CHAPITRE PREMIER
La situation à Madagascar avant le départ de Flacourt.
Diversité de races. — Organisation sociale. — Les luttes intestines. — Manière de faire la guerre propre aux Malgaches. — Organisation de la justice. — Religion et superstitions. — Caractère des habitants et leurs sentiments à l'égard des étrangers. — Simplicité de leurs mœurs. — Appréciation générale.
Vers le milieu du xvir° siècle, comme aujourd’hui d’ailleurs, l’île de Madagascar était habitée par un certain nombre de peuplades de races diverses qui s'étaient plus ou moins mélangées dans le cours des âges. Les unes appartenaient à la race nègre africaine, les autres aux races sémitique, malaise, indonésienne. C'est cette dernière qui formait la base de la population malgache.
Elle comprenait des peuplades à la face cuivrée et aplatie, au nez épaté, à la chevelure touffue et globuleuse. Ces Indonésiens occupaient alors différentes contrées de l’est et du centre. Ils avaient pour voisins les Malais, quise distinguaient d'eux par leur teint jaune, leurs pommettes saillantes, leurs yeux bridés et allongés, leurs cheveux longs et lisses. Si les Indonésiens l’emportaient par le nombre, les Malais par contre - étaient les plus puissants, car ils venaient de triompher de leurs rivaux et d'obtenir la suprématie sur toute la région centrale.
Sur la côte occidentale on voyait des gens à la peau couleur de jais, aux cheveux courts et crépus, qui rappelaient les Cafres de Mozambique et n’étaient autre chose que des Nègres
africains. Sur la côte orientale, au contraire, s'étaient établis des Blancs, les Juifs et les Arabes. Les premiers constituaient la majeure partie de la population de l’île Sainte-Marie, des pays d’Antongil et d'Isaka; les autres dominaient dans le pays de Matatane. Enfin dans la région australe, on remarquait différentes peuplades, telles que les Antanosses, ou habitants du pays d’Anossi, les Ampâtres, les Mahafales, les Machicores, etc., chez lesquelles le sang africain ou arabe s’était plus ou moins allié au sang indonésien, et dont il est difficile de déterminer l'origine‘.
Toutes ces populations, par suite de la prédominance de la race indonésienne et de la suprématie qu'elle avait exercée dans l’île depuis fort longtemps, présentaient de grandes ressemblances dans leur organisation sociale, dans leurs mœurs, leurs coutumes, leur religion. Mais à cette époque, comme aujourd'hui, Madagascar ne formait pas un corps de nation. L'île n'offrait aucune unité politique. On y comptait un grand nombre de petits États, de villages, de familles soumises à un chef qui était ordinairement le père ou l’un de ses fils. La réunion de plusieurs familles constituait la tribu. Chaque tribu était cantonnée dans les limites étroites de son territoire, de telle sorte que l’on voyait dans l’île un nombre considérable de tribus indépendantes les unes des autres. « Les innombrables tribus ou plutôt familles qui composaient cette population, dit M. Grandidier, et que ne réunissait aucun lien politique, ni commercial, vivaient dans un isolement absolu et ne se connaissaient point les unes les autres *. » Parmi ces tribus se trouvait alors celle des Vazimba, d'origine indonésienne. Elle occupait les pays connus aujourd'hui sous les noms d'Imerina et de Menabé, c’est-à-dire le centre et une partie de l’ouest. Les Vazimba n'étaient pas, au. reste, les seuls habitants de l’ouest; on y rencontrait encore
4. Luiz Mariano, Bolet. Soc. Geog. de Lisboa, ouvrage cité, p. 318-329; Flacourt, 4661, p. 6-17; A. Grandidier, Mémoire de l'Institut, p. 9 et suiv.
2. Voir A. Grandidier, Hist de la géog., 1892, p. 323; Revue des Sciences pures et appliquées, 30 janvier 1895 : Les Hovas, p. 49.
les Vezo, les Mikehana, les Sandangoatsy, les Antanandro
Ces différentes tribus se subdivisaient elles-mêmes en plusieurs castes. La tribu des Vazimba comprenait la caste des Hovas, chefs des hommes libres de race indonésienne, nom qui s’appliquait probablement à tous les chefs des autres tribus malgaches qui avaient la même origine’. La caste la plus connue et la plus puissante était celle des Andriana, nobles qui descendaient des immigrants malais et qui par la force et par la ruse avaient acquis la suprématie sur leur tribu*. Quels étaient alors les Andriana qui dominaient dans les nombreux petits territoires ou États de la grande île? C’est ce qu'il est difficile de dire avec précision. L'insuffisance des documents du temps nenous permet pas d’en donner une liste complète. Nous ignorons les noms des chefs qui gouvernaient alors les pays des Antavares, des Ampâtres, de Caremboule, de Siveh, d'Ivoron, de Conchaa, de Laefouti, d'Hazon, d’Itole, d’Andouvouche, des Eringdranes, d’Alfissach, des Vohitsanghombes, de Saca, des Antsianakes. On connaît toutefois les chefs d’un certain nombre de contrées, notamment de celles du sud et de l’est. Parmi eux se trouvaient : Andrian Ramach, véritable roi de la province d’Anossi; Andrian Panolahé, qui exerçait son autorité sur les Meanamboulois ; Andrian Manhelle, chef des Mahañfales; Raberto,quioccupait la vallée d'Amboule ; Andrian Boulle, maître de tout le pays compris entre Manatengha et Itapère; Andrian Raval et Andrian Mananghe, chefs des Machicie Ratsilia, chef des Anachimoussi ; Raniassa, seigneur de
l’île Sainte-Marie*.
Un territoire était souvent gouverné par Lee chefs. Toutefois il y avait dans chaque territoire un chef dont le
1. A. Grandidier, Mémoires de la Société philomathique, année 1888, p. 151.
2, D’après le même auteur, les Hovas actuels seraient les descendants de ces hommes libres. Ils ne devraient pas être regardés comme un peuple, mais comme une caste (Hist. de la géog., 1892, p. 170 a, et Revue des Sciences pures et appliquées, op. cit., p. 50).
3. La caste actuelle des Per qne l'on Dome dans l’Imerina est composée des descendants des Malais (voir Grandidier, Mist. de la géog., ibid.; oe des Sciences pures et appliquées, ibid.).
4, Flacourt, Histoire de Madagascar, 1661, p. à et suiv.
pouvoir l’emportait sur celui des autres et qui était en quelque sorte un petit roi.
Sous son autorité étaient placés les maîtres de villages et à son service étaient attachés un grand nombre d'Andevos ou esclaves de tout ordre et de toute provenance‘.
Ce chef possédait toutes sortes de privilèges : sans parler du droit de vie et de mort qu'il avait sur ses sujets ou ses esclaves, il pouvait couper la gorge aux bêtes dans les sacrifices, percevoir des tributs, rendre la justice, imposer des amendes, etc. Il usait de toutes sortes de moyens pour accroître ses ressources. Un maître de village venait-il à mourir, les héritiers lui remettaient une partie de l'héritage. Dans une expédition, ceux qui l'avaient abandonné pour se ranger du côté de son adversaire, devaient lui payer une amende, s’il remportait la victoire. Non seulement il s’emparait des meilleures terres qu’il ensemençait de riz ou plantait des légumes, mais il prélevait sur les naturels la cinquième partie de leur récolte en riz et en racines. Par de tels procédés il les contraignait d'avoir recours à ses magasins, en général bien approvisionnés, et en les appauvrissant il les maintenait dans une plus étroite sujétion. C’est aux maîtres de villages quil confiait le soin de veiller sur ses intérêts et de faire exécuter ses ordres. Ils étaient chargés de percevoir les tributs, de contrôler l’exécution des corvées, de faire cultiver les champs de riz et construire les cases, de convoquer les indigènes aux assemblées ou Æabars, et aux expéditions, d'organiser les fêtes, etc.
Quant aux Andevos ou esclaves, il ne leur était point permis de quitter leur maître. Ils n’avaient le droit de se mettre sous la protection d’autres chefs qu’en temps de famine, et lorsqu'on leur refusait les vivres nécessaires à leur
1. Une partie des Andevos actuels est formée par ceux des Vazimba qui, après avoir vécu côte à côte avec les immigrants malais, ont fini par être soumis à leur autorité dans la seconde moitié du xvi° siècle, par Andrian Manelo, par son petit-fils Ralambo et par son petit-fils Andrian Jaka (A. Grandidier, Revue des Sciences pures el appliquées, janvier 1895, p. 50).
subsistance, En général ils étaient assez maltrailés, mangeant les restes de leur maître et n'étant jamais tolérés à sa table. Cependant leur sort était plus doux dans le pays d'Antongil. Là, ils étaient plutôt regardés comme les enfants de la maison que comme de véritables esclaves !.
Les nobles, les Andriana ou descendants des Malais, étaient donc les maîtres de la plus grande partie de l'île avant l’arrivée de Flacourt, et exerçaient dans chaque petit territoire une autorité le plus souvent incontestée.
Mais la cupidité et la jalousie provoquaient fréquemment des luttes entre des chefs voisins. Il y avait aussi des rivalités de tribu à tribu, de peuplade à peuplade. Sous prétexte de vieilles querelles qu'ils n’oubliaient jamais et qui se renouvelaient de père en fils, les Malgaches entreprenaient souvent des expéditions pour se ravir leurs femmes, leurs enfants, leurs proches parents, leurs esclaves; pour piller les villages et s'emparer du bétail. L'état de guerre régnait depuis longtemps chez les habitants du sud de l’île. Les populations du nord-est, de la contrée qui s'étend de la baie d’Antongil à Tamatave, se montraient sans doute moins belliqueuses. Les meurtres, les violences, les massacres y étaient plus rares. Cependant les Vohitsanghombes étaient les ennemis jurés des Eringdranes, et les habitants du pays d’Antongil vivaient en mauvaise intelligence avec leurs voisins de l’île Sainte-Marie *.
Dans leurs luttes les indigènes avaient pour armes défensives la sagaie, sorte de longue lance de fer bien tranchante, et des javelots qu’ils lançaient de loin sur leurs ennemis; un bouclier de peau, appelé rondache, constituait leur seule arme défensive. Ces armes variaient d’ailleurs avec les pays. Près d’Antongil, les sagaies atteignaient la moitié de la longueur des piques françaises, et la rondache était une fois plus grande que dans les contrées du sud. Bien que l’arme le plus généra-
4. Luiz Mariano, op. cil., p. 311; Flacourt, 1661, Avant-Propos et p. 4-48, 402, 403, 111; Nacquart, Mémoires de la Mission, t. IX, p. 59-72 et p. 88,
2. Luiz Mariano, Loc. cit., p. 311 ; Flacourt, 1661, p. 9-44; Nacquart, Mémoires de la Mission, t. IX. p. 60.
lement en usage fût la sagaie, on rencontrait vers la rivière de Manangourou une tribu de quatre à cinq cents hommes qui se servaient d’arcs et de flèches. Les armes européennes n'étaient pas complètement inconnues des indigènes. Certains chefs avaient en effet reçu quelques mousquets des Arabes de Mélinde et des Hollandais. Mais la plupart des Malgaches, surtout ceux des baies de Saint-Augustin et d'Antongil, manifestaient une grande frayeur des armes à feu, dontils ignoraient le maniement. Un seul mousquet suffisait à en mettre une centaine en fuite. En revanche, ils maniaient la sagaie et le javelot avec beaucoup de dextérité. Les habitants de Manghafia et ceux de la côte orientale se disputaient le terrain pied à pied, combattant avec une seule sagaie, parant les coups avec leur rondache, attendant l'ennemi d’un air résolu. Les habitants de Manamboule se battaient de loin et de près, se montraient très audacieux, fort vaillants et passaient pour les plus redoutables. Les mieux armés et les plus hardis étaient ceux du sud de l’île, les Ampâtres, les Mahafales, les Machicores, les Anachimoussi :.
Dans ce pays montueux et boisé où les chemins n'’existaient qu’à l’état de sentiers, les naturels ne connaissaient, à vrai dire, qu'une sorte de guerre, la guerre de surprises et d’escarmouches. Bien loin d’assigner un jour de combat à leurs ennemis, ils usaient de ruse. Fréquemment, ils envoyaient dans Le pays des espions qui avaient pour mission de reconnaître la situation du village qu'ils se proposaient d’envahir et l’endroit où les habitants avaient caché leur bétail.
Dès qu’on avait obtenu ces renseignements, les chefs rassemblaient leurs gens secrètement. Puis ils marchaient toute la nuit à travers les bois, en suivant des chemins détournés, et tâchaient de surprendre leurs ennemis au point du
1. Diarium naulicum, ouvrage cité, fol. 4 et 9; Pyrard, ouvrage cité, p. 26; Luiz Mariano, loc. cil., p. 311; Hammond, Parodox prowing that the inhabitanis of the isle called Madagascar or St-Laurence are the happiest people in the world, 1646, réimprimé dane l’Har/eian Miscellany, London, 10e édition, t. I, p. 261 et suiv.; Morizot, ouvrage cilé, p. 11 et 12; Flacourt, 1661, p. 96 et suiv.
jour; au moment où ils n'étaient point sur leurs gardes. Ils attaquaient alors le village après l'avoir cerné de tous côtés. Les grands marchaïent à la tête de leurs hommes. Mais les Malgaches ignoraient l’art de combattre en bataille rangée ; ils n’observaient aucun ordre. Leur seule tactique consistait à pousser des cris effroyables, à faire mille gambades et gri- . maces à la face de leurs adversaires, à leur dire toutes sortes d'injures, à proférer toutes espèces de menaces pour les épouvanter, à leur jeter des ody, sorte de talismans, de mor- ‘ceaux de bois entourés de chiftons et enduits de graisse ou d'huile, dans lesquels ils mettaient toute leur confiance.
Ils espéraient, à l’aide de ces sorts, causer à leurs ennemis quantité de calamités, leur enlever le courage de se défendre, leur apporter des maladies et toutes sortes de désavantages quiamèneraient leur défaite. S'ils étaient vainqueurs, ils pénétraient dans le village où ils massacraient les femmes, les vieillards et même les enfants. Ils faisaient périr aussi les enfants du chef qu’ils avaient combattu, dans la crainte que ses descendants ne pussent un jour se venger sur les leurs. Leur fureur apaisée, ils emmenaient comme esclaves tous ceux qu'ils rencontraient, enlevaient les bœufs et mettaient le feu aux cases. 11 n’en était pas ainsi toutefois, si par hasard le chef qui était attaqué avait le temps nécessaire pour rassembler ses hommes et s’il était courageux. Il n’était pas rare alors de le voir se précipiter sur ses agresseurs et en faire un grand carnage. Comme les Malgaches ne prenaient pas la précaution d’emporter des provisions de guerre pour une longue durée, ils étaient bientôt contraints par la faim de battre en retraite.
Si, au contraire, le chef attaqué se sentait trop faible ou
. n’était plus décidé à continuer la lutte, il envoyait chez son ennemi quelques hommes, choisis ordinairement parmi les plus prudents, qui devaient lui offrir des présents et demander la paix.
Pour se prémunir contre de telles surprises, les naturels prenaient soin le plus souvent d’entourer leurs villages de
gros pieux qui les rendaient d’un accès plus difficile. C'est ce que faisaient les Ampâtres, les habitants de Matatane, de Manamboule, etc. D’autres peuples, tels que les Antanosses, les Machicores, les Mabafales, ne construisaient à dessein aucune clôture, de manière à pouvoir s'enfuir plus facilement et échapper à leurs agresseurs', Comme on le voit, les Malgaches n'étaient encore que des peuplades primitives dans leur organisation sociale, dans leur armement, dans leur manière de faire la guerre.
On ne s’étonnera donc point qu'un tel peuple ne füt pas pourvu de lois écrites. Comme chez les Indonésiens, c'était la coutume propre à chaque pays qui avait force de loi. Elle devait être observée scupuleusement et réglait chaque acte 1mportant de la vie. S’agissait-il de fonder une ville, de construire une maison, de faire une expédition, etc., on devait s'en rapporter à la coutume. Le chef lui-même était obligé de s’y conformer et il lui était formellement interdit de la modifier. $’il commandait à ses sujets quelque chose de contraire à la coutume, ceux-ci avaient le droit de lui refuser l’obéissance, sous le seul prétexte qu’il dérogeait à la coutume de leurs ancêtres*. Le principal rôle dans l'administration de la justice lui appartenait ; il jugeait les différends lui-même, ou bien il les faisait juger par quelqu’un de ses proches. Ses sentences étaient prononcées verbalement et sans appel. Ceux qui étaient convaincus de crime par quelques témoins recevaient