Flacourt, éd. 1661, p
2. Id., édit. 4658, br., p. 1 et suiv.; édit. 1661, p. 245 et suiv.
Ce n’est pas seulement par sa détestable administration que Pronis compromit les intérêts de la Compagnie et le succès de l’entreprise, ce fut encore par sa maladresse à l'égard des indigènes. Ce chef, qui avait provoqué l’indocilité des colons en sacrifiant leurs intérêts, leur vie même, au désir de maintenir ses bonnes relations avec les parents de sa concubine, devait tout au moins, en bonne politique, s’efforcer de conserver cette alliance. Pronis aima mieux s’aliéner les sympathies des naturels que déplaire au capitaine Le Bourg, comme il avait préféré affamer les colons plutôt que de mécontenter les parents de Dian Ravel. Nous avons vu que la protection accordée par le capitaine au chef de la colonie devenu le prisonnier des colons, n’étail pas purement gratuite. Pronis se laissa entrainer par Le Bourg (qui y trouva sans doute son compte) dans une nouvelle faute, la plus grave peut-être qu’il ait commise. À l'instigation du capitaine, il fit enlever et vendre comme esclaves à un gouverneur hollandais de l’île Maurice soixante-treize Malgaches, tant hommesque femmes etenfants, qui étaient venus pour le troc à Fort-Dauphin (1646). Cet acte odieux et perdide, qui rappelle celui de Tristan da Cunba à Lulangane, eut en effet de déplorables conséquences. Il devait porter au plus haut degré l'exaspération des indigènes contre les Français. Andrian Ramach, qui se souvenait de la perfidie des Portugais à l’égard de ses parents, et qui en avait
* été lui-même victime, comprit qu’il ne devait pas plus se fier aux Français que son père ne s'était fié aux Portugais. Les .Malgaches firent dès lors retomber la faute du chef sur tous les colons. Depuis cetévénement, il ne vint aucun indigène au Fort, tant qu'il y eut un navire mouillé dans l’anse, et les affaires de la Compagnie reçurent de ce chef un grave préju- -dice‘. Quelque temps après, Pronis commettait une nouvelle faute. Ayant appris qu’un chefindigène, nommé Razo et frère naturel du roi d’Anossi, était dans les bonnes grâces d’Andrian Ravel, il résolut de s’en défaire en l’altirant dans un guet-
1. Flacourt, éd. 1658, brochure, p. 6 et suiv.; éd. 1661, p. 219 et suiv.
apens, Razo ful laissé pour mort, bien qu'il ne füt que blessé. Cette nouvelle perfidie ne fit qu’accroître l'excitation d’Andrian Ramach, frère de la victime. De concert avec les autres chefs, il médita la destruction de tous les Français, comme ses ancètres avaient médité celle des Portugais. Afin de mieux réussir dans leurs projets, ilsattendirent le départ de Le Bourg, et aussitôt que le Saint-Laurent eut mis à la voile pour la France, ils suscitèrent alors Razo, guéri de ses blessures. Celui-ci, qui ne songeait que la vengeance, réunit une troupe d’indigènes qui devaient massacrer impitoyablement tous les Français écartés du Fort. Sa première victime fut un colon, nommé Alain, qui s’en était allé seul chercher de l'ambre au bord de la mer. À cette nouvelle, Pronis, déjà mécontent de savoir que sa victime lui avait échappé, menaça Andrian Ramach de lui faire la guerre, s’il ne lui livrait la tête de son frère.
Après quelque hésitation, le roi d’Anossi, qui craignait de voir son pays ravagé et ruiné, obéit aux injonctions du chef des Français. Au milieu de l’année 1647, la tête de Razo fut envoyée à Pronis qui ordonna de l’exposer au bout d’une pique. Point n’est besoin d’ajouter qu'une telle cruauté eut pour résultat d’exciter encore la haine des indigènes pour les Français. Comme ceux-ci se servaient d’armes qui assuraient leur victoire dans la lutte, ils eurent de nouveau recours à la ruse. Is résolurent dès lors de les surprendre et de les détruire par petits détachements. C'est ainsi que peu de temps après (août 1647), Bouguier était massacré avec cinq Français à. huit lieues de son habitation, dans le pays des Antavares. Les survivants retournèrent à Fort-Dauphin dans une chaloupe, abandonnant soixante tonneaux d’ébène que Bouguier avait soigneusement amassée!. :
Ces attaques multipliées obligeaient les Français à être constamment en armes. Ils ne pouvaient se livrer à la culture de la terre. Les vivres manquaient toujours au Fort. Pronis pro-
1. Flacourt, éd. 1658, brochure, p. 6 et 7; éd. 4661, p. 224 et suiv.
posa alors à ceux qui étaient restés, d'aller chercher du bétail au pays des Eringdranes. On décida que quarante:cinq Français partiraient sous la conduite du lieutenant Angeleaume. Ce voyage s'effectua dans d’heureuses conditions. Les grands du pays accueillirent favorablement les colons. Ils leur promirent mille têtes de bétail, s’ils consentaient à les soutenir dansune guerre contreles habitants des Vohitsanghombes, leursennemis jurés. Ce que les Français s’empressèrent d'accepter.
Mais après le départ de ce fort détachement, Pronis se trouva réduit à un petit nombre. Il n’avait plus avec lui que vingt-huit hommes. De plus, il se voyait menacé et affamé par Andrian Ramach et les autres grands. Il se tira de cette difficulté par la ruse. Pour obtenir des vivres, il déclara aux chefs indigènes qu'il s'embarquerait avec tous les Français sur le premier navire qui viendrait à Madagascar. A cette nouvelle, une grande joie éclata parmi les indigènes. Les approvisionnements affluèrent et les colons purent acheter tout ce qu'ils voulurent.
Mais presque aussitôt Andrian Ramach apprenait que des Français étaient revenus au Fort avec beaucoup de bétail : c'étaient les quarante-cinq colons partis en guerre contre les habitants des Vohitsanghombes. Il comprit qu'il avait été trompé par Pronis et résolut de s’en venger en le faisant massacrer ainsi que tous ses compagnons.
Andrian Tsissei, beau-frère d'Andrian Ravel, reçut l’ordre de partir pour Fort-Dauphin avec trois cents indigènes armés desagaies. [Il prétexterait qu’il venait rendre hommage à Pronis, et au moment où le gouverneur ne serait point sur ses gardes, ses gens se précipiteraient sur lui et son entourage. Pronis fut averti du complot par la nourrice d’Andrian Ravel. Il prit ses précautions en conséquence. Îl ordonna de mettre les Français du Fort sous les armes et de pointer une pièce de canon devant sa case. Andrian Tsissei arriva au Fort. Pronis l’accueillit fort hospitalièrement, mais il lui déclara qu'il connaissait bien ses intentions à son égard. Stupéfait, le chef indigène avoua tout. Le chef de la colonie lui pardonna et lui fit
faire bonne chère durant trois jours. Andrian Tsissei s’en retourna « en lui protestant que jamais il n’entreprendrait rien contre lui » (novembre 1648).
L’attitude conciliante que Pronis venait de montrer en cette circonstance ne devait pas cependant le sauver d’une disgrâce. La Compagnie de l'Orient avait été informée par Le Bourg des désordres quiétaient survenus dans la colonie sous son administration. Elle avait compris qu’il était nécessaire d'y porter remède sans retard, si elle voulait éviter la ruine totale de
‘établissement dont elle avait jeté les fondements, et lui avait désigné un successeur. Ce successeur était Étienne de Flacourt*.
Comme on a pu le voir dans le cours de ce récit, les premiers peuples qui vinrent s'établir dans la grande île n’y sont pas venus, le plus souvent, pour la coloniser. Juifs, Chinois, Nègres africains, Malais, Arabes y ont abordé à la suite de quelque révolution qui avait éclaté dans leur pays d’origine, ou poussés par la tempête, par l'esprit d'aventure et l’avidité mercantile. Seuls les Arabes, au xv° siècle, paraissent y avoir été amenés par le désir d'y faire du prosélytisme.
I! en fut à peu près de même des premiers Européens qui visitèrent Madagascar, etnotammentdes Portugais. Toute pensée de conquête, d'initiation agricole, industrielle, commerciale, . morale et religieuse, semble avoir été, à l’origine, absente de leurs desseins. Parmi les intrépides navigateurs qui abordèrent à ces rivages ou qui y furent envoyés par les rois de Portugal, il n’y en eut pas un qui se proposât de prendre possession de. cette île située sur le chemin des Indes, d’en mettre le sol en culture, de mettre en œuvre les produits du sol ou du sous-sol, d'entretenir de véritables relations commerciales avec les habitants et peut-être même de les convertir au catholicisme.
Ce qui les y portait, c'était l’espoir d'y trouver des produits rares et recherchés en Occident, tels que l'or et les épices, et surtout d’y faire la traite des esclaves. C’est pour satisfaire