‹ Etienne de FlacourtChapitre 101 sur 157 · Flacourt, 1661 : Avant-Propos · texte numérisé non relu

Flacourt, 1661 : Avant-Propos

4. « Lisez Flacourt, dit Rochon, vous croiriez que le Malgache est le plus pervers, le plus fourbe de tous les hommes » (Voyage à Madagascar, t. T, p- 39 et 40). |

ses procédés comme ceux de ses précurseurs avaient pu dans une certaine mesure modifier le caractère de ces peuplades, les aigrir, les rendre irascibles et perfides. Pouvait-il attendre en effet de la loyauté, de la sincérité de gens qu’il avait traités avec hauteur et mépris, à l'égard desquels il avait usé à toute occasion de menaces et de violences? N'’est-il pas naturel que des gens irrités par l'injustice et l’abus de la force cherchent un refuge dans la ruse et la dissimulation, surtout lorsqu'ils n’ont reçu aucune éducation morale ? Mais Flacourt n’a pas seulement fait preuve de partialité en insistant sur les défauts et les vices des indigènes, il en a montré encore en passant sous silence leurs qualités. N’était-il pas du devoir de l’historien qui avait la prétention d’en tracer un portrait complet, de signaler leur naturel hospitalier, le respect qu’ils témoignaient à leurs parents et aux vieillards, l’amour qu'ils avaient pour leurs enfants, la douceur avec laquelle ils traitaient leurs femmes, qualités qui révèlent des sentiments généreux et élevés et que d’autres voyageurs n’ont pas hésité plus tard à leur reconnaître ‘?

En tout cas, Flacourt qui n'avait visité qu’une partie de l’île et n’était pas en situation de connaître les peuplades de l’ouest, du centre et du nord, s’est placé à un point de vue trop général. Il s’est laissé aller, dans sa description des mœurs, à des erreurs semblables à celles que nous avons déjà relevées dans sa description du pays.

Par une longue résidence à Fort-Dauphin et par ses subordonnés il s’est trouvé en rapports avec les habitants d'Anossi, avec les Mahafales, les Machicores, les Ampâtres. Iln'est donc point surprenant qu’il ait pu les observer de près et qu’il nous en ait laissé une peinture dont plusieurs voyageurs sont venus confirmer l'exactitude’. Mais en attribuant à tous les habi-

1. Ellis, À History of Madagascar, t. 1, p. 139; A. Grandidier, Rapport à l'Institut, déjà cité, p. 12.

2. « Ce que le gouverneur du Fort-Dauphin écrivait eu 1655 sur les peuplades des Antanosses est encore vrai de nos jours ».

« Les Antandrouis, les Mahafales et les Bares sont des tribus adonnées au pillage, au vol et au meurtre... Les Mahafales sont lâches, hypocrités,

tants de ce vaste pays les défauts et les vices que l’on pouvait peut-être à bon droit reprocher à certaines peuplades, il a permis à l’opinion de s’égarer; de telle sorte que si, d'une part, la préoccupation qu'il avait de justifier sa politique violente à l'égard des indigènes a nui à la sûreté et'à la justesse de ses appréciations, d'autre part le sombre portrait qu'il avait présenté de ces mêmes indigènes à ses contemporains n'était pas de nature à faire naître en eux le désir d’entrer en relations avec le peuple qu'il avait soumis, ni à déterminer dans le public un courant d'opinion favorable à ses vues sur la colonisation de la grande île africaine. È

C'est avec plus de raison que l’ancien gouverneur a reconnu chez les naturels un penchant très prononcé vers l’immoralité et la superstition. Il serait déplacé d’insister sur le tableau qu’il nous a laissé de la liberté de leurs mœurs. Qu'il nous suffise de constater que ce qu'ilen a dit au xvu° siècle n’a pas été démenti,non seulement par les voyageurs contemporains, mais encore par ceux de notre époque. Quant à leur penchant à la superstition, il avait été observé avec le plus grand soin par celui qui s'était proposé de les convertir au christianisme: Ce côté si intéressant de leur caractère, qui ne semble pas avoir frappé les voyageurs de l'époque antérieure, devait naturellement attirer l'attention de l’ancien gouverneur. Avec quelle curiosité d'esprit, quel souci du détail n’a-t-1l pas décrit les odys, ces talismans auxquels les Malgaches attribuaient alors et attribuent encore aujourd'hui des vertus merveil-

leuses ?

menteurs, s'adonnent sans vergogne au vol et à l’immoralité » (A. Grandidier, Archives des Miss. scientif., 18172, t. VII; Bulletin de la Société de géogr. de Paris, juillet-déc. 1871, et juillet-déc. 1867, p. 393).

D'après le Dr Catat, les Antaimoures, les Antaisaka, les Antanosy sont des peuplades. guerrières et jalouses de leur indépendance; les Bares du sud et de l’ouest font continuellement la guerre aux tribus voisines pour les piller et ravager leur pays (C. R. de la Soc. de géogr. de Paris, 189%, p. 203, 206 ; Tour du Monde, 8 déc. 1894, p. 359).

M. E. Gautier assure de son côté que les Baras ont conservé leurs habitudes de brigandage et que les Antandroy et les Mahafales sont les plus inac-

cessibles de tous les Malgaches (C. R. de La Soc. de géogr. de Paris, 15 mars 1895, p. 118 et 120).

«Il y a, dit-il, beaucoup de nègres et de grands mesmes qui nourrissent des auli (odys), que nous autres Francois nommons barbiers, d'autant qu'ils en prennent pour s’en oindre lorsqu'ils sont malades. Ces auli sont dans de petites boistes enjolivées avec de la rassade, du verot et ‘des dents de crocodiles, au nombre de six ou huit; il.y a quelques manières de figures humaines le tout de bois dans chaque boiste; ils y mettent de certains bois et racines en poudre avec du miel, de la graisse et autres ordures ; puis attachent cela à leurs ceintures sur les reins et le portent avec eux en quelques voyages qu’ils facent. Le matin, le soir, la nuict, ils dressent ces auli sur un baston et leur parlant comme si c’estoit qu'ils eussent raison, leur demandant conseil et secours : bref en toutes choses, ils ont recours à ces auli. Si quelque chose ne leur a pas réussi à leur gré, ils leur chantent injures et les menacent de les quitter et sont quelques jours sans leur rien dire, puis après les reflattent derechef, leur portent honneur comme à leur Dieu... Ils leur demandent de la pluie, tantost du beau temps et tout ce qu’ils ont besoin. Ils les nourrissent de temps en temps, les frottent de graisse et les oignant au miel, en sorte qu'ils croyroient que leurs auli ne seroient pas à leurs aises, s’ils n’étoient bien graissés ».

La curiosité d'esprit de Flacourt n’a pas été moins séduite par les pratiques divinatoires auxquelles s’adonnaient certaines peuplades de la côte sud-est et particulièrement les habitants de Matitanana. Non content de nous avoir indiqué les noms des figures de géomancie et les signes du ciel connus des ombiasy, il a voulu nous initier à l’art de deviner l'avenir, qui était en usage de son temps dans l'île.

« Les ombiasses, dit-il, et la plupart des maistres de villages se servent d’une tablette sur laquelle ils estendent du sable blanc et avec le doigtils marquent de certaines lignes à ondes et de ces lignes ils en forment de certaines figures sur lesquelles ils font leur jugement, en observans l'heure, le jour

Page 1