‹ Etienne de FlacourtChapitre 48 sur 157 · H CO · texte numérisé non relu

H CO

La tâche ne laissait pas d’offrir de nombreuses difficultés ; Flacourt était-il préparé pour l’accomplir? L'homme, que la Compagnie avait choisi pour représenter et défendre ses intérêts, réunissait quelques-unes des qualités qu’il est permis d'exiger d’un gouverneur de colonie. Il était d’une constitution robuste, d’une excellente santé qui devait lui permettre de supporter les privations et les fatigues. À ces avantages physiques, il joignait de sérieuses qualités morales qui se reflétaient sur son visage. Un portrait du temps, que l’on peut voir au commencement de notre livre, le représente avec une physionomie noble et sévère, mais surtout énergique. Si l'on ne peut y remarquer de la douceur, on peut y lire toutefois une grande fermeté, du courage, de la décision.

Il était en effet résolu, capable de s’éprendre d’une belle cause, et de la servir jusqu’à la mort sans faiblir, sans perdre courage, sans désespérer du succès. Ce qu’il n’était pas moins rare de rencontrer dans un même homme, c’est qu’à un tempérament actif, audacieux, il aliiait un caractère relativement prudent, réfléchi. Son amour de l'ordre n'avait d’égal que son amour de la justice. Mais la qualité maîtresse de Flacourt était sa probité, vertu qu'il avait héritée de son père, et qui était au-dessus de tout soupçon.

Ces qualités n’excluaient pas toutefois certains défauts. Il nous paraît exagéré de lui attribuer, comme l’a fait un de ses contemporains, « un Cœur magnanime et très prompt à pardonner une offense ». Il était, au contraire, vindicatif, peu accessible à la pitié, naturellement soupçonneux, porté à juger défavorablement ceux qui étaient placés sous ses ordres. Il se montrait obstiné dans ses idées et jaloux de son autorité, ne souffrant pas qu'on le contredit, ne supportant en aucune manière qu’on empiétât sur ses attributions. On pouvait aussi lui reprocher trop d’obséquiosité à l’égard de ceux dont il redoutait l'influence ou dont il espérait gagner les faveurs; et, quelque difficile à pénétrer que puisse être ce côté de son ca-

1. Brochure : Éloge de Flacourt ; Collection de factums, Pibliot. Nat. Défense pour Marie de Cossé, Thoisy 89, fol. 284 et suiv.

ractère, ses actes et ses écrils n'accusent pas loujours une

grande sincérité. Mais ce qui le distinguait par dessus lout, c'est qu'il était vaniteux, alticr, et n'avait nullement abdiqué l'orgueil de la vieille aristocratie féodale. Sans parler des éloges qu'il ne s'est pas épargnés dans sa Relation!, il a fait son propre panégyrique dans les vers qu'il a pris soin de placer en tête de la première édition de son livre?.

Quels qu'aient pu être les défauts de son caractère, ils ne doivent point nous faire oublier les remarquables qualités de son esprit. Intelligent, éclairé, doué d’un grand bon sens et d’une heureuse mémoire, avide d'apprendre, il s’assimilait facilement ce qu'il avait étudié. Il possédait des connaissances relativement étendues el variées.

Observateur perspicace, il avait l'attention constamment en

1. Voir sa dédicace flatteuse au duc de La Meilleraye, éd. 1658. 2: Non cadet, hæret enim tua sors compagibus arclis, Alque immota manens culmina lula lenet.

Stat sursum virtule tua stabilitas, nec ullis Casibus, imminui nescia, facta ruet.

Crescil : at aucta manet, constansque nepolibus hæret Sors lua, el ælernum crescil : at aucta manet.

Ton nom va s’augmentant, et ta prospérité

Ne souffrira jamais l’inconstance muable,

Mais estant dans son plein se maintiendra capable

D'estre continuée à ta postérité.

Ce croissant, qui conserve en soy l'intégrité

De l'hermine, en candeur simbole inimitable,

Fait voir que ta vertu n'a rien de comparable,

Et que tu sers ton Prince avec fidélité,

Qu’enfin ce digne fils d'un courage indomptable,

Poursuivant ton dessein pieux et charitable,

Fera de là les mers porter la vérité

Où le Mahométan l’a fait passer pour fable.

Et par ton zèle seul cet imposteur damnable

Dedans Madagascar sera décrédité.

Ces vers, suivis de la signature de Flacourt, ne se trouvent que dans la première édition de son ouvrage (1658). Ils sont inscrits sur une gravure représentant les armes de la famille de Flacourt. L'écusson est soutenu par deux Malgaches armés, l’un de javelots, l’autre d'une sagaie, et entouré d’une banderole où se voit l'inscription : S{al sursum, non cadel, devise que notre auteur a développée dans les vers latins et français que nous venons de mentionner,

éveil, et une prédilection toute particulière pour l'étude de la nature et de ses phénomènes. C’est surtout vers les sciences d’observalion et les sciences expérimentales que ses goûts le portaient. Par ce côté, il appartenait bien au xvrre siècle, au groupe d'hommes de cette époque qui se montraient plus soucieux d'étudier ce qu’ils pouvaient voir par eux-mêmes que d'apprécier ce que contenaient de vrai ou de faux les écrits des Anciens. Comme bon nombre de ses contemporains, il estimait que le seul moyen de connaître les choses, c’est de les regarder!.

Par contre, il semble avoir eu l’esprit peu philosophique. Il aimait plus à constater les phénomènes ou à les observer, qu’à en rechercher les causes ?. Pratique, positif par tempérament, il n’était pas porté vers les abstractions et point du tout théoricien. Chez lui, les idées dérivaient des faits, mais n’y préexistaient pas. Enfin, bien qu'il ne parait pas avoir été complètement dépourvu d'esprit critique, il s’en tenait sur beaucoup de points aux opinions de ses contemporains, et était imbu de nombreux préjugés.

Aussi bien, Flacourt ne semble-t-il pas avoir eu, avant de se rendre à son poste, de plan de colonisation personnel. Le directeur de la Compagnie ne paraît avoir eu sur la colonisation en général d’autres vues que celles de ses contemporains, d’autres idées que celles de son temps. Or, il habitait

1. Lacroix, Dix-seplième siècle. Sciences, Lettres et Arts, p.19 et suiv.; Seignobos, Histoire de la civilisation au moyen âge et dans les temps modernes, p. 359.

2.11 a cependant donné une explication curieuse de l'origine de la foudre dans une lettre au duc de La Meilleraye (éd. 1658 de son Histoire de Madagascar). « Les éclairs, écrit-il, sortent des foudres comme de leur prison. Les nuées tirent leur origine des exhalaisons et des vapeurs de la mer et de la terre, comme étant pour ainsi dire de leurs propres sueurs. Ces exhalaisons et ces vapeurs sont pleines d'un esprit nitreux et sulphuré, resserré par le poids de la moyenne région de l’air dans le corps de la nüe qui s'y est coagulée, de sorte qu’estant émue par l'agitation des vents, elle en est tellement ébranlée que ce mouvement venant à exciter le feu contenu daps cette matière nitreuse et sulphurée qui en sort avec violence, cause aussitôt la foudre qui est la terreur de toutes les choses sublunaires. » Ne pourrait-on pas voir dans cette théorie quelques analogies avec la doctrine chimique du phlogistique défendue plus tard par le célèbre Stahl?

un pays où l'esprit de prosélytisme, né dans la catholique Espagne, avait fait de grands progrès sous l'influence des Jésuites. Il vivait à une époque où les voyageurs unissaieni leurs efforts à ceux des missionnaires pour convertir les peuplades sauvages, oùles idées de charité commencaient à se répandre, grâce à l'initiative de saint Vincent de Paul, le doux et humble prêtre qui, loin de borner à la France ses généreuses entreprises, avait soif de les étendre à l’humanité tout entière, et avait su gagner à sa noble cause la régente Anne d'Autriche. Cette princesse, qui portait le titre de grand-maître et Surintendant général de la Navigation et du Commerce, ne se proposait pas seulement pour but le développement de la prospérité nationale. Elle avait de plus nobles aspirations. Remplie d'admiration pour l'homme qui, à cause de son zèle, avait tant de titres à la reconnaissance de l'humanité, elle voulait comme lui assurer le triomphe du catholicisme dans les contrées les plus lointaines, et apporter les bienfaits de la civilisation chez [es peuplades sauvages et barbares de l'Amérique et de l'Afrique. La Régente secondait de tout son pouvoir les efforts du Supérieur dela Mission. Convertir les indigènes, tel était le mot d'ordre qu’elle faisait passer par l'intermédiaire de Nicolas Fouquet, alors procureur général et son conseiller, aux voyageurs, aux chefs des colonies récemment fondées ‘. Il est donc probable que Flacourt avait reçu aussi du confident d'Anne d’Autriche la recommandation de s'intéresser particulièrement à la conversion des habitants de Madagascar. Cela est d'autant plus probable que les lettres adressées plus tard par Fouquet, au gouverneur de Madagascar, ne renferment rien autre chose que des instructions relatives à la nécessité d’instruire les indigènes des vérités du christianisme*. En admettant que les mêmes instructions eussent été données à Flacourt, il lui était difficile de n’en tenir

4. Deschamps, Revue de géographie, novembre 1885 : La question coloniale en France au lemps de Richelieu et de Mazarin, p. 313 et suiv:; Histoire de la question coloniale, p. 83 et suiv.; Leltres de saint Vincent de Paul, Paris, Dumoulin, 1891, t. IV, XI, passim.

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