Flacourt, Relation, éd. 1661, p. 378 et
Flacourt ne voulut pas tout d'abord ajouter foi à cette nouvelle. Cependant il fut bien obligé d'v croire lorsqu'il vit arriver au Fort deux Français inconnus à la colonie. Ces deux hommes n'étaient armés que d’un pistolet et d’une épée. L'un était de Belleville, lieutenant de La Forest-Desnoyers qui commandait les vaisseaux du duc de La Meilleraye ; l’autre, qui s'appelait Dujardin, avait autrefois habité l’île et était revenu en France par le Saint-Laurent.
Le lieutenant de Belleville remit au gouverneur une lettre du commandant. Par cette lettre, celui-ci lui apprenait qu'il avait l’ordre en se rendant à la mer Rouge de prendre des nouvelles de Flacourt. Il lui offrait son assistance en le priant d'agir de même à l'égard de ses gens. Il ajoutait qu'il amenait dans la colonie deux missionnaires et qu’il avait deux lettres à son adresse.
Ravi de cet événement inattendu, le gouverneur se montra très empressé pour les nouveaux venus. Accablés de fatigue et épuisés par une longue traversée, quatre d’entre eux n’avaient pu achever leur route et étaient restés à une lieue du Fort. Flacourt ordonna à ses gens de leur porter des vivres. Il envoya aussi des provisions aux navires mouillés à [{apère. Puis il écrivit à de La Forest pour lui annoncer le retour de Belleville à bord et son intention de le faire escorter jusqu'au navire par une douzaine de soldats. Le lendemain, il recevait une réponse du commandant. De La Forest apprenait au gouverneur qu'il élait délaissé par les associés. On remit aussi à Flacourt, de la part du commandant, trois lettres, dont l’une émanait dusurintendant Fouquet, un des principaux associés, et l’autre du frère de Flacourt, trésorier de l'extraordinaire des guerre au département d'Aunis et de Sointange. La troisième venait d'un des passagers, le P. Bourdaise. Le missionnaire s’excusait d’avoir égaré la lettre que saint Vincent de Paul lui avait remise pour le chef de la colonie”.
Grande fut la déception de Flacourt. Pas un des associés ne
1.Flacourt, éd. 1658, p. 14; éd. 1661, p. 381. 2. Flacourt, éd. 1658, p. 15; éd. 1661, p. 382.
lui avaitécrit, à l'exception de Fouquet et de son frère. Encore ne lui parlaïent-ils en rien des affaires de la Compagnie. Ils se bornaient à lui recommander deux prêtres de la Mission. [lne trouva pas moins étrange l'attitude du lieutenant de Belleville.Ce dernier niait la présence de Pronis et affirmait que le duc de La Meilleraye n'avait envoyé personne pour relever le chef de la colonie. Or on avait annoncé à Flacourt l’arrivée de Pronis. Ce silence et ces dénégations le jetèrent dans une profonde perplexité. Cependant il pensa que si Fouquet et son frère lui avaient écrit par celte voie, c'était apparemment avec des intentions favorables pour le duc de La Meilleraye. C’est pourquoi il se résolut à donner au commandant toute la satisfaction qu'il pourrait.
Trois jours après cet événement, La Forest arrivait au Fort avec le P. Bourdaise et une douzaine d'officiers suivis de volontaires. Il présenta à Flacourt deux lettres de La Meilleraye. Elles n'étaient guère plus rassurantes que celles de Fouquet. Le duc déplorait, il est vrai, l’abandon dans lequel se trouvait Flacourt; 1l lui offrait même du secours non seulement pour continuer l’entreprise commencée, mais encore pour l'étendre; il lui faisait savoir, qu'avec la permission du roi, il avait envoyé à Madagascar deux vaisseaux afin de se rendre compte des besoins du gouverneur et de faire explorer « divers autres lieux, où l’on pourroit faire un establissement solide. grand et asseuré »‘; il terminait en invitant Flacourt à contribuer à cette œuvre par tous les moyens en. son pouvoir, lui promettant son concours, s’il y donnait son adhésion ; mais il ne lui apprenait rien sur la situation de la : Compagnie.
Le gouverneur demanda des explications au commandant. - Celui-ci lui fit partdes projets du duc de La Meiïlleraye. Il l'informa que ce dernier s'était rendu à Paris pour solliciter du roi la concession de Madagascar; mais il ajouta que pour lui
1. S'il faut en croire Savary des Bruslons (Diclionnairo du Commerce, {. I, p. 1338), le maréchal avait pris goût pour la colonie de Madagascar, sur les rapports favorables que lui en avait faits Pronis.
il avait seulement reçu l'ordre de déposer deux missionnaires dans l’île. Toutefois les passagers qui désireraient y rester y seraient autorisés. Quant à la présence de Pronis sur le navire l’'Ours, elle ne pouvait en aucune façon inquiéter le gouverneur, puisqu'en sa qualité de capitaine du navire celui-ci devait retourner en France aussitôt après le chargement. S'il a’avait pas voulu qu'on lui fit connaître plus tôt la présence de l’ancien chef de la colonie, c'était afin de pouvoir la lui apprendre lui-même. Cette présence ne devait pas d’ailleurs lui porter ombrage, car il n’amenait aucun gouverneur pour la colonie. Il termina en l’assurant que le duc de La Meilleraye lui laissait la liberté « de faire tout ce qui était nécessaire de faire pour la charge de ses vaisseaux » et qu'il s’efforcerait en toute manière de lui être agréable.
Flacourt répondit à ces paroles courtoises avec la même courtoisie, promettant de rendre au duc tous les services qu'il pourrait, de ne rien cacher au commandant de ce qui serait avantageux ou utile dans l'île et le renseignant déjà sommairement sur ce qui méritait d’être acheté ou recherché.
Cependant les nouvelles que La Forest lui avaient apportées de France n'éclairaient pas davantage le gouverneur et le laissaient dans un cruel embarras. Le privilège de la Compagnie était expiré depuis deux ans, et les associés ne parlaient pas de l’état de leurs affaires. Il se pouvait que le duc de La Meiïlleraye continuât l’entreprise, mais que s’était-il passé en réalité entre Le duc et la Compagnie? Aucun des nouveaux venus ne s'était expliqué sur ce point. Flacourt ne savait que penser de ce mystérieux silence‘.
Ce qui contribuait encore à accroître les difficultés de sa situation, c’étaient les murmures de ses soldats et des colons qui menaçaient de l’abandonner. Les yeux tournés vers la mer, ils avaient, pendant de longues semaines, attendu avec une vive impatience les navires qui devaient amener du renfort et qui seraient pour eux le salut.
À, Flacourt, loc. cüil., 1661, p. 385 et suiv.
Lorsque les voiles françaises étaient apparues, l'espoir était rentré dans les cœurs. Ils espéraient des nouvelles, des secours, des approvisionnements. Quelle ne fut pas leur déception lorsqu'ils apprirent la triste réalité !
De secours, point; les matelots des deux équipages se trouvant dans un dénüment presque égal à celui qu’eux-mêmes subissaient depuis si longtemps. Aussi leurs plaintes devinrent-elles plus amères, leurs reproches plus violents, Ils réclamaient énergiquement des vêtements, du linge, des chaussures, et leur solde, qui n'ayant pas été payée depuis plusieurs années, s'élevait à une grosse somme. Indignés d’être retenus malgré eux, alors qu’ils avaient accompli leur temps de service, ils reprochaient à Flacourt d’avoir voulu prendre à la fois leur solde et leur vie en les laissant si longtemps sans secours et sans espoir de revoir jamais leur patrie. Leur mécontentement était tel qu’ils commençaient déjà à délibérer sur la décision à prendre et qu’ils offraient déjà leurs services à Pronis'. Flacourt se trouvait dans une situation säns issue. Ses faibles ressources avaient été épuisées par la durée de la lutte et les colons se mutinaient.
Il fut dès lors plus résolu que jamais à retourner en France pour s'assurer si, comme on paraissait le lui laisser entendre, le duc s'était fait continuer la concession de la Compagnie à ses risques et périls. Il se proposait de mettre les associés en demeure d'envoyer des secours aux colons, ou de les retirer de l’île, s'ils n'étaient plus décidés à poursuivre leur entreprise.
Dans ce dessein, il demanda à Pronis et à de La Forest l'autorisation de charger ses marchandises à moitié fret dans leurs navires’. Ceux-ci y consentirent, et un traité fut conclu entre le gouverneur et les agents du duc de La Meilleraye (4 septembre 1654). Ce traité qui nous a été conservé par la
1, Flacourt, édit. 1658, p. 15; édit. 1661, p.386,
Dans la Défense pour Marie de Cossé, p. 23, Lordelot affirme que la triste situation de la colonie était encore prouvée par le traité conclu entre Klacourt et La Forest.
2, Flacourt, éd. 1658, brochure, p. 15.
plaidoirie de l'avocat Lordelot portait que les cuirs et autres marchandises appartenant à Flacourt seraient transportés en France sur les vaisseaux du duc à qui, suivant la coutume, la moitié reviendrait pour droit de fret; que le produit de la vente de ces marchandises serait consacré à payer les gages arriérés des soldats; que Flacourt resterait toujours gouverneur de l’île; que le commandant de La Forest et Pronis seraient tenus de lui fournir toutes les munitions nécessaires pour la conservation de Fort-Dauphin ; que le duc de La Meilleraye serait obligé d'accorder le passage gratis aux Français qui voudraient retourner dane leur patrie; que ceux qui consentiraient à demeurer dans l’île passeraient à la solde du duc, mais resteraient sous l’autorité de Flacourt; que les vivres, tant riz que bétail, dont se seraient approvisionnés La Forest et Flacourt, seraient employés en commun à la subsistance du Fort; enfin qu'il serait loisible à Flacourt de retourner en France, auquel cas le duc de La Meilleraye lui accorderait le passage gratuit sur son navire, et où il lui serait nommé un successeur jusqu’à nouvel ordre.
En conséquence de ce traité, de La Forest fournit à Flacourt tout ce qui était propre à la subsistance et à la défense du Fort, vin, eau-de-vie, meubles, ustensiles de toute sorte. voiles, poudre et canons. Il fit plus : il lui céda quelques-uns de ses soldats qui devaient aller habiter l'île Bourbon et leur donna les choses nécessaires pour v établir une nouvelle colonie. Tous les autres soldats qui étaient au service de La Meilleraye demeurèrent sous les ordres de Flacourt?. C’est ainsi que Flacourt mit fin aux murmures des colons. Pronis lui
4. Vlacourt, Histoire de l'isle Madagascar, éd. 1661, p. 387, 388; Lordelot, Défense pour Marie de Cossé, veuve de La Meilleraye, factum, p.17 et 8; Thoisy, fol. 441, Bibl. nat. D'après Lordelot dans ce traité Flacourt « parle en mâistre et en commandant » (1bid., p. 12).
2. D’après l'avocat Lordelot (Défense pour Marie de Cossé, p. 1) cela est justifié par le certificat des soldats, par le traité de 1654 et par les Relations. — Voir aussi, tbid., p. 34 : «Il est constant que Flacourt a recu des secours considérables du sieur de La Forest, et qu’il luy a. fourni les munitions nécessaires pour la conservation du Fort. Cela se voit par un mémoire signé de sa main, dont la répétition est naturelle et légitime ».
proposa d’ailleurs de lui prêter son concours au cas où quelque révolte viendrait à éclater.
Mais le gouverneur n’eut plus rien à redouter de ce côté. Tous ses soldats lui conseillèrent de s’en aller en France pour connaître par lui-même les intentions de la Compagnie. Si vive était leur joie qu'ils promirent de ne point contracter d’enga--. gement avec le duc de La Meilleraye, avant d’avoir été informés du retour de leur chef ou d’avoir reçu les nouvelles instructions des associés. Ils jurèrent de rester au Fort et déclarèrent qu'ils étaient prêts à obéir à celui que Flacourt chargerait du commandement.
Parmi les cinquante Français que le gouverneur avait sous ses ordres, ilne s’en trouvait pas un capable de commander, à l’exception du lieutenant qui avait voulu attenter aux jours de son chef. Or il eût été dangereux de le laisser impuni. Flacourt le fit donc déporter avec sept Français à l’île Bourbon. Ces exilés avaient l’ordre de s'adonner à la culture du tabac et de rechercher dans l’île tout ce qu’il y avait de plus propre à être importé en France. Puis Flacourt confia à Pronis le gouvernement de la colonie, à la condition toutefois que le nouveau chef lui remettrait le commandement en cas de retour?. Ce qui détermina surtout le gouverneur au choix de Pronis pour lui succéder, c’est que ce dernier avait plus d'expérience que tous ses autres subordonnés. « D'autant, dit- : il, que le sieur Pronis ayant servy les seigneurs en cette qualité pendant sept années, j'ai jugé qu’il n'y avoit personne plus capable que luy. »
Avant son départ, Flacourt fit preuve d’une certaine prévoyance. Après avoir chargé ses cuirs sur le navire, il dressa un inventaire de quelques objets qu’il laissait au Fort. Il ne voulut pas quitter Fort-Dauphin sans s'être rendu compte, encore une fois par lui-même, des richesses que pouvait con-