Mémoires de la Mission, loc. cit., p. 81 et
2. Flacourt, éd. 1664, p. 2172 et suiv.; éd. 1638, brochure, p. 10 et suiv.
Le Ranoumaïnty est une rivière qui, sur la carte de Flacourt, se jette dans la rivière de Saint-Augustin. Nous n'avons pu déterminer exactement de quelle rivière il s’agit. Peut-être faut-il y voir le Sakondry ou le Taheza de nos cartes actuelles ?
régné entre le gouverneur et le missionnaire. La nature généreuse, enthousiaste, désintéressée du jeune prêtre s’accommodait difficilement du caractère prudent, réfléchi, pratique de ce gouverneur d’un âge déjà mûr. Leurs idées, leurs projets, leurs intérêts n'étaient pas moins opposés que leurs caractères. Conquête de territoires, gloire des armes, honneurs, dignités, voilà surtout ce que rêvait Flacourt. Conquête des èmes, bonheur éternel, tel était surtout le but que se proposait le P. Nacquart. L’un aspirait à jouer le rôle d’un conquérant et n'avait rien tant à cœur que de plaire à la cour et au roi; l’autre voulait marcher sur les traces de saint François- Xavier, et avait pour principale préoccupation de donner saüsfaction à son supérieur et de plaire à Dieu. Si le gouverneur ne se désintéressait pas de la cause catholique, par contre le missionnaire se souciait peu des avantages temporels de l’en- (reprise. Flacourt était guidé par le désir de servir les intérêts matériels de la Compagnie, Nacquart par l'esprit d’abnégation et de charité; l’un voulait faire œuvre d'administrateur, Pautre de missionnaire; le premier représentait les intérêts civils, le pouvoir temporel; l’autre, les intérêts religieux, le pouvoir spirituel. Cette opposition de caractères, d'idées et d'intérêts devait nécessairement faire naître un conflit.
Dès les premières relations, des dissentiments se révélèrent en effet entre le missionnaire et le gouverneur. Les gens que ‘le gouverneur avait amenés avec lui avaient été recrutés dans toutes les classes de la société. Nombre d’entre eux ne se faisaient aucun scrupule de tenir en présence du gouverneur et du missionnaire des conversations légères ou immorales. La perte de leurs illusions, les disettes, les privations de toutes sortes qu'ils enduraient, la triste perspective de ne plus revoir la mère-patrie, dont ils ne recevaient aucune nouvelle, les avaient jetés dans un profond découragement. Dans ce pays de mœurs faciles, du découragement à la débauche il n’y a qu’un pas. Îls menèrent bientôt une vie licencieuse, et désordonnée. Soit par indifférence, soit par crainte de s’aliéner les colons et ses auxiliaires, le gouverneur fermait les yeux sur
ces désordres. Le pieux missionnaire, qui était scrupuleux et voulait rester fidèle à sa conscience, s’en montrait au contraire scandalisé et attristé. «Je n'ai pas trouvé peu de difficultés, mandait-il à saint Vincent de Paul, à pratiquer ce que vous m'aviez écrit touchant la conversation douce et respectueuse, . mais fidèle à tenir le parti de Dieu et à ne point trahir ma conscience, car vous savez que les discours des séculiers sont trop souvent des choses qui ne devraient pas être entendues d'un prêtre. Lorsque l’impureté ou la médisance qui d’ordinaire va sur les ecclésiastiques ou autres personnes se mèêlaient dans les entretiens, j’ai tâché de détourner le discours, le plus doucement que j’ai pu, et en voulant rester fidèle à Dieu et à ma conscience, ce n’a pas été sans me rendre odieux; mais des deux j'ai choisi plutôt de plaire à Dieu qu'aux hommes, crainte de perdre les qualités de serviteur de Jésus-Christ. Il n'y a eu que M. de Flacourt qui l'ait trouvé mauvais. ! »
La conduite des colons n’affligeait pas seulement le missionnaire parce qu'elle était contraire aux principes de morale et de la religion dont il était le ministre austère, mais encore parce qu’elle lui semblait de nature à compromettre l’œuvre qu'il se proposait d’accomplir. Il était convaincu qu’il ne parviendrait à attirer les indigènes vers la religion catholique que si les Français leur donnaient eux-mêmes le bon exemple. Voilà pourquoi il témoignait au gouverneur toute l’indignation qu'il ressentait à la vue des fautes de ses subordonnés et n’hésitait pas à réclamer des châtiments pour les coupables. «Il n'y a point ici, écrivait-il, de punition pour les Français scandaleux, ni pour les vilains et les vilaines du pays qui sont au service de l'habitation; » les Français en sont quitte pour dire : « Nous n’irons point à confesse »; les autres disent que ce sont des chiens. N’y aura-t-il pas moyen que ces Messieurs établissent une justice?? »
D'un esprit impatient, comme il l’avouait lui-même, il ne
1. Mémoires de la Mission : Leltre du P. Nacquart à saint Vincent de Paul, du 9 février 1650, t. 1X, p. 71 et 78.