‹ Etienne de FlacourtChapitre 118 sur 157 · Flacourt, éd. 1661, p · texte numérisé non relu

Flacourt, éd. 1661, p

dont les frères ont payé leur zèle de leur vie‘. On ne peut qu'approuver une si généreuse pensée. Toutefois il est permis de supposer qu’il ne s’est pas laissé guider uniquement par le sentiment, par la gratitude. Les bonnes relations que saint Vincent de Paul entretenait avec la Régente et la Cour expliquent qu'il ait accordé la préférence à l’ordre dont celui-ci était le chef universellement respecté. Mais 1] y a plus. Les Jésuites passaient alors pour se livrer au commerce, en même temps qu'à la propagande religieuse. Dès l’année 1644, ils avaient été violemment attaqués en France, à propos de leurs missions du Canada. On avait fait courir le bruit que ces missions leur avaient rapporté de gros profits. Ils s’étaient vus dans la nécessité d'expliquer et de justifier leur conduite. La Compagnie des Cent associés avait dû publier une déclaration signée des directeurs et des sociétaires pour disculper ceux que l’on avait accusés, et cette déclaration n'avait pas empêché Pascal de leur faire jouer, dansles Provinciales, le rôle de commerçants (1656) *. Or, Flacourt n'était point d'humeur à supporter que l’on empiétât sur ses attributions, encore moins à laisser les missionnaires s’adonner au trafic. On a vu qu'il avait accusé, à tort probablement, le P. Nacquart, de faire du commerce et surtout de vouloir lui ravir une partie de l’autorité dont il était investi. On sait quel conflit s'était élevé entre le gouverneur et le missionnaire. Flacourt craignait sans doute que de semblables différends ne vinssent à se reproduire dans la suite. C’est peut-être pour en éviter le retour qu’il n’a pas accordé la préférence aux Jésuites. C’est incontestablement dans ce dessein qu'il interdit aux religieux de s'occuper du commerce, de l’administration et de la justice.

- Il veut établir une démarcation bien nette entre les fonctions des missionnaires et celles du gouverneur. Tout en s’efforçant de sauvegarder l’autorité de celui-ci, il ne néglige pas les intérêts de ceux-là. Reprenant sans doute les idées de

À. Flacourt, éd. 1661, p. 454.

2. Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, t. II, p. 257. LE É 16

Richelieu, il demande à la Compagnie d’assurer la subsistance des missionnaires dans l’île en leur assignant des terres propres à la culture et au cas où le produit de ces terres ne pourrait suffire à leurs besoins, il estime qu'il est de son devoir d'y pourvoir‘. Il y voit deux avantages : de cette façon les religieux ne pourraient rien exiger des habitants, ce qui ne porterait ancune atteinte aux intérêts de la Compagnie; de plus ils ne seraient nullement détournés des obligations de leur ministère, et pourraient diriger tous leurs efforts, tout leur zèle vers l'éducation religieuse des indigènes. Tel est le régime moral qu'il voudrait voir adopter pour la colonie naissante.

S'il faut en croire Flacourt, le régime administratif doit être intimement lié au régime moral. A vrai dire, le régime moral en est, selon lui, la raison d’être. S’il propose d'envoyer à Madagascar un gouverneur, c’est surtout pour que ce dernier veille à la conservation des missionnaires, pour qu'il tienne tête à ceux qui s’efforceraient d'empêcher leur œuvre de s’accomplir. S'il réclame la construction de forts bien défendus, s’il exprime le vœu de voir créer de bonnes habitations aux endroits qui offrent les meilleures conditions, et entretenir des barques, des matelots, qui puissent rendre plus faciles les communications entre toutes les régions de l’île, c’est

«4. On lisait déjà dans le mémoire présenté en 1627 pour la Compagnie des Cent associés que, dans chaque habitation, il y aurait au moins trois prétres, que la Compagnie s’engageait à défrayer absolument de tout et pour leurs personnes et pour leur ministère pendant quinze ans : après quoi ils pourraient subsister des terres défrichées qu'elle leur aurait assignées (voir Deschamps, Hist. de la quest. colon., loc. cit., p. 146 et suiv.).

Voir aussi Statuts de la Compagnie des îles d'Amérique, 4 février 1635 (Affaires étrangères, Amérique, Mémoires et documents, t.1V, fol. 136 et suiv.).

Les mêmes idées se retrouvent dans d’autres documents de cette époque. « Leslettres patentes accordées aux sieurs de La Potherie et de La Vigne et Compagnie pour l’establissement d'une colonie françoise dans l'Amérique méridionale (mars 1656) leur recommandoient d'y faire passer des ecclésiastiques en nombre suffisant, de probité et d'expérience reconnue, auxquels ecclésiastiques les associés fourniront le logement, vivres, ornement, et toutes choses nécessaires... Et, si la dite Compagnie se veut décharger de l'entretien desdits ecclésiastiques, elle leur donnera à leur satisfaction et sous le titre de fondation des terres défrichées et basties suffisantes » (Affaires étrangères, Amérique, Mémoires et documents, t, IV, fol. 469).

surtoul, à l'entendre, pour en interdire l'accès aux hérétiques".

Mais Flacourt était-il bièn sincère en proposant de faire avant tout du gouverneur le champion des intérêts catholiques? Nous en doulons. Ses idées sur ce point sont en contradiction avec ses actes. Son administration, nous l’avons vu, n’a pas été principalement consacrée à servir la cause de la religion. Selon toute probabilité, en exprimant une telle opinion, il a pris à tâche de dissiper tous les soupçons que ses contemporains pourraient avoir sur ses intentions, au cas où il serait question de lui confier de nouveau l'administration de la colonie.

C'était peut-être aussi en prévision de son retour à Fort- Dauphin qu’il revendiquait l'autonomie administrative et réclamait pour Le futur gouverneur des pouvoir très étendus. «Il est nécessaire, dit-il, d'envoyer un commandant (gouverneur) général qui ait soubs soi des lieutenans en tous les lieux où on voudroit establir des habitations et auquel on donnast plein pouvoir d'agir ainsi qu’il trouveroit bon estre pour le bien de la cause commune »°. Et en effet, celui qui s'était montré durant son administration si jaloux de son autorité pouvait-il consentir à la voir partagée, et par cela même amoindrie, au cas où il serait choisi pour remplir les mêmes fonctions? Ce n’est pas à dire toutefois qu’il n'ait eu en vue que son intérêt personnel. Par tempérament, Flacourt était ami de l'ordre. Ancien directeur et associé de la Compagnie de l'Orient, il ne pouvait se désintéresser de l’avenir de la colonie naissante. Il a compris que, si le gouverneur était obligé d'attendre les ordres de la Compagnie avant de prendre une décision, il pouvait en résulter de graves inconvénients à cause de la distance qui sépare Madagascar de la France. Il à sagement prévu que le moindre retard menacerait de causer de grands préjudices aux affaires de la Compagnie et de la colonie. N'est-ce pas là en effetune des raisons que l’on invoque encore de nos Jours ? N'est-ce pas l’autonomie administrative qui a fait la fortune

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