‹ Etienne de FlacourtChapitre 73 sur 157 · Flacourt, 6d. 1661, p. 410 et suiv · texte numérisé non relu

Flacourt, 6d. 1661, p. 410 et suiv

Mitowe était chef du pays d’Icondre et Raval du pays d’Itanterra.

Les événements auxquels nous venons d'assister prouvent que les associés avaient été bien inspirés et s'étaient montrés clairvoyants en confiant au directeur général de la Compagnie de l'Orient la mission d'aller rétablir l'ordre à Fort-Dauphin. Les désordres qu'avait entraînés la néfaste administration de Pronis exigeaient en effet un homme probe, intègre, et assez énergique pour maintenir les colons dans le devoir; on a pu constater, au cours de ce récit, que Flacourt avait fait preuve de ces qualités. Aussi, sous son gouvernement, aucune rébellion grave n’éclata parmi les colons, en dépit du métontentement que provoquèrent chez eux toutes sortes de privations et surtout son départ clandestin. Par malheur, la Compagnie avait montré moins de perspicacité en chargeant son directeur de favoriser le développement du trafic dans l’île. Elle s'était trompée sur le compte de cet homme qu'elle avait cru entièrement dévoué à ses intérêts. Elle avait rêvé négoce, profits, argent ; Flacourt, exploits, gloire, conquêtes. Elle avait espéré que la principale préoccupation du nouveau gouverneur serait d’amasser une ample récolte des produits de l’île; celui-ci, imbu du déplorable esprit de ses devanciers et d’un grand nombre de ses contemporains, avide de satisfaire ses désirs belliqueux, avait tout sacrifié au souci de plaire à la Cour, et consacré tous ses efforts à prendre possession de ce pays au

nom du Roi.

Flacourt s’était illusionné sur ses forces. La petite troupe qui était à son service était insuffisante pour tenter une pareille entreprise. Un tel projet ne pouvait être mis à exécution qu'avec beaucoup d’habileté et des forces considérables, avec des troupes bien aguerries et bien ravitaillées. Pour conquérir une île aussi étendue, pour établir la domination de la France sur d’aussi vastes territoires, ce n’était pas assez de quatre-vingts hommes, ni même de cinq cents. N'ayant pas le nombre de soldats nécessaires pour triompher des Malgaches en une seule expédition, Flacourt a voulu suppléer au nombre en les terrorisant, en intervenant dans leurs luttes sous le beau prétexte de l'équité et de la justice, en les ruinant en détail, en ravageant

leurs récoltes, en mettant tout à feu et à sang. D'autre part, par suite de l’incurie et du gaspillage de son prédécesseur, il n'avait pas les vivres indispensables pour subsister longtemps. De là de fréquentes razzias afin de se procurer du bétail et de se ravitailler. On connaît les sanglantes représailles qui en résultèrent, représailles dont Leroy et ses compagnons seront les victimes, comme Bouguier l’avait été de celles qu'entraîna l'administration de Pronis. On a vu comment le chef de la colonie avait lui-même subi les conséquences de son système d’intimidation, comment il avait été en proie à la disette, réduit à la dernière extrémité, poussé à quitter son poste pour aller au loin en quête de provisions et de munitions, au risque même de perdre le fruit de ses conquêtes, réduit à entreprendre le voyage de France pour implorer du secours d’une Compagnie qui le croyait occupé de négoce, de profits et non de conquêtes! En vérité, il n’y avait pas un aussi grand mérite qn’on l’a souvent dit, à oser s’aventurer sur les mers avec une faible embarcation et un équipage insuffisant. Peut-on excuser le gouverneur d’avoir délaissé sa colonie dans les circonstances les plus critiques, après le pillage de Fanshere, le massacre d’Andrian Ramach et d’une foule d’indigènes, de s'être exposé luimême à toutes sortes de dangers, sans se soucier de ce qui pouvait advenir aux colons, s’il venait à périr pendant la traversée? Quelque désespéré qu'il pût être, quelque légitime que fût son anxiété, n'élait-il pas'de son devoir de demeurer au Fort, afin de pourvoir aux besoins et à la conservation de la colonie par tous les moyens dont il pouvait disposer et de ne point laisser détruire l’œuvre dont lui-même et Pronis avaient jeté les fondements ?

En usant du système d’intimidation à outrance, il commettait d’ailleurs une grave imprudence, car, s’il pouvait parvenir à soumettre les indigènes, il manquait des moyens nécessaires peur prémunir les colons contre de nouvelles agressions, auxquelles on devait toujours s'attendre de la part de gens qui ne songeaient qu’à la vengeance, ainsi que le montreront les événements qui surviendront

peu de temps après son départ définitif pour la France.

Joignez à cela qu’en faisant d’une politique violente la base de ses relations avec les Malgaches, il n’a pu réaliser qu'une partie de ses projets. C'est cette politique compressive et toute militaire qui l’a empêché de servir les intérêts de la Compagnie, autant qu'il l'aurait peut-être voulu. Quelles relations commerciales pouvait-il, en effet, entretenir avec des gens auxquels il ne laissait d'autre alternative que la soumission à un joug de fer, ou la fuite ?

C’est aussi celte politique qui a entravé ses projets de colonisation religieuse et d'initiation à la civilisation. En quoi celui qui multipliait les pillages, les razzias, les incendies, les massacres pouvait-il favoriser la tâche des missionnaires?

On a vu les différends que l’inexorable gouverneur avait eus à ce sujet avec le P. Nacquart, hostile aux procédés des Portugais, partisan de la conquête des âmes par la douceur, la persuasion, le bon exemple, mais non par les armes et la violence. Les inconvénients de cette politique ne sont pas moins évidents lorsque l’on voit Flacourt s’efforcer de détourner de leurs préjugés, de leurs superstitions pour les tourner vers un Dieu de justice et de bonté des gens auxquels il donnait lui-même l’exemple de l'injustice et parfois de la cruauté, et les naturels ne se laisser point prendre aux belles paroles de celui qui se posait auprès d'eux en justicier, en représentant de la civilisation, tout en imitantleurs procédés barbares, tout en cherchant toutes les occasions de leur ravir leurs troupeaux et d'augmenter ses ressources à leurs dépens”.

Enfin cette politique n’était guère favorable à l'exécution de ses projets d'exploration; elle n'était pas de nature à lui permettre d'éclairer ses contemporains sur un pays dont on connaissait à peine les ressources, dont on ignorait en grande

4. On connaît l'argument qu’un Malgache opposait un jour à un missionnaire : « Vous venez voler votre terre, piller le pays et nous faire la guerre, et vous voulez nous imposer notre Dieu, disant qu'il défend le vol, le pillage et la guerre! Allez, vous êtes blancs d’un côté et noirs dé l’autre, et si vous passions la rivière, ce n’est pas nous que les caïmans prendraient » (de Quatrefages, L'Espèce humaine, p. 341).

partie les mœurs, les coutumes. Aussi est-il permis de s’étonner que lui-même et ses gens aient pu se livrer à des observations géographiques et ethnographiques dans des contrées où ils étaient contraints d’être sans cesse sur leurs gardes, où les chefs recommandaient à leurs sujets le silence sur les ressources qu’elles offraient. Il n’en est pas moins certain qu’au point de vue militaire, commercial et religieux, l’ancien gouverneur avait été dupe de sa propre politique colonisatrice, de son système d’intimidation, comme la Compagnie avait été elle-même dupe de son choix.

Il est vrai que si la Compagnie de l’Orient s’était trompée sur les intentions de son gouverneur, celui-ci, de son côté, s'était mépris sur les desseins de la Compagnie. En entreprenant la conquête de l’île, il espérait recevoir des associés les renforts qu'ils lui avaient promis. Cela explique qu'il n'ait point hésité à affaiblir ses forces pour mettre ses projets belliqueux à exécution. On doit d’ailleurs reconnaître que, s'il a employé un système de colonisation fort contestable, il a eu du moins le courage de persévérer dans la ligne de conduite “qu’il s’était lui-même tracée, et que, s’il s’est exagéré ses mérites comme conquérant, il n’en a pas moins fait preuve d’une grande fermeté. Sans doute ses gens, ne recevant point de secours, sans cesse à la veille de manquer de vivres, étaient stimulés par l’appât du butin et résolus à attaquer et à se défendre en désespérés; sans doute, ils étaient bien unis pour la cause commune, et bien soumis àleur chef; sans doute, s’ils manquaient de munition de guerre, les quelques armes à feu et canons qu'ils possédaient leur donnaient une supériorité incontestable sur des ennemis divisés, sur des gens qui ne détestaient rien tant que leurs voisins et étaient mis en fuite par la moindre détotonation; mais Flacourt ne pouvait opposer à la multitude des malgaches qu’une petite troupe; ses lieutenants et ses soldats avaient contre eux l’ignorance du ‘pays, les privations, la maladie, le découragement qui s’empare dans un pays éloigné de tout homme qui se voit sans Secours, sàas nouvelles de la mère-patrie et les faibles détache-

ments de la petite colonie devaient montrer beaucoup d’endurance et d’ingéniosité au milieu des conditions nouvelles de terroir el de climat qui leur étaient imposées. D’un autre côté, 1l faut savoir d'autant plus de gré à Flacourt de sa persévérance qu'il eut à lutter à la fois contre les embûches que lui dressaient les naturels et les menées sourdes de quelques Français qui voulaient gagner les sympathies des chefs indigènes ou supplanter leur chef. C'est grâce à la prudence et à l'énergie dont il a toujours fait preuve au milieu de difficultés sans cesse renaissantes que plusieurs massacres de Français ont pu être évités et que le sud de l'île a été conquis à la France. Mais hâtons-nous d'ajouter que, si cette conquête était agréable à Flacourt et pouvait l'être à Louis XIV, elle ne faisait point les affaires de la Compagnie qui n’en tiendra aucun compte’.

1. Flacourt dit lui-même, en parlant des associés, « ne reputans en rien la possession des païis qu’ils ont acquis, quoy que ce fust beaucoup » (éd. 1658, broch-p-12)

Page 1