‹ Étienne de la Böstie, amie de MontaigneChapitre 2 sur 6 · DEPUIS SON ORIGINE JUSQU'AUX ESSAIS DE MONTAIGNE · texte numérisé non relu

DEPUIS SON ORIGINE JUSQU'AUX ESSAIS DE MONTAIGNE

Une injustice trop commune aux grandes époques littéraires, c'est de désavouer leur passé et de vouloir dater uniquement d'elles-mêmes. Ainsi lexvir6 siècle, ébloui de sa propre gloire, fut ingrat envers le seizième qui, lui aussi, avait dédaigneusement oublié le moyen âge. On ne pouvait, sous ce rapport, attendre du dix-huitième plus d'équité ou plus de lumières. S'érigeant , comme on sait, en modèle , les chefs-d'œuvre

de I1 antiquité classique n'étaient à ses yeux que des ébauches : comment dès lors eut-il été meilleur juge de nos premières productions? Il appartenait à nos jours de montrer une préoccupation plus éclairée de notre ancienne gloire , de retrouver les vieux titres perdus . de remonter plus avant dans la vie intellectuelle du pays , et jusqu'aux débuts de cette histoire des lettres , qui, en pénétrant au fond des sociétés, analyse curieusement leur vie privée et publique. De là tant de recherches dont s'honore notre temps, et qui rappellent, avec des talentssidivers, desnoms si justement illustres.

Notre littérature jusqu'au xne siècle, on Ta vu par le savant et ingénieux ouvrage d'un de nos auteurs les plus goûtés (I ), n'est encore que latine et pour ainsi dire l'arrière-saison de la littérature romaine. Dès le treizième, l'illustration et l'universalité de notre langue sont pressenties et comme annoncées. Les étrangers à cette époque proclament déjà la supériorité de la prose française. Un célèbre Italien , poète, historien et philosophe, BrunettoLatini, se fait gloire d'employer dans un de ses ouvrages (2) ce plus delitable langage et

M) M. Ampère. Il termine son Histoirelittèraire de la Franeearcmi le xir siècle par ces mots : e Arrivé, en finissant, au point où commence d'ordinaire l'histoire de la littérature nationale, je puis nVécrier : France! France! »

(i) Le Trésor, 1266, c. 1. Dante fait mention de BruneLlo, dans le chant XV de son Enfer. Consult. sur Brnnettoun mém. de Falconnet. Rec. de Farad, des insm'pt.. 1r"sor . t VIT. p. 292 : quelques

plus commun que moult d'aultres {i). Peu après,, un suffrage plus imposant encore , confirme le jugement de cet écrivain; celui de son disciple , du Dante , qui loue l'agrément de notre idiome, dont le privilège est, dit-il, de posséder tout ce qui est inventé en prose vulgaire (2). Dans cet âge , en effet, si Ton en croit Hallam (5), le français, répandu bien au delà des limites de notre territoire, était la langue usuelle des hautes classes en Angleterre, en Italie et en Allemagne.

A consulter les ouvragesqu'elle avait produitsjusqualors, on s'explique peu toutefois une prévention si favorable. Dans cette France tant jolie, comme le disait le chroniqueur Jean de Troy , régnait avec I ignorance la rusticité des mœurs. Si Ton excepte, dans les rangs privilégiés, quelques intelligences d'élite, il nV avait aucune délicatesse dans les plaisirs , aucune élégance dans la civilisation : le sentiment des convenances et l'instinct du goût n'étaient pas nés ; on ne

détails pleins d'intérêt de M. Ch. Lenormant (Bibliothèq. de l'école des Chartes, t. IL p. 313 etsuiv.); surtout l'article de M. Fauriel t. xx de l'Histoire littéraire de la France, p. 276—304, et V. particulièrement p. 192.

(1) Un de nos vieux auteurs, Anselme, sous Louis IX, écrivait aussi : La parlure romanse est de toz les langages la plus delitable. c'est à dire, la langue française est de toutes les langues la plus agréable.

(2) M. Villemain Tabl. de la littérature au Moyen âge . t. I, p. 345, 319. 2" ériît

3 littérature de l'Europe, t. I. p. 27

— G — sauraitdonc trouver dans les écrits de cette époque des qualités que la société de nos pères n'offrait pas encore.

De soi-même . remarque un ingénieux critique (/l). l'esprit national n allaitqu a la raillerie et à la satire: il ne devait avoir toute sa force que lorsque sa justesse serait développée par I étude.

Ce temps n'était pas encore venu. Néanmoins une aurore meilleure commençait à poindre. De grands événements avaient frappé les imaginations. Mais la culture du savoir n'ajoutait rien aux inspirations des natures heureuses. Pour les poètes, (ce sont eux qui se montrent d'abord à l'origine (2) des littératures ,) l'art et le travail n'avaient aucune part à leurs vers; ils chantaient sans calcul et sans effort les impressions qui les dominaient, les spectacles dont ils avaient été touches; la sensibilité éveillée , l'émotion intime , telle était Tunique source de la gaye science.

(1) M. Villemain, Moyen âge. t. II. p. 267. Cf. un fragment de l'histoire philosophique de la langue française , lu par M. de Rému. sat dans la séance des cinq académies, en 48ii. On eût dit, remarque cet écrivain , more. cit. , que l'intelligence allait se trouver réduite aux genres secondaires , et que l'art dans sa dernière perfection n'arriverait plus à peindre que des tableaux flamands.

(2) M. Raynouard place vers l'an 1000 le plus ancien morceau de poésie écrite en français. Le sujet est la captivité de Buece. el la pièce est en grande parue composée de fragments de sa Consolation V. ce fragment. Hi>t<>tre littéraire de la France, t. XVII, p. 604 .

Souvent les seigneurs, au milieu du repos des armes, l'accueillaient dans leurs châteaux , eommeun amusement de leurs loisirs : bienvenue à la cour des princes, elle chnrmait leurs fêles et trouvait en eux des pro lecteurs : ils la cultivaient même; et c'est une remarque qui frappe dans l'élude du débrouilleraient de notre langue, que plus d'un illustre nom de notre bistoire se rencontre parmi les noms de ceux qui ont les premiers assoupli, en le maniant avec bonheur, un idiome rude et indocile. Cbez nous , dans ces gracieux essais, ébaucbes d'une supériorité que nous gardait l'avenir , le privilège du talent se joint volontiers à celui de la naissance. L'esprit, indigène en France, de même qu'il y relève dès lors et jusqu'au niveau des plus hauts seigneurs, la plus humble condition, favorise aussi la noblesse et distingue avec prédilection les grands. L'illustration du rang se parc en eux de l'éclat du talent littéraire. Le comte de Champagne . Thibaut, protecteur des poètes au xine siècle, en est à la fois l'émule et le prince : c'est dans notre France septentrionale la première réputation classique. Comme celui-ci passe pour le plus fameux des trouvères , le duc d'Aquitaine, Guillaume, s'était place dans le xue siècle à la tète des troubadours.

L'instinct musical, déjà prononcé chez Thibaut, lui révèle une règle qui, peu observée après lui , ne devait l'être généralement que beaucoup plus tard , celle de la

succession alternative des rimes masculines et féminines. Plus savante dansJean de Meunget son continuateur ( I ), notre poésie perd aussi une partie du charme primitif etgaulois qu'elle a naturellement sousla plume ducomtedeChampagne : cemélanged'abstractions,de subtilités scolastiques, cette allégorie personnifiée, mythologie de l'époque, en détrônant le genre plus simple et plus vrai des trouvères, le fera souvent regretter. Toutefois Tembarras de ce costume qui trop fréquemment gène chez nos auteurs la grâce des mouvements. l'aisance de la démarche, ne peut dans Charles d'Orléans comprimer l'essor dune imagination tendre et sympathique. Elle se produit avec naïveté sous une parure étrangère. On connaît les malheurs de ce prince et sa captivité qui le fit peut-être poète : privé de son père par l'assassinat, bientôt doublement orphelin, ne semble-t-il pas, ainsi quon l'a dit (2), que sur ce fils de Valentine de Milan ait passé comme un reflet de la civilisation italienne?

Il serait superflu de rappeler sa gracieuse peinture du printemps, si brillante de fraîcheur et de coloris , tant de fois citée (5) et si digne de l'être. Au prisonnier, la nature vue de loin . parait plus belle encore , et com-

1 Guillaume de Lorriê : tous deux auteurs du célèbre roman de ta Rose.

2 M. Villemain, Moyen âge, t. II. p. Î26. ) ïhid:, p. 232.

bien le captif, au souvenir de tout ce qu'il n perdu avec la patrie , n'exhale-t-il pas de touchants regrets? Laissez-moi, s'écrie-t il, assailli de mélancolie,

Laissez-moy penser à mon ayse ; Hélas ! donnez-m'en le loisir :

Ouy, je devise avec plaisir Combien que (i) ma bouche se taise, .rappelle plaisant souvenir Ouitantost me vient resjouir.

Pour ce, par Dieu , ne vous des plaise Laissez-moy penser à mon ayse , Hélas! donnez-m'en le loisir,

Beaucoup d'autres vers du même poète montreraient au besoin qu'on ne Ta pas proclamé sans raison le plus heureux génie du \\e siècle, etquila mieux encore que Villon (2)

Débrouillé l'art confus de nos vieux romanciers :

que Villon, à qui toutefois il ne manqua , nous dit Ma rot , que « de demeurer en la cour des roys et des

(1) Quoique.

(2) M. Villeinain, Ibid. . p. 226. Consul t. aussi deux Mém. de l'abbé Sallier, Rec. de l'académie des inscriptions, t. XIII, p. 580 , particulièrement la p. 589 où l'auteur déclare Charles d'Orléans supérieur à Villon, et t. XVII. p. 1526. V. ace sujet toutefois un morceau piquant de M. Nisard, Précis de l'histoire tl? la littérature française, in- 12. p. \ 42-4 63.

princes, » cequ il faut à plusieurs égards regretter et pour lui et pour l'art même.

II avait aussi l'âme du poêle: après un sourire, après un sarcasme vulgaire, il devient rêveur, il s'attendrit: comme celte nature grossière s' ennoblit alors et s'épure, comme elle semble tendre et délicate! Il se moquait de tout, il y a un instant, et de lui-même, et de ses vicesetdesa mort ; et soudain il s'émeut à la pensée de la beauté qui n'est plus , de la gloire qui passe aussi vite. Dans cet homme au parler populaire, on ne sauraiten disconvenir, il y a un fond caché de sensibilité instinctive et touchante. La fortune, en le plaçant si bas, la déliguré et non perverti. Ses fautes sont plutôt ses malheurs , les torts de son triste destin , de sa misère :

Pauvre je suis dez ma jeunesse

De pauvre et de petite extrace : i . . .

Ne faut-il pas quelque indulgence pour celui qui est né et qui toujours est demeuré pauvre ? Voyez comme il s'accuse avec un naïf abandon de son jeune Age perdu, de sa frivole imprévoyance :

Hé Dieu ! si j'eusse estuiiié Au temps de ma jeunesse folle.

Mais hélas! je l'uyois l'escole,

Race.

Comme faict le mauvais enfant :

En cscrivant celte parole

A peu que le cœur ne nie fend.

G1 est qu'alors, ajoute-l-il , si mieux inspiré il arvail

mis le temps à proht,

.l'aurois maison et couche molle.

El quelle fut la cause de ses égarements ?

Nécessité faict gents mespreodre,

Et faim faillir le loup du hois.

On sait comme il semesprit Mais souvent aussi

avec quelle vigueur il se relève de son abaissement par la puissance d'une émotion vraie et l'attrait communicatif d'un talent original!

Louis XI , une lois clément , avait sauvé Villon de la mort. La poésie sera ainsi de plus en plus un titre à la laveur des princes. Ne se plaît-elle pas d'ailleurs à chanter leurs exploits, à perpétuer leur souvenir ? Martial d'Auvergne, l'un des plus féconds et des meilleurs esprits de son siècle ( I ), dans un poëme historique

i Né en 1440, mort en 1508.

de près de sept mille vers d'inégale mesure ; célèbre, quelquefois avec verve, la mémoire de Charles VII H), et pleure sontrépas avec attendrissement ; mais il excelle surtout dans les sujets gracieux et légers. Disciple et imitateur des poètes provençaux, s'il veut décrire le bonheur delà campagne, il rappelle le charme de leur mélodie et la vivacité de leurs peintures :

Mieulx vauit liesse L'amour et simplesse Des bergiers pasteurs , Qu'avoir à largesse L'or , l'argent , richesse De ces grands Seigneurs ; Car ils ont douleurs :

Mais pour nos labeurs >ious avons sans cesse Les beaulx prés et fleurs , Et joyeà nos cœurs , Sans mal qui nous blesse.

A coté de Louis XII. Simon Bourgoing , son valet de chambre, réchauffant des passions qui commençaient à s'éteindre, exhortait sur un ton plus haut les puissances de l'Europe,

A batLiiller poui la loi catholique l 11 avait été le protecteur des poètes.

Kt s'adressa ni au pape , il s'écria il

() pèresainct , vous devez exciter Chrestienté par alliance unie, Princes et Roys convoquer et cher

A subjuguer la faulse tyrannie.

Des mauldits Turcs (i)

Peu après, il inscrivait son nom au rang des fondateurs de notre théâtre, en faisant représenter à Tours, séjour favori de nos rois , cité polie et littéraire entre toutes les autres, un poème moral et dramatique:

L'homme pécheur et l'homme juste .

Un perfectionnement sensible s'introduisit vers la même époque dans la versification française. On établit, contre l'usage qui lavait permis jusqu'alors, que la césure des vers ne devait jamais tomber sur un fmuet. L'auteur de ce progrès fut Jean Lemaire , natif de Belges (2). Clément Marot reconnaissait, nous dit Pasquier, qu'il avait appris de lui à « ne pas faillir en

(1) Extrait de l'ouvrage intitulé : LEapineUe du jeune prince conquérant li voye de bonne renommée.

(2) Cité duHainaut. V. sur la vie et les ouvrages de Jean Lemain sous Louis XII. un mémoire de l'abbé Sallier, Rec. de l'acadénaii des Inscriptions. 1rP série, t. XIII. p. 593.

— U — la coupe féminine au milieu d'un vers . Le premier, m h bonnesenseignes, suivant notre vieil annaliste (4), il donna vogue à notre poésie ; et nous lui sommes, ajoutet-il (2). infiniment redevables, non seulement pour son livre de l'Illustration des Gaules, mais encores pour avoir enriehy nostre langue dune infinité de beaulx traicts : Il tlorit sous le règne de Louis XI L et veid celuy de François ïer. •»

Un autre écrivain qui traversa aussi avec gloire la vie de plusieurs princes . et qui dut aux productions gracieuses d'un talent peu prodigué une bienveillance soutenue et de brillantes faveurs . lut Mellin de Saint- Gelais(5). Son pèreOctavien avait cultivé l'art des vers avec autant de fruit pour sa fortune. Une ballade qui louait adroitement Charles ¥111 lui valut de ce roi l'évéché d" Angouléme. Mellin fut pourvu comme lui de riches bénéfices et de hautes fonctions ecclésiastiques. Les grandes charges de l'Eglise étaient souvent alors la

1 Recherches de la France, 1. 7. c. 5. La lecture dèsouvrages de

Lemaire n'avait pas été. si l'on en croit le même témoignage, inutile à Ronsard.

2 Ibid.

3 li écrivit peu et gratieusement. dit Pasquier. ibid. On sait que poète et musicien Hjouait de la lyre en chantant ses sers, comme Marie Stuart un peu après, pour consoler son veuvage , chantait les élégies qu'elle composait elle-même, et s'accompagnait du luth.

M. de Chateaubriand. Etude rcûsonnée de VHistoirede Franco. Charles IX.

récompense du génie poétique. De tels prélats faisaient moins honneur à la religion qu'aux muses. Celui-ci n'en continua pas moins à chanter les dames et souvent même, par des rapprochements profanes jusqu'au sacrilège, à s'efforcer de les fléchir (I ). Plus étudié dans son style que ceux qui l'avaient précédé ? épris même à l'excès des agréments du bel esprit , il donna le premier l'exemple de ce genre froidement recherché et faux par exagération, qui tout récemment s'était, avec d'autres influences funestes , répandu de l'Italie. Un mouvement heureux d'imagination, de l'éclat dans le coloris, percent cependant quelquefois à travers cette poésie galante et précieuse.

11 veut désarmer la rigueur de celle qu'il aime; il

s'adresse à ses soupirs, il s'écrie:

Souspirs ardents , parcelles de mon âme. Si vous voyez ma fin plaire àma dame, Volez au ciel, et là hault m'attendez ; Mais si son œil , comme vous prétendez , De quelque espoir vous daigne secourir, Tournez à moy , et l'esprit me rendez ; Je n'auray plus meritéde mourir.

{\)V. M. Ste-Beuve, Tableau de lu poésie française au XVIe siècle, t. I, p. 43, H.

Le deraie» vers est plein île celle grâce émue qu inspire la passion et qui tait la beauté de la poésie lyrique.

Avec lui et par dessus lui remporta dans ce temps le prix de la poésie française, notre gentil Clément Marot, comme a dit le bon Pasquier(l). Poète, ainsi que le précédent , en vertu d'un droit de naissance (2) , mais doued un méritedifférentetsupérieur, il écrivit, suivant le même critique, beaucoup et fluidement. Continuateur de Villon . et l'un des types les plus fidèles de ce vieil esprit gaulois , ingénu et gai , simple et malicieux, tendre et piquant , Marotn'a pas cessé déplaire. Son nom , gracieux comme ses vers , est bienvenu à l'oreille et au souvenir. Effacez chez lui quelques termes , modifiez quelques formes surannées (5) . et vous aurez encore des productions faciles et charmantes.

Dans ceux qui l'avaient précédé . la naïveté n'était qu'un caractère pour ainsi dire négatif, l'absence de qualités que n'avait pas trouvées la langue : ici elle appartient à l'esprit de l'auteur; elle a conscience d'ellemême ; une délicatesse enjouée , un charme plein de

1 Recherches de la France, 1. VII. c. 5.

2 Aussi sembloit-il avoir apporté (comme Mellin; la poésie du ventre de sa mère ; on avoit de son père plusieurs petites œuvres qui n'estoient pas de mauvaise grâce. Ibid.

(3) Il n'y a guère, entre Marot et nous que la différence de quelques mots. La Bruyère, C. I de ses Caractères.

finesse l'accompagnent et la relèvent : dès ce moment la langue a de la souplesse, de l'abondance; elleestaisée, savante , flexible à tous les caprices de la pensée , à toutes les nuances de l'imagination. L'instrument est trouvé : viennent les ouvriers habiles qui sauront s'en servir et le perfectionner encore.

Sans m'étendre davantage sur ce poète trop connu et troppopulairepourqu'ilsoitàproposd'enprésenterdes citations, si je considère la cour où il a vécu, je m'explique ce mouvement des esprits , ce perfectionnement du langage. Dans la famille qui occupe alors le trône de France, le goût des lettres est instinctif : on les protège avec passion; que dis-je? par une vocation qui est un autre privilège, on s'y applique, on s1 y exerce à l 'envi. Princes et princesses rivalisent d'ardeur à encourager de leurs regards, à favoriser, à embrasser eux-mêmes la culture de la poésiequi n'esta peu près encore quehgaye science. Le chef de cette maison royale, le grand roi François 1er, le restaurateur des bonnes lettres, pour parler avecPasquier, donne lui-même l'exemple(l). Comme son caractère rappelle les paladins d'autrefois, on sent enlui quelque chose de la nature des troubadours. Il combat; il chante, eselavede la beauté. A son retour de

{]) Recherches de la France, 1. VU , c. 5. Son exemple, ajoutel'auteur, excita une infinité de bons esprits à bien faire. Cf. Essais de Montaigne . 1. Il, c. 12, au commencement.

Marseille, il apprend, en traversant la cité d'Avignon, que là repose eel le que les sonnets de Pétrarque ont faite immortelle. Poésie , amour , ce double sentiment si puissant sur son cœur, l'a touché ; il ordonne d'ouvrir ce tombeau, il y trouve des vers dont la lecture l'attendrit et lui inspire sur la belle Laure d'Avignon cette pièce si goûtée de son temps ( I ):

En petit lieu comprins (o.) vous pouvez venu- Ce qui comprend beaucoup par renommée : Plume, labeur, la langue et le savoir Furent vaincus par l'aimant et l'aimée.

O gentille ame ! estant tant estimée , Qui te pourra louer , qu'en se taisant ; Car la parole est tousjours réprimée Quand le subject surmonte le disant.

Exprime-t-il une émotion personnelle , soupire-t-il , atteint dun de ces traits dont il était souvent blessé; l'accent vrai de la passion se mêle à une teinte de mé-

(I) T. Pasquier. ibid. Ces vers furent insérés dans la même boîte de plomb qui renfermait les premiers. Sur V origine de Laure, mère de huit enfants, son mariage, sa sépulture, on peut consulter un mémoire de Menant, dans le recueil de l'académie des inscriptions, t. XXX. p. 756; et sur Pétrarque, plusieurs mémoires delà Bastie, t. XV, ibid., p. 746 , et t. XVI, p. 390 , 431 et 460.

(5) Compris.

lanooliequi la rend plus touchante ; c'est , dit-il, en rêvant à l'objet de sa tendresse,

C'est fortune qui guerdonne (i) Deseeptre, empire ou couronne :

Mais le cœur d'elle est le tronc Où veut s'asseurer mon amour.

Adieu, visages de cour ; Pour cœurs fauls sont les fauls biens En elle sont touts les miens (2).

Ainsi chantait ce poète couronné, tandis que son favori Clément Marot , guerrier comme lui , était, en combattant à ses côtés, blessé dans les champs de Pavie.

A peine cependant celui-ci avait-il cessé de vivre(o) ,

(1) Gratifie. Guerdon, récompense. «Ils espèrent pour guerdon do leur peine la liberté », dit La Boë'tie, dans son traité delà servitude volontaire.

(2) On a conservé aussi des vers de Henri II à sa mie , Diane de Poitiers; on sait également que Charles IX ambitionnait la couronne de poète : « Quand il pleuvoit, dit Brantôme, il envoyoit chercher Messieurs les poètes en son cabinet et passoitson temps avec eulx ». Enfin Henri III composait lui-même ses harangues et ses dépèches; on célébrait son éloquence. Telle fut, suivant la juste expression de M. de Chateaubriand , cette race lettrée des Valois. Anal, raison. deïHist </. France.

et au moment même où son brillant protecteur descendait tristement au tombeau (t) , une révolution littéraire se préparait, qui , en traçant au talent de nouvelles voies à parcourir, devait changer le goût de la nation et menacer les noms alors en possession de la gloire.

Elle éclate après l'avènement de Henri II (2). Son but , hautement proclamé, c'est d'agrandir le domaine des lettres et de la langue. Elle se conquiert dès le principe tout ce qu'il y a d'intelligences jeunes et vigoureuses ; elle passionne les esprits: a ce seul souvenir, quarante ans après , le cœur du vieux Pasquier s émeut et tressaille; son sang rajeuni bouillonne encore dans ses veines (5).

Jusque là, dous l'ayons yu, Villonetceuxquiravaient précédé, s'étaient contentés de puiser la poésie dans l'inspiration personnelle. Ils la demandaient , incomplète et passagère telle qu'elle était, aux accidents d'une vie agitée et aventureuse, à l'émotion de l'espoir ou du regret , de la joie ou de la douleur , au désir de plaire ou de flatter ; elle n'avait d'autre principe que la facilité naturelle. Dès ce moment on veut associer l'art à la

(1) 1oi7.

(2) Deux ans après, en 1549.

(3) Recherches de la France, 1.7. c. 6.

nature , l'étude au talent. Forliiié par la réflexion patiente , capable de plus d'haleine et d'essor, il jaillira avec plus d'audace , il pourra aspirer à de plus glorieux résultats (\).

C'est au nom de ces vœux, de ces espérances, qu'une génération de hardis écrivains s'élève contre la littérature du temps et prend possession de l'avenir. Avec cet enthousiasme fougueux dont on a revu quelques traces dans d'autres époques, et qui accompagne toute réforme non moins en littérature qu'en politique, ils envahissent l'arène , ils rompent avec le passé, ils revisent tous les titres; Marot est détrôné, Marot

Par qui chez nous, épitres, triolets, Rondeaux, chansons, ballades, virelais, Génie épigramme et plaisante satire, Ont pris naissance

comme l'a répété après Boileau , d'une manière un peu trop absolue, J.-B. llousseau dans uneépilre d'ailleurs assez faible (2). Tous ces genres qu'il avaitperiectionnés

M ) Les études delà renaissance , remarque M. de Kémusat, more, cit., nous donnèrent le sentiment du beau. Aussitôt les idées s'étendirent, le goût s'épura et Iè wr siècle vit naître les dignes précurseurs du siècle suivant.

ï Epitre à Marot.

et embellis , qui , si longtemps goûtés de 1 esprit national, remontaient au règne de Charles V , et dont Froissard avait dès lors offert de si gracieux modèles, sont frappés eux-mêmes de discrédit : on les renvoie aux jeux floraux de Toulouse ( 4 ).

Tel est I arrêt de du Bellay, qui par un manifeste plein de chaleur et d'éloquence lève l'étendard de la révolte. Séide de Ronsard , chef de la nouvelle école , avec unefougue juvénile et guerroyante, mais soutenue d'un incontestable talent , il l'inaugure , il en annonce les tendances , il en trace le plan. Trop longtemps les poètes indolents avaient chanté sans étude leurs plaisirs et leurs amours. Désormais , comme il le proclame , il faut entrer dans des voies plus larges, aborder déplus hauts sujets. Une conviction ardente , une véhémence inspirée enflamment son langage. C'est une croisade qu'il prêche contre l'insouciante oisiveté des auteurs d'autrefois, surtout contre leur ignorance. Le moment est venu d'en secouer la rouille , d'en rompre les entraves , de tremper son génie aux sources vives de l'antiquité grecque et latine , de le mûrir dans le maie commerce des écrivains d'Athènes et de Rome. Développés par la méditation créatrice , fécondés par Tap-

■ 1) Voir du Bellay , Défense et illustrati'm de la langue franpois ,1.2; Pasquier , Recherches de ta France , p. 0 1 (3 de l'édition de Pari^. 1021. in-fol.

plication solitaire et sérieuse qui exerce les forces , les assouplit et les double , ces germes se couronneront d'une brillante moisson de beaux fruits. « Qui veultvoler par les mains et les bouches des hommes, continuait du Bellay, doibt longuement demeurer dans sa chambre. Là travaillons de concerta revestir des plumes daultruy cette langue qui nous a esté léguée si chetifve et si nue. Loin de la condamner comme frappée d impuissance , sçachons L'enrichir. Imitons les anciens, digérons leurs ouvrages, convertissons les à nostre proufit en sang et nourriture. »

Le conseil était bon ; et renfermée dans de sages limites, la réforme littéraire, utile pour le moment, n'eut pas été moins précieuse pour l'avenir : mais trop enivrée d'elle-même , elle ne sut pas trouver ce point précis au delà duquel est le vice (I), et que rencontrent si rarement les réformateurs ; elle compromit la durée de son triomphe en le voulant absolu ; par sa violence à tout renverser, elle mérita de périr à son tour, et, victime de son ardeur, se perdit par son exagération même.

(I) Omnis virtus est , ut velus academia dixit, mediocritas. Toute vertu, tout mérite consiste, selon l'ancienne académie , dans un juste milieu. Cie. Brut. c. 40. C'est cet âpi<rnw ptirpcv, suivant la citation de Montaigne , la moyenne mesure , la plus par fa ici 'e de toutes, dont il parle dans ses Essais, 1. 3, e. 13.

Toutefois il ne faut pas dans une prévention non moins injuste , en voyant cette orgueilleuse école trébucher de si haut , lui refuser tout mérite et tout éloge. Ses efforts , en dépassant le but , ne furent point entièrement stériles. Elle prépara parles voies où elle entrait . par ses égarements même , des tentatives plus lructueuses ; elle fit apercevoir avec un horizon nouveau un écueil à fuir ; enfin dans la lente formation des esprits et du langage ; elle fut un pas en avant et le signal de plus heureux progrès. Téméraire et tumultueuse, cette insurrection contre le passé devait avoir enfin Malherbe pour pacificateur (1 ).

On ne peut nier , et cette observation doit porter à l'indulgence , que les plus imposants organes de l'opinion publique n'aient à cette époque salué, avec une confiance empressée, ce drapeau hardiment levé. Savants, magistrats, hommes d'état , tout ce qu'il y avait d'esprits sérieux, accueillent avec foi les promesses d un sincère enthousiasme ; ils applaudissent à ces espérances, ils s'y associent; et par un dernier triomphe, L Hôpital qui les embrasse, gagne à la réforme poétique Marguerite sœur de Henri II , et par elle le monarque lui-même.

I M. Sainte Beuve, Tableau de la poéêit frcmçaisi au xvr stécJe, ! I. p. 55

— *25 — On vit alors, par une défection presque générale, des poètes déjà avancés dans leur carrière , renier Idapassé, et s'attacher à cette école qui seule désormais allait donner la renommée. « Le premier qui franchit le pas , dit Pasquier (1 ) , l'eut Maurice Scève , lequel ayant suyvi la piste des aultres, en arrivant sur Taage, voulut prendre un aultre train. » Aussi mérita-l-ilque du Bellay, en le proclamant un cygne nouveau (2), lui adressât ces vers :

Gentil esprit, ornement de la France, Qui d'Apollon saînctement inspire T'es le premier du peuple retiré Loin du chemin traeé par l'ignorance. ..

Quoique , si l'on en croit Pasquier , son livre , à cause de l'obscurité qu il y affectait sans raison, fût déjà mort avant lui.

« Mais vous eussiez dict, ajoute dans son style vil et animé le même contemporain, à venir celle majniiiicque

1 Recherches de la Franct', I. Vil, c. 6. 3) 59e Sonnet de son Olirr.

Hotte de poètes , Tiart ■ Belleau , Butet , des Masures , du Bellay et enfin Ronsard, qui rencontra si heureusement, que ce temps là étoit du tout ( I ) consacré aux Muses. » Quel empressement pour s'élancer aux cimes du Parnasse! Que de rivalité et d'ardeur! Quelle audace aventureuse ! Au lieu de ces genres proscrits sur lesquels s'exerçait la veine de Marot, qu'avaient illustrés ses vers plaisants , et de tous ceux dont on peut lire dans Fart poétique de Thomas Sebilet, la longue énumération, dialogues , chants royaux , estreines , complaintes , blasons, etc., on transporta brusquement , par un emprunt servile. on transcrivit en français, pour ainsi dire, les plus difficiles compositions des anciens, celles qui supposent le plus haut degré de 1 art comme du goût et pour lesquelles notre langue n'était pas mûre encore , sans reculer même devant l'ode et l'épopée. De là tant (limitations sans originalité, de travaux sans à propos et sans avenir, tant d'efforts sans résultat; de là enfin cette culture hâtive et inféconde d'un terrain mal préparé. Alors aussi, pour laisser parler un peintre naïf de ce temps dont il a ressenti les passions(2), « alors introduisismes les sonnets, dont la façon fut prinse chez les Italiens. Chasque poëte eut sa maistresse qu'il magnifia ; et chascun se promit une immortalité de

1 De tout point.

2 Pasqtiier, Recherches dt h France, pass. eit

nom par ses vers; touteslois quelques-uns se trouvent leur avoir survescu. »

La gloire récente de Pétrarque, le souvenir de Properce et de Tibulle donnèrent à cette espèce de poésie amoureuse une vogue incroyable! « Lisez , s'écrie 1 écrivain que nous venons de citer (1), lisez la Cassandre de Ronsard , vous y trouverez cent sonnets qui prennent leur vol jusques au ciel. » Avant lui, du Bellay avait fait connaître et accrédité le genre « par une cinquantaine de pièces tres-favorablement receues , et dont il nous feit présent en l'honneur de son Olive (2). » Lui-même il se proclame le premier sonneur de sonnets (3) :

Par moy les grâces divines Ont faict sonner assez bien, Sur les rives Angevines, Le sonnet italien.

Cette composition, non plusque le nom, n'étaient pas

(1) Pasquier, Recherches de la France, pass. cit.

(2) Anagramme du nom de Viole, sa maîtresse.

(3) Pasquier, pass. cité. Au \\t siècle on disait sonner des vers flans le sens de chanter des vers.

cependant tout à fait nouveaux dans notre langue. Déjà Mellin de Saint-Gelais s'était hasardé sur les traces du Père des sonnets Italiens , ainsi qu'on appelait Pétrarque. Avec cette forme ingénieuse si propre à donner du relief aux pensées, il avait su quelquefois reproduire la grâce savante de l'amant de Laure. Quant au terme lui même , il tient, comme on le disait alors , de noslre ancien estoc (I ). Le comte de Champagne, Thibaut, s'en est servi. Au sortir d'un péril où Dieu l'a protégé , je veux, s'écrie ce trouvère, composer encore,

Quand eschappé je suis sans perdre vie, Et maint sonnet, et mainte reooirdie ;

C'est à dire qu'il se promet de faire mahUechanson, mainte belle pièce de vers (2). Mais depuis, les Italiens avaient en effet distingué de la chanson le sonnet , leur composition favorite, qui vers cette époque se répandit partouten Europe (5); et ce fut après ces premiers essais, que du Bellay le lit goûter et le popularisa parmi nous.

i il) Source, origine. V. Pasquier. ibid.

i Pasquier. ibid.

3; Nous avons clos sonnets de tous les grands écrivains du \vi siècle. V. tlallam, hist. de la littérature de l'Europe, t. II, p. 182 et suiv.jt. 111. p. 359.

Avec plusieurs jeunes poètes rie son temps , comme épuisé de la lutte, du travail et des passions , il mourut avant l'Age : c' est qu'alors , dans l'ardent enthousiasme qui se mêlait à tout , on s'élançait en avant , sans mesurer ses forces. La fougue dévorante des esprits minait les ressorts delà vie. Brillantes d'un éclat rajeuni, les lettres enchantaient , enivraient ces nobles natures : les yeux tournés vers Rome antique, vers l'Italie moderne, on rêvait la gloire : Artistes, écrivains, brûlaient de la saisir, et beaucoup périssaient à l'œuvre.

Il faut donc respecter, au milieu du xvie siècle, cette exaltation qui nous fait sourire , ces tentatives hardies , ces études opiniâtres, en songeant à ce qu'elles ont coûté, à ce quelles préparaient. Grâce à ces laborieux ouvriers dont s'est souvent raillé notre présomptueux orgueil, tout se créait en France : cedomaine littéraire dont les richesses ravivent la civilisation ou la propagent, s'agrandissait de jour en jour ; les conquêtes du savoir et du talent se multipliaient ; une culture , trop artificielle, il est vrai, yfaisait germer sans cesse de nouveaux rejetons. Bientôt, grâce alun des auteurs de la Pléiade, satellites de l'astre de Ronsard , on voit fleurir le premier plant, comme dit un contemporain (I), de la poésie dramatique :

Alors Jodelle heureusement sonna (I) Pasquier, Recherche* de la France, I. 7, c. 6.

D'une voix humble et d'une voix hardie La comédie avec la tragédie (i).

Aux farces, jeux de la Bazoclie , momeries et badinages , seuls divertissements qu'un théâtre grossier avait jusqu'alors offerts, succédèrent, à la grande admiration du publie ces bel/es facéties et gentilles comédies (2) que l'Italie avait inventées ou retrouvées depuis peu. Le charme de la musique, de la danse et des décorations se joignait dans ces jeux nouveaux de la scène à l'agrément des paroles : ainsi le rapporte Brantome en s' extasiant devant cette merveille récemment acclimatée parmi nous. Brantôme, qui venait d'assister (5) avec Henri II et toute la cour à la représentation du drame d'Orphée (A). Dans cette pièce de Jodelle et dans celles dont il la lit suivre, les poètes du temps, telle était la réputation de cet auteur , remplissaient avec empressement des rôles; unefoule nombreuse se pressait

(1) Vers de du Bellay.

(2) Pasquier. passage cité.

(3) 1 558, jeudi gras, fête donnée à l'Hôtel de ville.

(4) Il l'appelle Tragi-Comédie, dénomination, qui, comme on sait, se conserva jusqu'au milieu du dix-septième siècle pour désigner les pièces sérieuses : Le CM fut aussi appelé une Tragi-Comédie. Quant au sujet A' Orphée, il avaitété emprunté à Politien qui, le premier, en le traitant, rendit à l'Europe le drame antique. V. Hallam, Hist. de la Jiticrat. de F Europe, t. I, p. 213. texte et not.

pour les applaudir. Les savants y accouraient, elloutes

les fenêtres étaient tapissées de personnages d'honneur, comme le raconte Pasquier , présent à Tune de ces fêtes avec le grand Turnébe ( \ ) , nous dit-il lui-même, et non moins enthousiaste que le courtisan Brantôme( 2 ).

Presque aussitôt, dans la carrière du théâtre, des disciples marchent sur les traces du maître. La Péruse donne une tragédie deMédée ; et Garnier, dont la réputation naissante est protégée par le dispensateur de la gloire , par Ronsard, en fait jouer huit successivement, qui, si Pasquier a bien jugé, « trouveront lieu dedans la postérité (5). »

Non content de régner sur la scène, le père du théâtre français ,

Le grave, doulx et copieux Joilelle,

(1) C'est Adrien Turnèbe ou Tournebœuf, célébré par L'Hôpital ; V. sur ce savant les essais cle Montaigne, 1. 1 , c. 24 ; 1. 2 , c. 17. Il était lecteur ou professeur royal de grec. Alors , et même bien auparavant, comme le remarque M. de Rémusat dans son ouvrage sur Abélard , « les cours des écoles s'appelaient des lectures. *

(2) Recherches de la France, 1. 7, c. 6. On voit aussi vers la même époque, Catherine de Médicis faire représenter à Blois, Sophonisbe, «pourlesnopcesdeM.d'Elbœuf.»Aumilieudes troubles qui agitaient la France, on donne à Fontainebleau aune comédie sur le subject de la belle Genèvre de l'Arioste » où les rôles étaient remplis par madame d'Angoulème et les premières femmes de la cour. Cet usage de jouer des pièces, écrites il est vrai en latin , existait aussi dans les collèges, comme l'atteste Montaigne, Essais, 1. 1. c. 25.

(3) Voir Recherches de la France, pass. cit.

pour parler avec du Bellay, veut, par une ambition que ne ratifiera pas toutefois son siècle, disputer au maitre. au roi de la poésie Ivrique, le sceptre de l'Ode. Quelle que fût, avons-nous dit , la hauteur imprudente de ces prétentions dune littérature presque encore au berceau, il est curieux de voir cependant, en citant quelques traits de cette joute littéraire, combien ces essais incomplets avaient donné dès lors à notre langue d'élévation , de hardiesse et de vigueur.

Ronsard regrette 1 indépendance qu'il a perdue , sa paisible insensibilité d'autrefois : il se peint libre et fier, alors qu'il était sans amour :Tel. ajoute-t-il ,

un beau poulain farouche

Qui n'a masché le frein dedans sa bouche,

Va seulet , escarté , Soucy n'ayant sinon d'un pied superbe A mille bonds fouler les fleurs et l'herbe,

Vivant en liberté.

Ores (i) il court le long d'un beau rivage, Ores il erre en quelque bois sauvage, Fuvant de saut en saut.... etc.

(4) Tantôt. Ores doulcement , ores aveoques violence , dit Montaigne . Essais, 1. II. c. 1.

Pour JodeHe, il se prétend, par opposition, lieu-

roux de son esclavage. Gettè liberté vantée par son rival . il la repousse : tout entier à la pensée de sa dame , sa seule ambition est d être aimé : il ne veut plus que servir :

Non au poulain semblable je veulx estce , Mais au cheval qui, brave, serf son maistn

Et se plaist en son mords ; Sans cesse il semblé aspirer aux victoires, Presque jugeant que du maisfre les gloires

Le rendront glorieux — etc.

« Cela s appelle, s éeriePasquier, bien assaillir, bien deffendre {\ ). >»

Ainsi, sous la double influence délimitation antique et italienne , notre littérature échauffée des rayons du tjénie étranger, en reproduisait ça et là quelques reflets; et déjà, dans l'illusion dune confiance prématurée,

(4) Recherches de la France. I. 7. c. 6'. V. dans ce passage la pièce entière de Ronsard et colle deJodelle « quivouloit le conlrecarror ».

elle osa il se comparer à ses modèles, rivalisera\ee eux. Dans son livre sur la prccellence de nostre langage, Henri Etienne ( I ) en développe toutes les ressources, il en fa il pressentir la supériorité future ; enfin , par une prétention nationale que l'équité ne permettait pas encore d'accueillir . il ne craint pas d'affirmer que pour la grâce et la richesse, noire idiome l'emporte sur la langue de Dante et dePetrarque(2). Quedis-je? Ronsard ne lui semble pas seulement « surmonter Arioste , mais quant et quant combattre Virgile (5). » Sans tomber danla même exagération, on reconnaît du moins avec intérêt combien notre poésie, exercée dans tous les genres et laborieusement façonnée, recherche avec ardeur l'inspiration artificielle et l'appui de la science; comme elle s'efforce de se conquérir, de s'assimiler ce quelle admire (4), d'ajouter avec des fortunes diverses, par l'émulation et l'étude, à son fonds naturel ; comment enfin la langue', en se limant h celles quelle imite, pour parler avec Montaigne, s'assouplit peu à peu et se perfectionne. Ici Desportes, en

(1) Consulter sur cet ouvrage la préface du dictionnaire de l'Académie française, dernière édit.. p. xxn.

2 V. dans l'édition in-l 2. publiée chez Pâtisson, Paris. 157», t. 50. p. 73. La naïveté du temps se montre dans le frontispice du livre et la conclusion de l'ouvrage.

3) Quelquefois combattre Virgile : V. ibid., p. 22. cL Pasquior. Recherches </<- la Franc?. I. Vil, c. 8 et 10.

I V ibid., p. l-\. m, fil . etc.

traduisant Bcmho(/l), reproduit quelque ehose deson élégance et de son harmonie :

Lorsqu'un de vos rayons doulcement me blessa Et que mon âme libre en prison fust réduite, Mon cœur ravi d'amour aussitost me laissa Et sans aultre conseil se meit à vostre suite. Mais, comme un voyageur qui s'arreste pour voir, S'il treuve en son chemin quelque chose nouvelle, Alors qu'il veit vos yeulx de passer n'eut pouvoir, Et demeura surprins d'une clarté si belle. . . etc. 2

Là, il lutte sans trop de désavantage contre le charme attendri de Pétrarque et son soin curieux de la mélodie; d'après l'original, il accuse un cœur sauvage qu'il ne peut fléchir :

Car soit quand le printemps descouvre sa beauté Soit quand le froid hiver faiet mourir la verdure,

{\) V. sur Bembo, Hallam, Hist. de la littérature de l'Europe, t. p. 265. 117 etsuiv.

(2) Henri Etienne, ouvr. cité. p. 62.

Nuict et jour je me plaiuds de ma triste aventure, De regrets et d'amour sans repos tourmenté i

Ailleurs, par l'emprunt de ees diminutifs qui, en rendant les langues anciennes plus gracieuses et plus expressives, varient les nuances de la pensée , et dont l'Italien a de tous temps recherché 1 emploi jusqu'à l'abus (2) . Rémi Belleau donne à notre idiome un avantage qu'il ne saura pas assez retenir ; témoin ces vers du peintre de la nature, ainsi l'appelle Ronsard, où il célèbre tour à tour

Et les tresses blondelettes De sa maistrésse , et son sein

Tousjours plein De mille et mille fleurettes — Le gentil rossignolet

Doueelet, Descoupant, dessoubs l' timbrage,

(1) Ibid.. p. 64. Il est curieux de comparer à cette traduction des vers de Pétrarque, celle d'Antoine deBaïf. donnée aussi par Henri Etienne.

(2) Politien en particulier présente ce défaut. V. Hailam, Litlérat. de V Europe, t. ï. p. 196.

Mille l'redons babillards — Doulce et belle bouchelette Plus lraisehe et plus vermeillette Que le bouton églantin, Au matin — (1)

« Quelle bonne grâce dans ces expressions , s'écrie H. Etienne, et quelle gentillesse ! nostre langage est plovable à toutes sortes de mignardises , tant nous en faisons tout ce qu'il nous plaist (2) . »

Dans cette préoccupation de progrès , dans cette série de hasardeuses tentatives, on alla, par fanatisme pour l'antiquité, jusqu'à imaginer de faire en français des vers métriques, rêverie qui devait encore, au xvme siècle , séduire quelques bons esprits (5). Quoique cette innovation n'ait eu que peu de vogue , presque tous les auteurs du temps lui payèrent un tribut : Baïf , membre de la Pléiade, en fut l'auteur. Outré du froid accueil qu'avaient reçu les sonnets où , suivant

(1) Extrait des Bergeries.

{%) Ouvrage cité, p. 64, 67.

(3) Surtout Turgot. V. sur les vers métriques, Pasquier, Recherches sur la FranceA.l c. I i ; Marmontel, dans ses éléments de littérature, et l'abbé d'Olivet, dans sa prosodie française.

le goût dominant, il chantait ses amours , il jura, au rapport de Pasquier H ), de ne plus donner au public que des vers mesurés . ce qui d'ailleurs lui valut , à ce qu'il parait, aussi peu de succès.

Tandis que les destinées de la poésie étaient encore si incertaines et si variables . que , livrée aux caprices du talent individuel, elle changeait souvent de ton. de genre , et pour ainsi dire de langue . la prose , moins prisée de l'opinion publique . car elle ne passait pas encore pour un art . moins tourmentée et plus fidèle à l'esprit français , accomplissait en silence un progrès réel. Plus sûrement et plus vite que sa brillante rivale , elle allait bientôt atteindre , grâce à quelques hommes supérieurs . ce point de justesse et de maturité qui forme la perfection des idiomes. Reportons un moment nos regards sur les développements quelle avait suivis . sur les productions qu'elle avait vues naître.

C est au vu" siècle, illustre par Pierre le Vénérable, par Abélard. partant de mouvement dans les esprits, tant de querelles et tant de science, que le premier

1 Recherchai <./<• la Franc:. !. 7. c 1 I

débrouillement de notre langue achevé . elle devient capable d agir sur les masses. Saint Bernard , dans les plaines de Vézelay , harangue en français et attache à sa parole des milliers d'auditeurs (l ).

Dans le siècle suivant, grande époque pour la civilisation nationale qui préside dès lors à celle du monde, se montrent dans notre prose les premiers monuments dignes de mémoire. Les productions françaises entrent à pai'lirdece moment, remarque un de leurs plus habiles appréciateurs (2), dans le trésor commun du génie de l'Europe.

Inspiré , comme il semble , «l'un goût alors nouveau dans son pays , de l'amour des lettres, par ce ciel qui avait donné naissance à tant de chefs-d'œuvre, un chevalier de Champagne , croisé pour combattre les infidèles et devenu l'un des maîtres de l'empire Grec , raconta. l'esprit frappé des grands tableaux qui lavaient ému , les aventures de ses frères d'armes, ses propres exploits, les spectacles dont il avait été le témoin, la conquête de Constantinople.

(Jl ) Saint Bernard, dit M. de Rémusat, more. rit. , ressemble à un Bossiiel agissant et populaire , qui domine dans le siècle par la parole et commande aux rois...

(2) M. Villemain, Moyen âge, t. I. p. 288.

(/csl à Geoffroi de Villehardouin . père de notre histoire, qu'estdue la première relation en prose française^), dont on ait conservé l'original^)'. Guerrier valeureux, négociateur habile, orateur éloquent, il raconte avec mouvement, avec intérêt, avec précision, avec vérité. Sa candeur plaît, ses peintures de mœurs, beaucoup de détails qui expriment admirablement rage héroïque où il vivait , donnent à son ouvrage le charme et la grandeur dune épopée. 11 ne manque pas, comme on la dit, de clarté et d'élégance, mais l'idiome qu1 il manie est encore peu formé , et la langue du Nord n'est pas chez lui bien dégagée de celle du midi . sur laquelle peu après elle doit prévaloir (5).

! Avant l'ouvrage de Villehardouin on ne trouvait guère en prose dans notre langue . remarque M. Villemain, ibid. p. 293. que quelques romans de la table runde. translates en la parlure de France par des Anglo-Normands, vers le miiieu du xne siècle. Sur ces romans, un peut consulter un mém. de la Curne de sainte Palaye, Kec. de l'académie des inscriptions, t. XXIII. p. 236; et sur l 'utilité de leur lecture, un autre mém. du même auteur, ibid.. t. XVII, p. 787.

2 Consulter l'introduction de M. Paulin Paris, placée à la tète de la nouvelle édition de Villehardouin, donnée en 1838. Y. aussi le juste éloge décerné à cet historien, t. XV. de^ mém. del'acad. des inscriptions, lre série, p. 388.

3 Le son de oil finit les mots dont les terminaisons s'exprimeront plus tard par la syllabe ueiL aryuil. accoil, sommoil; les mots en eur se terminent en uur . douçour, doulour] on dit precioux, délicioux Peu après, sous Louis IX, on voit notre langue, en se démêlant de l'idiome provençal, échapper aussi a la rudesse du français Normand de Robert Wace. V. lier de l'acad. des inscriptions, t. XXiV. p. i')7l. un mém. curieux de la Curne de sainte Palaye sur la langue française du xn' et xn:' siècle, comparée avec les langue.- provençale, italienne et espagnole delà même épique

Henri de Yalencicnnes entreprit de continuer! couvre du maréchal de Champagne ; mais il ne fut pas peintre comme lui : son style . déparé par l'exagération de la forme poétique, a moins de netteté, d'exactitude et de clarté que celui de son devancier. 11 est moins élevé et moins large ; l'allure en est moins franche : ce n est plus l'esprit du chevalier et de l'homme d'état, mais plutôt du chroniqueur asservi aux opinions monastiques du moyen âge.

Près d un siècle après . le caractère naïf de la prose française se retrouve, avec un mérite supérieur, dans r ouvrage le plus populaire de celle période, celui du sire de Joinville (I) : son nom est recommandé à notre amour par l'intérêt, par F admiration qui s'attache au souvenir du saint Roi, dont il s entretient avec nous. Cet ami lidèle lui survécut près de cinquanleans : il veut, avant de 1 aller rejoindre, le montrer à la poslérilé, bon et grand , tel qu'il l'a connu. Parla il s'associe à son immortalité. Avec la mémoire du cœur , le serviteur loyal , passionné pour ce qui est noble et beau, plein dune religion éclairée et sincère, répand sur tout ce qu'il raconte un charme attendrissant

(I) Joinville n'écrivit ses Mémoires que très tard, après l'an 1305. Il avait alors quatre-vingts ans , et mourut en 1348. V. l'article de M. Ampère sur Joinville, Revuedes Deux Mondes, N° du lepfév. 1844.

qui nous gagne. Expression vivante de la ehevalerie et des sentiments généreux du xme siècle, il émeut parce qu'il est ému lui-même au souvenir du mailre et des compagnons qu'il a perdus. A la manière grave, au ton solennel de Villehardouin il substitue une aimable familiarité, un abandon mêlé d'enjouement ; il n'a pas sa précision, sa vigueur; mais par des qualités différentes, ses récits que colore une foi vive , que pénètre une douce chaleur } méritent la même gloire. Dans son style pittoresque , éloquemment expressif, empreint d'une grâce inimitable , il a su , en devançant le progrès de la langue , trouver par le don d une nature privilégiée , les tours et les mots qui ne périssent pas.

Froissard, (I) qui touche au vieux sénéchal par plus dune affinité, reproduit surtout sa vivacité et son coloris : de l'éducation de son temps, des révolutions et des guerres qui 1 agitent , naît pour lui le talent d'écrire I histoire ; mais tandis que dans quelque pavs voisins (2) on raisonne sur les événements, on en démêle les causes,

(I) Froissard ou Froissait, né en 1337 ou suivant d'autres en 1333 : on s'accorde peu sur l'époque de sa mort, placée quelquefois en I i 20 . V. sur cet écrivain, sa vie et ses ouvrages, deux mém. de La Curne de sainte Palaye, t. X et XIII des inein. de l'acad. des inscriptions, I" série.

2 En Italie et en Espague. Il suffit de rappeler les noms de Villani et d'Avala.

oa prévoit, ou calcule les eiiets, le talent n "aspire encore et nesapplique parmi nous quà conter les choses avec agrément, qu à peindre heureusement les personnages.

Tel est le double mérite de Froissard. En sa qualité de poète, ami d'une vie joyeuse (I ) et de la lecture des romans, il entreprend, au sortir de l'école et à la demande de son seigneur, de faire le récit des guerres contemporaines. particulièrement de celles qui suivirent la bataille de Poitiers (2). Mais, à l'imagination qui domine en lui se joint un merveilleux désir de connaître la vérité. Il en poursuit la recherche , il en achète la conquête au prix de tous les sacrifices et de toutes les i'atigues(5); pour la découvrir il visite la plupart des cours de 1 Europe, s'introduit auprès des plus grands sei-

1 Eu chambre pleine de candeilles , Jus et danses, et longues veilles, Espices, clairet et rocelle, Mon esperit se renouvelle.

V. poésies de Froissard : on peut consulter sur ces poésies un mém. de La Curne de sainte Palaye, Rec. de l'acad. des inscrip. lrt' sér., t. XIV, p. 219.

(2) « Si empris-je assez hardiment, moi issu de l'escole, à dicter et ordonner les guerres dessus dictes....)' et plus loin il ajoute (pie « ce l'eut à la prière de son cher seigneur et maistre messire Robert de Namur, chevalier. » ( Prolog, du 1er livre. )

■J, V. le deuxième mémoire cité de La Curne de sainte Palaye.

gneurs, s'insinue dans leur confiance, pénètre, interroge , consulte et s'éclaire partout) I ). Ecrite, pour ainsi dire, sous la dictée de F époque par un homme curieusement épris d un rôle (2) dont il parait comprendre toute la grandeur (5) , comment dès lors l'histoire ne serait-elle pas en plusieurs rencontres animée et éloquente? Image vivante d un siècle plein de discordes et de luttes , tumultueux même dans ses plaisirs , F ouvrage de Froissard nous y transporte, il en réfléchit toutes les passions : quelquefois enfin sous leur influence , son style toujours net , agréable et facile, se teint d'éclat et s'élève jusqu'à la majesté (4).

A Faction favorable de ces premiers modèles sur l'esprit et sur le langage français , se joignait le goiiver-

(Ij II nous avertit lui-même qu'il a fréquente plusieurs nobles et grands seigneurs, tant en France qu'en Angleterre, en Ecosse et en plusieurs autres pays ; et. ajoute-t-il , c ai eu la cognoissance d'eulx et ai tousjours à mon pouvoir justement enquis et demandé du faict des guerres et desadventures. » Ibid.

(2) Telles choses a dire et mettre en avant me sont grandement plaisantes... 1. IV. c. 13 ; il parle encore après de la plaisance qui Va incliné a dicter. Ibid.

(3) Prolog, et Ier ch. du Ier 1.: chap. 1er du 1. 3. V. a ce sujet Froissard défendu par M. de La Curne des reproches de partialité, en faveur des Anglais, de vénalité, etc. Toutefois celui-ci avoue qu'on désirerait dans cet écrivain plus de critique ; et que souvent le goût qu'on a signalé en lui pour les romans perce dan- ^on histoire.

(i) V. M de La Curne, i' méoi. cit.

nement sage de Charles V qui aima les lettres (-i) et le premier de nos rois en recueillit les monuments (2). Charles VII, son petit-fils, héritier de ce noble goût, embrassa le même patronage, et après les désastres de longues guerres, rassembla et accrut les mêmes richesses (5). Son règne vit fleurir Jean Chartier, auteur des grandes chroniques de France (4) , remarquable par sa

(1) On peut encore mentionner sousce prince, grand clerc, suivant son historiographe Christine de Pisan, \e songe du vergier , composé, dit-on, par son ordre ; œuvre où l'autorité ecclésiastique est soumise à un examen hardi , et plus remarquable encore sous le point de vue politique , comme témoignage de la direction des esprits que comme monument littéraire: consult. à cesujetun mém. de M. Paris, Rec.de l'acad. des inscript., nouvelle série, t. XV. 2e partie, p. 388 et 397.

(2) Sur ce prince fondateur de la Bibliothèque royale , V. Hallam, Littéral, de l'Europe, t. I,p.78, 79, et sur le mouvement qu'il communiqua aux esprits, les services qu'il rendit à la langue, le mémoire cité de M. Paris. Chaque roi de France se fit gloire d'augmenter la Bibliothèque royale de Paris , et dès 1 556 , il fut ordonné qu'un exemplaire de chaque livre imprimé avec privilège y serait déposé. F. Hallam, Littér . de l 'Eur . , t. II, p. 360.

(3) V. dans le Rec. de l'acad des inscript., Ire série, deux mémoires de Boivin le cadet sur la Bibliothèque du Louvre, 1. 1, p. 310, et t. II.

(4) Vulgairement appelées chroniques de Saint-Denys, rédigées en français, depuis Pharamond jusqu'au décès de Charles VII : le même auteur a écrit en outre l'histoire de ce dernier prince. Sur les chroniques de France , dites de Saint-Denys, on peut consulter un mémoire de la Curnede sainte Palaye, inséré dans le recueil de l'Académiedes inscriptions , et un travail de M. Léon Cabane qui , prenant la question où l'avait laissée sainte Palaye, a rectifié par quelques faits nouveaux l'opinion de ce savant. V. Biblioth. de l'école des Chartes. t. II, p. 57 et suiv.

— us —

vaste érudition, non par un style que déparent la dureté et la sécheresse ; mais surtout Alain son frère, si honoré de son temps, où il fut proclamé lepère de l'éloquence. Secrétaire de deux rois, mêlé aux grandes affaires, le sentiment du patriotisme lui suggère de nobles accents : dans son traité sur l'espérance . avidement accueilli au milieu de l'excès des malheurs publics, il joint à un commencement d'élégance et d'harmonie, une certaine véhémence, une certaine vigueur.

Déjà, à l'époque où il vécut, notre idiome se fixait, les constructions en devenaient régulières, la syntaxe se rapprochait de celle que nous avons adoptée. Jusqu'alors si confus et si changeant, il se façonnait à la correction , à la clarté qui le distinguent; propre de tout temps à conter avec agrément, il gagnait de la force; déjà enfin il offrait , suivant la remarque de Fénélon et de La Bruyère, dans la vivacité pittoresque de ses tours, ce type national qui devait durer et qu'il nous appartient de ne point laisser périr (I).

Un des écrivains qui contribuèrent le plus à décider ce caractère . à donner aux lettres françaises ce mérite de bon sens et d'esprit philosophique qui leur est parti-

t M. Villemain. Moyen âge, t. M . p. 278.

culier, fui, à la lin du xvp siècle, le confident, I hiloricn de Louis XI , Philippe de domines (1). Avec une inorale peu scrupuleuse, celle de son époque, mais une sagacité admirable, une rare sûreté d'appréciation, il étudie , analyse, et pénètre l'homme qui transformait alors la société. Vieilli dans la politique et rompu aux intrigues, habitué à tout calculer, à tout deviner, il rappelle le genre pragmatique des anciens : son espril émineirient original y excelle : à ce cachet se reconnaît vrai ment l'histoire , qui non seulement conte et amuse . mais juge et instruit. Cette nouriture plus solide est venue à point, lorsque les intelligences sont déjà dérouillées par les aimables causeries de Joinville et de Froissard. Comines, parla force d'une raison supérieure, développe et mûrit la raison du lecteur quij avertit de s'interroger elle-même. Avec la réflexion féconde , il accrédite un ton de convenance auparavant inconnu. Instruit à la prudence par de dures leçons, I1 habitude dès longtemps contractée de veiller sur lui , la crainte toujours présente de se compromettre en écri. vant, lui font une loi de voiler sa pensée, de la tempérer parla réserve des paroles. 11 donne ainsi l'exemple de celte retenue de l'expression, de celte mesure qui deviendra parmi nous une qualité de l'esprit public , une

(1 ) Ses mémoires qu'il parait avoir composés à cette époque, ne furent toutefois imprimés qu'en 15124. 11 était mort en \ 509.

règled» gôul, el dans nos bons auteurs ajoutera aux

richesses du style un attrait délicat et piquant (\ ).

Ainsi notre langue jusque là bornée le plus souvent au mérite d'une naïveté raisonneuse, d'une vivacité mêlée de finesse, d'une narration facile, assaisonnée de gaité et d'ironie, acquérait sous la plume de domines quelque chose de cette netteté lucide . de cette précision sévère qui devaient la rendre si propre aux affaires, à la philosophie et à l'histoire. Le développement des institutions avait secondé ce progrès. Les bourgeois dans leur parlouer s'étaient exercés à parler, surtout à penser. Quoique, suivant M. de Chateaubriand (2) , les états-généraux ne soient jamais bien entrés dans les mœurs du pays . on ne peut nier d'après les preuves mêmes qu'en offre cet auteur, qu'ils n'aient heureusement agi sur l'éducation nationale. Telle était, à la faveur de ces causes réunies . la marche lente mais continue du langage et de l'esprit français vers leurs grandes destinées futures . lorsque les circonstances politiques , en les mûrissant l'un et l'autre au foyer d'une civilisation plus

1 On peut consulter avec fruit un précis de la vie et des ouvrages de Philippe de Comines par M. de la Fontenelle de Vaudoré. travail que l'acad. des inscript, et belles-lettres a honoré d'une mention en 1837.

2 Etude raisonnée de l'Hist. de Fr.. Henri IV.

avancée, leur communiquèrent une activité nouvelle et une impulsion puissante.

Ce fut sous le règne de Charles VI 1 1 , qu "entraînée par les illusions et Y ardeur de son jeune monarque , la France, que l'administration dure et triste, mais sage et utile de Louis XI avait affermie , s'engagea dans ces longues guerres d'Italie qui lui rapportèrent avec de brillants triomphes tant de pertes et de malheurs (4). Par delà l'horizon des Alpes , un monde inconnu s'ouvrit à ses regards : et quel spectacle pour les yeux, quel aliment d'inspiration pour la pensée , que la terre des Médicis dans la beauté rajeunie de son réveil !

Alors ce n'était pas seulement l'éclat des arts qui parait ce pays, sorti le premier de la nuit du Moyen âge : ce sol classique semblait avoir retrouvé sa fertilité passée. La multiplicité des états, la lutte des intérêts opposés , les constitutions libres , 1 agitation des villes tourmentées de leur indépendance , les grands souvenirs avaient fait jaillir des étincelles de ces cendres mal éteintes où était ensevelie tant de gloire. Là

(1) Il est curieux de voir l'opinion de L'Hôpital sur ces guerres, dans une épitre qu'il composa sous Henri II et que l'on peut intituler : « Invective sur l'expéd. des Français en Italie, » 1556. F.ses œuvres latines, p. 462 et suiv.de ledit. d'Amsterdam, 1732, in-8°.

s'était rallumé le flambeau de la science et du génie , lorsque partout ailleurs régnaient les ténèbres: pour montrer à la On du \v° siècle l'Italie dans toute la splendeur de sa rénovation littéraire , il ne faut que lui opposer , par une appréciation rapide, l'état de la culture intellectuelle dans les principales nations de l'Europe, les hommes et les ouvrages qu'elles avaient produits.

L'Angleterre qu'un siècle de guerres avait constamment mêlée à la France, qui entretenait avec elle un continuel échange de mots . d'usages et d'idées, dont les rois et les écrivains usurpaient notre langage (1), ne comptait guère qu'un poète , l'illustre Chaucer (2): c'était à peine si à l'avènement d Edouard III (5), l'usage de la prose anglaise avait commencé : on traduisit ensuite, on imita des romans français; mais aucune œuvre originale (A) qui fût digne de mémoire n'avait paru, au moment où Henri VIII montait sur le trône (5) ; c'est alors seulement que dans cette contrée un grand changement se prépare : Thomas Morus, par

1 V. M. Villemain , Moyen âge, t. IF, p. 211 el 222

2 Né en 1328, mort en U00.

3 Né en 1313 , roi en 1327. mort en 1377.

(4) V. Hallam, ouv. cit.. t. I, p. 48.

(5) Il y avait à cette époque, 1509, entre l'Italie et l'Angleterre, Clivant Hallam, plus d'un siècle de dislance. Jhi<}.. t. î. p. 2fi1 .

son histoire d'Edouard \ (\) . bientôt par 1 ingénieuse iietion de son Utopie (2). si pleine d'invention et de verve, inaugure lesièele qui verra naître Spenser , Bacon et Shakspeare. Vers le même temps, l'Ecosse , en proie aux dissensions, et dont les grands, indiciplinés et sauvages, à défaut de guerre à repousser, la faisaient à leurs rois, apercevait à peine l'aurore d'un meilleur avenir (5).

Plus heureuse et plus calme , 1 Allemagne devait toutefois attendre longtemps son âge littéraire. Depuis l'antique et nationale création du Livre des Héros et des iSibelungen (4), ces épopées d'auteurs inconnus, ces premiers poëmes chevaleresques du Moyen âge, elle avait sommeillé. Ses Troubadours, quoique nombreux (5), étaientloin de présenter la variété, la verve et l'éclat de ceux des Provençaux. Prudemment exacts, ses maîtres chanteurs (G) semblaient avoir redouté Tinspiration ; patients ouvriers de la poésie, ils né-

(1) Écrite en anglais, vers 1509. V. Hallam, ouv.cit., 1. 1. p. 314.

(2) Écrite en latin et qui parut en !51o : Hallam ne craint pas de l'appeler une œuvre de génie, ibid., 1. 1, p. 281 .

(3) ï\ Hallam, ibid., 1. 1, p. 280.

(1) V. Id., ibid., 1. 1, p. 39: et Fr.Schlegel, Hisl. delà littéral, ancienne et moderne , t. 1 . p. 329 et suiv.

(5) V. Sdhlegel, ibid., p. 362 et suiv.; et Hallam, ibid., t.I, p. 38.

(6) V. sur les nieister-singcrs dans le xive siècle et les suiv. Hallam, i6uf.,t. I. p. 40.

[aient propres qii à rétenirla langue et les esprits dans rëtffàribè. Après ces productions désavouées des muses . la littérature allemande consistait tout entière dans la fable morale . le conte et la satire (-1) : Maxim ilien Ier , par sa protection et son exemple (2), Frédéric de Saxe par d'utiles établissements (5ï , s'efforçaient cependant d'annoncer une époque plus brillante.

L'Espagne agitée de grands événements , émue de grands spectacles, foyer d'enthousiasme patriotique, avait puisé dans les luttes qui la rendirent libre, une inspiration vraie et originale (pie ne pouvait connaître la société des mai 1res allemands formée par Charles IV (A ). Sorti enfin de sa barbarie et du chaos de tant d'idiomes (5), ce pays, à l'aspect pittoresque et divers, avait fait éclater dans une langue affranchieet renouvelée une poésie nationale. C'est au règne d Alphonse le Sage, ou, pour mieux parler, le savant (6), qu'elle se montre déjà singulièrement pure et vigoureuse. Son plus

(4) On citait aussi quelques sermons du dominicain Tauler. de Strasbourg, qui fut le premier prosateur allemand, mort en 1361 .

■2 Empereur de 1193 à loi 9. Auteur de l'ouvrage der weist konig . le roi sage, où il a . dit-on, voulu se peindre lui-même. I à ce sujet Fr. Schlegel . ouv. cit.. t I. p. 102.

(3) La création de l'université (te Wittemberg en particulier. fi) 1378 . T. Hallam. ihid.. t. 1. p\ il. ■"> M. Villemain. Moj)h êgè, t. II. p. 7'>. 79. 6 \nif Siècle.

— ia —

curieux monument est le Romancero, cette espèce d Iliade populaire (I) , digue encore aujourd'hui d'admiration, cepoëme formé dune suite de pièces différentes d'origine, d auteurs et d époque (2) ■ mais qui exprime si bien les passions et le génie du Moyen âge, où respirent la vie chevaleresque , la ferveur chrétienne, 1 amour du sol natal, la vivacité des sentiments primitifs, la simplicité de ces mœurs rudes et grossières, 1; humeur généreuse et féroce dune civilisation inachevée. LeCid ranime elle remplit tout entier , héros plus qu'humain , à la vie aventureuse mêlée de fortunes contraires, glorieux et vainqueur jusqu'au dernier terme delà vieillesse et au sein de la mort (5). Pendant que la Castille célèbre son grand capitaine , la gaye science, la poésie provençale fleurit dans d'autres parties de l'Espagne (4). Sous la plume d' Avala (5), la

(1) M. Villemain, ibid., t. II. p. 83.

(2) Beaucoup de ces chants ont été refaits vers le xve siècle. Quanta l'ancien poëme du Ctd, probablement, au dire d'Hallam, ibid., t. I. p 1 20, antérieur au milieu du xve siècle, il est déjà remarquable par le nerf et la verve. V. aussi M. Villemain , Moyen âge, p. 83 et 94 ; etFr. Schlegel, ouv. cit.. t. I, p. 406 et suiv.

(3) T. M. Villemain, ib., t. II, p. 410.

(4) La Catalogne, l'Aragon et le royaume de Valence. V. Schlegel ibid., t. II, p. 103. Dans un concours poétique, ouvert à Valence au XVe siècle, sur la conception de la Vierge , entre trente-six concurrents, quatre avaient écrit en espagnol, un en italien, tous les autres en provençal ou valencien. Le livre qui renfermait ces pièces , !<> premier imprimé en Espagne , fut publié a Valence en U71. V. llallam, ouv. cit.. t. I, p. 173

•"> \ive Siècle.

langue espagnole, naturellement majestueuse, se formait vers le même temps à la sévérité du style historique: grâce au talent de ce vigoureux chroniqueur, la prose s'était élevée à une éloquence simple et nerveuse. Dès lors on pouvait pressentir ce siècle de gloire de la littérature espagnole, préparé par Ximenès(^l) , fondé avec la monarchie de Charles-Quint , maintenu sous Philippe 11 , lorsque Boscan, Garcilaso, Mendoza , Ponce de Léon, Herrerale divin (2), Ercilla(5), devaient lui donner cette fécondité et cette puissance, dont Lope de Véga, Calderon. Cervantes furent presque la dernière, comme la plus populaire expression.

Toutefois ces espérances étaient encore peu de chose auprès de celles qu avait réalisées l'Italie, auprès des grands talents qui l'avaient déjà illustrée et qu'elle continuait à produire. On eût dit que la sèvedu génie qui avait si longtemps fructifié dans ces climats, bien loin d'être épuisée . s'était ranimée en sommeillant. Partout

(1)11 fonda au commencement du xive siècle, à Alcala, un collège pour l'enseignement de» trois langues savantes, hébraïque, urecque. et latine.

(2) T. sur ces écrivains, Hallam. »&., t. I. p. 423 : t. Il, p. 203 ; Sche-gel, ib., t. 2. p. 1 M et H 2.

(3) C'est l'auteur de V Araucaria, V. Schlegel , ib., t. Il, p. < 1 2 et suiv. Hallam signale cet ouvrage.//»., t. II. p. 206, comme le meilleur des vingt-cinq purins* épiques que l'Espagne \it naître dans la 2e partie du xvi« siècle.

ailleurs la scolastiqueet l'ignorance : ici la ii\ ilisation ,

les arts qui renaissent, et la voix du poète qui se fait entendre. Au commencement du \i\ siècle. l'Italie, grâce à la dure éducation de ses troubles politiques . surtout au gouvernement de ses papes, possède une langue formée . une littérature inaugurée par un ehef-dYeuvre( I ). Le Dante a immortalise son nom , sa patrie et sa vengeance. Bientôt Pétrarque . par les chants sortis de son cœur, pénètre au fond des âmes: cet idiome qu'il revêt de souplesse et de douceur . Boccace le façonne à la régularité >l'\'vvl' de la prose dont il offre le modèle et presque la perfection , Boccaèe brillant tour à tour et nerveux . quelquefois par l'art de peindre rival de Thucydide et de Tacite.

Après on siècle de repos . comme si la nature eût été lasse, avec quelle vigueur le mouvement littéraire interrompu ne se rétablit-il pas sous les auspices des Médicis(2)? Par eux . des bibliothèques . des académies se forment (5) : leurs exemples trouvent de nombreux

(1)Les premiers vers italiens connus paraissent dater de 1187: mais celte tangue nouvelle avait été bien peu maniée jusqu'au Dante. V. Pasquier, Recherches de la France. 1. 7. c. 4.

(i) V. sur l'Italie au xv« siècle un curieux morceau de Heeren . cite par Schœll, dans son Histoire de la littérature grecque, t. VII, p. Î96

et suiv.

iv3) Rem. entre plusieurs créations de ce genre, la bibliothèque

fondée par Côme de Médicis. enrichie par son petit-fils, et qui reçut

imitateurs (4). Des lors quelle succession continue d esprits originaux, de talents vigoureux î quelle variété piquante, quelle verve intarissable ! Presque simultanément onvoitileurirPolitien (2). dont le nom rappelle Laurent de Médicis , son patron et son rival ; Louis Pulci d'une imagination hardie à 1 excès, mais si variée et si plaisante; Boiardoqui, au préjudice de sa réputation, eut un continuateur dans TArioste; le gracieux Sannazar; Bembo, duneélégance exquise, quelquefois même raffinée; leTrissin. cultivant avec d'autres écrivains la tragédie antique ; Bibbiena , la comédie de Plaute ; Machiavel , supérieur dans des genres si opposés ; Bernardo Tasso (5), dont la gloire à peine répandue devait être éclipsée: son fils Torquato venait de naître.

fié celui-ci le nom de Laurentinc ; en outre. l'Académie platonique qui dut sa naissance à Laurent de Médicis.

(1) Alphonse, roi deXaples; Nicolas d'Est, marquis de Ferrare; Nicoli de Florence, dont le legs de huit cents manuscrits donna naissance a la bibliothèque de Saint-Marc , etc. Des la première partie du xive siècle. Robert d'Anjou , le roi que Ton appela le Bon et le Sage, écrivait a Pétrarque : «Les lettres, je le jure, ont pour moi bien plus d'attrait et de prix qu'une couronne. S'il fallait renoncer au commercedes livres ou à mon diadème, le ciel m'est témoin que j'aurais bientôt fait ce dernier sacrifice. » V. sur ce prince et les autres protecteurs des lettres vers le même temps, Schœll . Histoire de la littérature grecque, t. Vil. p. 280. 281 . V. aussi Hallam, ouvrage citét. I. p. 81.

(2) 11 s'appelait Ange Ambrogini : c'est lui-même qui a fait choix du nom qu'il a illustré. Né en 1454, mort en 1 i9i.

(3) Il est loué parGinguenéj Histoire littéraire d'Italie, t. V. p. 91 t sui\ : p. I08etsuiv. V. aussi Hallam, buvr. cité, t. II. p. 192.

— Od —

A cette cutture des lettres, à ces fruits indigènes, se joignait encore pour nourrir des esprits si pleins d'aclivité et d'ardeur; le goût de l'érudition. 1 amour de la science antique : elle était comme un patrimoine dont les Italiens se prétendaient à bon droit les héritiers naturels. Fiers de rapporter leur origine aux Romains , ils affectaient de conserver leur langage ; ils se paraient des coutumes de leurs illustres ancêtres ; ils rappelaient en toute occasion ces titres d'une noblesse qu'ils voulaient régénérer. C était l'Italie qui, la première éveillée au sentiment du beau qu'on eût dit à jamais éteint, avait exhumé ou accueilli, remis en honneur et propagé la littérature classique : ces beautés si longtemps enfouies 1 avaient, la première, saisie d'une admiration ou plutôt d'un enthousiasme tout national. Virgile était le dieu du Dante : on sait avec quelle persévérance Pétrarque poursuivait la recherche des vieux manuscrits (1) ; comment, par l'étude, approfondie des écrivains de Rome, il se pénétrait de leurs idées et devenait leur contemporain : combien Boccace , à son exemple, s était fait le curieux investigateur, l'adorateur constant de 1 antiquité retrouvée.

Cette allianced'uneforce créatrice et de patientes veil-

(I) V. de curieux extraits des lettres de Pétrarque a ce sujet; Schœll, Histoire de la littérature grecque, t. VII. p. 2s et suiv. : M.Viliemain, Moyen âge, t. II. p. -22 et suiv.

les, de richesses étrangères conquises par le travail et d'une inspiration spontanée , n'a pas marque seulement d'un sceau particulier le talent de ces trois écrivains si érudits avec une originalité si puissante ; il est encore le caractère commun de la génération laborieuse qui leur succède. Politien n'est pas moins grand savant que grand poète : il se plonge dans l'élude des lois ; il commente les Pandectes. Plus tard, on verra de même le futur peintre d Armide et de Renaud composer des thèses sur la jurisprudence. De là sans doute, de ce soutien d'un savoir profond qui règle et affermit l'essor d'une pensée audacieuse . cette maturité précoce, ces Fruits tout d abord exquis du génie italien , qui semblent devancer la saison : de là ce précieux accord, dont il n'y avait à la fin du xve siècle, aucun autre exemple, du goût et de 1 imagination perfectionnés.

On peut s'expliquer dès lors combien ces progrès intellectuels . cette brillante émulation d'études et de talents . dans le choc soudain qui mêla ces deux peuples, durent frapper les Français déjà assez avancés eux-mêmes pour y attacher leurs regards, pour y puiser des leçons, pour comparer et juger. A celte culture des esprits, se joignit une influence non moins directe sur nos mœurs, mais moins heureuse, lorsqu'elles furent pour ainsi dire surprises et enchantées par le spectacle prestigieux des mœurs de 1 Italie. Toutefois, ces plaisirs délicats delà société que lesMédicis surtout

avaient aimés et fait connaître, ces charmes d'ime

conversation spirituelle et polie qui , dans plusieurs cours, rapprochait les hommes des femmes, adoucirent, en s'introdnisanl parmi nous, l'apreté des caractères, répandirent la finesse du tact , l'élégance qui manquait à notre vie privée , et tournèrent au profit du goût national (4).

Cette communication d'usages et d'idées devint encore pins immédiate et plus continue, lorsqu'une singulière fortune eut placé sur le trône de France les filles de ces marchands enrichis , maîtres d'une république dont ils avaient été les bienfaiteurs. Catherine de Médicis , la J iinon de la cour, ainsi que l'appelle Brantôme, éprise de toutes les recherches d'une existence magnifique et raffinée, multiplia les cercles et les fêtes où la galanterie , lorsqu'elle est réglée par la décence, élève et cultive l'esprit public : on sait d'ailleurs que la politique de cette reine astucieuse , avant d'être barbare, comptait l'attrait des plaisirs (2) et la corruption parmi les plus sûrs et les plus puissants ressorts de gouvernement.

(1) Les courses transalpines de Charles VIII et de Louis XII avaient fait passer dans les Gaules ce goût des élégances de la vie, perdu depuis longtemps. (M. de Chateaubriand. Analyse raisonnée de l'histoire de France. — François I".)

(2) Nul ne l'égala, au rapport de Brantôme, pour faire les honneurs de la cour, où elle rassemblait les attraits de toutes les séductions et

— <)0 — Le nom de cette princesse, en qui se résument les traits principaux et surtout les vices du pays natal , témoigne asses combien nous ont coûté les progrès que dut notre littérature au spectacle et à 1 influence de l'Italie. Un écrivain, ne sur la lisière decette contrée , adopté par la France et qui paya la dette de 1 hospitalité en célébrant son roi Louis XII, Seissel (I ), avait offert peu auparavant la première trace de ce perfectionnement : au mérite d'un jugement plein de sagacité . il joint du coloris et de la correction. Pour 1 appréciation des faits , on voit qu'il appartient à l'école des Villani. Son style prend quelque chose de ce mécanisme savant, dont la liberté un peu désordonnée de nos formes indécises repoussait jadis la contrainte. De lui date, suivant la Monnôye (2) , 1ère des écrivains qui façonnent notre langue à la netteté et l'harmonie.

Mais un auteur en qui l'influence italienne est plus

de tous les plaisirs. Il nous a laissé la liste infinie des dames qui en étaient l'ornement. « Sa compaignieet sa cour, remarque encore le même conteur, estoit un vray paradis du monde, en sorte qu'on disoitàsamort qu'Hn'y aurait plus jamais de cour en France. » V. aussi Y Histoire de France d'Anquetil, à l'année 1560.

(1) Claude de Seissel ou Seyssel, né en Savoie, 1450, mort archevêque de Turin, 1520. Son Histoire singulière, ou plutôt son panégyrique de Louis XII a été fort estimé. V. Lettres de Pau quier, xvi, 7.

(2) Vi Ses notes sur la Bibliothèque de la Croix dti Maén ',au nom de Seissel.

\ isihlo encore, quoiqu'il y joigne un goùl de terroir prononcé , c'est Rabelais. Tout original et tout indigène que doit paraître son génie, il reflète néanmoins , sans doute à son insu, le rapprochement intime qui existait entre les deux littératures et confondait leurs tendances et leurs idées. Dans son mélange d'esprit inventif et d'érudition, de sérieux et de burlesque, le plaisant historien de Gargantua est le successeur de Pulci, de Boiardo, del'Arioste. De tout temps ces combinaisons bizarres, ces débauches d'imagination où le grave passe à la faveur du ridicule , avaient plu au delà des Alpes. Beaucoup de satire se voile sous les capricieuses fictions du Morgante Maggiore , et parfois le pathétique s'y mêle aux bouffonneries (I ). On mettait en doute aussi, on cherche encore son véritable sens (2). Le poète parle-t-il sérieusement, ou se joue-t-il de son lecteur? Cette incertitude sur les intentions de 1 écrivain lui est commune avec Rabelais : on discute sur le but (pie s'estproposé celui-ci danssononivre inouïe, pleine, ausentimentdun excellent juge (5), « de science, d'obscénité, de comique, d éloquence et de fantaisie, qui vous

(\)V. sur ce poëme de Louis Pulci, le Jugement de Ginguenè ,

Histoire littéraire d'Italie, t. tV. p. 208 et suiv.

(2) Y. Hallam. ouv. cit., 1. 1, p. 198 et les notes.

(3) M. Sainte-Beuve. TaJ>Ieau de la poésie française au xvr siècle, t.l. p. 338.

— jBÊ — saisit et vous déconcerte, vous enivre et vous dégoûte, et dont on se demande, après s'y être longtemps plu et l'avoir longtemps admirée, si on Ta bien comprise.» Sans prétendre expliquer cette énigme, onne peut toutefois méconnaître que ces aventures extravagantes ne déguisent de fréquentes critiques, qu'il n'y ait beaucoup de sens et de hardiesse cachés sous le délire apparent de cesinventions désordonnées. La finesse, la verve de Rabelais charmaient Molière et La Fontaine : Voltaire lui-même, se repentant d'avoir été trop sévère envers lui. le proclamait le premier des bons bouffons (1 1.

A ce goût tout italien pour le genre facétieux traité par un esprit supérieur , se joint dans ce fou sublime, le contre-coup des événements et le reflet des passions contemporaines. Jamais son éloquencen' est plus haute et plusvraie que lorsque, indigné des malheurs publics, en frappant du même coup la rivalité sanglante des Charles-Quint et de son ennemi, il attaque l'ambition insatiable, les guerres . les préjugés funestes aux hommes, et que s" élevant contre les vices d u clergé sans épargner 1 exagération des novateurs, il soutient lacause delà tolérance. Alors surtout il mérite l'éloge de La Bruyère: « Où Rabelais est bon. a dit ce philosophe, il va jusqu'à

(1) V. Lettre a madame du Deffand, 1 3 octob. 1 759 et 1 2 avril 1 760 : Il avait auparavant assez mal traité Rabelais dans /»> Tt>mj>U> du Goût, surtout dans la 22' de ses Lettres philosophiques.

— M — I exquis et l'excellent ; il peut être le mets des plus délicats (I ) » . Alors il exprime avec une vérité piquante , il déploie librement sous ses faces diverses l'esprit français (2) ; il enrichit la langue d'une infinité de tours et de mots , qui marqués à ce coin de justesse que devine le génie, ne sauraient vieillir.

Auprès de cet homme si savant et si profond penseur, qui aborde tout, politique, législation, morale , et qui rit de tout , des autres et de lui-même , se place une figure sévère , celle de Calvin , l'un des pères de notre idiome , comme Luther énergique et correct lorsqu'il écrit dans sa langue nationale en avait été l'un des premiers modèles (5). Inférieur à celui-ci par le génie, le réformateur français, au jugement de Bossuet, l'emporta sur lui par l'étude : avec moins de fougue, il régla ses innovations, et sul à la même fermeté unir plus d'art et de méthode ( \).

Devenu \ après que Zwingle eut perdu la vie sur

(1) Caract. CI, Des Ouvrages de l'Esprit.

(2) La raillerie en était un des traits principaux. Le double caractère de nos anciens écrivains, dit M. deRémusat, more, cit., c'est la tristesse et la moquerie. Notre peuple porta à sa perfection ce bon sens moqueur, l'esprit de nos grandes villes, et >i j'ose lediré, l'espril parisien.

(3) Hallam, î6to\, t. l.p. 37&; Fr. Schlt>geU6/,/.. t. II, p. 303.

î Bossrret. Hisftâf'èdes Vânaitùns,t 9. passim. Cf. M. Villrmain. Vie de L'Hôpital.

un champ de bataille (I), le chef du parti protestant qui se rallia sous son nom. Calvin entreprit dès lors de s'en faire l'apologiste et le défenseur: ce fut dans son Institution chrétienne, adressée a François 1er, qu il remplit ce rôle avec le pins d'éclat. Politique dans cet ouvrage autant que théologien, il ne craignait pas , seul des novateurs de cette époque , d'aborder la théorie des gouvernements , d'en discuter la nature et les vices. On reconnaît que son raisonnement a été mûri parla lecture de Machiavel ; mais, bien loin d'appartenir a l'école dupubliciste italien, il ne montre pa> dansst s principes moins de sagesse qued'élévaliou morale. Il veut le bonheur des peuples ; il redoute les révolutions qui le compromettent ; et. modéré en même temps que hardi, il refuse aux individus le droit de changer la forme du gouvernement sous lequel ils vivent (2).

Cette exposition systématique et complète du Protestantisme est écrite avec régularité, mesure et concision. L'argumentation y est bien suivie et pressante. L'auteur , dit Bossuet (5), excelle à parler la langue de son pays. Mais c'est surtout lorsqu'il réclame con-

(1) 1531. V. Hallam. ouv. cit.. t.I. p. 364.

2 Calvin. Instii., 1. IV. c. 20. § 8.

(3) Histoire de* Variations, 1. IX. Il avait, lemarqiie-t-il aussi. ityd. . une extrême peine à se contenter lui-même, comme il le dit dan? sa préface.

— bo —

tre la dureté d'ttd pouvoir ombrageux , et en laveur deses frères traînés au supplice , que son style, habituellement triste, s'anime , se colore et s'élève jusqti à la véhémence : par cette force de l'inspiration naturelle qui nait des grands intérêts et de la passion émue, il éclate en traits vifs et énergiques, il prodigue les mouvements impétueux, il est éloquent.

Ainsi la Réforme naissante se mettait en quelque sorte sous le patronage de notre idiome national. Au lieu de parler exclusivement ce latin de l'ancienne théologie , d abord barbare, depuis plus pur, mais toujours fermé à la foule . elle adoptait, en vue de capter lessvmpathies des masses, de se faire entendre et juger, le langage vulgaire ; circonstance qui en propage la culture. Pour combattre avec les mêmes armes . les catholiques l'emploient à leur tour; delà, sous l'influence de discussions passionnées, un exercice de chaque jour, qui tourne à son profit et accélère ses progrès. Il gagne, dans ces luttes opiniâtres , en clarté , en précision , en vivacité, en vigueur. « Les huguenots escrivent mieulx que nous » , s'écriait avec dépit le fougueux Montluc; mais cet avantage, une fois signalé . ne devait pas, grâce à 1 ardente rivalité des esprits, leur appartenir longtemps.

C'e^lqu alors le lalentde parler et d écrire devient arbitre des plus hautes questions , des intérêts les plus

Page 1