‹ Etienne de FlacourtChapitre 69 sur 157 · Flacourt, éd. 1664, p · texte numérisé non relu

Flacourt, éd. 1664, p

gènes paraissaient terrorisés, mais il n'était point difficile de s’apercevoir, à de nombreux indices, qu'ils n'avaient pas abandonné toute idée de révolte. Le moyen de résister longtemps à de nouvelles agressions avec une petite troupe, affaiblie par des luttes incessantes, dévorée par la fièvre, épuisée par les privalions, et réduite à soixante-dix hommes? Du renfort, 1l n’en fallait guère espérer. Contrairement à ses promesses, la Compagnie n'avait envoyé, depuis le départ du nouveau gouverneur, aucun vaisseau dans les eaux de l’océan Indien, et il ne semblait pas qu’elle fût disposée à se départir de son indifférence. Quant aux vivres, il en avait sans doute pour trois mois encore, mais ce laps de temps écoulé, la disette ne serait-elle pas de nouveau en perspective? Sans nouvelles de sa famille, de sa patrie, sans espoir de secours et de renfort, convaincu que les associés avaient renoncé à leur entreprise, le chef de la colonie, qui croyait avoir accompli la partie la plus difficile de sa tâche, en réduisant les indigènes à merci, se résolut à passer en France pour informer la Compagnie de sa triste situation‘. Il voulut s’éclairer lui-même sur ses intentions, sur le parti qu’elle comptait prendre au sujet de la colonie naissante !, et suivant l'expression d'Angeleaume, « faire diligenter les affaires »?. Il se prépara à ce long voyage et confia l'administration de la colonie à deux de ses lieutenants, Angeleaume et Couillard.

Mais dans la crainte que les colons ne vinssent mettre obstacle à son projet il garda le silence sur ses véritables intentions. La seule raison qu'il leur donna de son prochain départ ce fut la nécessité qui s'imposait à lui d'aller acheter des provisions et des munitions de guerre aux Portugais de Mozambique*.

1. Brochure, Éloge de feu de M. de Flacourt; Défense pour Marie de Cossé; par Lordelot, p. 3.

2. Flacourt, Histoire de Madagascar, 1661: Lettre d'Angeleaume à Desmartins, p. 403.

3. Flacourt déclare y avoir été contraint par les matelots. « L'année mil six cent cinquante-trois, je fis renforcer une grande barque de quarante tonneaux que j'avois fais bastir pendant la guerre, et résolus de l'envoyer à

Le 23 décembre 1653, une grande barque de quarante tonneaux, à la construction de laquelle on avait longtemps travaillé, quittait le rivage de Fort-Dauphin, emportant le gouverneur et quelques matelots vers la côte d'Afrique. Quelle ne fut pas la surprise de l'équipage lorsqu’à une faible distance, suffisante toutefois pour que la barque füt hors de vue de la côte d’Anossi, Flacourt donna l’ordre au pilote de faire route vers la France! Par malheur, après quelques jours de navigation, il s’éleva une violente tempête qui obligea le gouverneur à renoncer à son projet et à diriger les voiles dans la direction de l’île Maurice où il espérait trouver un refuge*. Il ne fut pas plus heureux dans cette tentative, et trop faible pour résister à Ja violence des flots, la barque dut revenir à Madagascar. |

Après une absence de vingt jours, il rentrait dans l’anse

l’île Maurice ou à Mozambique, demander secours des Hollandois ou aux Portugais, d'autant que la munition de guerre uous manquoit : mais comme elle fut preste à partir, les matelots ne voulurent point s’embarquer que je n’y fusse en personne : et encor voulurent-ils aller en Fravce, ce que je fus contraint de leur accorder. » Ailleurs, il attribue sa décision à l'influence de deux charpentiers qui lui avaient dit « il y avoit longtemps que, si ce n’estoit pour aller en France, ils ne travailleroient point à la barque ». Son lieutenant Angeleaume, dans la jettre qu'il écrivait a Desmartins, se bornait à dire que « de Flacourt s'était embarqué pour aller en France », sans faire retomber la responsabilité de ce départ pour la France sur les matelots. Il est donc difficile de savoir exactement à quoi s’en tenir à ce sujet. On peut toutefois remarquer que le gouverneur n'était pas homme à se laisser contraindre. C'est pourquoi nous avons cru plus juste d'admettre qu'il avait résolu ce voyage et qu'il l'avait accompli de son plein gré (v.Flacourt, éd. 1658, brochure, p. 13; 1661, p. 363 et 413).

4. Legentil prétend à tort que Flacourt a doublé le cap de Bonne-Espérance. « M, de Flacourt, dit-il, dans le siècle dernier, pour revenir de Madagascar, a doublé le cap de Bonne-Espérance dans une simple barque : je ne doute pas que ce ne soit ainsi que je le dis » (Voyage dans les mers de l'Inde, t. IT, p. 802 : Lettre à M. de La Nux).

Nous ne voyons rien dans le texte de l'historien de Madagascar qui puisse autoriser une telle affirmation. Voici seulement ce qu’il nous a relaté : « Le 29 décembre, un des matelots me vint dire que la mer estant ainsi haute, il n'y avoit pas apparence, que nous pussious passer outre, et que si je voulois faire route à l’isle Maurice, le vent nous y pourroit mener. Je lui dis que je le voulois bien, puisqu'il n'y avoit pas apparence que nous pussions passer outre... etle lendemain la mer n’estant plus rude, nous estant retirés d'un si mauvais climat, nous taschâämes à faire la route de l’isle Maurice » (Flacourt, éd. 1661, p. 362).

Dauphine (13 janvier 4654). Son retour à la colonie fut accueilli par des murmures. Avertis sans doute de ce qui s'était passé durant le voyage par les matelots qui y avaient pris part, les colons adressèrent de violents reproches à leur chef. Ils lui manifestèrent tout leur mécontentement de n'avoir pas été informés de la vérité; ils l’accusèrent d’avoir voulu se débarrasser d'eux en les abandonnant à la merci des insulaires. Le devoir du gouverneur, disaient-ils, n'était-il pas de rester à son poste? Pouvait-on s’expliquer une telle conduite de la part d’un homme auquel ils avaient témoigné tant de dévouement, pour qui ils avaient exposé leurs vies, et supporté tant de souffrances? Était-ce là le prix de leurs services, la récompense de la bravoure dont ils avaient fait preuve dans tant de circonstances, et de l’endurance qu’ils avaient montrée durant toute la lutte qu'il avait entreprise contre des gens perfides et acharnés à leur perte ? Ils ne se contentèrent pas de lui faire comprendre toute l’indignation qu’un tel acte leur inspirait ; excités sans doute par Couillard, ils tinrent dans les cases des conciliabules secrets où l’on délibéra sur l’attitude à prendre à l'égard du gouverneur. Si grande devint leur irritation que plusieurs lui refusèrent obéissance, et prétendirent ne plus reconnaître d’autres chefs que ceux qu'il avait préposés luimême au commandement de la colonie. Tous ces témoignages de mécontentement, tous ces reproches amers, toutes ces plaintes, n émurent pas outre mesure Flacourt qui, dans cette circonstance, comme en plusieurs autres, sut montrer une grande fermeté. Joignant l'habileté à la fermeté, il parvint à les apaiser en leur affirmant que, s’il avait entrepris ce voyage en France, c'était avec la seule intention d'aller réclamer de la Compagnie les moyens d'assurer leur retour dans leur patrie, ou s’il ne pouvait les obtenir, de leur amener du renfort pour achever la conquête de l’île. Calmés par cette explication que Flacourt voulut bien leur donner de sa conduite, et entraînés par l’exemple des lieutenants Laroche et Couillard qui firent leur soumission, ils se rendirent aux sommations de leur chef et jurèrent tous de lui obéir et de lui rester fidèles.

Cependant la soumission de Couillard n’était pas sincère. Cet homme, qui se voyait frustré du commandement par le retour de Flacourt, résolut d’user de tous les moyens pour le recouvrer et, dès ce jour, il songea à se débarrasser de celui qui était le principal obstacle à l'exécution de ses desseins ambitieux‘. L'occasion s’en présenta bientôt.

Flacourt ayant proposé à Angeleaume d’aller à Mozambique pour demander au gouverneur de ce pays « quelques geus d'Église, du secours, des munitions » et le prier de faire remeltre des lettres pour les associés de la Compagnie de l'Orient, ainsi que pour saint Vincent de Paul, le perfide lieutenant dressa une requête qu'il fit signer par trente-cinq colons. Cette requête engageait le gouverneur à accompagner Angeleaume dans son voyage à Mozambique. On lui montrait tous les avantages de ce voyage : de Mozambique il lui serait facile de se rendre à Goa d’où il pourrait gagner la Syrie et ensuite la France par la voie la plus courte, la voie de la Méditerranée. Flacourt refusa, alléguant comme raison qu'il avait résolu de rester encore une saison au Fort, dans l'espoir qu'il viendrait un navire de France cette année-là.

Toutefois ce voyage de Mozambique avait sa raison d’être. Si l’on possédait encore des vivres, les colons n’en étaient pas

moins dépourvus de linge. Le gouverneur lui-même n'avait

plus de chemises. Pour surcroît de malheur, les munitions manquaient, les armes élaient hors de service. En conséquence, sur l’ordre de Flacourt, la barque partit pour Mozambique, le 36 janvier 4654. Malheureusement, elle ne put tenir la mer. Angeleaume fut contraint de relâcher à la baie de Saint-Augustin. Il y laissa une lettre pour le premier capitaine anglais qui viendrait dans ces parages. Cette lettre, qui dépeignait la triste situation des colons, fut confirmée plus tard par celle que Philippe Poirier envoya à de Beausse”.

Entre temps on avait annoncé à Flacourt qu’Antoine Couil-

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