‹ Etienne de FlacourtChapitre 56 sur 157 · Mémoires de la Mission, t. IX, p · texte numérisé non relu

Mémoires de la Mission, t. IX, p

NE

terre avec vingt-cinq soldats et se rendit au fort. Il le trouva dans un état déplorable : il n’était plus défendu que par vingthuit Français, la plupart maladifs; les vivres manquaient et bon nombre de cases étaient sans couverture. Flacourt fut surpris d'apprendre que Pronis avait pris pour concubine une femme indigène, nommée Andrian Ravel, qui habitait la case du chef de la colonie avec ses servantes et ses esclaves. Il lui enjoignit de renvoyer cette femme le lendemain même, tout en lui déclarant qu’il serait bien aise de la voir.

Quant à Pronis lui-même, il laissa une bonne impression au gouverneur qui crut juste et nécessaire de le maintenir auprès de lui et de le bien traiter. « Je trouvay, dit-il, le sieur Pronis autre que on me l’avoit dépeint et ne conneus en lui qu'une grande sincérité et franchise, et s’il y a eu du désordre, c’est qu'il n’a pas été obeï, ni respecté, le malheur n’étant venu que des volontaires que l’on avoit envoyés par le passé, qui avoient tout perdu... Je ne voulus pas faire retenir le sieur Pronis, ni luy rendre aucun déplaisir, l’ayant trouvé trop honneste homme et trop disposé à faire ce que j’eusse voulu pour le traiter de la sorte *. »

Quelques jours après (6 janvier 1649), Flacourt recevait la visite d’Andrian Ravel qui, triste et étonnée, venait lui faire part de ses craintes : elle avait appris, disait-elle, de ses esclaves, qui tenaient cette nouvelle des colons eux-mêmes,

qu'on se proposait d'incarcérer Pronis, et qu’elle-même serail

expulsée du Fort. Le gouverneur s’efforça de dissiper ses craintes. Il lui fit connaître son intention de traiter Pronis comme un frère, et l’assura que ses gens seraienttenus d’avoir pour elle, non seulement le même respect qu'auparavant, mais même un plus grand encore. Ces paroles rassurantes causèrent une vive salisfaction à la jeune femme, qui en témoigna à Flacourt toute sa reconnaissance.

1. Flacourt, éd. 1658, brochure, p. 8; édit. 1661, p. 252 et suiv.; Mémoires de la Mission, t. IX, p. 53 : Lettre du P. Nacquart à saint Vincent de Paul,

3 février 1650.

2. Flacourt, Histoire de l'ile Madagascar, éd. 1658, p. 246 et suiv.; 1661,

p. 256 et suiv.

Le même jour, tous les Français du Fort vinrent le saluer. Quelques-uns de ceux qui s'étaient révoltés contre Pronis lui exposèrent leurs griefs contre leur ancien chef. Ils lui reprochèrent, non seulement de les avoir réduits à toutes sortes de de privations, mais d’avoir été la cause du départ de vingt-deux Français qui, sous la conduite de Leroy, avaient gagné la baie de Saint-Augustin, dans l’espoir de pouvoir s’embarquer pour la France sur quelque navire anglais venu dans ces parages, Flacourt écouta leurs doléances, et après en avoir dressé procès-verbal, il leur imposa silence.

Aussitôt après cette entrevue avec ses subordonnés, il donna ses soins à l’approvisionnement de la colonie. Sa première préoccupation fut de se procurer du bétail. Il avait appris que le lieutenant Angeleaume avait été avec quarante-cinq hommes faire la traite et guerroyer au loin, et qu’il possédait dix-huit cents bœufs, mais qu’il était décidé à ne point les amener à Fort-Dauphin avant d'être assuré de l’arrivée d’un nouveau gouverneur, dans la crainte de voir tout ce bétail tomber entre les mains de Pronis; il lui dépêcha deux Français et deux indigènes pour linviter à revenir immédiatement. D'autre part, le riz faisant défaut aux colons, le capitaine Le Bourg reçut l’ordre de partir pour Ghalemboule, pays très éloigné de Fort- Dauphin, afin d’en faire une ample provision.

En même temps, il s’efforçait de rétablir l’ordre dans la colonie. Par ses ordres, Descots se rendit avec une quinzaine de soldats à la baie de Saint-Augustin pour y prendre des nouvelles de Leroy et de ses compagnons et les engager à regagner le Fort. En outre, pour donner satisfaction à quelques colons qui redoutaient la vengeance de Pronis, s’il demeurait à Fort-Dauphin, il décida que ce dernier accompagnerait Le Bourg dans son voyage à Ghalemboule. Cette décision ne laissa pas de mécontenter Pronis. Il s’en plaignit au gouverneur, ajoutant que le bruit courait dans toute la contrée qu’on l’expédiait au loin pour l'y faire périr. Flacourt lui dit de ne point s’arrêter à de tels discours. Il lui déclara qu’il était nécessaire que l’un des deux y allât, lui-même ou

Pronis; que pour lui, il était obligé de rester à son poste, afin de connaître les gens placés sous ses ordres et d’éludier les mœurs et la langue des indigènes. En conséquence, il invita Pronis à partir sans retard et lui adjoignit douze Français qui devaient l’aider à faire la traite. De son côté, le capitaine Le Bourg recut l'ordre de pousser son voyage jusqu’à l'ile Mascareigne pour en ramener les douze colons qui y avaient élé déportés à la suite de leur révolte contre l’ancien chef de la colonie.

Tout en apportant ses soins à ravitailler la colonie, à y rétablir l’ordre, le nouveau gouverneur s’occupait de rechercher tout ce qu'il y avait de plus utile et de plus précieux dans l’île. C'est pourquoi il recommanda au capitaine Le Bourg d'acheter de l’ébène au pays des Antavares, et à Pronis de rapporter du pays de Manghabé, le plus beau cristal de roche qu’il pourrait y découvrir. Lui-même et ses gens s’en allèrent en excursion dans le pays d’alentour, afin de s’éclairer sur ses ressources. Ils constatèrent qu’il était riche en exquine, gomme, bois d’aloës et poivre blanc. A son grand regret, toutefois, Flacourt ne put obtenir que quelques échantillons de ces produits, car Andrian Ramach avait interdit à ses sujets, sous peine de mort, de vendre quoi que ce fût aux colons’.

Entre temps, Pronis, les lieutenants Leroy et Angeleaume étaient revenus à Fort-Dauphin. Pronis avait rapporté une ample provision de riz, mais il avait négligé de se procurer du cristal.

Quant aux lieutenants, ils avaient amené à la colonie seize cents têtes de gros bétail.

Cependant la nouvelle de l’arrivée d'un nouveau gouverneur s'était bien vite répandue dans la province d’Anossi. Quelques chefs indigènes, entre autres Andrian Tserong et Andrian Machicore, vinrent au Fort dans l’espoir de s’attirer ses faveurs. Afin de lui prouver leur désir d'entretenir avec lui de bonnes relations, ils lui firent de nombreux présents à

4, Flacourt, éd. 1658, broch., p. 8 et suiv. ; éd. 1661, p. 257 et suiv.

la mode du pays. En retour, Flacourt leur distribua des marchandises qu'il avait apportées de France.

Peu de temps après, le gouverneur, qui avait sans doute compris l'importance de cette visite et ne voulait pas être en retard de politesse avec les chefs indigènes, s’en alla voir Tserong à Fanshere. L’excellent accueil qu’il en reçut l’engagea sans doute à se rendre chez le beau-père de ce chef, Andrian Ramach, qui, pourtant, n’avait pas suivi son gendre dans sa démarche à Fort-Dauphin; toujours est-il qu'il eut un entretien avec le roi d'Anossi et que cet entretien fut, sil faut en croire son propre témoignage, très amical. Le chef indigène (qui était alors âgé d'environ cinquante ans‘) lui parla, avec une grande franchise. Il lui avoua qu’il tirait de son titre de magicien son ascendant sur les autres chefs et sur les peuplades voisines, Mahafales, Manemboulois etauires ; il lui confia même qu’il profitait de la naïveté de ses sujets pour leur inspirer de la terreur, menaçant de les frapper à son gré de maladies et d’autres fléaux, en vertu de la puissance surnaturelle dont il était investi, opinion qui était d’ailleurs accréditée dans tout le pays par les ombiasy. Mais il ne dissimula point à Flacourt qu’il n’avait pas oublié l'acte perfide dont Pronis s’était rendu coupable à l’égard de ses sujets. Non content de lui en témoigner toute son indignation, il déclara qu’il était prêt à en faire retomber à l’occasion les conséquences sur le gouverneur et tous les Français. Flacourt, qui avait déjà été informé par Pronis des représailles exercées quelque temps auparavant par Ramach, Flacourt qui n’ignorait pas le massacre de Bouguier et de ses compagnons, et le complot ourdi contre l’ancien chef de la colonie, fut très impressionné par les paroles qu’il venait d'entendre. Les menaces et les révélations du chef indigène ne firent que le rendre plus soupçonneux et plus défiant. Peu rassuré sur ses intentions à son égard, il eut même la précaution de placer pour la nuit une forte garde devant sa case ?.

1. P. La Vaissière, ouvrage cilé, p. 8 et suiv. Cf. Journal du P. Nacquart. 2. Flacourt, éd. 1661, p. 220, 259 et suiv.

De retour au Fort, le gouverneur apprit la mort d’un certain nombre de Français, notamment celle du P. Gondrée. En moins d’un an cinquante avaient déjà succombé, tant au Fort qu’à Ghalemboule ou dans le voyage qu'ils avaient accompli avec Descots et Leroy. Quant à ceux qui survécurent, ils étaient tous très malades. Pour comble d’infortune, les colons manquaient de tout, de vivres, de vêtements, de médicaments. Ils étaient contraints de vendre leurs chemises pour se procurer des volailles, qui pourtant s’achetaient à vil prix. Dans de telles conditions, leur guérison devait être longue et difficile. Ce n’est en effet qu'au bout de six mois qu’ils purent recouvrer la santé!.

Dès que ses gens furent rétablis, Flacourt, à qui sa robuste constitution avait permis d'échapper à la maladie, les envoya explorer diverses contrées où ils « n’avoient point encore esté à la découverte »*.

Sur ces entrefaites (juin 1649) douze indigènes du pays des Mahafales arrivèrent à Fort-Dauphin. Ils venaient, de la part de leur chef Andrian Manhelle, demander au gouverneur de les soutenir dans une guerre contre un autre chef indigène, Andrian Raval, qu'ils accusaient de leur avoir volé deux mille bœufs et plusieurs esclaves.

Flacourt, qui était peut-être flatté de jouer le rôle de défenseur des opprimés, mais qui voulait surtout épargner ses provisions et espérait se procurer des vivres par une intervention dans la lutte, prit parti pour Andrian Manhelle*. Il envoya à

4. Nacquart : Lettre à saint Vincent de Paul, 9 février 1650 (Mémoires de la Mission, t. IX, p. 83 et suiv.).

Page 1