Flacourt, éd. 1661, p
Angeleaume envahit le magnifique district de Fanshere, Tout fut dévasté et mis à feu et à sang. Les cases des plus pauvres, comme celles des plus riches, devinrent la proie des flammes : les récoltes furent ravagées ou détruites par l'incendie, Le bétail emmené comme butin. Les soldats de Flacourt massacrèrent tous les naturels qu’ils rencontrèrent; les femmes et les enfants ne furent pas épargnés. Le roi d’Anossi lui-même, qui avait eu le temps de s'enfuir avec un de ses fils n’échappa point à cet horrible massacre; il fut tué au passage d'une rivière. Ainsi périt à l’âge de cinquante et un ans, cethomme qui, dans sa jeunesse, avait été victime du prosélytisme effréné des capitaines de navire portugais, et qui, dans son âge mûr, devait tomber sous les coups de quelques aventuriers français. La manière dont les soldats de Flacourt se conduisirent dans ces tristes circonstances ne sauraient trouver des défenseurs en un siècle éclairé; il n’en est pas moins vrai que ce massacre, que ce pillage ne suffirent pas à satisfaire le gouverneur sans pitié qui doit en porter la responsabilité. Peu de temps après (10 septembre 1651), le village de Hatere éprouvait le même sort que Fanshere*.
Un mois s’était à peine écoulé depuis ces tristes événements que Flacourt s’embarquait pour Ghalemboule, où il comptait s’approvisionner de riz. C’était une imprudence et on lui a reproché cette faute avec raison*, En effet, le souvenir des actes de cruauté et de barbarie qu’il avait laissé commettre ou qui avaient été commis par ses ordres, était encore présent à l’es-. prit des indigènes. N’était-ce pas leur fournir l’occasion d’en tirer vengeance que de s’absenter pour un aussi long voyage ? Le devoir du gouverneur n’était-il pas de rester à Fort-Dauphin pour prévenir les complots et protéger sa petite troupe contre les naturels irrités?
À son arrivée à Ghalemboule, Flacourt rencontra un maître
1. Flacourt, Histoire de Madagascar, 1661, p. 299 et 407 : Lettre de Poirier
à de Beausse.
2. Victor Charlier, Univers pilloresque, Afrique, t. IV : Iles Madagascar ;
Bourbon et Maurice, p. 15.
de village qui s’engagea à lui fournir une grande quantité de riz. Là, il reçut la visite de quatre Français de l'île Sainte- Marie, qui lui annoncèrent la mort de quatre de leurs camarades, et se plaignirent de l’insalubrité du climat de ce pays. Ils le supplièrent de les ramener à Fort-Dauphin; ce que Flacourt leur promit lorsqu'il en eut obtenu toutes sortes de renseignements sur les ressources de l’île et ses habitants. Après avoir achevé la traite du riz, il appareilla pour Pile Sainte-Marie, où il débarqua le 12 novembre. Dix jours après, il mettait à la voile pour Fort-Dauphin avec les Français qui avaient demandé leur retour.
Pendant l’absence de Flacourt, les Français avaient continué leurs ravages, se livrant à de fréquentes incursions sur les montagnes voisines, brûlant les villages, emmenant des prisonniers et du bétail. Après le retour du chef de la colonie, c’est encore la même histoire monotone et sanglante. Les Français surprennent les indigènes, lorsqu'ils sont à l'écart et divisés, les obligent à se réfugier dans les bois et sur les montagnes, attaquant les villages à la pointe du jour, répandant partout la terreur et l’épouvante. Les naturels, se voyant affamés et sans ressources, ne pouvant plus cultiver la terre en sûreté, ni jouir en paix de ce qu’ils possédaient, prirent en grand nombre le parti de venir se soumettre au joug du vainqueur. « En sorte que, dit Flacourt, de tout le païs de Carcanossi, tant du Nord que du Sud, il y eut bien trois cens maîtres
de villages, tant Rohandrians, Anacandrians que Voadziri et Lohavohits qui vinrent prêter serment pour racheter leur vie, diseient-ils, leurs terres et leurs possessions : ils me firent-aussi promettre de jurer solennellement, comme je fis, de les rendre point à leurs maîtres, en cas qu'ils vinssent faire leur paix, ainsi qu'ils avaient oui dire qu’ils avoient dessein de venir. Pendant deux mois sont venus au Fort se soumettre Dian Tsissei, Dian Ravaha, femme de Dian Mandonboue et plusieurs autres Rohandrians, comme aussi Dian Manangha qui me
1. Ce sont les grands de cette province que Flacourt désigne ainsi. Voir, éd. 1661: Explication de quelques termes. Ê
vinrent visiter avec cent soixante nègres de sa suite, et m'amena son fils et son neveu pour demeurer avec moi. » Le chef de la colonie montra dans celte circonstance une attitude arrogante à l'égard des vaincus*. Il leur imposa de très dures conditions : ils devaient quitter le service des grands et payer tous les ans un tribut, appelé fahensa. Les principaux chefs qui demandèrent la paix ne furent pas mieux traités. Il exigea de Tserong qu'il vint s’humilier en personne devant lui et « lui demander pardon de la faute qu'il avoit faite en entreprenant une guerre si injuste, el témoigner qu'estant descheu de la seigneurie du païs, il falloit qu'il reconneust Louis de Bourbon pour son roy, son seigneur et son maistre ». Il réclama, en outre de cet Andrian quatre mille deux cents bœufs comme indemnité et réparation du tort qu'il avait causé aux Français. Tserong tenta de négocier et de lui faire comprendre lPénormité des conditions qu'il lui imposait. L’inexorable gouverneur ne voulut rien rabattre de ses prétentions.
Certains chefs n’osaient pas venir le trouver pour lui faire leur soumission, dans la crainte qu'il ne les fit périr. L'impitoyable gouverneur, qui était lui-même très défiant à l'égard des indigènes, n'eut pour eux aucune parole rassurante. Quant à ceux qui, comme Machicore, se refusaient à demander la paix, ils étaient poursuivis jusqu’au fond de leurs retraites, et assurés de voir leurs villages pillés et incendiés. C'était inévitablement les réduire au désespoir”.
Dès lors, en effet, ils se défendirent en désespérés. Andrian Panolahé, Andrian Tserong, Andrian Boulle et plusieurs autres chefs se retirèrent avec leurs femmes et leurs enfants au village de Mangharanou où ils avaient emporté ce qu'ils avaient de plus précieux. De là, ils menagçaient de venir bruler et saccager
4. On peut s’en rendre compte par la gravure insérée dans sa Relation (éd. 4661, p. ix-1) sous le titre : « Réduction des habitants de la province de Carcanossi en l’isle Madagascar à l'obéissance du Roy par serment solennel faict par les Grands et députés de tout le pays entre les mains du s° de Flacourt, Commandant au Fort-Dauphin en ladite isle au mois de juin 1652. » Assis sur un escabeau et l’insigne du commandement à la main, il regarde d’un œil superbe ces malheureux qui se prosternent à ces pieds.
2. Flacourt, éd. 1661 : Avant-Propos du second livre, et p. 315-323.
les domaines de tous ceux quis'étaient soumis au gouverneur. Ils espéraient ainsi isoler les Français en terrorisant ceux qui étaient devenus leurs alliés, ou seraient tentés de leur prêter main forte. C'est ainsi que Andrian Boulle vint piller, avec huit cents hommes, les villages qui avaient accepté le joug du gouverneur. Mais il fut repoussé avec perte. N'ayant pu réussir dans leur tentative en employant la violence, ils recoururent à la ruse pour se débarrasser des Français. Andrian Panolahé, le plus audacieux de ces chefs, s'en alla voir Flacourt, sous prétexte de lui faire sa soumission. Le gouverneur, dont la vanité se trouvait flattée par cette démarche d’un des principaux chefs du pays, crut à la sincérité de ses paroles et lui permit de rebâtir son village de Fanshere, à la condition toutefois qu'il reviendrait au bout d’un mois avec sa femme etses enfants. Cette soumission n'était qu'une ruse. En effet, Flacourt apprit peu de temps après que le chef indigène s’en était allé rejoindre, au pays de Matatane, son allié Tserong, pour y fomenter de nouvelles révoltes et soulever tous les habitants de ce pays contre les Français. Le chef de la colonie qui ne comprenait pas que son excessive rigueur était la cause de toutes ces perfidies, donna l’ordre au lieutenant Angeleaume de partir pour la vallée d’'Amboule, afin de s'emparer de la personne de Tserong. Ce dernier, ayant appris le danger qu’il courait, préféra se rendre lui-même au Fort, dans la crainte d’être maltraité par les gens de Flacourt, s'ils réussissaient dans leur tentative.
Il rejeta toutes ses fautes sur Ranicaze qui, à l'entendre, avait poussé à la résistance, et promit tout ce qu’on voulut. Mais Flacourt, qui avait été déjà trompé par Panolahé, exigea qu'il lui payât comptant cent gros d’or et lui remit cent bœufs. Il l’obligea en outre à demeurer au Fort, ou bien à laisser son fils aîné en otage jusqu’à l’arrivée de sa femme. Huit jours après, Flacourt recevait quatre-vingts gros d’or et cent bœufs. Andrian Ramouza, fils de Tserong, qui avait été retenu comme otage, obtint dès lors sa liberté. Avant son départ, le gouverneur lui rendit un objet rempli de caractères arabes, nommés
hiridzi et crut le moment opportun pour faire un peu de prosélytisme. Non seulement il s’étudia à détourner le jeune homme de ses vieilles croyances et de ses superstitions, mais il l’exhorta à embrasser la religion chrétienne. Il lui fit espérer € qu'après cela Dieu l’assisterait et le rendrait après dans le monde plus puissant, plus redouté et plus heureux qu’il n avoit jamais esté »!.
Peu de temps après, s’offrit à Flacourt une nouvelle occasion de convertir les Malgaches au christianisme. Plusieurs nobles, dont les ignames ne pouvaient pousser à cause de la grande sécheresse, vinrent lui demander un ody pour amener la pluie. Le gouverneur leur fit comprendre la sottise de leur demande. Il leur déclara qu’ils étaient bien naïfs de s’imagiginer qu'un simple mortel pût commander aux éléments, puisque Dieu seul s’était réservé ce pouvoir. Il les avertit de se défier de leurs ombiasy, qui les trompaient en leur persuadant qu'ils se faisaient obéir par la nature animée et inanimée. Enfin il les invita à changer de manière de vivre et à devenir chrétiens, en les assurant qu’ils obtiendraient ainsi de Dieu tout ce qu’ils lui demanderaient?.
Malgré ses tentatives pour amener les Malgaches au catholicisme, le gouverneur n’était pas rassuré sur leurs intentions à son endroit. Aussi se tenait-il toujours sur ses gardes. Cette prudence fut encore justifiée par l’événement. Après s'être imposé toutes sortes de sacrifices, après s'être dépouillés de leurs plus belles parures, de leurs plus riches pagnes, de leurs armes les plus précieuses, dans le seul dessein de mieux dissimuler leurs projets de violence et d’entretenir l'insouciance de Flacourt, après lui avoir fait des protestations de soumission pour mieux masquer une nouvelle prise d'armes, les indigènes répandirent toutes sortes de faux bruits pour induire les Français en erreur. En réalité, ces fausses nouvelles ayaient pour but de dissimuler un nouveau complot des chefs
1. Fiacourt, éd, 1661, p. 321 et suiv, 2. Flacourt, éd. 1661, p. 336.
3, Flacourt, tbid., p. 336 et suiv.
malgaches contre les membres de la colonie. En effet, le 16 mai 1653, Flacourt reçut la visite de Ramouza qui venait lui apporter de nouvelles propositions de paix de la part de Panolahé. Le chef indigène s’engageait, si le gouverneur consentait à envoyer trente hommes dans la plaine de Fanshere, à payer en leur présence le reste de son saze:. Flacourt, qui se doutait avec raison de quelque guet-apens, n’accepta pas la proposition. Chaque jour il apprenait une nouvelle ruse des indigènes pour se défaire de leurs ennemis. Au commencement d'août, ils répandirent le bruit que plusieurs navires étaient passés en vue du pays des Ampâtres et de Manantengha. Ils espéraient ainsi déterminer le chef de la colonie à laisser partir des colons dans ces parages et pouvoir les massacrer tous, les uns après les autres. Mais Flacourt ne tint aucun compte de cette nouvelle. De dépit, les grands décidèrent de rassembler une nombreuse troupe pour aller ravager les terres de tous ceux qui ne voudraient pas abandonner le parti des Français. Sur l’ordre de Flacourt, Angeleaume marcha contre eux avec vingt-huit Français et quarante indigènes bien armés. Il les rencontra près du village d'Amboule Tsignane* et en fit un tel carnage que « le lendemain matin l'herbe tout à l’entour de leur fort, estoit aussi ensanglantée, suivant l'expression de Flacourt, comme si l'on y eut coupé la gorge à plus de trente bœufs ». Les plus riches des Andrians qui survécurent à ce désastre abandonnèrent leurs villages, leurs champs de riz, leurs bœufs et leurs vivres pour rejoindre Panolahé. Persuadé que leur fuite n'avait d’autre but que d'entraîner celle des indigènes qui gardaient le riz des Français, et de l’affamer, Flacourt ordonna à un de ses lieutenants de s'emparer de Machicore, chef puissant, pour le contraindre, sous peine de mort, à empêcher la fuite de ses sujets. Pris et emmené à Fort-Dauphin, le chef indigène fit comprendre au gouverneur que, si lui-même n’était présent
1. Amende pécuniaire ou mulctuaire (Flacourt : Explication de quelques termes, éd. 1661).
2. Voir carte générale et carte particulière de Flacourt, éd. 1601.
au milieu de ses sujets, le riz ne serait pas cultivé. Flacourt, qui commençait à se rendre compte des mauvais effets de son système d'intimidalion,se montra celte fois plusaccommodant: il laissa partir Machicore, après avoir gardé son fils aîné et deux de ses neveux comme otages. Pour le gagner à sa cause, il lui promit que, s’il consentait à reconnaître le roi de France pour maître, à user de son influence auprès des autres chefs pour leur faire payer les tributs imposés et les engager à se soumettre, il lui accorderait en retour un pouvoir semblable à celui dont avaient joui Andrian Tsiamban et Andrian Ramach. #
Machicore tint parole. Quelque temps après, il apporta à Fort-Dauphin (octobre 1653) la tête d’un grand du pays des Ampâtres qu'il avait surpris au moment où il allait saccager le pays d'Anossi à l’instigation de Andrian Panolahé et Andrian Tserong et avertit le gouverneur des projets de ces derniers. Ces pillages, ces ravages incessants avaient engendré la famine dans la province d’Anossi et par suite la disette parmi les colons. Sans la fuite des grands, la colonie n'aurait pu subsister, car tout le riz qu'avaient semé les Français, avait été gâté « par leurs malices ». Le gouverneur ordonna de cueillir le riz et les ignames de ceux qui avaient abandonné leurs champs. Grâce à cette nouvelle récolte, il eut assez de vivres pour nourrir Fort-Dauphin pendant trois mois.
La pacification apparente : Départ clandestin de Flacourt. — La tempête l'oblige à revenir à Fort-Dauphin. — Mécontentement des colons. — Départ d’Angeleaume pour Mozambique, 4654. — Complot de Couillard contre le chef de la colonie. — Soumission d’Andrian Panolahé. — Flacourt envoie des lettres à de Loynes et à des capitaines de navire pour demander du secours. — Arrivée d'un navire du duc de La Meilleraye et de Pronis. — Déception des colons. — Flacourt s’embarque pour la France (12 février 1655)-
Néanmoins, Flacourt était inquiet pour l’avenir. Les indi-