‹ Etienne de FlacourtChapitre 58 sur 157 · Mémoires de la Mission, t. IX, p · texte numérisé non relu

Mémoires de la Mission, t. IX, p

2. C’est cette agression qui explique cette affirmation de Flacourt que «la guerre a été commencée par eux » et « qu'ils le savent bien » (éd. 1661,

Au moment où les Français se défendaient contre les attaques des indigènes, le gouverneur lui-même courait de grands dangers à Fort-Dauphin. Un Hollandais, nommé Sibran, abandonné dans ces parages par le commandant d’un navire qui y était venu faire la traite des nègres, profita du départ des Français pour tenter de soulever les habitants des alentours contre Flacourt. Sa tentative ayant échoué, il s'enfuit pendant la nuit. Cette fuite précipitée dévoila ses mauvaises intentions, Informé de ce complot, Flacourt envoya ses gens à la poursuite du traître. Celui-ci se réfugia auprès des grands du pays d’Anossi qu'il excita à la guerre contre les Français. Mais les chefs indigènes ne répondirent pas à son appel. Andrian Ramach lui conseilla même de rentrer au Fort et lui proposa de demander sa grâce au gouverneur. Sibran se laissa convaincre. Cependant Flacourt, qui redoutait de sa part une nouvelle trahison, s’empressa à son retour de le faire mettre aux fers et profita de la première occasion pour l'expédier en France.

Dans ces tristes conjonctures, le Saint-Laurent revint à l’anse Dauphine. Il était chargé de riz et ramenait les douze exilés de l'île Mascareigne. Mais, en dépit de ses instructions, le capitaine Le Bourg n'avait pas abordé à l’île Mascareigne. D’après Flacourt, il avait fait fausse route « pour s’en exempter » et s'était borné à y envoyer une barque‘. Flacourt interrogea les douze exilés sur les ressources de cette île qu’ils lui représentèrent comme très fertile. Les renseignements qu’il en obtint le déterminèrent à renvoyer un mois après le navire dans ces parages. Cette fois il donna l'ordre formel au capitaine Le Bourg de passer à l’île Mascareigne, pour en prendre possession au nom du roi, et d'y déposer quatre génisses et un taureau, afin d'en multiplier l'espèce. Tel fut le mauvais vouloir

1. Le vent fut-il contraire? Le capitaine a-t-il simplement cédé aux instances du Pronis à qui pouvait déplaire la mission de ramener ceux qu'il avait lui-même exilés? Nous l’ignorons. En tout cas, on se demande quel est le motif qui aurait pu pousser à agir ainsi ce capitaine que le gouverneur ne manque jamais de soupconner ou même d’accuser,

du capitaine qu'il mit plus de cinq semaines à gagner cette île à laquelle il donna le nom de Bourbon, et qu’il revint sans rien rapporter de son voyage’.

Cependant la conduite de Flacourt n'était pas de nature à dissiper parmi les peuplades indigènes les craintes que leur inspirait la présence d’un aussi redoutable voisin. Bien qu'il n’en fasse aucunement mention dans ses Mémoires, il est certain qu'il leur avait déjà donné de nombreux sujets de mécontentement et de colère. Il avait porté la guerre jusque dans l'intérieur des terres; ses gens avaient pillé et brûlé de nombreux villages, massacré des chefs indigènes, des femmes, des enfants, n’épargnant, au témoignage de son compagnon, le P. Nacquart, « ni le fer, ni le feu pour massacrer des innocents » *.

Le gouverneur ne paraît pas davantage s'être efforcé d’entretenir de bonnes relations avec les chefs indigènes, surtout avec Andrian Ramach qui était le chef le plus puissant de la contrée et avait de nombreuses raisons de suspecter ses intentions. Il lui donna même l’exemple de la perfidie, ainsi qu’on peut le coustater par son propre récit. C’est ainsi qu'il fit percer la culasse et boucher avec du plomb l'orifice d’un mousquet qu'il voulait offrir à Andrian Tsissei, parce qu’il avait appris que celte arme devait être remise au roi d’Anossi et que celui-

1. Flacourt, éd. 1658; Relat., 255 et suiv. ; brochure, p. 10.

2. Dumont d'Urville laisse entendre (Voyage pittoresque autour du monde, p. 72) que ce serait au P. Nacquart lui-même qu'il faudrait attribuer la responsabilité de ces guerres. C’est lui qui, par son prosélytisme, aurait été la cause des « quelques actes de barbarie et de maladroite politique », auxquels s'était laissé aller Flacourt. Cette accusation nous paraît tout à fait mal fondée. Comme nous le verrons plus loin, rien n'était plus contraire aux idées, aux sentiments et aux intérêts même du missionnaire que la lutte entreprise par le gouverneur contre les indigènes et, surtout que les moyens violents auxquels il avait recours pour obtenir leur soumission. Au reste, Flacourt n’entendait recevoir les conseils de personne. C’est donc lui seul qui doit porter la responsabilité de ces guerres. (Voir Mémoires de la Mission, t. IX : Lettres du P. Nacquart à saint Vincent de Paul et au P. Lambert, du 9 et 10 février 1650, p. 871, 88, 99, 100.)

Au témoignage d'Angeleaume et du commis Philippe Poirier, qui étaient bien placés pour le savoir, la guerre aurait commencé dès le départ du capitaine Le Bourg, 18 février 1650 (Flacourt, 1661, p. 401, 406 et suiv.).

ci se proposait de s’en servir contre lui. Pronis et l’armurier étaient seuls dans la confidence, Cette combinaison échoua par l'indiscrétion du premier qui avertit son parent Tsissei de prendre garde au mousquet. Le chef indigène prévint à son tour Andrian Ramach qui, indigné de ce procédé, proféra des menaces contre celui qui voulait attenter à ses jours. Ces menaces parvinrent aux oreilles du gouverneur. Soupçonnant aussitôt Pronis d’être l’auteur de cette trahison, ille fit arrêter ct le retint huit jours prisonnier; puis sur les protestations de Pronis lui-même, qui affirmait n’avoir eu aucun dessein criminel, il lui rendit la liberté et le reprit même comme commensal'.

Sur ces entrefaites, le Saint-Laurent revint de Manghabé. Ennuyé de ne recevoir aucune nouvelle de France et désespérant de mener à bien l’œuvre qu’il avait entreprise, faute de secours, Flacourt songea à profiter du prochain départ de ce navire pour retourner en France. 1l fit ses préparatifs de départ. Puis sa résolution changea brusquement : il prit le parti de rester encore trois ans dans l’île. Comme la saison pressait, bien que le navire fût en très mauvais état, il donna l’ordre au capitaine Le Bourg de partir le plus tôt possible.

On chargea le navire de cuirs, de tabac, de bois d’aloès, de cire, de gomme, d’exquine, de santal, de tamarin, et de nombreux échantillons de produits ou objets rares, « le tout, déclare Flacourt, amassé par mon seul soin et diligence sans que Le Bourg, ni Pronis y eussent contribué du leur »°. Le

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