CHAPITRE II L'œuvre ethnographique de Flacourt
Part d'originalité, de sens critique, de sincérité, d'impartialité et d’exactitude
‘ dans la description des habitants : origine, nombre, aspect physique, ca-
ractère, superstitions, religion, genre de vie, agriculture, industrie, commerce, manière de compter, langage, manière de combattre, armement, organisation sociale. — Appréciation générale.
: Nous avons montré, autant qu’il nous a été possible, quelle idée on se faisait, en Europe, vers l’année 1648, des habitants de la grande île. Nous avons vu que les connaissances déjà acquises. sur leur nom, leur origine, leurs caractères physiques,; intellectuels et moraux, sur leur religion et leur organisation sociale, offraient encore bien des lacunes. Ces lacunes ont-elles été, du moins en partie, remplies par les auteurs qui avaient publié des ouvrages sur Madagascar pendant le séjour de Flacourt à Fort-Dauphin?
* Tout ce qu’on avait appris était dû aux voyageurs dont il a été déjà question, Powle Waldegrave et Fr. Cauche, et se ramenait à fort peu de chose. Ce dernier avait désigné les indigènes sous le nom de Madécasses ‘, mais ni l’un, ni l’autre n'avait exprimé son opinion sur leur nombre, leur intelligence et leur langue. Celles qu'ils avaient de leur caractère étaient loin de concorder. Le voyageur anglais, qui s'était étudié à réfuter les assertions téméraires de Boothby, avait écrit en 1649 que les Malgaches étaient des gens cruels, perfides, dissimulés, sans foi ni parole*; le voyageur français, bien qu’il regardât les. peuplades voisines de Saint-Augustin
1. A. Grandidier, Hist. de la géogr., 1892, p. 34. 2, Ouvr. cilé, chap. ini, et xvir.
et les Machicores comme des gens malfaisants et voleurs, avait au contraire une opinion favorable des autres peuplades, surtout de celles du sud-est avec lesquelles il avait fait des échanges !. Tous deux s'étaient montrés encore plus sobres de renseignements que les auteurs précédents sur les caractères physiques des indigènes et leur origine. Cauche s'était borné à prétendre que les blancs, qui se disaient originaires des Indes orientales et que l’on croyait communément venir de la Chine, appartenaient plutôt à la même race que les Européens, «pas un d'eux n'ayant le nez ni le visage plat comme les Chinois »°. En revanche, ce dernier avait fourni quelques détails intéressants sinon entièrement exacts sur leurs croyances et leurs pratiques religieuses. Comme les anciens auteurs, il refusait aux Malgaches toute religion, parce qu'il n’avait vu dans l’île aucun temple, aucune statue; ni entendu aucun habitant prier Dieu ; mais il avait déjà constaté avec raison des traces de l’islamisme dans certaines pratiques ou coutumes, telles que la circoncision, le repos du vendredi, l’abstinence de la viande de porc, les sacrifices, les ablutions, la polygamie, et le régime matrimonial en usage dans le pays. Il avait même remarqué leur croyance en un diable qui leur envoyait la stérilité et les maladies, et en un Dieu qui les faisait mourir*. Toutefois le marchand rouennais-n’avait point parlé de leurs relations commerciales, de leur manière de cultiver la ‘terre, de leurs occupations, leur genre de vie. On n’avait été guère mieux éclairé par lui sur l’organisation sociale, S'il avait indiqué quelques châtiments infligés aux coupables, s’il ne lui avait pas échappé que les Andriana avaient le privilège de couper la gorge aux bêtes dans les sacrifices‘, par contre il avait sur le mode de transmission du pouvoir des idées fort contestables, et il n’avait presque rien dit de l'armement des