‹ Etienne de FlacourtChapitre 16 sur 157 · Port situé entre ceux de Saint-Lucas et de Sainte-Luce · texte numérisé non relu

Port situé entre ceux de Saint-Lucas et de Sainte-Luce

de se rendre à Sadia afin d’y prendre des nouvelles des deux missionnaires qui s’y trouvaient depuis quelque temps ‘ et de voir s’il était facile de recruter des jeunes gens de noble famille pour le séminaire de Goa.

Les Portugais jetèrent l'ancre dans un port situé entre celui de Porto-Novo et Saint-Lucas, auquel ils donnèrent le nom de Säint-François-Xavier. Avant de débarquer, le capitaine commanda de tirer quelques coups de canon pour attirer à la côte les indigènes. N'ayant rencontré personne, ils levèrent l'ancre pour Saint-Lucas. |

En arrivant dans ce port, Andrade tenta comme précédemment d’éveiller l'attention des indigènes par quelques coups de canon. Puis il envoya à terre un nègre avec l’ordre de prendre des nouvelles des Pères Manuel.de Almeïda et Custodia da Costa, venus quelque temps auparavant dans le pays. Le nègre était en outre porteur de lettres et de présents pour le roi d’Anossi. Il trouva les missionnaires très-malades et découragés. Les Pères vinrent s’entretenir avec le capitaine et lui déclarèrent qu’ils ne voulaient plus demeurer dans l'île, ajoutant que d’ailleurs ils n'étaient plus en état d'exercer leur ministère. Andrade les supplia de la part du roi et du vice-

roi de ne pas renoncer à leur mission. En vain assura-t-il qu’on leur apportait du secours et qu’on leur en enverrait tous les ans, les deux missionnaires persistèrent dans leur refus et quittèrent leurs cases. Quant à Bruto Chambanga, il répondit aux cadeaux par d’autres cadeaux ; il envoya au capitaine des bœufs, des poules, du lait et des esclaves, mais il ne voulut jamais consentir à se rendre auprès de lui, ni à laisser venir son fils Andrian Ramach.

Cette prudence s’expliquait non seulement par les événeinents qu'avait provoqués l'enlèvement de son fils, mais encore par des événements survenus tout récemment.

Un Cinghalais qui était captif des Pères et converti au christianisme avait renié sa foi. Il s’en élait allé trouver le roi

1, C'étaient les Pères Antonio de Azevedo et Luiz Mariano.

Bruto Chambanga, et lui avait conseillé de se défier des Portugais qui, à l'entendre, avaient l'intention de lui ravir son royaume. Il s'était même engagé, s’il consentait à lui accorder sa confiance, à le débarrasser de tous ses ennemis. Excités par ce traître, plus de mille indigènes munis de frondes et de pierres dissimulées dans leurs pagnes s’étaient rassemblés. Sous prétexte de faire quelques échanges avec les Portugais, ils étaient entrés en relations avec eux, s’étaient querellés avec le Père Manuel de Almeida, l'avaient souffleté, et en même temps tous avaient fait usage de leurs frondes. Le capitaine avait été atteint. Il s’en était suivi une lutte entre les naturels ettrente marins qui occupaient un petit fort construit sur le flanc de la montagne, lutte qui s'était terminée bientôt par la fuite des agresseurs.

Manuel Freire, ayant appris cette trahison, s’avança vers l'endroit où les indigènes s’étaient retirés, prêt à en tirer une vengeance exemplaire. Il donna l’ordre à vingt hommes armés de mousquets d'aller se mettre en embuscade dans un bois situé sur l’autre flanc de la montagne. Sept ou huit indigènes furent tués. Le capitaine ordonna de les pendre aux arbres afin de montrer aux naturels quel profit ils avaient recueilli de leur perfidie. Les Portugais ravagèrent et brùlèrent ensuite les environs où ils ne rencontrèrent que très peu de résistance. Dès lors toute bonne relation cessa avec les habitants de cette contrée.

Persuadé qu'il n'y avait plus rien à faire dans ces parages, Manuel Freire de Andrade se décida à partir. Il emmena avec lui Andria Mussa, frère du roi Bruto Chambanga, dont il s'était emparé par force, et dom Jérôme, son neveu, qu'iln’avait pas voulu laisser dans le pays, comme le lui avait recommandé le vice-roi, au cas où les indigènes les accueilleraient mai. Il passa au port de Santa-Cruz où il retrouva des traces du séjour des Portugais et se dirigea vers Mozambique en côtoyant le littoral de Pouest, Chemin faisant, il aborda à Sadia et envoya prendre des nouvelles des Pères Antonio de Azevedo et Luiz Mariano, Les missionnaires vinrent peu de

temps après du rivage et déclarèrent qu'ils étaient résolus à ne plus rester dans l’île, En vain le capitaine les pria:t-il de ne point abandonner leur poste et d’obéir aux ordres du vice-roi, ils voulurent s'embarquer avec lui pour Mozambique.

Depuis cette époque, il ne paraît s'être fait aucun débarquement, aucune exploration portugaise sur les côtes de Madagascar. Les navigateurs ou les marchands qui se rendaient aux Indes ont peut-être continué à fréquenter l’île; mais s'ils y vinrent, ce fut seulement pour s’y ravitailler et non pour y faire du trafic ou du prosélytisme. L'île est dès lors définitivement délaissée pour l'Inde où les Portugais espéraient trouver plus de richesses, et peut-être aussi plus de sécurité. ‘

Si parmi les Européens, les Portugais sont les premiers venus à Madagascar, ils ne sont pasles seuls qui y abordèrent, Les Hollandais, les Anglais et les Français touchèrent presque à la même époque à la grande île.

1. Exploraçao porlugueza de Madagascar em 1613. Relaçao inedita do padre Luiz Mariano (Bolelim da Sociedade de geographia de Lisboa, 1887, Te série. n° 5, pp. 313-315, et 319-354; Documentos remellidos da India ou Livros das Monçoes publicados da Academia real das Sciencias de Lisboa, t. IN, pp. 399- 404, t. VIII, p. 336; t. VI, 1re série, Historia da Asia, Decada XIII, parte I, p. 177 et suiv.; parte Il, Decada XIII, pp. 481-486 et pp. 671-683.

D'après la Relation de Goa les Pères n'auraient pu opérer aucune conversion dans cette île « à cause des empêchements qui s’y rencontrèrent ». Ces termes ont donné lieu à deux interprétations. Pour le P. Cordaro, la vé-

- ritable cause de l’insuccès des missionnaires serait leur peu de zèle. Le

P. Provincial les aurait rappelés secrètement à cause de leur peu de courage. Ils auraient eux-mêmes donné au vice-roi des Indes Jérôme d’Avezedo le conseil d'abandonner un pays où leur mission avait amené si peu de résultats. Mais celui-ci n’accepta pas lesraisons qu'ils alléguèrent. Le P. de la Vaissière semble croire au contraire qu’une persécution avait éclaté dans l’île et qu’un des pères, Jean Garcès, en aurait été vers l’année 1616 l'une des principales victimes. Comme le montre notre récit, ces deux hypothèses sont inexactes. Les missionnaires ont probablement quitté leur poste parce qu'ils s’y voyaient abandonnés, et que le succès ne répondait pas à leur espérances De pius, le P. Mariano ne se trouvait pas à l'endroit (Fort-Dauphin) que l’on suppose. Quant au zèle des deux missionnaires qui vinrent habiter dans cette contrée, nous ne pensons pas qu'il doive être mis en suspicion. Les traces de leur enseignement que l’on a retrouvées plus tard dans le sud de l’île, prouvent qu'ils apportaient le plus grand soin et les plus grands efforts dans l'exercice de leur ministère (P. La Vaissière, Histoire de Madagascar, p. 2 et suiv.; Lettre du P. Nacquart à saint Vincent de Paul, 5 février 4650, Archives Nationales, M 214, n° 3, f. 15).

C’est seulement à partir de la fin du xvr° siècle que la présence des Hollandais est signalée dans l'océan Indien. Jusque-là ils n'avaient été que les intermédiaires entre les Portugais et les différents peuples de l'Europe. Ilsallaient chercher à Lisbonne les épices et les produits de l'Orient qui devaient approvisionner les principaux marchés du continent. « L’annexion du Portugal par Philippe IE, en 1580, leur ferma cette rade dont ils étaient les courtiers privilégiés et vraiment comme les maîtres. Les colonies espagnoles de l'Atlantique, les pays à or leur étaient interdits. Il fallut passer des opérations de cabotage européen, non pas à la piraterie, mais aux tentatives de longs voyages et de conquêtes, aller chercher sur place en Orient les denrées aux dépens des monopoles déjà établis »*. |

Mais les Portugais exerçaient une étroite surveillance sur la route du Cap qui menait aux pays des Épices, et traitaient comme pirates ceux qu’ils surprenaient daus les mers où ils dominaient. Les EHlollandais essayèrent de les en expulser. N'ayant pu y parvenir, ils employèrent leurs efforts, comme les Anglais leur en avaient déjà donné l’exemple à découvrir une route vers la Chine par le nord. Mais leurs navires furent arrêtés par les glaces de la Nouvelle-Zemble et du détroit de Vaïgatz. Cet insuccès toutefois ne les découragea pas. Ils se préparaient à une nouvelle expédition, quand ils apprirent qu’un de leurs compatriotes, prisonnier de guerre à Lisbonne, Cornélis de Houtman, avait recueilli des renseignements précis sur le commerce de l’Orient, dans les voyages qu'il avait faits aux Indes avec les Portugais. Comprenant tout l'intérêt qu’ils avaient à s'assurer le concours d'un tel guide, des négociants d'Amsterdam payèrent sa rançon. Ils formèrent une société sous le titre de Compagnie des pays lointains où Compagnie Van Verne et confièrent à Houtman le commandement de ‘quatre bâtiments qui devaient se rendre à Java par le cap de Bonne-Espérance, avec l’ordre de conclure des traités de

1, M. Dubois, Sys{èmes coloniuux et peuples colonisateurs, Paris, 1895, p. 75.

commerce avec les Indiens, mais particulièrement dans les lieux où les Portugais ne s'étaient pas encore établis‘.

C’est pendant ce voyage que Houtman relâcha à Madagascar tant pour s’y procurer des vivres que pour refaire les gens indisposés par une longue navigation. Le 10 octobre 1595, le navire Le Maurice jetait l’ancre dans la baie Saint-Augustin. Les Hollandais furent mal accueillis par les indigènes dès leur arrivée dans ce pays. Ceux-ci, sous prétexte d'aller leur offrir des bestiaux, dépouillèrent de tout ce qu'ils possédaient les malades que l’on avait débarqués. Ils leur jetèrent même des pierres qui les blessèrent. Plusieurs Hollandais ne durent leur salut qu’à leurs mosquets. Pour se prémunir contre de nouvelles agressions, Houtman fit construire un petit fort à l’aide de branches entrelacées. Il y plaça les malades et préposa à sa garde les hommes valides. Ses gens usèrent ensuite de représailles. Ils entreprirent plusieurs expéditions dans le voisinage, enlevant les bœufs, les moutons et tout ce qu'ils rencontraient. Ils s’emparèrent même de quelques indigènes. L'un d’eux fut tué d'un coup de mousquet en voulant résister. Deux enfants furent pris et emmenés sur le navire La Hollande. Les naturels se vengèrent en attirant leurs ennemis dans un guetà-pens où ful assassiné le pilote Nicolas Janson. Cette fois encore les mousquets en eurent raison.

Non contents de les repousser dans les bois des alentours, les Hollandais voulurent châtier cette nouvelleagression. Quarante-huit d’entreeux partirent dès l'aube, afin de suprendre leurs ennemis; mais ceux-ci pour la plupart prirent la fuite à leur approche. Un seul tomba entre leurs mains. Il fut fusillé à l'endroit même où le pilote Nicolas Janson avait été tué. Toute relation d'amitié avec les indigènes élant devenue dès lors impossible, Houtman mit à la voile pour Java (13 déc. 1595).

[. Wicquelort, Voyages aux Élals de l'erse el aux Indes orientales, traduit d'Olearius, 1666, t. 11, p. 644 et suiv.; Savary des Bruslons, Diclionnaire du Commerce, MDCCXXVI, t. I, p. 1380; Vidal-Lablache, La Terre, p. 259 et 258; Octave Noel, Ilistoire du commerce du monde, t. A, p, 153.

Par malheur, les vents lui furent contraires. Comme une partie de l'équipage était encore malade, l’amiral se réfngia à l’île Sainte-Marie (11 janvier 1596). Il put y trouver des vivres et même d’autres denrées telles que de la canne à sucre et du gingembre. Mais il lui fut impossible de se procurer de l’eau. C'est ce quile décida à se rendre à la baie d'Antongil (25 janvier). Les Hollandais n’eurent d’abord qu’à se louer de l'attitude des indigènes. Ceux-ci vinrent les voir avec leur chef. Ils leur firent toutes sortes de démonstrations d’amitié et leur apportèrent quantité de provisions qu'ils échangèrent contre des grains de corail de vil prix. Toutefois ces bonnes relations ne furent pas de longue durée. Quelques jours après, pendant une violente tempête, les naturels s’emparèrent de quelques barques qui avaient été détachées des navires et les brisèrent pour en arracher les clous. Les gens de Houtman s'étant mis à la recherche de leurs barques, ils s’eflorcèrent de les empêcher d'aiterrir en les menaçant de leurs sagaies et en leur jetant des pierres. On leur répondit par des décharges de mousqueterie : six de ces malheureux tombèrent mortellement atteints. Les autres prirent la fuite, ainsi que les habitants du village voisin qui se réfugièrent dans les bois, après avoir mis le feu à leurs cases. Les Hollandais pillèrent le village et emmenèrent prisonniers cinq indigènes qui étaient venus leur vendre des citrons, ainsi que leur chef. Ce dernier recouvra cependant sa liberté en faisant apporter des vivres comme rançon. Voyant qu'il ne pouvait se livrer à aucun trafic dans ce pays. et qu'il lui était difficile de se ravitailler à cause de l’hostilité des habitants, Houtman se décida à lever l'ancre (10 février 4596)’.

Trois ans plus tard (2 mai 1599), les deux vaisseaux, Les

1, Diarium nauticum ilineris Batavorum in Indiam orientalem cursuum, tracluum variorumque eventuum qui ipsis conligerunt, diligenter descriptum. Arnhemi, anno 1598, fol. 3-9; Lindschot, Premier livre de la navigation aux Indes orientales, 1606, p. 6 et suiv.; Valeniyn, Oud en nieuw Ost-Indien of Nederlands Mogentheild, 1°0 partie, p. 173; Begin ende Voorlgang Vande vereenigde Neederlandische, Geoctroyerde Oost-Indische Compagnie ’L Eersle Deel, 4646, t. 11, 2e partie, fol, 8-15.

Provinces-Unies et Les Pays-Bas, commandés par Paul Van Caerden, venaient encore mouiller à la baie d'Antongil pour s’y approvisionner d'eau et de vivres. Le 24 octobre de cette même année (1599) l'amiral Étienne Van der Hagen jetait l'ancre dans une baie de la côte méridionale que nous croyons être celle de Sainte-Luce'. Mais n'ayant pu découvrir de l’eau douce dans le voisinage, et la rade lui paraissant mauvaise il se dirigea vers la baie d’Antongil où il espérait s'approvisionner en même temps d’eau et de riz. Il n’y trouva ni vivres ni habitants. Les indigènes qui n'avaient pas oublié les actes de violence des Portugais s'étaient enfuis dans leurs montagnes à la nouvelle de l’arrivée des blancs, après avoir mis le feu à leurs cases et emmené avec leurs femmes et leurs enfants tout ce qu'ils avaient de plus précieux. En vain leur envoya-t-on deux hommes sans armes, en vain les Hollandais leur jetèrent-ils de la verroterie leur promettant qu'on ne leur ferait aucun mal, ils ne voulurent pas sortir de leur retraite. Deux d'entre eux cependant osèrent s'approcher, et assurèrent aux Hollandais que leurs mousquets étaient seuls la cause de la. fuite de leurs compagnons. Déçu dans ses espérances, l'amiral quitta (21 décembre 1599) une contrée où il était si difficile de se munir de vivres et continua sa route vers Sumalra.

Pendant longtemps encore Madagascar servit d'escale aux navires qui se rendaient aux Indes. Le P. Luiz Mariano nous apprend dans sa Relation que vers 1613 les Hollandais venaient relâcher à Manghafa (Sainte-Luce)”. En 1619, Guillaume Is Brantz Bontekou abordait de son côté à l’île Sainte- Marie en allant aux Indes, et jetait l’ancre dans la baie Sainte- Luce à son retour*. S'il faut l’en croire, il aurait été bien

4. La relation parle de la baie du Soleil. Comme nous ne connaissons aucune baie de ce nom sur cette côte, nous avons pensé qu'il s'agissait de la baie Sainte-Luce, située au sud-est, et où les Hollandais relâchaient ordinairement.

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