Flacourt, 1661, ouvrage cité, p. 94 et suiv
2. Il en est de même aujourd’hui encore dans les îles de la Sonde, ce qui prouve une fois de plus que la plus grande partie de la population malgache est venue de ces contrées.
Les naturels de Sumatra sont gouvernés dans leurs querelles par des coutumes très anciennes transmises par les ancêtres. Les chefs qui prononcent des décisions ne disent pas «si veut la loi », mais « telle est la coutume » (Marsden, History of Sumatra, 1811, p. 217).
À Sumatra, le peuple ne reconnait pas aux chefs le droit d'instituer les lois qu'ils jugent à propos, ni d’abolir ou d’altérer les anciens usages auxquels il tient avec une fidélité jalouse (Raffles, History of Sumatra, p. 211).
Chez les Javanais, le seul frein qui s'impose à la volanté du chef du gouvernement est la coutume du pays et le respect que ses sujets ont pOur son caractère (Raffles, History of Java, I, p. 214).
immédiatement leur châtiment. Les peines variaient suivant les délits : on avait perdu l’ancienne habitude de mutiler les coupables ; on les fustigeait ou les incarcérait pour des fautes peu graves; en cas contraire, on les faisait périr à coups de sagaie ou bien on les jetait à la mer. Le vol était puni aussi sévèrement que l’adultère, ce qui laisse penser qu’il était très fréquent dans l’île à cette époque. Au surplus, les peines variaient aussi avec la qualité du délinquant; le pauvre était puni de l'esclavage ou de la mort, le riche, au contraire, n'était condamné le plus souvent qu'à une simple amende, Un indigène qui appartenait à la caste des nobles n’était jamais passible de la peine capitale, même quandil s'était rendu coupable de parricide !.
Si les Malgaches n’avaient pas de lois écrites, en revanche ils avaient une religion. De même que la race indonésienne constituait le fond de la population, de même la religion de cette race formait la base des croyances et des pratiques religieuses de la majorité des habitants. Comme les Indonésiens, ils croyaient à l'existence d’un Dieu créateur et tout-puissant; comme eux ils adressaient des prières à des divinités d'un ordre inférieur, à des génies. Comme les Indonésiens, ils professaient une grande vénération pour leurs ancêtres”, aux mânes desquels ils offraient des sacrifices et qu'ils suppliaient d’intercéder pour eux auprès des mauvais génies. Pleins de confiance dans les sortilèges et les talismans, ils ressemblaient encore aux Indonésiens en ce qu’ils n’adoraient aucune idole
et n’élevaient ni temples, ni autels.
Quelle que fût la ressemblance générale que l’on pouvait constater entre les croyances et les pratiques religieuses de la majeure partie des indigènes, il était néanmoins possible
A, Cf. Luiz Mariano,fop. cit., p. 317; Flacourt, 1661, ouvr. cité, p. 103 et suiv.; Nacquart, Mémoires de la Mission, t. IX, p. 69 et 70.
2. C'est à tort, à notre avis, que M. Max Leclerc fait venir de la Chine le culte des ancêtres si profondément enraciné parmi les tribus malgaches (ouvrage cité, p. 36). 11 est plus naturel d'en rechercher l’origine chez les Indo= nésiens.
de découvrir certaines différences entre les croyances et les pratiques de quelques peuplades.
Ces différences provenaient des innovations apportées dans la religion par plusieurs colonies sémitiques. L'influence juive s’était surtout fait sentir dans l’ile Sainte-Marie, dans les contrées voisines qui s'étendent depuis Tamatave jusqu'à la baie d’Antongil et sur la côte sud-est’. Dans ces contrées les habitants croyaient à un seul Dieu, maître de toutes choses, mais ils ne connaissaient ni Mahomet, ni ses califes. Ils regardaient ses sectateurs comme des hommes sans loi et refusaient de contracter alliance avec eux. Circoncis pour la plupart, ils célébraient le jour du sabbat le samedi et non le vendredi comme les Arabes. Les noms d'Abraham, d’Isaac, de Jacob, Joseph, Moïse, David s'étaient seuls perpétués parmi eux; ils ignoraient les autres prophètes et Jésus-Christ. Ils ne pratiquaient ni la prière, ni le jeûne, et se bornaient à offrir à Dieu des sacrifices de cogs, de chèvres et de taureaux.
Sur la côte sud-est, à l'influence juive s'était ajoutée l'influence arabe. On y retrouvait, il est vrai, les mêmes croyances et les mêmes pratiques religieuses que chez les habitants de l'île Sainte-Marie, mais sur ces croyances, sur ces pratiques, il s’en était greffé d'autres, introduites par les Arabes venus dans l'ile à différentes époques. A la différence des peuplades du nord-est, les habitants du sud-est connaissaient Jésus-Christ qu’ils appelaient Rahissa. Ils admetlaient que Jésus était né de la Vierge Marie et de Dieu, : et que la Vierge avait enfanté sans douleur et sans perdre sa virginité. Ils savaient qu’il avait été mis en croix par les Juifs et croyaient que Dieu n'avait point permis qu'il mourût, en substituant à son corps celui d’un malfaiteur, mais ils ne voyaient en lui qu'un grand prophète. Certaines traditions
1. Nous lisons dans la Description de l'Afrique, par Dapper, 1686, p. 48 : « Les habitants de l’île Sainte-Marie (Nosy-Ibrahim) n'ont jamais voulu faire d'alliance avec les chrétiens quoiqu'’ils soient bienvenus parmi eux, à cause sans doute qu'ils ont retenu quelque chose de l’ancien judaïsme ».
religieuses, comme la croyance à sept cieux au delà de la mort, à des anges, à des démons de sept sortes, à des génies malfaisants attestaient encore la trace de l’islamisme dans leur religion.
L'influence des Arabes ne se montrait pas seulement dans les croyances des Malgaches, mais encore dans leurs coutumes. Comme les sectateurs de Mahomet, ils admettaient la polygamie. Les femmes s’achetaient, et le nombre de femmes que pouvait posséder un indigène, variait avec sa fortune. La prière, l’abstinence de certaines viandes, notamment la viande de porc, le jeune, les ablutions, le port d’amulettes sacrées étaient autant de pratiques mahométanes que les Arabes avaient importées dans l’île. On pourrait peut-être aussi y ajouter les pratiques divinatoires. Très superstitieux, les Malgaches faisaient dépendre leur bonheur ou leur malheur des planètes, des astres. L’astrologie avait une grande importance dans leur existence. Ils n’accomplissaient aucun acte public ou privé, ils ne se mariaient, ne se construisaient une case, ne commençaient une récolte, n’observaient le jeûne, n'entreprenaient un voyage, ne laissaient Ja vie à l’enfant nouveau-né, ne célébraient de funérailles, qu'après s'être assurés à l’aide du sikidy qu'ils étaient nés sous une heureuse étoile.
Ces superstitions étaient entretenues avec soin par des écrivains ou devins appelés dans l’île ombiasy. Ces devins remplissaient à la fois les fonctions de prêtres, de sorciers et de médecins. lls consultaient les astres, prédisaient l’avenir, guérissaient les malades. Dans les fêtes publiques, dans les sacrifices, ils avaient le privilège d’égorger les bœufs. Sachant seuls écrire les caractères arabes qu'ils conservaient précieusement dans des livres sacrés, où se lisaient des paspages du Coran, ils vendaient aux nobles et aux riches ces écrits auxquels ils prêtaient des vertus merveilleuses, comme celles de préserver des accidents, des maladies et même de la mort. Consultés comme de véritables oracles, jouissant d'une grande autorité morale, ils profitaient de leur crédit pour se
faire redouter des naturels et en obtenir quantité de bœufs ou d'or. Ils n’hésitaient pas d’ailleurs à s’attribuer la meilleure part des offrandes dans les sacrifices. Bref, les ombiasy réglaient à leur gré les cérémonies, les coutumes et les superstitions du pays *.
Quoi qu'il en soit, l'influence juive et arabe n'avait pas été assez forte pour effacer dans l’île les traces de la religion primitive, de. la religion indonésienne. L'introduction du judaïsme et de l’islamisme n'avait apporté de modifications que dans les croyances et les pratiques de quelques tribus des côtes nord-ouest, nord-est et sud-est, et il est permis de croire qu’un certain nombre d'habitants de ces contrées étaient encore attachés aux croyances de leurs ancêtres *.
De même que la religion, les mœurs des Malgaches témoignaient de l'influence des Indonésiens dans la majeure partie du pays. Leur naturel doux et hospitalier en général, en dépit des actes sanguinaires auxquels ils étaient poussés par de barbares superstitions, la facilité avec laquelle ils entraient en relations avec les étrangers qui ne leur montraient pas des dispositions malveillantes, et ne s’efforçaient pas de les terroriser, le respect qu’ils témoignaient aux vieillards et à leurs parents, la tendresse qu’ils avaient pour leurs enfants, la douceur avec laquelle ils traitaient leurs femmes, leur penchant à la lubricité, c'étaient là autant de traits caractéristiques qu'ils tenaient des plus anciens habitants de l’île.
Comme la plupart des peuples primitifs, comme les Indonésiens, les habitants de Madagascar ne s’imposaient aucune gène, aucune contrainte. Insouciants du lendemain, ne concevant pas qu'il y eût sur la terre des hommes pour se préoccuper de l’avenir, ils vivaient simplement, à la façon des anciens patriarches et estimaient ce genre de vie plus commode, plus
1. Luiz Mariano, op. cit., p. 315 et 316; Morizot, Voyage de Fr. Cauche, P. 119-124; Flacourt, Avant-Propos, 1661 et p. 22-91, 171-194; Nacquart, Mémoires de la Mission, p. 61 et suiv., t. IX; A. Grandidier, Mémoire de l'Instilut, p. 10-22.
2. G. Ferrand, ouvrage cité, 1re partie, Introd., p. 9, 32; 2e partie, p.88.
agréable qu'une vie large et luxueuse. Leur boisson se composait d'eau chaude ou de jus de viande et, à certains jours de fête, de vin de miel. Ils se nourrissaient surtout du poisson qu'ils pêchaient dans les rivières, du gibier qu'ils prenaient à la chasse, du lait de leurs troupeaux, des produits de la terre, riz, fèves, ignames. N’ayant cure que du présent, pour la plupart paresseux, ils ne cultivaient que ce qui était nécessaire à ‘leur subsistance. S'ils semaient du riz, s'ils plantaient des ignames, c'était dans la mesure où cela pouvait assurer leur existence pour une partie de l’année. Il n'était pas rare même, . de les voir manger Loute la récolte ou n’en vendre qu’une petite partie. Le besoin se faisait bientôt sentir. Ils étaient alors réduits à jeûner ou bien à acheter des vivres au quadruple de ce qu'ils les avaient vendus. Plus prévoyants, les nobles meltaient en réserve une part de leur récolte qui était destinée à les approvisionner; le reste, ils l’échangeaient contre des bœufs. Cette manière de faire avait pour résultat de les rendre en peu de temps fort riches; certains possédaient jusqu’à deux ou trois mille têtes de bétail.
Fidèles aux coutumes de leurs ancêtres, les Malgaches -appréciaient plus ce qu’ils avaient appris de leurs parents que tout ce qu’on pouvait leur faire connaître. Aussi leur manière de travailler la terre était-elle toute primitive, toute différente de celle qui était alors en usage dans les pays civilisés. Ils ne se servaient, ni de la charrue, ni du sarcloir, ni 4 de la houe. Une serpe et une petite bêche de fer nommée /angady, c'étaient là leurs seuls instruments agricoles. Après avoir coupé les racines, les buissons, à l'aide d’une hache ou d’un fangady, ils les laissaient se dessécher et y mettaient le feu. La pluie venue, ils plantaient des ignames et semaient leur riz. L'époque ordinaire des semailles était la saison des pluies, de novembre à mars. Dans certaines contrées toutefois, on plantait et récoltait toute l’année. Du côté d'An-. tongil, le riz se semait partout grain à grain, et était recueilli épi par épi. Vers le pays d’Anossi au contraire, on commen- . ait par labourer les terres marécageuses avec les pieds des
bœufs ; on répandait ensuite sur la bourbe le riz qui y venait d’ailleurs fort bien. Quant aux ignames, on les fixait à un mètre l'une de l’autre, après les avoir coupées en plusieurs morceaux.
Leur industrie n'était pas moins arriérée que leur agriculture. Intelligents, adroïts pour la plupart, mais peu soucieux de se procurer des objets de luxe, ils travaillaient sans se donner de peine et aveclenteur, se contentant de fabriquer ce qui leur était nécessaire pour se vêtir et se loger. Ils exerçaient le plus souvent des métiers utiles ; ils savaient forger le fer, façonner les pagnes dont ils se couvraient, et les nattes sur lesquelles ils s’étendaient. On voyait surtout dans l’île des charpentiers, des forgerons, des tisserands, des cordiers et des potiers. Cependant ils savaient aussi confectionner des objets de luxe. Il y avait parmi eux des orfèvres qui travaillaient avec une rare habileté et des femmes qui tissaient des pagnes de coton ou de soie, souvent remarquables par leur élégance.
On conçoit que des gens qui avaient si peu de convoitises, si peu de besoins, ne fussent pas commerçants. Comme leur agriculture et leur industrie, les quelques relations commerciales qu'ils entretenaient entre eux ou avec les étrangers, ne ressemblaient pas à celles qui existaient alors chez les peuples civilisés. Ces relations ne consistaient, à vrai dire, que dans l'échange de quelques produits. Ignorant la navigation, ils n’allaient point faire du trafic au loin, ni même sur le continent voisin; ils ne quittaient pas leur île. Sur la côte nord-ouest, dans le port de Boeni, les indigènes échangeaient contre des cotonnades et autres marchandises que leur apportaient les habitants des îles Comores, les Arabes de la côte de Mélinde et d'Arabie, du riz, des pagnes de soie, des esclaves et même de l'or. D'un autre côté, les habitants de l’île Sainte-Marie allaient vendre à Ghalemboule des coquillages aux habitants du pays des Ambohitsmènes et leur achetaient en retour des pots et des plats de terre cuite. Là se bornaient leurs relations avec l'extérieur.
Le trafic n’était guère plus important à l'intérieur. Le pays
manquait de routes; sans cesse ravagé par les guerres, il offrait peu de sécurité; il était donc difficile d’y faire le troc.
Cependant la ville de Vohitsomby, dans la province connue aujourd'hui sous le nom de Betsiléos, était un centre commercial important‘. En outre, les indigènes allaient au loin chercher du bétail, de la soie, du coton, des pagnes, du fer, des sagaies et différents objets de première nécessité. Les habitants du pays de Vohitsbanh allaient acheter des pagnes à ceux de Matatane, aux Ampâtres, aux habitants de la province d'Anossi. Pour ce négoce, les étoffes et les verroteries que leur apportaient les Européens leur tenaient lieu de monnaie. [ls échangeaient aussi de l’or, de l'argent ou du fer contre du cuivre. Une menille de ce dernier métal avait plus de valeur à leurs yeux que la plus belle pierre précieuse *.
La simplicité de goûts des Malgaches se révélait enfin dans leur manière de se vêtir et de se loger. Ils portaient peu de vêtements. Les plus riches et les plus puissants se couvraient avec un lambeau d’étoffe fabriquée dans le pays; c'était le pagne. Les femmes se voilaient en outre la partie supérieure du corps. Leur parure’consistait en grains de corail, bracelets d'argent et de cuivre, boucles d'oreilles, etc. Quant aux habitations, elles n'étaient la plupart du temps que de petites huttes faites de jonc, de roseaux, de feuillage, sans cheminée et si basses qu’à peine on pouvait y pénétrer par l'ouverture “très étroite qui servait de porte et par laquelle s’échappait la fumée :.
En résumé, avant l’arrivée de Flacourt, la population de Madagascar se composait d'un grand nombre de peuplades de races diverses qui présentaient une ressemblance générale