Morizot, préface et p
s'échouer à l’anse des Galions, chargé d'ébène, de gomme, de cuirs et de munitions. Au lieu de remettre ces munitions aux colons, les officiers et les matelots les vendirent aux habitants. C'était leur fournir des armes contre les Français, au moment même où ceux-ci couraient de sérieux dangers.
En effet, mécontent de voir des étrangers sur son territoire, craignant sans doute de voir leur autorité se substituer à la sienne, Andrian Ramach souleva ses sujets contre ceux qui venaient s'emparer de leurs bœufs et ravager leurs récoltes. Comme les Français étaient pour la plupart munis d'armes à feu et étaient devenus plus nombreux, il conçut le dessein de les détruire en détail. Par ses ordres, six des colons envoyés par Pronis à Matatane pour y fonder une colonie, et qui s’élaient aventurés au nord de ce pays pour l’explorer et y acheter du riz, furent massacrés. Au même moment six matelots de Rezimont qui chargeaient de l’ébène dans le pays des Antavares, éprouvaient le même sort. Rezimont partit pour la France au mois de janvier 1644, son navire chargé d'ébène,mais peu garni de cuirs et de cire, car, d'après Flacourt, les naturels avaient mangé la chair des bêtes avec le cuir, et le miel avec la ciret.
Au reste, les Français étaient aux prises avec des difficultés plus inquiétantes que celles qui naïssaient des habitudes des indigènes. Pronis, en effet, avait été mal inspiré dans le choix qu'il avait fait de Manghafa pour y fonder un établissement. Le climat malsain de cet endroit avait causé de grands ravages parmi les Français. Presque tous avaient été atteints par la fièvre. La moitié avait succombé en moins de deux mois. Pronis s’empressa de chercher un lieu plus salubre. Il jeta les yeux sur la péninsule de Tholangare, située un peu plus au sud et consiruisit au fond d’une bonne anse un abri retranché qui reçut le nom de Fort-Dauphin. Le choix était heureux. I est difficile, en effet, de rencontrer dans ces parages un port mieux abrité et une contrée plus saine. Cette nouvelle résidence ne
1. Flacourt, éd. 1658, p. 3 et suiv.; éd. 1661, p. 205 et 265.
réunissait pas toutefois toutes les conditions désirables. Fort- Dauphin n’était pas riche en bétail, ni productif en riz. Le ravitaillement de la colonie devint difficile. On dut aller chercher au loin les approvisionnements nécessaires, ou même guerroyer pour prendre du bétail. Néanmoins la famine était sans cesse à craindre dans ce pays éloigné dont on connaissait à peine les ressources.
Dans de telles conditions, une administration prudente et économe s’imposait. Malheureusement celle de Pronis fut déplorable. Les colons avaient, au prix de grandes fatigues, et après avoir couru de grands dangers, amassé les vivres nécessaires à la subsistance du Fort; le chef de la colonie poussa la faiblesse jusqu'à nourrir avec ces vivres les parents de sa femme. « Pronis, dit Flacourt, avoit pris à femme la fille de Dian Marval, grand du pays de la race des Zaferahimina laquelle s’appeloit Dian Ravellon Manor, et pour cet effet, faisoit bien de la despense, d'autant qu’il nourrissoit toute la parenté; le riz que la barque apportoit du pays de Manghabé estoit bientôt dissipé par son mauvais soin et de ceux à qui il donnoit charge du magasin qui en disposoient aussi de leur coté; ainsi, faute d’un bon ordre, les François estoient le plus souvent tantol sans ris etne mangeoient que de la viande, tantôt sans viande et ne mangeoïent que du ris*. » Et l'historien de Madagascar va jusqu à attribuer à ce gaspillage les malheurs qui ne tardèrent pas à fondre sur la jeune colonie. Quelque sévère que puisse paraître ce jugement, il n’en est pas moins certain que des provisions de tout genre furent gaspillées en peu de temps et, comme l’a fait remarquer M. Gabriel Marcel, si Pronis n’a pas dilapidé lui-même les deniers de la Compagnie, il les a du moins laissé dilapider*. De là le légitime mécontentement de ses subordonnés. En vain, son lieutenant Foucquembourg entreprenait-il de nombreux voyages pour aller chercher du bétail, en vain parcourait-il le pays des Machicores, des Ampâtres, des Mahafales, des Manamboules
1. Flacourt, édit. 1658, p. 3; édit. 1661, p. 207. 2. Revue scientifique, avril 1883 : Nos droits sur Madagascar, p. 430.
et des Anachimoussi, il y avait loujours disette de vivres au Fort.
Le chef de la colonie ne se bornait pas à accroître les souffrances de ses subordonnés par le désordre de son administration; il les irritait encore par des paroles imprudentes ou méprisantes. Dans ses entrevues avec les chefs indigènes qu'il voyait entourés d'esclaves, il disait, en parlant des gens de la colonie, « mes esclaves »'. Que ce fût avec l'intention de traiter d'égal à égal avec les indigènes ou par mépris affecté et par orgueil, il n’est pas moins vrai que de tels propos n'étaient pas de nature à lui concilier l'affection des colons. Ceux-ci en étaient d'autant plus irrités que Pronis leur faisait exercer en ce pays les métiers de portefaix et d'esclaves, tandis qu'ils voyaient au fort beaucoup de nègres qui n'étaient assujettis à aucun travail. Il n’y avait pas jusqu'à son titre de huguenot qui n’attirât à Pronis les soupçons et les récriminations de ses subordonnés. Ceux-ci se plaignaient amèrement d’être troublés dans leur chapelle par les prêches qu'il faisait à ses coreligionnaires.
Telle était la situation du gouverneur de Fort-Dauphin lorsque arriva (septembre 1644) un nouveau navire de la Compagnie. C'était le Royal de Dieppe, commandé par Lormeil. Ce navire amenait un renfort de quatre-vingt-dix Français, « pour demeurer dans l'île et y planter du tabac » au compte de la Compagnie. Les nouveaux venus apprirent des colons des nouvelles alarmantes : l’île avait été ravagée par une tempête et il en était résulté une si grande famine dans la province d’Anossi que la moitié des hommes étaient morts de faim ; faute de riz et de racines, les naturels avaient dû manger la plus grande partie de leur bétail, et il leur en restait peu, car beaucoup de bêtes avaient péri dans la tourmente. Les Français subirent naturellement les conséquences de ce désastre, comme les indigènes, L'année 1645 fut une année de pertes pour la Compagnie. On avait fait peu de cuirs et récolté peu