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graves de l'humanité. La littérature entre dans la vie active , elle se mêle à la politique , elle se fait militante. Jusqu'à ce jour c'était un mets délicat à l'usage des grands, un plaisir de leur oisiveté: maintenant elle est une puissance et une arme. Par l'imprimerie (1), cette sœur aînée desMuses, comme l'appelle du Bellay, elle multiplie son action à l'infini ; elle la répand en tous lieux, plus continue et plus efficace que la voix des anciens orateurs. La plume a remplacé la parole : le règne despamphlets a commencé. Cet instrument de l'éloquence, retrouvé en quelque sorte, bien qu'il ait tellement changéde nature, de part et d'autreon aspire avec une égale ardeur à le perfectionner. L'art est appelé au secours de la conviction religieuse. Pour la rendre plus communicative, on poursuit le talent de persuader , on s'efforce de bien dire ; on étudie, on fixe les règles et le génie de la langue. L'importance du but redouble l'émulation de ce travail. Par prosélytisme, on cultive à l'envi la grammaire: les meilleurs esprits ne dédaignent pas d'en tracer les lois. Jacques Pelletier , un de ceux qui « avoient commencé d'habiller notre poésie à la nouvelle guise , avec un très heureux succès, observe Pasquier,
(I) Le plus ancien livre imprimé en France , c'est, à ce qu'il
semble, le roman de Baudouin, comte de Flandre, Lyon. 1474: après celui-ci , sont imprimées à Paris, en I i7f>. les Grandes Chroniques de Saint Denys.
remue le premier l'orthographe il): car ce sonf
choses , ajoute-t-il . qui fraternisent ensemble, que la poésie et la grammaire (2). » L une des victimes de ces temps de fanatisme. Dolet(ô). orateur et poète, ne dédaigne pas de faire un traité de ponctuation. Ramusqui enseignée penser, qui le premier, en donnant le signal de l'affranchissement de la raison . annonce Descartes , compose une rhétorique française (4). Alors l'écrivain ne court pas moins de dangers que 1 homme de guerre : une mort violente sera aussi son partage. C'est vers le tempsoù tous ces efforts concourent presque simultanément a déterminer les formes, à perfectionner l'artifice de notre idiome . que parait l'ordonnance qui consacre ses progrès et les seconde (5) : La rédaction en français des actes puhlicsesl prescrite. Déjà, bien auparavant } dans deux
(1) Recherches de la F<\. Cf. Lettre de Pasquier, I, % III, £. 4, VU, r. 6. ii soutenait qu'il faut écrire comme l'on prononce
l fottf. J'ai souvent cité E. Pasquier; mais je me suis abstenu
• le faire entrer dans ce travail un jugement général sur ce savant écrivain, parce qu'a l'époque que je me suis assignée pour terme t\> ces recherches, il n'avait paru qu'une partie de ses ouvrages el la moins cligne déluges, telle que les Ordonnances d'Amour, etc.
3 II avait embrassé la Reforme. Ne. en I509, brûlé comme athée, en I o46.
(4) Pierre Fabry. en I52I. avait déjà fail paraître Son Art de plaine rhétorique. Meigict écrivit après Dolet sur ta grammaire, aiu>i que Henri Etienne.
5 I ordonnance de Villers-( !otlerefs
pays voisins, moins féconds toutefois on talents heureux, l'exemple decette pratique utile avait été donné. L'empereur d'Allemagne. Rodolphe de Hapsbourg obligeait, dès 4 281 . à écrire les actes impériaux en parler vulgaire; Edouard III, au xive siècl \ défendait l'usage du normand dans les tribunaux anglais. Mais en France, remarque M. de Chateaubriand (i), il avait fallu , avant d'introduire celle réforme , attendre la langue ; et seulement alors elle était assez débrouillée pour être convenablement intelligible.
De celte époque date donc parmi nous une ère nouvelle de l'idiome et des esprits, à cause de Tunion intime qui lie étroitement leur double marche. La littérature du moyen âge et, si j'ose l'appeler ainsi, la littérature Gauloise est terminée : la littérature moderne, notre véritable littérature a commencé. Un petit nombre d'années suffiront pour révéler ses destinées et manifester la hardiesse , la vigueur de son essor: Ce développement tardif , on le reconnaîtra tout d'abord , lui aura servi ; et parvenus de concert à la maturité , le langage et les intelligences pourront bientôt enfanter des chefs-d'œuvre (2).
M) Analyse raisonnée de l'Histoire de France [François l*r).
(2) La première édition des Essais de Montaigne paraîtra en IS80.
D'une langue incertaine et flottante, mais travaillée en tout sens ; du goût individuel et capricieux , discipliné enfin et ramené à l'unité ; de la brillante anarchie des esprits resserrée dans les limites d'une sage indépendance, vont sortir la langue, le goût, l'esprit français, conquérants pacifiques , el , depuis le xviie siècle , immuables dominateurs de l'Europe librement soumise.
Mais au nombre des influences qui ont préparé cette suprématie intellectuelle de notre pays, il faut signaler l'étude des monuments classiques, l'amour de l'antiquité. Ce flambeau rallumé, comme on l'a vu, en Italie, plusieurs nations se Tétaient passé tour à tour. Cependant il n'avait nulle part jeté un plus vif éclat que parmi nous : nulle part cette culture ne semblait avoir mieux retrouvé son sol natal. Déjà , vers la fin du règne de Charles VII , les lettres anciennes, écrasées si long temps sous la logique et la philosophie scolastiques, avaient dans l'université deParis commencé à refleurir (4). Ce progrès, entravé par d'interminables querelles (2), reprit
1 Vers 1 458. V. Crévier, Histoire de l'Université de Paris, t. IV, l>. 243, Hallam, ouv. cit., t. I,p. 437.
(2) Surtout par la grande lutte métaphysique de cette période etde la précédente, celle des Réalistes et des Nominaux : V. à ce sujet Bruc-
son cours sous ies auspices du vainqueur de Marignane ). Frappé de la vue des écoles d Italie, ce prince curieux de toutes les gloires , mérita par des dotations utiles, par de mémorables établissements (2), le surnom qui protège sa mémoire auprès delà postérité. Sous son règne, la France put opposer avec orgueil au souvenir deFicin, de Philelphe, deBoccace, du Pogge.de Pic de la Mirandole, une élite de savants ou nés dans ^on sein ou adoptés par elle , qui la rendirent la terre classique, le loyer Je la philologie (5). Ses écoles où brillaient lesfoussain, les Danès (4). d* Au rat, maître de Ronsard , par leur réputation au loin répandue, attiraient de toutes les contrées une jeunesse innombrable. Juste Lipse, Henri Etienne (5), Muret , Turnèbe , muniraient du génie dans l'éru-
ker, Hist erit. cap. 3,-sect. 3; s urtout la préface de l'édition des OEud'Â bélard, publiée par 11 Cousin. Consul t. aussi Hallam, Littérature di- T Europe, t. I. p. 18, Idietsuiv. (i) Hallam, ibid. 1. 1, p. 336.
(2) Le collège de France où l'on enseignait les trois langues, hébraïque, grecque et latine, institué dans 1TJ ni versité de Paris, 1531, 1534; Hallam, ibid., t. Il, p. 337. Plusieurs autres chaires furent ensuite ajoutées à celles-ci: V. Pasquier. Recherch. de la France. 1. 9. c. 19.
(3) Hallam. ouvrage cité. t. II. p. 5 et 6.
(4) Id. ibid.
5 Le Traducteur par excellence, » suivant Huet. On peut voir la vie de ce savant écrite avec étendue et exactitude dans le 36e volume deNiceron. André Schott disait toutefois de lui, en écrivant au grand teste Lipse // i - ■ auctoribus grœds magnus, in
latinis hospes
dilion ; Erasme , jusqu'alors sans rivaux , voyait avec un sentiment d'effroi croître de jour en jour la renommée et la science de Budée, qu'il saluait du nom de prodige de la France, et que l'Europe proclamait son plus illustre helléniste (l).Cujas , avec une pénétration aussi prodigieuse que sa patience , parcourait les dédales , éclairaitles ténèbres d'une législation appelée de nouveau à civiliser le monde. Cette race de savants, ardente et forte , qui lorsque tout était à créer, suffisait à tout, puisait dans les difficultés mémos et dans la grandeur de sa mission une énergie infatigable : elle semblait par ses mœurs étrangère au siècle où elle vivait : la sévérité de sa vie étonnerait aujourd'hui notre mollesse. « Pilhou, Cujaset moy, dit Loïsel , Tune des lumières du droite cette époque, nous nous réunissions touts les soirs après souper dans la bibliothèque , et là nous travaillions jusques à trois heures du malin (2). »
Aussi c'est quelque chose d'extraordinaire que cette originalité créatrice qui se mêlait alors au sa-
(1) Sur Guillaume Budée ou Budé, premier bibliothécaire du Roi. on peut lireunmémoireintéressantde Boivin le Cadet, dans le Rec. de l'Àcad.desInscrip., t. V, p. 350, première série.
(2) Pasquier, ou Dialogue des avocats du Parlement de Paris.
voir; que ce cachet de science profonde qui marquai! les talents les plus inventeur-. Au dévouement soutenu de tant de courage, se joignait en effet un fécond enthousiasme. Il respire dans les grands travaux que nous a laissés cet âge d'or des savants : rudes et courageux ouvriers (4), qui défrichaient avec tant de fatigues une terre abandonnée longtemps; qui renouaient la cliaine rompue par laquelle la société moderne se rattache aux siècles passés ; qui, après avoir éclairé leur contemporains devaient léguer à l'avenir ces inépuisables trésors, dont nous-mêmes aujourd'hui, trop souvent oublieux de ceux qui nous les ont transmis , nous jouissons avec une indifférente et superbe ingratitude.
i V. sur les savants du xvr siècle, un des plus justes appréciateurs de leur mérite. M. Patin, dans son Eloge de V historien d '/''••:•/. Mélanges, p. i j;> et sciv.)