foi. Les prédications des marabouts sont sans elfet quand ils ne font appel qu'aux sentiments religieux. La tiédeur était devenue si grande parmi les musulmans, qu'il a fallu recourir à l'organisation de confréries puissantes pour raviver la foi qui s'éteignait. C'est surtout au Maroc que se sont créés les ordres qui comptent le plus grand nombre d'adbérents parmi les populations algériennes; la plupart de ces confréries religieuses ne remontent pas à plus de trois siècles, et quelques-unes sont d'une époque tout à fait récente. Chacun des membres de ces ordres doit tous les jours réciter un nombre considérable de fois une courte litanie et comme une erreur de compte détruirait toute l'efficacité de sa prière, il est armé d'un chapelet dont les grains sont divisés en fractions sous-multiples du chilTre total à atteindre. En outre, les frères ou Khouan se réunissent généralement chaque semaine en assemblées plénières et se livrent à des prières en commun qui sont un puissant stimulant pour le zèle de tous les affiliés. Grâce aux exercices de jongleurs et de bateleurs qu'ils pratiquent, les Aïssaouas '^e

64 ETHNOGRAPHIE DE l'aLGÉFUE

sont donné un relief tout particulier. Leur immunité apparente contre les blessures des armes ou les morsures des animaux venimeux leur donne un véritable prestige aux yeux des crédules indigènes, et ils excitent même l'étonnement des Européens par l'insensibilité dont ils font preuve dans certains exercices réellement douloureux ou dangereux. Une autre confrérie, celle des Dedaoïta, fondée il y a un siècle à peine, est la seule qui ait joué un rôle politique en x^lgérie avant la conquête. Ces sectaires, qui n'admettent aucune autorité temporelle, ont essayé au commencement de ce siècle, de mettre en pratique leurs théories, mais ils ont échoué, grâce à l'intervention de l'empereur du Maroc qni leur fit rappeler par leur chef spirituel qu'en substituant, comme ils le faisaient, leur autorité à celle des autres, ils méconnaissaient le principe même au nom duquel ils agissaient. La conquête française a été une des causes qui ont le plus contribué à donner une nouvelle force à la plupart de ces confréries qui dépérissaient faute d'avoir un but capable de faire vibrer le cœur des indigènes de l'i^lgérie.

Les Algériens pour la plupart sont catholiques; en général, ils apportent une assez grande indifférence à la pratique de la reli-

CARACTÈRES INTELLECTUELS 6f>

g'ion et la superstition , si commune en Em'ope, est très rare en Algérie. Ce détachement des choses religieuses ne semble pas devoir se modifier au contact do la religion musulmane, bien que, d'ordinaire, l'antagonisme de deux religions augmente de part et d'autre la ferveur religieuse; cela tient à ce que les Européens considèrent les indigènes comme appartenant à une race tout à fait inférieure, et ne tiennent en aucune façon à la bonne ou mauvaise opinion qu'ils auront d'eux. Le fort contingent de religion et de superstition apporté par les Espagnols et les Anglo-Mallais n'a point jusqu'ici influé sur les dispositions générales des Algériens en ces matières. Arrivés à l'Age mûr, les Juifs algériens accomplissent avec la plus grande minutie toutes les pratiques de leur religion, mais jusqu'à l'époque de leur mariage, ils vivent sans aucun souci de ce genre et s'ils sont croyants, ils ne le montrent guère. Chez eux, la crainte du mauvais œil est presqu'aussi vive que chez les musulmans; de petites plaques appliquées contre le chambranle des portes et sur lesquelles on a gravé certains attributs de Jéhovah ou encore des mains en couleur voyante tracées sur les murs, sont destinés à conjurer le mauvais sort. Par une

singulière bizarrerie, les Juifs n'hésitent pas à s'adresser aux sorciers musulmans pour leur demander des amulettes ; les Espagnols et les Anglo-Maltais surtout font de même et un thaleb arabe a souvent plus de crédit auprès de ces populations qu'un exorciste de leur religion.

Page 1