D'ETIENNE DE LA BOETIE
Dans ce xvie siècle, si savant et si inventeur, si agité de passions et si aventureux dans sa marche ; où tant d'idées et d'événements se sont heurtés , où tant de hardis progrès se sont accomplis ; au milieu de cette élite d'hommes fortement caractérisés qui ont fécondé par leurs sueurs le champ de lavenir,
mes yeux se son! souvent arrêtés sur un jeune écrivain, qui, dans une carrière courte, a laissé des traces durables , et chez qui se réfléchit sous plusieurs faces la physionomie de son époque. 11 en eut l'enthousiasme et l'ardeur ; il s'associa aux pensées et aux travaux qui, en cultivant les esprits, devaient civiliser la société. En même temps, par le privilège d'une excellente nature , il se préserva des excès dont il (ut témoin ; dans cet âge où la loi du devoir était si souvent méconnue ou profanée, il lui demeura toujours fidèle ; au sein du fanatisme et des égarements dont la religion était alors le prétexte, il puisa toujours dans un christianisme éclairé la règle et l'inspiration de sa conduite.
Au souvenirde l'influence précieuse qu'ila exercée par ses exemples et ses services, se joint encore, avec l'intérêt qui s attache aux existences prématurément tranchées, l'écho prolongé jusqu'à nous des touchantes plaintes d'un ami inconsolable, du talent le plus original de ce siècle , de Montaigne. Prononcer ce nom, n'est-ce pas rappeler celui qui en est insépable. celui de La Boëtie. Tous deux, en effet, à jamais unis . s'offrent ensemble à la mémoire . et réveillent ce qu'il va au fond de nos cœurs de plus sympathique et de pins impérissable.
Mais ;.i. grâce à celte alliance consacrée par I or-
gane du génie , grâce au sentiment qui l'a cimentée , La Boëtieest sûr fl être immortel, ses différents droits à nos hommages ne sont pas toutefois également connus, également appréciés. En lui, souvent à nos yeux, l'ami obscurcit l'écrivain ; il semble même que pour beaucoup, ses titres personnels d'auteur aient disparu dans l'immense renommée de Montaigne. S'appliquer à les remettre en lumière, à faire voir en lui Tun des fondateurs de notre langage , des premiers modèles de notre littérature, ne sera-ce pas un à propos de justice?
Ce fut peu après la paix de Cambrai, lorsque François Ier devenait le boa u-frère de Cb a rles-Quint, sans cesserd'être son ennemi, quenaquitàSarlal,danslcPéngord(l ),EtiennedeLa Boëtie. Vers ce moment, la sœur de l'empereur, la douairière de Portugal. Eléonore, accompagnée des deux fils du roi , avait trouvé a Bordeaux , suivant le chroniqueur de Lu rbe (2), tin accueil digne de la reine de France : car elle venait dépouserFrancois,prèsdeftoquefort(3). Maisonsongeait déjà de partel d'autre a recommencer la guerre:
(I) 1er novembre 1530. V. de Thon, Hisl., 1. 35, <\ !•"> 2 Chrontq. Bourdeloise, p. 40.
(3) Petite ville peu éloignée de Mont-de-Marsan.
l'horizon dans le présent était sombre et l'avenir chargé d'orages.
Au milieu de ces temps d'épreuve , où l'on grandissait vite sous F éducation des malheurs, ces grands maîtres de la race humaine, comme l'a dit un illustre écrivain (-1) , s'écoula la première enfance deLaBoètie : elle fui entourée de soinsqui secondèrent le développement rapide d'un heureux naturel. C'était au sein d'une maison noble et vertueuse, où d'anliques traditions perpétuaient la vivante leçon des bons exemples , qu'il avait reçu le jour. Sa famille se l'attachait, dans le Périgord et la Guienne , aux parentés les plus illustres (2). Tout annonce , sans que Ton ait à ce sujet aucun détail précis , que son adolescence fut formée par ces éludes sévères qui étaient en honneur dans les classes élevées. « Nous estions debout à quatre heures du matin, raconte dans ses mémoires un des hommes célèbres du xvie siècle (5), et ayants prié Dieu, allions à cinq heures aux estudes, nos gros livres sous le bras, nos ecritoires et nos chandeliers à la main. » Dans les éco-
I M. dp Chateaubriand, Analyse raisonnes de VHisloire de Franco.
(2) V. ses vers latin-. [>. 109, v° et p. MO du livret de ses œuvres publié par Montaigne, 1 HT I .
(3) 1545, Henri de Mesmes.
les, on discutait les textes des philosophes , on éclairait par la critique, on pénétrait les ténèhres de l'ancienne législation ; on se reposait ensuite par des délassements littéraires; la lecture de Virgile et de Plaute , des tragiques grecs et d'Aristophane, charmaient ies récréations dune jeunesse ardente et appliquée.
C'est qu'alors la ferveur de l'érudition classique était à son comble. Avec une fougue que n'avait pas encore réglée l'expérience, on s'élançait dans les voies inconnues d'études nouvelles; on s'v égarait quelquefois. Un vague désir du bien engendrait une foule d'efforts confus et indisciplinés. L'histoire ne nous le fait que trop connaître, on recherchait plus avidement la science qu'on n'était habile a s'en servir ; et , comme le remarquait un judicieux contemporain (4), l'esprit se remplissait beaucoup plus encore (juil ne s'eslargissoit : tant on savait imparfaitement ma nier cet instrument du ne util hé merveilleuse, maisquipeut blessera" imprudentes mains (2). Quelle force, quelle netteté d'intelligence n'eùt-il pas fallu pour apercevoir, pour surmonter tous les périls dont la raison, à sa renaissance, était environnée?
(1) Montaigne. Ess. I. I, c. U. Cl. I. M, c. 8 et I 2.
(2) Id. Ibid. I. I, c. 24 et la : Cf. Cicer., Tusc. quaest. I. II, c. i
La pa rtiede la France où La Boëtie avait vu le jour, où devait s'écouler son existence, était remarquable, entre toutes, parla passion d'étudier et d'apprendre, parle mouvement des esprits. En 1554, la ville de Bordeaux s'était enrichie d'une colonie de savants quelle avait appelés de Paris pour se couder cet élan et lui confier l'éducation de la jeunesse (1). C'étaient G. Buchanan . à la vie agitée et aventureuse, telle que Tétait souvent celle des gens de lettres, si profond érudit, avec une imagination si ardente et si mobile; \icolas Grouchi; Guillaume Guorente ; Marc-Antoine Muret, que la France et l'Italie reconnaissaient pour le meilleur orateur du temps (2) ; Elie Vinet, dont l'historien de Thou a dignement loué le savoir modeste et utile ; plusieurs autres encore, alors célèbres, maintenant inconnus, Mathieu Corder, Jean Coste, Jacques Tevie (3) , enfin Simon Millanger (4) , qui après avoir longtemps enseigné les lettres anciennes, leur rendit, en tondant une belle imprimerie, un dernier service; créationqui exigeait autant d'activité et de science que de désintéressement^). Grâce aux vives lumièresde cette docte compagnie, et sous les auspices de Govéa , ce grand
I De Lurbe. Chronique Bourdeloisé, |>. -10.
(2) Sur ce savant et les précédents. V. Montaigne. Ess, 1. 1, c. 25.
(3) De Lurbe. ouvrage cité. p. 48.
(4) Id., Ibid. p. 48 ; de Thon, de nia sua 1.11. •"> On sait la fin de Henri Etienne.
principal , le premier entre tous , comme le proclamait un de sesélèves, qui fut un homme de génie (4) , la Guienne possédait à celte époque le collège le meilleur et le plus florissant de France (2).
Il est permis de supposer que le brillant enseignement de ces hommes voués au culte de l'érudition , en répandant le goût dune éducation littéraire, en échauffant pour ainsi dire des rayons de la science toute une contrée où la vivacité naturelle des esprits porte à la rechercher , ne fut pas sans une heureuse influence sur la direction des jeunes années de La Boëtie. Ce qui est certain « c'est qu'il sembla dès lors prédes tiné à la gloire. La précocité de ses talents et de ses travaux, en frappant aussitôt les regards , le fît placer au nombre deces enfants privilégiés que la célébrité vient surprendre presque au début de la vie (5). A une époque où la préoccupation des progrès de tout genre était
(1) Montaigne, 1.1, c. 25 Sur ce Govéa, fameux légiste et suivant quelques uns supérieur même à Cujas, V. Hallam, Littérature de V Europe, t. II, p. 171 .
(2) Montaigne, passage cité de Thou, dans les mémoires sur sa vie, rend aussi hommage à la supériorité du collège de Bordeaux, déjà si célèbre, dit-il, dans les siècles précédents, et cite avec éloge les professeurs que nous avons fait connaître.
(3) Baillet, Jugement des Savants, édition de Lamonnove, t. VI. p. 73.
extrême, où l'étude, ce besoin nouveau, passionnait les âmes, promptes a s'ouvrir aux illusions de l'espérance, les exemples de ces intelligences délite, mûres avant l'âge , se montraient plus souvent : on les accueillait . on en saluait l'augure avec enthousiasme. A six ans, l'auteur des Essais savait le latin ; et ce langage, pour emprunter ses propres paroles, UVavoit si prest et si à main que ses plus illustres maistres craignaient de l'accoster (1). Juste Lipse composait à neuf ans des poèmes; il donnait dans son adolescence un ouvrage, prodige d'érudition pour son temps (2). Peu après , commeonle rapporte. d'Aubigné, cetécrivain impétueux, que ne devait guère épuiser ce développement hâtif, traduisait à huit ans un des dialogues les plus élevées de Platon (3).
C'était en effet par des traductions que s'exerçaient alors et s'assouplissaient les talents, que se façonnait et sépurait notre langage. En s'appliquant à une lutte aussi inégale que fructueuse , nos vieux auteurs, par la reproduction grossière des modèles, cultivaient
1 L. Le. 25.
2 Variœ lectiones, a 19 ans. Tout le monde sait que Pie de la Mirandole. au même âge. parlait 22 langues, et que dès sa plus tendre enfance, il était placé au premier rang des orateurs et des poètes. V. sur ce dernier. Hallam. Littérature de V Europe, t. I. p. 206.
3 Le Criion.
cl débrouillaient un idiome informe (1). Presque tous les écrivains du xvie siècle sont traducteurs (2). Dolet fait passeren français les épitres de Cicéron ; Des Masures traduit tout Virgile ; Habert, les Métamorphoses d'Ovide ; Pelletier, avant de composer son Art poétique (3), avait donné en vers celui d'Horace. Le nombre de ces travaux se multiplie même à tel point que du Bellay croit devoir conseiller de s'en abstenir (4). Il faut, suivant lui, imiter les anciens, « les digérer, non plus les traduire, surtout les poètes, sauf commandement exprez des princes et grands seigneurs. »
Toutefois, comme par un instinct qui lui révèle les besoins de notre langue , il se livre à un exercice
(1) Dès l'an 4 350, sous Jean II, la traduction de Tite-Live est entreprise par Berchoire, bénédictin français, l'un des plus savants hommes de son époque. V. sur les plus anciennes traductions françaises, desmémoiresdeFalconnet etde l'abbé hQbQu^ Recueil del' Académie desinscriptions, t. VII, p. 292, et t. XVII, p. 709 et 729, 1*« série. Cf. Lettres de Pasquier, II, 6.
(2) V. Pasquier, Recherch. de la France, l. VII, c. 5, 6, 7. Il convient d'autant mieux de rappeler le rôle qu' ajoué parmi nous la traduction, ce merveilleux exercice des langues dans leur enfance, que son influence heureuse n'a pas été bornée à cette époque. Suivant Voltaire, le premier bon livre écrit purement est la traduction de Quinte-Curce par Vaugelas, en 4 6-46. Elle lui avait coûté 30 ans de travail. (De l'éloquence et de la poésie, dans le règne de Louis XIV.)
(3) Loué par Baillet, ouvrage cité, t. III, p. 351 ; par Goujet dans sa bibliothèque, t. III, p. 97.
(4) Défense cl illustration de la langue françoise, 1. 1.
qui la dénoue, pour ainsi dire : Après qu'il a conseillé de s'abstenir des translations poétiques , il donne celle du IVe et du VIe livres de VÉnéide; il s'aperçoit lui-même de la contradiction et s'en excuse d'une manière naïve (-!)*.« Il n'est pas stoïque au point de vouloir tousjours persister en son avis, surtouten matière de lettres .» Des femmes érudites comme les hommes se signalaient dans la même carière. Madeleine de l'Àubespine , d'une naissance etd'un rang illustres, par sa beautéet son esprit l'un des ornements de la cour de France(3), composait, aussi vers cette époque, une traduction des épitres d'Ovide.
Le champ de la littérature grecque n'était pas défriché avec moins d'ardeur etde succès. Tout récemment de nobles exilés avaient répandu dans toutes lesconlrées de l'Europe, avec les germes de la civilisation, la connaissance de leur idiome et de leurs chefs-d'œuvre (5). Parmi les climats où fructifia le plus heureusement cette semence étrangère, la France, terre d'hospitalité fut au premier rang. Propagée par les brillantes leçons
T V. Préface de celte traduction, dans lerecueil des œuvre? de Du Bellay.
2 Elle a été célébrée par Ronsard el Berlaud.
(3) Frédéric Schlegel, Histoire de la Littérature ancienne et moderne, c. 1 1 .
d'Hermonyme de Sparte (i), la culture de cette langue tourne au prbOt de la nôtre et l'enrichi t. Dèslalin du x\e siècle, I historien Seissel donne parmi nous le droit de cité à Thucydide et Xénophon. Hugues Salel (2), sans craindre un si rude jouteur, se hasarde à mettre en français Y Iliade d'Homère. Le laborieux Doletqui déjà , dans un autre ouvrage, s'était attaché , suivant du Bellay, à former l'orateur, veut, en traduisantPlalon, servir la cause de la philosophie; mais au moment de mettre la dernière main à son travail , il est arrêté par le bourreau. Amyot surtout, Amyot, ce traducteur de génie , cet écrivain si durable , comme on l'a dit (4) , en prêtant sa naïveté à Plutarque qu'il nous fait paraître plus aimable , pénètre notre idiome dune harmonie, dune dignité inconnues , assouplit ses périodes , rend sa marche plus régulière et plus ferme. Ce langage qui ne semblait propre encore qu'à l'usage familier, il
(1)11 professa en 1 476 à Paris. r.Schœll, Histoire de la Littérature Grecque, t. VII. p. 353.
(2) Sous François Ier , Pasquiér, V. Recherches de la France, 1. VII , c. o et 7.
(4) Le mot est de Bernardin de Saint-Pierre. Un style grave, sérieux scrupuleux, va fort loin, remarque La Bruyère : On lit Amyot. 1 îhap. desOuvrages de l'Esprit.) Noussavonsen effet que Racine lisait Amyot à Louis XIV. Les paroles d'Amyot lui paraissaient avoir une telle grâce g qu'il necroyoit point pouvoir égaler dans notre langage moderne le vieux style de ce traducteur. » (Préface de Mithridate.)
— M — Téleve, grâce à L'appui d'une pensée étrangère, au niveau des grands sujets, à l'élégance, à l'éclat, à la vigueur antiques.
La Boëlie marcha sur ses traces: non content d'admirerlesmodèlesclassiques, ilvoulutcommelui tenter de les reproduire. Dès sa plus tendre jeunesse, il s'était placé au premier rangdes savants, si nombreux à cette époque. Il possédait dès lors une connaissance approfondie des langues anciennes; on voit qu'il en poussait l'étude et le goût jusqu'à transcrire des auteurs entiers de sa main. 11 les envoyait à ses amis (4). C'étaient là de ces présentsqu'aimaient à échanger entre eux les hommes illustres du xvp siècle. On le citait surtout parmi ceux qui avaient pénétré le plus avant dans la culture du grec. Ce fut à cette littérature qu'il emprunta les ouvrages sur lesquels il s'exerça pour ainsi dire à penser : de là quelques traductions qui, en le préparant à des compositions originales, ne furent pas sans influence sur la formation du style français.
Son premier essai en ce genre eut pour objet un
I V. ses poésies latines, p. Ï06.
fragment d'Aristote; il payait un tribut à la réputation , à l'autorité imposante de l'écrivain dont s'occupèrent le plus ses contemporains. L'Église, en adoptant sa philosophie, semblait lui avoir communiqué quelque chose de son infaillibilité; Mélanchton lui-môme avait combaltu pour maintenir sa domination attaquée par Luther. Séduitpar l'attrait de ce grand nom, le jeune La Boëtie entreprit de traduire un Traité que l'on regardai ta lors comme son ouvrage, mais dont une faible partie paraît seulement lui appartenir, celui de l'Economique (I). Il faut présumer (pie la difficulté et la sécheresse du style le rebutèrent : il laissa cette œuvre inachevée (2).
Un auteur qui se prêtait bien mieux à la nature de son esprit, et dont notre langue était d'ailleurs plus propre à reproduire dès lors le mérite, cétaitXénophon. Sans sortir du sujet qui lavait captivé, il tourna vers lui ses efforts ; car nous avons aussi de cet athénien un traité sur l'économie , plus méthodique même, pluscomplet que leprécédent etdont l'authen-
(1)F.Schœll, Histoire de la Littérature Grecque, t. III, p. 294.
(2) Le premier livre seul de l'Economique d'Aristote a été traduit; c'est , des deux livres qui composent cet ouvrage, le moins considérable de beaucoup.
licite n'est point douteuse (1 ). Cet ouvrage allait merveilleusement au goût et plus encore au besoin de l'époque. Les traditions de l'ancienne simplicité, delà vie sévère et frugale de nos pères, s'étaient affaiblies; mais elles n'étaient pas tout à fait éteintes : il fallait les remettre ou plutôt les maintenir en honneur. Religieusement conservées au sein de vertueuses familles, elles se retrouvent encore chez quelques grands, objets de l'admiration publique* Avec quelle émotion , avec quel charme les chanceliers Olivier et de L'Hôpital ne s entretenaient-ils pas du mesnage des champs (2)? Qu'ils s'y intéressaient passionnément! Ecoutez Montaigne discourir de cette science économique qu'on appelait la mesnagerie. Il n'est plus sceptique, ni railleur; il la loue avec sérieux, avec respect ; il la regarde comme le principe du bonheur; il dit avec ce vieux bon sens français , dont il nous offre plus d'un modelé : « La plus utile et honnorable science et occupation à une mère de famille , c'est la science du mesnage : c'est sa maislresse qualité.... je requiers au dessus de toute aultre vertu la verlu œconomique (5). »
1 Seulement quelques uns. au lieu d'y voir un ouvrage séparé l'ont regardé comme le oe Ywre de? EntrelienxmémurablesôeSocraie.
2 V. M. Villemain. VU de l'Hôpital.
(3) Essais. 1. III. c. 9. Cf. Lettre de Pasquier, VII. lo.i. 2. p. ffl, de l'édit. d'Amsterdam, 1723. in-f".
Ce lut sous la préocupation de cette idée qu'il avait puisée dans les habitudes de son aulique et sévère maison, que le jeune La Boëtie traduisit , suivant la manière de s'exprimer usitée à cette époque, « La mesnagcrie de XenopJion. » Cette version peut encore être lue avec plaisir ; \e charme naturel de ce style attique , si simple etsi délicat, si plein de finesse et de grâce (I), cette parure qui se cache, ce mérite dune expression juste , facile et légère, qu'on sent plus qu'on ne le définit, tous ces caractères de l'original, bien altérés sans doute, n'ont pas toutefois disparu entièrement dans le langage naïf et l'abandon souvent heureux de l'écrivain français. Le mérite du fond, le choix , l'habile disposition des idées, l'agrément soutenu d'une narration variée et piquante, donnent d'ailleurs beaucoup d'attrait à cet ouvrage deXénophon. Sous la forme du dialogue si fort goûtée des anciens, et, à leur exemple, du xvie siècle, dans un entretien entre Socrale etCritobule, l'un de ses disciples, c'est moins une théorie qu'expose l'auteur, que l'éloge de l'économie rurale; ou pultôt, c'est un traité de morale appliqué à la vie domestique et champêtre. Onyremnrque une peinture touchante d'une bonne mère de famille (2),
I V. Cicéron, Oral., c. (il ; (v)uintilien, Inst. orat., 1. X, ç. I (2) V. C. 7. Socrate conversant avec Ischomaque.
des détails instructifs sur l'état de l'agriculture chez les anciens, quelques anecdotes qui n'ont pas perdu leur intérêt. Cicéron , formé à l'école des Grecs, avait traduit cet ouvrage; Virgile le relisait souvent, comme l'indique plus d'un emprunt dont il a embelli ses Géorgitjues. Il est curieux de voir un des plusjeunes représentants de cette ardenteet studieuse génération du siècle de la Renaissance, aux prises, pour ainsi dire , avec le génie antique , et se faisant l'interprète d'un des talents les plus exquis de cette contrée où brillèrent avec tant d'éclat la civilisation et les arts (4).
La puissance, l'attrait d'une imagination sensible qui teint de vives couleurs toutes les impressions qu'elle reçoit , le charme d'une expression pittoresque qui donne un corps à la pensée, attirèrent encore La Boëlie vers un autre écrivain de l'antiquité, vers ce philosophe, peintre des héros, qui trace leur caractère et leur vie avec une vérité impérissable, et fait aimer la vertu en parlant au cœur le langage de la raison. H y a dans Plutarque je ne sais quoi de sympathique qui captive les natures supé-
I V. dans l'appendice 11, des extraits de cette traduction et des suivantes.
rieures elles averlil d'elles-mêmes (l).Danssesouvrages philosophiques, vaste et amusanl répertoire de l'antique sagesse (2), dans ces petits traités si gros de pensées , La Boëtie a choisi deux chefs-d' œuvre ; il a su les reproduire , de manière à rivaliser avec Amyot. Le premier, sous le nom de Règles demariagc , offre , dans le cadre piquant d'un discours tenu à de jeunes époux, le tableau des devoirs qui ont pris naissance pour eux , et les conseils propres à maintenir l'union conjugale , gage de leur bonheur. La peinture même de cette félicité que Plu ta rque paraît avoir connue, colore son langage d'un doux éclat. Rarement il a plus d'éloquence; rarement plus de sentiment et d'images animent sous sa plume les préceptes de la raison.
L'autre fragment fut inspiré au philosophe de Chéronée par un malheur domestique. C'est une lettre de consolation qu'il adresse à sa femme, au sujet de la perte d'une Aile presque au berceau, dont elle vient de lui apprendre la mort. Là respire, avec cette émotion dune douleur simple et vraie qui
(1) Consult. sur Ptatarque un fragment de M. Villemain, dans ses mélanges. 3e édition, t. II, p. 345.
(2) P. M. Villemain, volume cité. p. 363.
sied biei) aux âmes les plus élevées, celte pieuse résignation qui la rend plus touchante. A ces tristes images doucementtempéréesse mêle le gracieux portraitdes vertus d'une épouseeld une mère : enfin ces allusionspoétiquesoù secomplait l'auteur, celle teinte des mœurs antiques qui se reflète partout chez lui, répandent sur cet ensemble un attrait indéfinissable.
Ce sont là les deux sujets qui dans Plutarque ont séduit Famé tendre et aimante de La Boëtie. Aussi semble-t-il, non pas tant exprimer uneidéeétrangère, qu'obéir à une inspiration personnelle. Dans ses traductions le texte est fidèlement étudié, reproduit avec exactitude, souvent avec bonheur H); mais ici, comme s'il eût dépouillé son rôle, il pense, il sent par lui-même : on dirait que sa plume n'est dirigée que par son cœur, ou, si Ton peut parler ainsi, qu'il a écrit sous la dictée de Plutarque.
Tels étaient les tra\aux de La Boëtie, ses paisibles études, lorsque les événements politiques en troublè-
l Sammarikeme, Elog. 1. 11 : Pauca estante Xenophonte et Plutarchopatria lingua, cujus munditia multum poilebat, fidelissime conversa. V. Sur ces Eloges deSainte-Martfie, Lettres de Pasquier, XVI. 7.
rent brusquement le cours. Au fond de son âme fermentait le désir d'être utile à ses concitoyens : il s'y préparait en méditant les écrivains de l'antiquité , en se nourrissant de leur lecture. Bordeaux, qui offrait plus de moyens d'instruction à son avidité de savoir , était devenu sa demeure. Pendant qu'il y vivait dans le commerce d'Aristote, de Xénophon, dePlutarque, qu'il puisait chez eux, avec les mœurs dune autre époque, de salutaires conseils et de nouvelles forces pour son esprit, une catastrophe soudaine, en l'arrachant à ce repos actif , fit jaillir la flamme encore cachée de son génie original.
On sait que sous François V, par l'effet de ses prodigalités autant que de ses malheurs , les impôts avaient toujours été croissant. Henri II, à peine sur !e trône, en augmenta le poids : ce fut alors que les habitants delà Guienne, de plusen plus accablés, virent encore leur échapper les dernières ressources qui soulageaient leur misère (I). De nouveaux droits furent perçus sur une denrée de première nécessité , libre jusque là, et dont la possession leur semblait acquise, sur le sel ; les alarmes, les faux bruits que les
(1) V. deThou, histor. I. V. c
— B| — intérêts froissés ont coutume de répandre, se joignirent à d'anciens ressentiments; ils y mirent le comble. Propagés au loin, ils éclatent par des violences, des soulèvements. Les séditieux saisissent avidement l'occasion de courir aux armes, ils fomentent l'indignation d'une populace égarée, ils se placent à sa tête. Le pillage, le meurtre signalent leur marche; et bienlotdevenue presque générale, triomphante, et de jour en jour plus terrible, la rébellion s'étend jusqu'à la capitale de la province, jusqu'à Bordeaux (I).
Là surtout d'horribles excès en attestèrent la fureur. Les arsenaux forcés livrent leurs armes aux mutins. Cette multitude criminelle qui , dans les calamités civiles, usurpe le nom de peuple , se précipite dans tous les désordres et s'abreuve de sang. Un lieutenant du roi de Navarre. Moneins , appelé pour les contenir, tombe sous les coups de ces forcenés. Dès lors, aucun frein, aucune crainte ne les arrêtent. La ville est à leur merci , et pour la sauver de tels maîtres, les citoyens paisibles, les premiers magistrats eux-mêmes sont obligés de paraître dans leurs rangs.
A ces nouvelles .la terreur de la cour fut grande ;
(1) V. DeThou, Hist..Ibid, pour ces détails et ceux qui suivent.
et , comme c'est l'usage des pouvoirs faibles , elle résolut d'égaler le châtiment à son effroi. Le connétable de Montmorency, ce grand rabroueur de personnes, comme l'appelait Brantôme , fut choisi pour cette mission de rigueur. Avec l'activité d'un ressentiment personnel(l),il s'empresse de remplir sa tâche : une armée considérable , des généraux expérimentés le suivent (2). L'appareil des châtiments , les fourches patibulaires annoncent son passage; et bientôt arrivé en ordre de bataille sous les murs de Bordeaux, il y entre par la brèche comme dans une place prise d'assaut (5).
Alors se renouvelèrent d'autres horreurs, ce furent les vengeances d'un pouvoir sans pitié (4). Dépouillés de leurs armes , déchus de leurs privilèges et de leurs droits, forcés d'être les destructeurs de leurs propres monuments, les habitants de la ville asservie durent encore déterrer avec leurs ongles, en expiation du crime de lèse-majesté , le corps de Moneins:
(1 ) Il était parent de Moneins ; V. Y Histoire de France d'Anquetil, à l'année 1548.
(2) Chronique Bourdeloise, p. -43.
(3)20 août 1548.
(4) Chronique Bourdeloise, p. 43, 44; de Thou, 1. V, c. 13.
Aucun instrument pour soulever h terre qui couvrait le cadavre ne pouvait , par défense expresse, aider leurs mains. Frappés dans leur honneur , les citoyens ne le furent pas moins durement dans leur fortune(l). Beaucoup en outre furent condamnés aux galères , beaucoup à périr, les uns par la corde , les autres par la hache, plusieurs dans les flammes ou rompus vifs (2). Enfin, par une dernière recherche de rigueur, qui ajoutait un caractère dérisoire à tant de châtiments les principaux, au nom de tous, furent contraints de se prosterner à genoux devant l'hôtel du connétable, pour crier miséricordeet rendre grâces au roi du traitement plein d'indulgence qu'ils recevaient de lui et qu'ils n'avaient pas mérité.
L'historien de Thou a peint éloquemment (5) la consternation de cette misérable cité (4) inondée de sang,
(1) Une contribution de 200,000 livres, somme considérable pour cette époque, fut levée sur eux. V. de Thou, ibid.
(2) V. de Thou. ibid. Gabriel de Lurbe nous dit que les capitaines delà ville et des châteaux furent exécutés à mort, «ores qu'ils (quoiqu'ils) feussent gents de bien et d'honneur. » Chronique Bourdeïoise, p. 44.
(4) L'expreesion est d'un tesmoing de roue. Gabriel de Lurbe. Chronique citée, p. 44.
pleine (le l'appareil des supplices elmuetle detanf les ministres implacables de La vengeance royale. On vit alors, remarque l'écrivain qui a tivicé ce sombre tableau, combien les princes ont les mains longues (t), combien lescoupsqu'ilsfrappent, par la multitude des bras dont ils disposent, sontsùrs et inévitables. On vit que leur puissance, étayée de tant de soutiens, grâce à l'intime union qui les rassemble , se communique si bien de l'un à l'autre qu'il s'en forme une espèce de réseau qui enveloppe les hommes et les enchaîne nécessairement. Ce fut pour le prouver, ajoute notre judicieux annaliste (2) , qu'à celle occasion La Boëlie composa son discours de la Servitude volontaire (5).
Qu'on se représente ce jeune admirateur des Grecs
(I) On sait que les rois ont les mains longues, disait déjà Suger dans sa vie de Louis le Gros, t. VIII, p. o0,c 14. T. pour cette citation et les remarques qui l'accompagnent, M. Guizot. t. IV de son Histoire de la Civilisation en Europe, p. 1 1 I .
(2)DeThou, Hist.l.Y. c. 13. On reconnaît parla que l'anecdote de d Aubigné qui attribue à un ressentiment de l'amour propre froissél'origine du travail de la Boè'tie, [V. cette anecdote rapportée par M. Charpentier, Tableau de la Littérature française aux xve et xvie siècles, p. 101,) est entièrement fausse. Il ne faut pas croire davantage Montaigne lui-même, lorsqu'il ditquesonami « escrivitee discours par manière d'essay, à l'honneur de la liberté contre les tyrans: » et plus loin a qu'il traicta ce subject en son enfance par manière d'exercitation seulement. » Ess. I. I,c. 27(consult. l'édition in-4° de 1588); cf. 1. I. c. 23.
(3) Ou le Contr'un, de Thou 1. I. le nomme avec assez peu d'à-
et des Romains , tout à coup enlevé à la société imaginaire où il vit, par l'aspect de ces lugubres scènes. Cetriomphesanglantd'unroisur ses sujets le révolte : sa fierté s'indigne de cette altitude immobile d'un peuple courbé sous la main qui le châtie. Comment un tel spectacle eut-il laissé calme cette âme naïve et généreuse? En proie à l'émotion qui l'a saisi, il oublie le crime de quelques uns de ses compatriotes ; il gémit sur le sort de tous. Bien plus , sa vive sympathie le transporte dans l'avenir , lui montre de semblables malheurs , le fait souffrir pour d'autres opprimés. Pendant que son cœur s'attendrit, son esprit est frappé de cette imposante action du pouvoir suprême ; de ce concert, de cet ensemble d'efforts qui le rendent si menaçant. Sa raison ferme avant l'âge mesure et embrasse tous les périls qu'il faut en redouter. Il sent combien avec de telles armes, ses coups, s'ils portent à faux, seront funestes. Sous l'impression douloureuse du présent, dans une sollicitude active pour tous les temps, il éprouve le besoin de prémunir les hommes contre les maux qu'il a vus; de les protéger contre le souverain en découvrant la source
propos Anthenoticon, mot qui ne présente qu'imparfaitement le sens de Contr'un. Cette origine du livre, si propre à jeter du jour sur la manière dont il doit être compris et apprécié, n'a été rappelée par aucun des'éditeurs. V. à ce sujet Sismondi, Histoire des Français, t. XVII. p. 357 'édition de 1833;, c. I I
où il puise les moyens de les opprimer ; de les instruire à se défendre, en leur révélant avec leurs droits le secret de leurs forces. C'est ainsi que d'une de ces passions énergiques qui échauffent et fécondent le génie, va naître un ouvrage marqué au coin durable de la vraie éloquence (I) : c'est ainsi que va se placer au premier rang des publicistes et des écrivains dans son siècle , au premier rang des hommes puissants par la parole dans tous les Ages, ce garçon de seize mis (2).
On comprend , d'après cet exposé , sa véhémence et sa colère : il n'est pas bien remis des spectacles qui ont affligé ses regards. Il est tout irrité encore de rabaissement des vaincus , de l'odieux orgueil des vainqueurs : il semble d'abord accuser et proscrire l'autorité royale; mais ce n'est qu'une vengeance qu'il veut tirer du pouvoir absolu , un combat qu'il
I Peclus est quod disertes facit, a dit Quiniilien. Insl.orat.,
1. 9, c. 7: et Vauvenargues : Les grandes ponséps viennent fin rœnr.
(2) Maisoyons un peu parler cegarson de seizeaiis, dit Montaigne. Bss., 1. 1. c. 27. Toutefois il ne faut pas prendre ce passage à la lettre.
Ailleurs Montaigne nous dit que la Boëtie avait, lorsqu'il écrivit ce discours. 18 ans: De Thou lui en donne 19 a peine (vix tune xix annos natus ). Il e^t bien évident, d'après la date de sa naissance et de la révolte de Bordeaux. I530-4&48), qtie La Boétie approchait du moins de 18 ans.
lui livre. On le verra bientôt, ses coups n'auront frappé que la tyrannie ; et la raisonne sera pas forcée de condamner Terreur d'un talent généreux.
La marche de La Boëtie est aussi régulière que son but élevé(i). 11 montre d'abord à quel point la liberté est précieuse ; il veut apprendre aux hommes à nepas abdiquer ce bien si plaisant, qu'il est très facile de conserver ou de reprendre. Tous les êtres ne protestent-ils pas à leur manière contre une servitude que repoussent le vœu et les lois delà nature ? Comment donc, la tyrannie, cette plante souterraine, qui suivant un illustre écrivain (2) , ne végète que dans les ténèbres, a-t-elle poussé partout de si profondes racines? C'est en s'appuyant sur la coutume qu'elle est devenueforte et florissante. Habitués àservir , les peuples la nourrissent de leurs larmes et de leurs sueurs. Pour qu'ils soient délivrés dujoug , que faut-il donc? qu'ils cessent d'être complices du tyran:
(1) V. Sur cet ouvrage Hallam, Histoire de la Littérature de VEurupe. t. II. p. 135, c. 4, 'jugement vague et superficiel); surtout M. Charpentier. Tableau de la Littérature française auwe etxvie siècles, p. 99 et suiv.
(2) M. de Lamennais, préface de son édition du Contr'un, 1 83o. Des le début M. deLamennais observe quecet ouvrage et son auteur sont demeurés beaucoup moins connus qu'ils ne semblent mériter de
l'être.
« Soyez résolus, leur dit-il, de ne le servir plus, et vous voilà libres. Je ne veulx pas que vous le poulsiez , nv l'esbransliez; mais seulement ne le soubstenez plus : et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base, de son poids ni es nie fondre en bas
et se rompre Celuy qui vous maislrise tant , ajou-
te-t-il , n'a que deux yeulx, n'a que deux mains , n'a qu'un corps, et n'a aultre cbose que ce qu'a le moindre homme du grand nombre infîny de vos villes ; sinon qu'il a plus que vous touts l'advantage que vous lui faictes pour vous deslruire. D'où a il prins tant d'yeulx dont il vous espie, si vous ne les luy donnez? Comment a il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Ses pieds dont il foule vos cités, d'où les a il, s'ils ne sont des vostros (\)? »
C'est donc avec le secours de chacun qu'il asservittoutle monde. Telles n'ont pas été les vues de la Providence en fondant parmi les hommes la société. Son objet est d'assurer leur bonheur commun , résultat de leur assistance mutuelle; sa base est dans leur
(1 ) Traité delà servitude volontaire. Ici, il faut remarquer avecMontaigne : « Quand je vois ces braves formes de s'expliquer, si vifves et si profondes, je ne dis pas que c'est bien dire, je dis que c'est bien penser. Le sens esclaire et produict les paroles, non plus de vent, mais de chair et d'os. » Ess, 1. 1 , c. 25. Cf. Bossuet, Lettre au souverain pontife sur l'éducation du Dauphin. $. MU.
égalité native que proclame 1 Evangile. Si la nature nous a tous créés semblables, c'est afin, nous dit la Boëlie avec une expression gracieuse, « que chascun peust se mirer l'un dans l'aultre. En faisant aux uns les parts plus grandes et aux aultres plus petites, elle vouloit faire place à la fraternelle affection. » La servitude qui viole ce principe est contraire à tous les droits. Dans les tyrans, ou, suivant sa propre explication , dans les meschants princes , il distingue trois espèces; mais il montre que l'effet de leur domination est le même , celui d'avilir les hommes : Parce moyen, ils les retiennent dans l'obéissance. Sous les tyrans, plus de communication entre les esprits, plus de nobles exercices , plus de mœurs. Tout cela leur porte ombrage ; bien plus , ils décréditent et ruinent la religion en osant la prendre pour complice : Ils calomnient la divinité jusqu'à s'en autoriser, « à se la mettre devant comme garde corps , à en emprunter quelque eschantillon : » dèslors , plusdecroyance.
Ainsi La Boêtie déroule sous nos yeux dans quelques pages l'histoire de la tyrannie en tout temps, en tous lieux : seule elle est en cause dans ce discours Si l'on ne doit pas, comme on l'a fait trop légèrement, y voir un manifeste d'insurrection, un appel à la révolte, ce n'est pas davantage une déclamation, comme on l'a dit quelquefois ; mais une œuvre de eonviclion et de patriotisme, un plaidoyer pour l'hu-
inanité contre ceux qui l'oppriment (4). L'armede l'éloquence y défend les intérêts les plus sacrés. On croirait lire, pour rappeler une frappante image, un manuscrit antique trouvé dans les ruines de Rome sous la statue brisée du plus jeune des Gracques(2). Semblable ace patricien qui périt pour avoir eu pitié du peuple, une tendre compassion a ému LaBoëtie en faveur de ses concitoyens. Il combat le despotisme, c'est à dire ce qui dans toute époque a été le plus antipathique à nos mœurs, le plus contraire aux principes de notre monarchie, aux maximes de notre ancien droit national.
Que l'on reporte en effet les yeux en arrière , que l'on parcoure les monuments de notre vieille histoire, oh admirera quelles étaient l'étendue de nos franchises et les garanties qui les cimentaient : on sentira combien nous sommes redevables au xvie siècle et a La Boëlie, pour avoir pris en main la cause de nos institutions menacées, et réclamé, sous une dynastie oublieuse du passé, les privilèges de nos ancêtres.
Appelé dès la seconde année du xive siècle à siéger dans les états-généraux , le peuple y avait
(1) V. à ce sujet de Thou, Hist. 1. V, c. 13; 1. XXXV, c. 15. i M Villemain, Ouverture du cours d'éloquence française, 1822
— 1(H — bientôt acquis une puissance qui balançait celle des deux autres ordres. Cinquante ans s'étaient à peine écoulés, et l'éducation libérale de la France avait fait d'immenses progrès (I). Les idées les plus nettes des droits publics, les notions les plus claires du gouvernement représentatif subsistaient solidement. Tel avait été parmi nous le développement extraordinaire des principes politiques, grâce à la vigueur naturelle d'un sol et d'intelligences disposés à les accueillir.
C'est que la promptitude, la hardiesse de l'esprit français contribuèrent singulièrement à faire éclore ces germes d'une sage constitution que devaient pour longtemps encore étouffer tant de calamités. Le bon sens et la liberté d'examen étaient dès lorsles deux traits les plus marqués du caractère national.
À la naïveté de nos pères se mêlait une sagacité malicieuse, une aversion singulière de tout ce qui choquait la raison : de là celte arme dont se couvre leur faiblesse , la raillerie. C'est par elle qu'ils préparent et conquièrent leur émancipation : c'est par le ridicu le qu'ils minent les fondements des injustes pouvoirs qui les oppriment. Leur verve satirique éclate à tout propos et les venge : la pensée est libre bien avant le corps, et l'arrache enfin au servage delà glèbe.
I I . M. de Chateaubriand, Analyse raisonnes de TUislmte <l< France, Les trois États.
— roi —
Sous nos rois les plus impérieux, ce génie moqueur nous protège. Le bourgeois du moyen âge a son franc juger et souvent son franc parler. Lorsque cet instinct est fortifié par le savoir, lorsqu'à cette qualité native se joignent les lumières dont nous avons salué l'aurore, qu'on ne s'étonne pas si l'audace de la pensée parvient ail comble; si quelquefois même elle est aventureuse comme Faction : que Ton songe plutôt aux périls qu'il s'agissait de conjurer. Alors on excusera sesécnrts : ils disparaîtront dans le nombre et l'éclat de ses services. Au milieu des luttes et des orages , se décidait à cette époque , le sort de l'avenir. Sous des princes tels que Henri VIII, Philippe 11 et les derniers Valois, ne fallait-il pas combattre pour tous les droits, pour tous les progrès de la civilisation? C'est l'esprit libre penseur , cette qualité de notre terroir, c'est la plume hardie de nos écrivains qui les ont défendus et sauvés.
Jamais cette hardiesse n'avait été plus nécessaire qu'au moment où de tous côtés on voyait le pouvoir conspirer contre les peuples . se fortifier contre leurs privilèges ; les formes qui les protégeaient autrefois , éludées ou détruites; les monarchies devenir absolues, heureuses encore, quand elles demeuraient tempérées par l'épigramme. Alors mêlée auxdébats politiques, la littérature ne pouvait manquer de ressentir le contre-coup des passions qui troublaient le siècle. Elles
marquent de leur empreinte tous les ouvrages. Le dictateur littéraire de cette époque . Erasme , peu >< nsible à la faveur, aux adulations dont les rois le comblaient, les accable dans ses Adages des traits de la plus violente el de la plus injurieuse satire (\). Thomas Morus , son ami , avec un ton plus mesuré, mais non moins de hardiesse , s'élève dans la cour d'un tyran contre les vices du pouvoir (2). L'opinion publique, d'accord avec plusieurs causes qui lavaient décrédité, en rend alors l'attaque populaire (5). LaBoëtieiven combatque les abus et l'excès, comme l'ont fait vers la même époque Montaigne (4), deThou(o), Bodin (6). Avec autant de véhémence, il montre plus de raison que beaucoup de ses contemporains, que François Hotman (7), que Hubert Lan-
(1) V. Hallam, Histoire de la Littérature de l'Europe, t. I. p. 285.
1 Pour V Utopie de Morus. V. là. ihid.. 1. 1, p. 28! .
(3)7J. ihid.', t. II. p. 132 etsuiv.; t. III. p. 261.
(4) Dans ses £".**: part. liv. I, c. 3 ; liv. III. e. 12 et 42. Je ne vois pas même que sous l'absolue domination de Louis XIV. La Bruyère . au commencement de son chapitre . d'ailleurs maigre et tronqué « du souverain ou de la république », traite moins mal la tyrannie que ces libres esprits du xvie siècle.
5 Ni st.. pass.
(6) Dans sa République. V. sur cet ouvrage, publié en français et en latin . Hallam. Littérature de l'Europe, t. IL p. 132 et 149*
(7) Auteur de Franco-Gattia : sur ce liv. et sur cet écrivain conduit. Hanke. et Script, rer. Rom., t. L p. 2 49. et t. II. p 387.
gufii (1), queBuchanau qui, précepteur d'un roi (2), n'en proclame pas moins hautementla légitimité et la gloire du régicide (5).
Qu'on ne s'étonne donc pas si la fermentation qui agitait les esprits se trahit dans les paroles de La Boètie. Il appartient comme publiciste à l'école de ces généreux et hardis penseurs, dont les vœux ont appelé de tout temps l'amélioration et la félicité du genre humain. Plein de la fierté des grands hommes de Rome et d'Athènes , nourri de leurs préceptes et coloré pour ainsi dire de leur génie, c'est vers leurs constitutions que se reportent son admiration et ses regards (4). Beaucoup de bon sens s'allie d'ailleurs à son enthousiasme et lui donne un caractère vrai et soutenu. Son argumentation est ferme, austère, pressante et serrée. On ne saurait attendre d'un adolescent cet esprit d'observation ,
(1) On lui attribue le livre Vindictes contra Tyrannos; V. Hallam. ouv. cité. t. II, p. 134.
(2) Jacques VI d'Ecosse.
(3) T.p. 96 de son traité écrit en forme de dialogue « De jure régné apud Scotos.»
(4)11 eustmieulxayméestre nay à Venise qu'à Sarlat. et avecques raison, dit Montaigne, Ess.} liv. I. c. 27. On peut voir dans le Traité de la servitude volontaire, l'éloge que fait LaBoëtie des Vénitiens: et sur la prospérité de leur république à cette époque, consult. l'Histoire littéraire de ritalie} par (iinguene. t. Vlll. p. 186.
celle sagacité pénétrante qui résume lanl de choses par quelques traits principaux, cette variété si précieuse de détails instructifs. C'est qu'un sentiment pur et profond l'avait élevé au dessus de son âge et de luimême (I). Delà ces pensées fortes qui partout étiucellent : de là ces réflexions et ces vues pleines de maturité qui se mêlent au mouvement que suggère la passion. Dans cette alliance réside l'originalité de La Boëtie comme écrivain. La noblesse, la sincérité de ses opinions revêt son langage d'un charme qui se communique au lecteur. L'élocution est en outre correcte et saine; vigoureux et précis, le style semble formé par la lecture des anciens et de Machiavel. L'auteur annonce à beaucoup d'égards les écrivains du xvne siècle.
On sait que Fénélon, doué dans les lettres et les arts d'un sens si exquis, au moment même où perfectionné par tant de chefs-d'œuvre , notre langue en devenait peut-être fière et dédaigneuse à l'excès, se prenait à regretter quelquefois « ce je ne sais quoi de court, de naïf, de hardi , de vif et de passionné que lui offraient Marot, Amyot, le cardinal dOssat, les ouvrages de cette époque les plus enjoués
I V. Préface de l'édition du Conkr'un donnée par M. de Lamennais.
et les plus sérieux (4). » Par le même retour vers nos auteurs gaulois , dont il goûtait toutefois la finesse railleuse plus encore que la naïveté, La Bruyère exprimait les mêmes regrets. Il admirait la fortune de certains mots, surtout il déplorait la proscription de plusieurs autres ; quelques tours tombés en désuétude, des formes surannées lui semblaient à revendiquer (2). 11 se demandait enfin si nos ancêtres ont mieux écrit que nous, et laissait la question indécise (5).
Sans accepter ce parallèle, nous serait-il permis par quelques nouvelles citations du Contr un, de montrer que cette prédilection pour notre vieux langage peut avoir son explication et son excuse? «Quel malheurou quel vice, ditLaBoëtie,que de voir un nombre infiny non pas obéir mais servir, souffrir les
(1) Lettre à V Académie française, III. Sur cette question « na-t-on pas trop ébranché le vieux chêne gaulois? » V. aussi la préface du Dictionnaire de l'Académie française, dernière édition, p. 19 et surtout 22.
(2) Voltaire lui-même voulait, en traçant un plan nouveau du Dictionnaire de l'Académie française, faire revivre toutes les expressions pittoresques et énergiques de Montaigne, d'Amyot, etc., qu'a perdues notre langue. V. registre de l'Académie, séance du jeudi, 7 mai 1778. (Cette note est empruntée à la préface citée du Dictionnaire de r Académie.)
(3)C. 14, des Caractères, à la fin.
— liO —
pilleries, les cruautez , non pas dune armée, non pas d'un camp barbare, mais d'un seul ! non pas d'unHerculeny d'un Samson, mais d'un hommeau.... non pasaccoustumé à lapouldre des battailles , mais encores à grandpeineau sable des tournois ; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette !.... Vous rompez à la peine , reproche-t-il ailleursà ses semblables, à fin que letyran se puisse mignarder en ses délices. » Hommeau a péri ; Femmelette , mignarder nouséchappent : De tels mots cependant rendaient notre langue plus abondante. Pourquoi délaisser ces diminutifs dont elle se trouvait si bien?
Ne faut-il pas aussi envier à nos pères ces longues et pleines périodesqui, conservées du latin, nous permettaient d'en reproduire la marche constante et majestueuse? Depuis Pascal , comme le remarquait Condorcet clans l'éloge de cet écrivain, notre langue, par une fausse délicatesse, abdique de plus en plus ces formes qui rappelaient son origine: moins puissante pour l'effet, moins capable de la dignité oratoire, elle affecte plus que jamais une allure heurtée, brusque, sautillante; d'autre part, elle s'est avec une circonspection timide, refusé ces constructions souples et indépendantes, quelquefois même jusqu'au désordre, mais propres à suivre toutes
les ondulations de la pensée et à courir avec elle. Par là peut-être, elle s'est perfectionnée , a dit un écrivain (I) qui en connaît toutes les ressources, au point d'être affaiblie. La liberté d'inversion , celle de supprimer en beaucoup de cas les articles superilus pour le sens , les particules oisives , ne semblent-elles pas en outre avoir été trop rigoureusement restreintes? Notre idiome , sans consentir à rien perdre de sa précision lucide, n'eût-il pas retenu avec avantage cette variété , cette aisance , cette marche souple et dégagée , ce tour capricieux et indigène dont La Boëtie nous offre un piquant modèle?
Animé d'une douce sensibilité, voyez comme son style reçoit docilement l'empreinte dune imagination flexible et brillante. Veut-il nous faire sentir les charmes de la liberté? Suivant lui les lestes elles -mesmes, affriandeez à sa possession , nous en montrent tout le prix, les bêtes qui si elles sont prises « ne font plus que languir ; et si elles continuent leur vie , c'est plus pour plaindre leur ayse perdu que pour se plaire en servitude. » Quant aux peuples qui n'ont jamais connu la franchise, il ressent de leur ignorance une
I) M. Villemain, Eloge deMontaigi
tendre pitié. Ce sont pour lui ces Cimmériens dont parle Homère, «que le soleil, aprez leur avoir eselairé six mois continuels, laisse sommeillants dans l'obscurité, sans les venir reveoir de l'aullre demie année : ceulxqui naistroient pendant cette longue nuict, s'ils n'avoient ouy parler de la clarté, s'esbahiroit-on si n'ayants point veu de jour, ils s'accoustumoient aux ténèbres ou ils sont nays, sans désirer la lumière? » Les hommes apprivoisés par le temps à la sujétion, il les compare à des coursiers généreux « qui au commencement mordoient le frein et se ruoient contre la selle, qui se portent maintenant dans le harnois, et touts fiers se gorgiasentsous la barde (4), »
Ce qu'on appelle l'imagination du style peut difficilement être porté plus loin. Un brûlant patriotisme anime ce langage. Telle irest pas cette éloquence de rhéteur qu'on cherche vainement dans des feuilles inanimées. Le souffle qui a inspiré ces paroles y
(1) C'est à dire se pavanent sous l'armure. C'est là une expression regrettable. Montaignese rit, 1. III, c. 5, de ces auteurs qui, « aulieude naturaliser l'art, artialisent la nature, qui dans leur misérable affectation d'estrangeté, de déguisements froids et absurdes, pourveu qu'ils se gorgiasent en leur nouvelleté, se soucient peu de l'efficace. » Gorgias, dans notre ancien langage, signifiait, beau, agréable; se gorgiaser , s'applaudir. Les plus gorgiases de toute la Grèce, dit encore l'auteur des Essais. 1. II. c. 8, à la fin, ce sont, les plus belles filles de toute ta Grèce.
— lia —
circule encore; et je ne suis point surpris qu'on ail pensé qu'au besoin il susciterait des orages {[).
A ces images qui répandent sur le style de La Boëtie tant de coloris et pour ainsi dire de lumière, se joignent des mouvements pleins de vivacité et de grâce , beaucoup de mots heureusement trouvés. Quel charme pittoresque « clans cette naturelle semence de raison qui, entretenue au fond de notre ame par bon conseil eleoustume. fleurit en vertu (2) ? » Quelle tendre émotion et quelle vigueur dans ce reproche adressé aux peuples esclaves , « opiniaslresen leur mal et aveugles en leur bien, de se laisser despouiller des meubles anciens et paternels. Traistres d'eux-mêmes, il semblèrent que ce leur seroit grand heur de tenir à moitié leurs biens, leurs familles, et leurs vies... » Toutes les qualités dont nos grands
1 Allusion aux intentions qui firent publier le Contr'un. d'abord «>n lo73. a mauvaise fin. remarque Montaigne, Ess., 1. I, c. 27. et mur venir, disait-on alors, en ayde aux circonstances ; ensuite en 1789. Sur les véritables sentiments de l'auteur. V. de Thou. Hist.. 1. y, c. 13 etl. XXXV. c. 15.
(2) Ainsi Montaigne signale Homère comme « un aucteur Ûeurissant.tousjours en nouvelle grâce: Ess.. 1. II. c. 36. Ailleurs il loue « cette divine police Lacedemonienne. si longtemps fleurissante en vertu et en bonheur », l II, c. 12.
écrivains revêtiront la prose française se trouvent en germe et sont comme annoncées dans ce discours.
Des tours nerveux et concis, des métaphores frappantes relèvent l'énergie de la pensée : C'est la populace ouverte aux plaisirs deshonnestes ; c'est lavenimeuse doulceur de César qui sucre la servitude aux Romains (4). Le dictateur mort, quel désespoir dans le peuple? Il avoit encores à la bouche ses banquets , en l'esprit la souvenance de ses prodigalitez. Par une singulière vivacité d'expression, Fauteur nous montre ce que son esprit a conçu. Les cinq ou six complices qui entourent le tyran, méchants non pas seulement de sa méchanceté mais de la leur, voyez par quels ressorts ils font mouvoir la nation ; voyez l'enchaînement de la servitude: «Ces six Tyranneaux ont, pour complices et instruments, six cents qui proufitent soubseulx..* Ces six cents tiennent soubs eulx six mille, qu'ils ont eslevez en estai, auxquels ils ont faict donner ou le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers... Grande est la suite qui vient aprez, et qui vouldra s'amuser à devuider ce filet, il apercevra que
(4) Sur les moyens que César employa dans ce but, on peut consulter un mémoire de M. Pastoret. Ber . de VAcad. de* Imcripi. t. III. p. 431. nom. série.
non pas les six mille, mais les cent mille, les millions, par cette corde, se tiennent au tyran, s'aydant d'icelle, comme en Homère, Jupiterqui se vante, s'il lire la chaisne, d'amener vers soy touts les Dieux.» Quelle ferme déduction et en même temps quelle image expressive ; une vaste et effrayante perspective est ouverte devant nos regards.
Ces supports de la tyrannie , quel sera toutefois leur sort? I! fera pitié à ceux mêmes qu'ils oppriment, s'ils en contemplent la peinture dans La Boëtie, s'ils les voicnt« l'œil au guet, l'aureilleauxescoutes, ayants tousjoursle visage riant et le cœur transy, ne pouvants être joyeux et n'osants être tristes! » Avides de biens, loin d'en avoir qui leur appartiennent en propre, ils ne sauraientdire d'eux-mêmesqu'ilss'appartiennent. Et puis «les peuples, les nations, tout îemondeàrenvy jusques auxpaïsans, jusques aux laboureurs, sçavent leurs noms, deschiffrent leurs vices, amassentsureulx mille outrages , mille vilenies : toutes leursoraisons, touts leurs vœux sontcontre ceulx-là; touts les malheurs , toutes les pestes, toutes les famines, ils les leur reprochent... » Enfin dans l'avenir qu'ont-ils à attendre? « Leur réputation deschirée dans mille livres et leurs os mesmes, par manière dédire, sont traisnez par la postérité, les punissant encoresaprez la mort de leur meschante vie. » Bossuet lui-même n'aurait
— 11G — pas désavoué cette véhémente imprécation , cette flétrissure imprimée aux ennemis de l'humanité.
Ces apostrophes rappellent quelque chose de l'éloquence indignée de Tacite. Comme Fauteur latin , La Boëtieest pathétique et impétueux , parce qu'il est bouillantencore d'une colère qu'il a fallu renfermer. Aussi , entre lui et ce grand peintre de l'antiquité, il y a plus d'un trait de ressemblance et de famille. On remarque avec intérêt l'empreinte de ce puissant génie sur ce jeune talent qui sait s'approprier les imitations et leur donne un cachet original. Ne retrou ve-t-on pas la touche de l'historien de Tibère « dans ces Romains contraincts d'abandonner leurs biens à l'avarice, leurs enfants à la luxure, leur sang mesme à la cruauté des magniûcques empereurs qui la veille les avoient gorgés d'un festin publicque (I)? »
Non content de se former par ce commerce , La Boëtie , si riche de son propre fonds , empruntait à
(I) La Boëtie appelle Tacite « aucteur bon et grave des plus, et certes croyable. » Bossuet lui a donné aussi le titre « du plus grave des historiens. » Orais. funèb. de la ducli. d'Orl., vers la fin. Plusieurs traits, dans lé Contr'un. indiquent combien La Bop'tie l'avait protiqué.
toute l'antiquité classique. lien possédaitla substance, il s'en attribue souvent les pensées (A). De fréquentes et heureuses citations témoignent combien il s'était pénétré de cette étude, combien la connaissance de l'histoire lui était familière. Méditée avec fruit, elle lui suggère beaucoup d'exemples pleins d'à-propos , de vues sages, de réflexions judicieuses et utiles. Les principales autorités qu'il allègue sont, outre Tacite, Homère, Hérodote, Hippocrate, Platon, Xénopbon, Plutarque dont il tire beaucoup de services (2), Suétone , Térence , Virgile enGn , dont il a, dans son discours, traduit un beau passage en vers français frappés avec une certaine énergie.
Legoùtdelapoésieqirilsannoncentest un nouveau trait distinctif du caractère de La Boëtie. Comment cette âme sensible, où tout ce qui était beau et grand avait son écho, eut-elle été fermée au charme d'un
(4) Remarq. en particul. cette pensée de Salluste : Haec inter bonos amicitia, inter malos factio est (Jugurth., c. 34), traduite ainsi par La Boëtie : Entre les meschants c'est un complot non pas compagnie: ils ne sont pas amis, mais ils sont complices. La même idée est exprimée en ces termes par Voltaire : « Les méchants n'ont que des complices. Les hommes vertueux ont seuls des amis. » Diet. philosoph. artic. : Amitié.
(2) Dans les passages qu'il lui emprunte . La Boëtie emploie la traduction d'Amyot son contemporain, ce qui indique assez quel en avait été Ip succès. V à ce >uj<jt. Montaigne, Essais, I. II. c. i.
langage si propre à exprimer ee qu'il y a de meilleur dans notre nature ? Épris de ce penchant , et dans sa préoccupation de la gloire nationale , il veut que la France soit célébrée « par nostre Ronsard , nostre Baïf, nostre du Bellay : » leur génie lui persuade que, sous leurs auspices , bientôt égalée à celle des Grecs et des Latins , notre langue ne sera plus primée de leur côté « que par le droictd'aisnesse. ADieu ne plaise qu'espluchant avec un soin trop minutieux nostre histoire il en bannisse les beaulx contes du Roy Clovis (\) et les disputes à la Franciade que son siècle attend (2). »Dans celte digression soudaine quifaitoublier lepubliciste, on reconnaît l'enthousiasme du poète. C'est que La Boètieavait aussi, etavec amour, comme il le rappelle dans cet ouvrage , cultivé les muses. On voit qu'il était uni de cœur, associé par l'ardeur de ses travaux aux maîtres du Parnasse de son temps : leur admirateur , il se montra leur rival.
Toutefois, avant de poursuivre , avantde signaler
(I) Sur plusieurs de ces traditions relatives aux Fleurs de Lys, â la Sainte-Ampoule, à l'Oriflamme, dont nous attribuons, dit Pasquier, l'invention à la divinité , on voit que d'accord avec ce contemporain, ( Recherches de la France, 1. II, c. 16,1. VIII . c. 21 ) la Boëtie était un peu disposé à mescroire.
{&) On sait néanmoins qu'elle ne fut pas achevée. Ronsard ne compléta que quatre chants de son poème.
la part que prit La Boëlie à la culture, aux progrès de notre poésie, il faut exprimer un regret, celui d'avoir perdu une partie de ses titres, comme prosateur, aux suffrages de son siècle, à notre étude et à notre estime. On sait en effet qu'il avait composé des mémoires que nous ne possédons plus. Si Ton songe au développement prématuré , à l'éclat de ce genre de littérature parmi nous , aux qualités de ce génie pénétrant et nerveux, si propre à la discussion et aux succès de la polémique, on jugera sans doute qu'en nous privant de cet ouvrage , le temps nous a causé un fâcheux préjudice. C'était l'époque où la fermentation des esprits, la lutte des opinions et des intérêts donnait naissanceàune foule de ces productions souvent éphémères , mais alors même curieux témoignage, expression fidèle des mœurs et des passions contemporaines. D'innombrables pamphlets (1), en prose, en vers, en français, en latin et jusqu'en prose latine rimée, avec moins d'espritencore que de haine, éclataient, combattaient , se poussaient, se remplaçaient-.chaque événement, chaque jour en enfantait de nouveaux, dignes pour la plupart de l'oubli où ils tombaient vite : mais en fécondant, en propageant la pensée, ils assouplissaient les esprits etle langage (2). Les
(4) V. Lettres de Pasquier, X, 6 ; XIII, 9.
(2) L'éloquence, dit M. Philarète Chasles. Tableau de la Littérature au xvpsiècte, prit a rette époque un essor nouveau Les pamphlets,
— i'20 — mémoires multipliés aussi à cette époque secondaient celte influence ; et comme il s'était débrouillé autrefois en bégayant des romans de chevalerie , notre idiome se mûrissait alors par le récit des faits historiques, par la discussion pratique des affaires. Animés de l'ardeur despartis, de convictions ou desentiments qui se traduisent par fois en paroles éloquentes, ces mémoires formaientplus qu'à aucune autre époque un brillant apanage de l'esprit français, un des riches monuments de la littérature nationale.
On doit supposer, d'accord avec d'imposantes autorités, d'imposants suffrages (i ), que la sûre raison, le style énergique de La Boëtie ne lui avaient pas fait défaut dans un sujet qui convenait si bien à la nature de son talent. Il traitait en effet de l'édit qui, en janvier -1562, avait accordé aux calvinistes, sauf quelques restrictions toutefois, l'exercice public de leur religion (2). Grâce au vertueux L'Hôpital, qui sans autre préoccupation que celle de Téquitéetdu droit,
dont les mémoires de Coudé , et les recueils du temps ont conservé les plus marquants, étineellent de traits hardis.
(1) V. Y Avertissement de Montaigne au lecteur, qui forme la préface des œuvres de la Boëtie. 1 571 .
(2) Consult. les Lettres de Pasquier . III, 13. sur cet edict de janvier, 1561 , a-t-il écrit, parce qu'alors l'année ne commençait qu'à Pâques. A partir de 1564 seulement, il fut ordonné qu'elle « prendroit commencement au -1er jour de janvier. » I". Mézerav. abrégé chronol.. t. III. p. 2o9de l'édit. d' Amsterdam. H ">:>. în-i"
poursuivit dans sa vie entière un but unique, l'alliance de la philosophie et de la législation , la tolérance avait obtenu un de ses derniers triomphes. Mais cette mesure de pacification, en inspirant auxdissidents l'orgueil indiscret du triomphe, avait dans le parti opposé rencontré de violents contradicteurs. Plusieurs parlements, en particulier celui de Paris, l'avaient repoussée (4). Néanmoins ceux de Rouen, Bordeaux, Toulouse et Grenoble , s'y étaient montrés plus favorables.
Les mémoires de La Boëlie(2) avaient-ils pour objet de combattre cet édit, ou s'appliquait-il à le défendre? Quoique nous manquions de tout renseignement à cet égard , son bon sens élevé , son caractère droit nous autorisent à trancher cette question : il appartenait au parti de ces hommes toujours rares dans les révolutions, qui veulent ériger en maximes d'état les pensées que la science et la médi-
(1) On voit par un passage de Juste Lipse, l'un des savants les plus éclairés du temps, combien la tolérance avait peine à se faire accepter même des meilleurs esprits. Il déclare dans sa Politique : « De religione curam principi esse retinendam; puniendos, nisi aliter expédiât, qui dissentiunt ; falsam pacem esse tolerantismum; hune esse divini numinis irrisionem . publicae felicitatis et legum destructorem. » Sur ce savant, urayement germain à mon Turnebus, disait Montaigne. V. Essais, 1. 2, c. 12, à la lin.
2 V. au sujet de «quelques mémoires de nos troubles sur l'édict de janvier 1562», l'Avertissement Cité de Montaigne et aussi les Essais. LI, c. 27.
talion suggèrent au sage : sa plume ne pouvait servir que la cause de la justice et de la liberté ; et la modération relevait en lui le mérite d'une piété sincère.
Outre ces précieux matériaux de l'histoire du temps, beaucoup de vers de La Boëtie ont péri (A) : ceux qui nous restent, bien que presque tous composés dans sa grande jeunesse , doivent les faire vivement regretter : on ne sera pas surpris de trouver dans leur auteur , si l'on s'est pénétré des qualités de sa prose, la pensée et l'expression du poèt (2).
C'est, on le sait , un caractère commun des littératures qui se forment ou qui finissent, que la multitude des versificateurs , plus nombreux à proportion que la poésie vient à peine de paraître ou se retire : alors que le goût n'a pas pris naissance ou s'est éteint, la marche est sans flambeau qui l'éclairé, l'illusion facile : car rien ne prévient l'indiscrétion des efforts. On aborde tous les genres , on prétend à tous les mérites avec une sécurité hardie, sans que la confiance del'amour-propre trouve, dans la crainte
(4) V*. Montaigne, Avertissement cité.
'2) Poemata sive Gallica , sive Latina, quo lepore, qua elegantia. qua facilitate concinnabal? Sammarth. Eloy., 1. II.
d'un public difficile à satisfaire, un frein qui l'arrête. C'est ainsi qu'au xvie siècle , suivant un ingénieux critique (4), on faisait des vers comme on faisait de la médecine , de la jurisprudence , de la théologie ou de l'histoire. Tout lettré pouvait à la rigueur , être compte parmi les poètes : cette espèce de confusion de limites entre le talent et la science, ne cesse, ajoutet-il, que dansles siècles où le goût est épuré.
Aussi ceux mêmes que la nature , leurs études ou leur vie éloignaient le plus des muses, ne les courtisaient pas avec moins d'empressement. Les savants surtout se délassaient de leurs recherches en se jouant sur les sujets les plus frivoles et les plus minces (2), en faisant péniblement des pièces légères fort admirées sur la foi du nom de l'auteur (5). « Rien ne m'a pieu davantage, disait Pasquier (4), bon écrivain, mais seulement en prose, que de composera mesheu-
(4) M. Sainte-Beuve, Histoire de la Poésie Française au xvu siècle, 1. 1, p. 4o, 46; cf. M. Villemain, Moyen âge, t. II, p. 279.
[I) V . les nombreuses pièces des savants de l'époque sur la puce et sur la main, tome II de Pasquier, édit. citée d'Amsterdam, p. 949 etsuiv., p. 1001 etsuiv.; consult. aussi sur l'occasion de ces joutes poétiques, les lettres de Pasquier, VI, 7; VIII, 10; enout. Biographie universelle, t. xv, p. 235 et t. 33. p. 93.
(3) La qualité nécessaire au succès de cette poésie, l'esprit, dans l'acception moderne de ce mot, n'était pas née. V. M. Villemain. éloge de Montaigne.
(4) Recherches de la France, l. 7. c. 6.
res de relasehe, des vers latins ou françois. » En effet en versifiait indistinctement en français, en latin, en grec, et quelquefois même en hébreu (4).
La Boëtie paya tribut sous ce rapport au goût de son siècle : mais il ne doit pas être placé seulement au nombre decesversificateurs erudits dont l'enclume ne jette point d'étincelle. 11 est poète d'imagination, plein d'un art facile, d'agrément et de verve danssa langue et dans celle de Virgile.
Alors la poésie latine avait conservé le pas sur la poésie nationale : elle était même quelquefois cultivée exclusivement et à son préjudice. La faveur dont elle jouissait depuis tant de siècles (2J, ne pouvait que s'accroître (5) dans une époque éprise pour l'antiquité d'un enthousiasme fanatique, lorsqu'on s'efforçait
(\ ) Petau. 1 un des écrivains distingues qui suivirent cette période, composa également des vers latins, grecs et hébreux. V. sur ce savant leRecueil de l'Académie des Inscriptions, t.xxvm, p. 623. Cette diversité d'instruments faisait beaucoup d'honneur à l'ouvrier. On se piquait plus encore de savoir que de talent. Ainsi, peu auparavant, le prisonnier d'Azincourt. Charles d'Orléans, et l'anglais Gower versifiaient indifféremment en français, en latin et en anglais.
(2) Le petit-fils de Clovis, Chilpéric , escrivit, nous apprend Pasquier. plusieurs livres en vers latins. Lettres, 11. T.
(3) C'est dans le xvie siècle que la poésie latine a fleuri en effet avec le plus d'éclat. Alors les hommes d'état eux-mêmes la cultivent: dans la première partie du xvir5 siècle, elle det ient moins féconde.
de copier non seulement son langage , mais ses mœurs ; que la plus belle gloire était celle de l'érudition , que le jeune de Thon (I) croyait voir en songe le grand Turnèhe , comme autrefois Ennius, le vieil Homère. On sait que l'auteur de la Divine Comédie avait bien longtemps hésité avant de confiera l'idiome vulgaire ses inspirations sublimes (2), avant de créer par elles la poésie italienne. En ceignant de lauriers au Capitole le front de Pétrarque, on honorait bien plus l'auteur de T^/nca que le poète amant de Laure. Lui-même partageait l'illusion commune et faisait reposer sur son épopée inconnue l'espoir de son immortalité (5). Naguère encore, par une tentative heureusement infructueuse, on avait voulu détourner l'Àrioste d'illustrer sa jeune langue par les brillants caprices de sa riche imagination (4).
Cultivée avec enthousiasme par les Politien (5) ,
(1) De vitasua, 1.1.
(2) Schlegel, Histoire de la Littérature ancienne et moderne au commencement du ch. IX.
(3) Schlegel, Ibid. V. sur cet usage de couronner les poètes et les savants, Hankius, de rer. roman, scriptorib., t. II, p. 127.
(4) Sadolet, dit Hallam , suivant d'autres, Bembo, l'avaient engagé à écrire son poème en latin. V. Biographie de Feller, au nom de l'Arioste.
(5) Grand poète italien et le plus ingénieux des poètes latins modernes, a dit M. Villemain, Vie de L'Hôpital.
— i'2(j — les Kembo , lesSadolet (I) , les Sannazar , les Fraeastor (2), la poésie latine était parvenue en Italie à son plus vif éclat(5). Dans plusieurs contrées voisines, des talents heureux, encouragés par la faveur des princes , l'avaient fait aussi fleurir. Tout récemment, Conrad Celtes ; qui s'y distinguait en Saxe , venait d'être par Frédéric II couronné de lauriers (4).
Habilement maniée par Mélanchton qui réveillait en Allemagne l'ardeur des études classiques, par Jean Second qui rappelaitdans la Hollande la grâce attendrie de Tibulle , elle avait principalement trouvé parmi nous son âge d'or. Plus qu'aucun autre pays, la France opposait d'illustres noms, ceux des L'Hôpital, des de Bèze, des Sainte-Marthe (o), aux noms des poètes fameux de l'Italie ; et, si l'on en croit des témoigna-
(\) Sadolet ne voulut jamais écrire qu'en latin.
(2) Son poème de la Syphilis a eu plus de vingt éditions. Il a été de nos jours traduit en vers français. V. sur Fracastor, Hallam, ouvrage cité, t. I, p. 43 i.
(3) Léon X, grand admirateur de la poésie latine, lui donna par sa faveur une vive impulsion: Id. Ibicl, p. 269.
(i) 1487. V. Hallam, t. 1. p. 210, 2 11. On voit aussi que sous l'empereur Maximilien, des poètes latins furent couronnés. Fr. Schégel. ouvr. cité, c. 9.
(5) On pourrait encore citer parmi ceux qui faisaient alors des vers latins en France . presque tous les littérateurs et savants, en particulier Dolet, Jodelle. etc.. Montaigne aussi, comme il nous l'apprend dans ses Essais.
— tm —
ges contemporains d'un grand poids (I) , nul ne pouvait avec plus de titres balancer leur gloire que La Boëtie lui-même.
Ses vers latins ont d'ailleurs à nos yeux un mérite particulier: celui de nous ouvrir l'âme de leur auteur, de nous faire asseoir pour ainsi dire à son foyer domestique. Grâce à cette langue riche et sonoredont il possède tous les secrets , si docile à toutes les impressions , à toutes les nuances de la pensée , si habile à reproduire la physionomie du cœur , les événements , bien plus les sentiments de sa vie ont laissé après lui comme un écho plein de charme. Ces poésies remplies de feu , de mouvement, et d'une qualité plus rare encore à cetteépoque, d'esprit, quoique plusieurs d'entr'elles datent de sa première adolescence , nous le font mieux connaître que toutes les biographies : surtout elles expriment avec éloquence son amour de la vertu, son jeune enthousiasme, son élan passionné vers la gloire (2).
(1) Sammarthani Elog. 1. II. Omnino hic ille est cujus magna ex parte ingenio et industria id Aquitania tandem obtinuit, quod ab Ausonii temporibus ne tentare quidem ausa fuerat, ut serio poetandi gloriam, vel Italia invidente, sibi quoque hoc tempore arrogaret.
(2) V. Poésies latines, p. 104 et passim. A l'égard de ces poésies, on trouvera plus de détails, et des citations étendues à la fin de l'ouvrage. Appendice I.
Mais ce n est pas seulement comme poète latin, c'est aussi comme poète français qu'il Ta poursuivie et méritée. Ses titres trop oubliés sous ce rapport doivent être remis en lumière. De son temps, sur notre Parnasse , une révolution violente mais salutaire à beaucoup d'égards venait de s'accomplir. Des esprits jeunes et ardents, à qui ne suffisaient plus lebadinage élégant de Marot, sa grâce légère , son enjouement délicat, ces qualités secondaires presque stériles dans ses émules, avaient osé concevoir pour notre poésie de plushautesdestinées. Sans pouvoir encore les réaliser, ils les avaient aperçues ; ils étaient revenus, à l'étude des anciens : d'autres mieux inspirés devaient après eux en retrouver le goût et par cela même reprendre enfin le simple et le naturel (i).
En attendant , ces réformateurs trop absolus cherchaient la poésie française, qui ne sera pas vaincue du temps, celle que nous donna Malherbe. A la tète « de » leur gran le flotte qui fuisoit profession , suivant » Pasquier, de plus contenter les esprits que Topi- » nion du communpeuple (2) » était Ronsard, VHo-
(1) La Bruyère, c. 1. Des Ouvrages de l'esprit.
(2) L. VII, c. 7, des Recherche* delà France.
mère, le Pindare fronçai* (1), déifié par l'aveuglement deson époque, puis bafoué avec aussi peu de justice , jusqu'à ce que de nos jours, par un retour sensé à l'opinion d'un de ses plus judicieux contemporains(2), on reconnût en lui : « un beau génie venu par » malheur dans un temps où la langue n'estoit pas » faicte . »
Nourri dans les fortes études qui exerçaient la jeunesse de celte époque, Ronsard fut l'idole des érudits, dont il parlait le langage. Par eux il se conquit les suffrages du vulgaire, qui à mesurequ'il le comprenait moins l'admira davantage (5). On se rappelle que pour le commenter, Muret le cicéronien ne dédaigna pas d'écrire enfrançais(4). A litre declassique, on l'expliquait dans les universités étrangères avec Homère et Virgile. Les monarques briguaient sa faveur etses vers (o) : ils étaient, et je leur en sais gré, le charme
(1) Bibliothèque de Duverdier, t. III. p. 326; cf. Pasquier, Rech., 1.7, c. 10; 1. 8,c 3.
(2) Du Perron. V. Bibliothèque delaCroixduMaine, t. II, p. 319. Balzac disait de lui : Ce n'est pas un poète bien entier, c'est le commencement et la matière d'un poète. (31e entretien.)
(3) La Bruyère, Des Ouvrages de l'esprit, c. I, au commencement.
(4) Recherches de laFr., c. 6.
(5) On connaît ceux qui sont attribués a Charles IX :
Touts deux également nous portons des couronnes ; Mais rbyje lareceus, poète tu la donnes.
et la consolation de Marie Stunrt captive. Par un honneur plus grand que ceux dont le comblaient tous ces princes , Ronsard était visité , consulté (\ ) de celui qui chanta Renaud et Armide. Des statues s'élevaient en son honneur, et sa gloire n'ayant pas un contradicteur, on eût dit qu'il avait survécu à l'envie. Enfin, quand il mourut, enseveli dans son triomphe, comme si la France assemblée dans ce qu'elle avait de plus grand eut mené le deuil du génie (2), les membres du Parlement de l'Université, du clergé, les premiers de l'état, les princes du sang versaient des larmes à son oraison funèbre prononcée par du Perron (5).
Mais loin de railler froidement cette apothéose , quelque peu superstitieuse et justiciable du bon goût
(1) En 1571.
(2) On sait que par un anachronisme prémédité on l'a fait naître le jour même de la bataille de Pavie pour avoir l'occasion de dire que la Providence compensait au même moment par un grand bienfait un funeste désastre. De Thou, Histor., 1. LXXXII.
(3) Constatons d'ailleurs ici que du Perron se méprenait étrangement sur les véritables titres de gloire de Ronsard, en disant : Touts ses hymnes sont beaulx ; l'éternité admirera ses saisons ; sa lyre n'a pas réussi dans les sonnets ni dans les petits sujets au dessous de luy. a V. Bibliothèque de la Croix du Maine, t. II, p. 319. Cf. M. Vilmain, Littérature au xxuï siècle, t. I. p. 41, (dernière édition.)
no peut-on pas l'opposer avec fierté à l'ingratitude des autrescontrées envers les grands écrivains qui les illustraient. Vers le même temps, Le Tasse, victime de cette cour orgueilleuse qu'il avait daigné immortaliser, languissait dans un cachot, condamné à ne plus écrire(^); Cervantes , après avoir donné à l'Espagne son unique chef-d'œuvre, n'avait pas de pain jCamoëns, qui avait chanté l'Orient retrouvé , célébré les Portugais et combattu pour eux , demandait , par les mains de son esclave (2), et ne recevait pas l'aumône-, Spencer, Fauteur de la Reine des Fées, ce grand poète qu'aujourd'hui l'Angleterre place à côté de r Arïostè , périssait de faim (5). Quel contraste à ces tableaux que le culte rendu parmi nous à celui qui avait entrevu lebeau,eten s'efforça ni de l'atteindre l'avait dépassé le plus souvent. Dès lors , par ses hommages empressés la France sollicitait le mérite à naitre. 11 était un court chemin à la fortune (4) ; les lettres faisaient des
(4) « Non avendoCandella per escrivere î suoi versi. » comme il la dit lui-même. C'est par suite de cette dure captivité , que Montaigne atteste qu'il l'a vu à Ferrare « survivant à soy-mesme , mescognoissant etsoy et ses ouvrages. » Ess.. 1. 2, c. 1 2.
(2) V. M. deChateaubriand, Analyse raisonnée de l'Histoire de France, Henri III.
(3) Y. sur Spencer ou Sponsor. Haîlam. ouvrage cité. t. II, p. 23 i et suivant."
(4) Un sonnet fut plus d'une fois payé d'une abbaye, et Desportes dut a ses sonnets d'être le plus riche abbé de son temps.
évêques et des cardinaux : un pays qui récompensait ainsi la gloire ne pouvait en être stérile. Par un si bon accueil aux talents , il se montrait digne de les produire : dans ces hommages attribués à Ronsard, on pouvait déjà apercevoir ce principe d'émulation et d'honneur qui devait donner naissance au siècle de Louis XIV, au règne de ce monarque dont les ministresavaient, nousdit Fontenelle (1), des espions pour découvrir le mérite.
A ce moment où sous Henri II l'astre de Ronsard entouré , d'après un souvenir antique , de sa brillante Pléiade , rayonnait du plus vif éclat , comment le jeune La Boëtie , épris , il nous l'apprend lui-même (2) , du goût de nosrimes françoises , sefùt-il soustrait à cette influence dominatrice ? 11 ne pouvait manquer, à l'exemple de tous les esprits distingués du temps , de s'enrôler sous ces bannières : aussi faut-il reconnaître en lui un des plus heureux représentants de l'école inaugurée par du Bellay.
Ce qui le distingue, c'est qu'en recevant de la réforme littéraire les améliorations réelles qu'elle
I Eloge rie Rolle.
■2 Traité de la servitude volontaire.
avait introduites, il n'abdique pas la trace de l'esprit français , et cette netteté , cette précision qu'affectionne notre langue. Plus de force , plus d'élévation dans le style , plus de cadence dans la période poétique , tels sont les perfectionnements des novateurs qu'il sait, par une habile conciliation , réunir aux qualités de leurs devanciers. En lui des formes plus savantes s'accordent avec l'originalité nationale. Naïf en général et simple , quoique élève de Ronsard , il échappe au double écueil de l'affectation italienne et du fatras pédantesque. Son excellent esprit le dérobe aux dangers d'une maladroite imitation. Ce tonde mélancolie rêveuse qu'on trouve quelquefois dans Villon , celte grâce et ce tour facile que tenait de lui Ma rot, ce langage badin qu'il avait épuré par une vie plus élégante , ce génie libre penseur, type vraiment gaulois qu'offre l'un et de l'autre , on va les voir reparaître dans La Boëtie , et s'allier a la physionomie nouvelle qu'avait empruntée de la réforme la poésie française.
Les vers que nous avons de lui sont de trois espèces : c'est d'abord une pièce assez étendue, en rime tierce , pour parler comme nos anciens critiques (1); ensuite une traduction d'un fragment de
(1) V. l'abbé Goujet(Biblioth. de), t. XII, p. 139.
FArioste , avec une dédicace qui raccompagne ; ce sont enfin des Sonnets qui se distinguent eux-mêmes en deux parties. De tous ces morceaux , le premier est la plainte d'un amant qui accuse l'humeur volage de sa maîtresse. L'amour était alors encore le principal élément des vers ; on sait que pendant plusieurs siècles il avait été presque l'unique source deTinspiration poétique (I). C'était l'âme des chants du troubadour, de ce gay-sçavoir qui se répandit dans toutes les contrées de l'Europe (2). Excitée par les croisades, l'humeur chevaleresque avait ennobli, en le développant jusqu'à l'exaltation, le sentiment de l'amour. A la rudesse d'une existence belliqueuse se mêlaient les plus tendres penchants ; du sein de l'héroïsme le plus fougueux naissait, comme une fleur , la sensibilité la plus fine et la plus délicate (5). Les guerriers devenaient poètes, pour célébrer la passion qui charmait leur cœur et aiguillonnait leur courage. Ainsi de plus en plus dominant, de plus en plus chanté, l'amour avait fini par envahir tous les sujets et souvent s'y substituer. De là en grande partie.
1) Pasquier. RechercJws de la Fi .. 1. 7, c. 3 a la tin: Lettre? il. 7.
î On voit que sous l'empereur Louis le Pieux, il avait paru nécessaire en Allemagne d'interdire aux religieuses de chanter aussi fréquemment qu'elles le faisaient les chants d'amour, les Wynelieder. V. Fr. Schlegel. Histoire de 1" littérature ancienne et moderne, t. I p. 3(51.
:; Schlegel, i6/d., t. I. p. 363.
dans cette époque, la poésie inspirée et de convention : à défaut de l'objet d'une affection réelle, on se mettoit enhuttey dit Pasquier (\ ) , unemaistresse imaginaire : on la magnifioit en tercets , en dizains avec toute l'ardeur d'un enthousiasme ou factice ou spontané.
Dans le morceau , où d'après le goût de son temps, La Boëtie, en peignant sa passion, accuse une amante infidèle, le style, souvent inculte et confus, mérite peu d'éloges : mais ce qui doit attirer notre attention, c'est la régularité du mètre, l'alternative suivie des rimes masculines et féminines : l'autorité de Ronsard, en donnant l'exemple de cet entrelacement (2) si favorable à l'harmonie, venait d'en établir la règle. Les strophes, composées de six vers de dix syllabes , forment deux parties dont l'une et l'autre contient deux rimes féminines séparées par une masculine correspondante : rhythme qui ne manque pas d'effet et dont l'emploi était alors fréquent. Quelques traits,
(1) Recherches de la France, l. VII, c. 6.
(2) V. Recherches de la Fr., 1. VII, c. 7. Déjà toutefois cet entrelacement avait été recommandé par Lemaire ; V. Lettres de Pasquier II, 12. Consulter aussi à ce sujet M. Chasles, Tableau de la littérature au xvie siècle : et M. Sainte-Beuve , Tableau de la poésie au w\ siècle, 1. 1, p. 96.
quelques vers faciles clans cette pièce d'un ton trop peu soutenu, annoncent ça et là toutefois une heureuse nature de poète : il s'adresse à celle qui Ta trompé ; oui, lui dit-il , en la poursuivant de ses reproches ,
L'automne abbat moins de feuilles aux plaines, Moins en refait le plaisant renouveau, Que tu desfais et fais d'amours soudaines.
Le second vers est gracieux et le mot qui le termine est digne de regret.
Puis, après l'avoir comparée à la mer, il ajoute :
Encor la mer mainte fois est bonnasse ;
Le vent par fois est paisible et serein,
Mais de changer tu ne fus oneques (1) lasse. . .
C'est un souvenir classique (2) ; dans ce morceau se montrent encore d'autres traces des lectures de La Boëtie , et en général, un attrait qu'il présente, ce
(4) Jamais.
•2 Non ita Carpathise variant aquilonîbos unda- . etc. Properce LU, eleg. V:cf. il., eleg. Xlï. v. 7: eleg. XXV, etc.
sont, clans ses vers comme dans sa prose, ces imitations, bien tondues qui relèvent le mérite d'un langage original. Souvent on reconnaît les pensées des anciens qui ont passé dans son style, leurs expressions mêmes, dont nous saluons avec plaisir la vue comme celle d'un ami retrouvé.
Par sa traduction d'un fragment de l'Arioste , La Boëtie paya tribut au goût et à l'admiration de son temps pour la littérature italienne. C'était son influence qui, avec celle de l'antiquité, présidait à nos premiers pas(l). Le chantre de Roland en particulier jouissait d'une faveur et d'un renom qui devaient lui donner de nombreux imitateurs. Les merveilleuses prouesses de ses paladins, ses Actions si heureusement appropriées aux mœurs et aux idées contemporaines étaient dans toutes les bouches: on ne se lassait pas de relire ces aventures pleines de variété et de charme , ces séduisants épisodes, de répéter les noms de Cloridan et Médor , Zerbino et Isabelle ; d'admirer cette verve d'invention intarissable, ce mélange piquant de gaité et de passion, la légèreté et l'abandon d'un récit sans entrave et sans contrainte. C'était au xvi« siècle le poète populairede l'Europe (2). Au morceau
(1) Les Italiens se vantent, dit Montaigne, et avecques raison, d'avoir communément l'esprit plus esveillé et le discours plus sain que les aultres nations de leur temps, EssA. I,c. 61.
(2) Plus de soixante éditions de YOrlando furioso fuient publiées
qu'il essaya d'en reproduire , La Boëtie joignit une dédicace pour la personne qui le lui avait demandé et qui devait être sa femme.
Cette pièce, écrite d'un ton facile et gracieux , renferme des aperçus pleins de finesse sur les inconvénients du rôle de traducteur :
Car à tourner d'une langue estrangere
La peine est grande , et la gloire est légère.
Ce rude et ingrat labeur (1) est plaisamment caractérisé :
Le traducteur ne donne a son ouvrage Rien qui soit sien que le simple langage. Que mainte nuict dessus le livre il songe, Que dépité les ongles il se ronge, Tousjours l'auteur vers soi la gloire ameine. Et le tourneur n'en retient que la peine (i).
dans le xvie siècle: Y. Hallam. litt. de l'Europe, t. I, p. 306 et suiv. Les quarante premiers chants avaient paru en 1 51 6, les six derniers en 1532.
(4) 11 est curieux de rapprocher de la pièce de La Boëtie quelques lettres de Pasquier, qui renferment tout à fait les mêmes idées. IL fi;\I.6;XIV. 10.
[">■) 11 est a remarquer que l'alternative régulière des rimes mas-
Rarement le savant, dans sa prédilection pour l'original, s'occupera-t-il de le lire : quels seront donc
ses juges ?
L'ignorant seul, ses escripts voudra voir: Mais quel honneur en pourroit-il avoir? Jamais en rien d'un ignorant l'estime Ne lit honneur ny gloire légitime.
Cestourslibresetvifs, les inversions légères qui préviennent la monotonie , sans troubler le sens, tel est le type national qu'on se plaît à retrouver chez ces premiers créateurs de notre langue littéraire. N'est-ce pas là ce qu'il convient , en les étudiant , de s'attacher à leur reprendre ; irest-ce pas ainsi qu'il faut rétrograder par progrès vers le passé, et sans se jeter dans les voies d'une innovation dangereuse , sans altérer la signification des mots et le caractère de notre idiome , chercher la nouveauté dans l'imitation intelligente de ces formes rajeunies par la désuétude (1)?
cul ines et féminines signalée dans la pièce précédente ne se rencontre pas dans celle-ci. On s'explique aisément cette dérogalionà un usage qui ne faisait alors que de s'établir. V. Pasquier, Bêèherches de la Fr . I. VIT. c.7.
I) Y. M. VHlemain sur ce sujet, xviip siècle , t. 11, p. 257; t. III. p. &30 et suiv.
- no -
Elles abondent dans La Boëtie. Profitons à la fois de son exemple et de ses conseils : qu'ils soient d'abord riches, nous dit-il, deleurs propres inventions,
ceux qui prétendent vivre
Maugré (malgré) la dent du temps et de l'envie (1)... Donc qu'à trouver de soy-mesme on se range,
Naïvement expressif et plein d'effet dans sa simplicité familière, ce dernier vers est l'accent qui s'échappe du cœur de celui qui rêvait la gloire. Animé par cette pensée, il montre comment on doit la poursuivre :
Qu'on s'aventure et qu'on se mette en lice ; Qu'en mille nuicts quelque œuvre l'on polisse.
Mais quelle n'est pas la mollesse de nos désirs et la lâcheté de nos efforts?
:Sous espargnons, paresseux, nos esprits, Et voulons part à la gloire du prix !
(1) Lœdere vivos
Livor et injusto carpere dente solet,
a dit Ovide . EpisL ex P<mtn. 1. III. ep. i. v. 73.
— Ul —
Ne calomnions pas la nature de F esprit humain, en prétendant qu'on n'aura pas grand profit
A labourer une terre si lasse —
Le germe de l'invention n'a pas péri. Ce langage plein de conGance, une comparaison juste et gracieuse (\ ) le relève , l'éclairé et le colore :
Ainsi veoit-onen un ruisseau coulant Sans fin l'une eau après l'aultre roulant : L'une suit l'aultre, et l'une l'aultre fuit. . Par eette-cy celle-là est poulsée, Et cette-cy par l'aultre est devancée ;
Et toujours est-ce néanmoins :
Mesme ruisseau, et tousjours eau diverse.
Malgré les titres de prééminence incontestableassurésau génie d'Homère, et bien qu'il regarde fort au
(t)Elle est citée par Montaigne, Ess. I. III. c. 43
dessous de lui tous ceux qui sout entrés dans la carrière, Virgile et tant d'autres n'ont eu garde de s'arrêter. D'ailleurs, loin d'épuiser un sujet poétique en le traitant après qu'il a été traité plusieurs fois, n'estil pas vrai que souvent on le ravive, on le régénère?
Certes, celuy que la nuise amiable Veoit en naissant d'un regard favorable,
mille et mille autres aient-ils chanté avant lui, renouvellera pour ainsi dire l'objet même de ses chants; et si dans un sentier déjà battu
...... Après plusieurs il passe,
En y passant il efface la trace,
Idée une et délicate, rendue avec précision et bonlieur. La Boëtie n'hésite donc pas à l'affirmer ,
Il ne fault jamais Craindre
Que d'inventer le fbékl o.n puisse atteindre,
Néanmoins , laissant là cette gloire , et bien qu il re
vienne à ses premiers scrupules, qu'il les exprime encore, avec une naïveté attrayante, clans les mêmes termes qu'au début de son épitre, bien
Qu'il ayme mieulx de luy-mêmes (i) escrire Quelque œuvre sien, encore qu'il soit pire.
Puisque sa Marguerite (2) a commandé, pourrait-il ne pas se soumettre?
Quoiqu'à tourner sa muse soit craintive, Quand tu le veux, si iault-il qu'elle suive (3).
(1 ) Orthographe que l'on admit eu vers jusque dans le xvne siècle . V. épitre VIII etX de Boileau; Racine, acte III, se. Vde Mithridate: consulter à ce sujet la note de M. Aimé Martin dans son édition de Racine, t. III, p. 73.
(2) a C'est le nom bienheureux dont sa dame est nommée. »
Marguerite de Carie : elle était parente de Lancelot de Carie , évèque de Riez, célèbre poète latin et français, comme dit La Croix du Maine. Nous avons de ce prélat, loué par L'Hôpital , Ronsard et du Bellay, une relation de la mort de François de Guise qu'il assista clans ses derniers moments.
( 3) Tour suranné qu'il y aurait eu profit à retenir.
— !U — C'est, ajoute-t-il, en terminant par une de ces saillies qui rappellent l'enjouement du vieux caractère gaulois, c'est que
Pour te servir il n'est rien d'impossible: Je tournerois pour toy non pas des vers, Mais bien, je eroy, tout le monde à l'envers.
Le choix de l'épisode qu'il était sollicité de traduire, fait du reste honneur au goût qui l'avait désigné. Emprunté au 52e chant du Roland furieux , il est un de ceux qui montrent avec le plus d'éclat le talent de l'auteur italien. Ce sont les plaintes de Bradamante , lorsqu'en proie à d'inconsolables regrets, elle redemande son cher Roger (I); ce sont les accents enflammés que la jalousie fait sortir du fond de son cœur. Jamais la passion n'a parlé un langage plus véhément et plus énergique. Par la vérité des couleurs , par la vivacité des traits que lui suggère sa souple et puissante imagination, TArioste, dans ce tableau d'une âme agitée des plus fougueux mon-
(.1) Lunité du poème de YOrlando furioso, consiste dans les amours et les noces annoncées de Roger et de Bradamante. auteurs imaginaires de la maison d'Esté- V. Hallam. ouv. cit., t. I, c. 4. p. 308.
vements , se place au niveau des grands peintres de l'antiquité. Euripide, Apollonius et Théocrite ; Catulle Virgile et Ovide n'ont pas prêté plus d'éloquence aux douleurs touchantes de la tendresse qui s'alarme , aux fureurs de l'amour désespéré.
Par malheur la trace des beautés de l'original est fort affaiblie dans les vers français: c'était une entreprise hardie et critique que de vouloir répéter, avec un instrument indocile encore , les sons d'une harmonie si savante et si inimitable ; que de lutter dans l'expression ardente des orages de l'âme avec I un des plus vigoureux génies de tous les temps. Nous n'hésiterons donc pas à le confesser: la copie est bien infidèle. Avec l'abondance du style, a disparu surtout le coloris merveilleux de la poésie. Comme la pièce précédente , cette traduction est d'ailleurs composée de vers de dix syllabes , partagés en stances, ainsi que dans l'Ârioste : ce sont , d'après l'usage du temps, des huitains, où les rimes sont mélangées, sans toutefois que l'alternative des masculines et des féminines soit exactement suivie. Ils se terminent par ce cri de Bradamante :
Au ciel n'a point de justice, je pense,
Si ce forfait demeure sans vengence.
tu
Çà et là quelques accents delà passion ne manquent pas ,- il est vrai , de vivacité et de naturel : mais trop souvent l'écrivain , privé de l'appui d une inspiration personnelle, n'a plus pour interprète qu'une langue inculte. A travers l'enveloppe de ce français mal façonné, où les hiatus abondent, on aperçoit peu l'allure aisée et gracieuse , le mouvement pathétique, la beauté soutenue du chef-d'œuvre italien.
Pour retrouver le poète, cherchons-le dans une composition originale : étudions les sonnets de La Boètie. Alors llorissaient , comme on Ta dit, ces passions romanesques dont la chevalerie avait accrédité la mode. Au penchant naturel de la galanterie française , s'était jointe l'influence de l'imitation étrangère. Dès le xive siècle, le Portugal mit en honneur le genre amoureux de la romance pastorale; de là , il se propagea de toutes parts : mais ce fut dans l'Jtalieque cette littérature rencontra leplus de faveur, qu'elle reçut la plus riche et la plus brillante culture. Naguère l'expression de ces sentiments passionnés y avait trouvé, surtout grâce au talent de Pétrarque (-1),
I II n'inventa pas le sonnet, ditHallam; mais c'est peut-être a cause de lui que le sonnet est reste si longtemps à la mode : Littérature de l'Europe^ t. I. p. 43. Sur l'invention ou le perfectionnement du sonnet, déjà précédemment en usage chez les poètes provençaux. V. i,].. ibi'l.. not.
— Mû — une forme que le goût public accueillit avidement, la forme du sonnet : elle se répandit en France, principalement sous Henri IL Toutes les contrées de l'Europe l'adoptèrentaveclemêmeempressement: on peut dire qu'à cette époque le sonnet régna sur la poésie. Ses destinées si brillantes devaient n'être pas moins durables (\ ). On se rappelle le superstitieux hommage que lui rendait encore le grand siècle. Son influence n'a pas d'ailleurs laissé que d'être efficace: cette forme régulière et étroite, dont la sévérité bannit tout mot inutile , tout vers de pur ornement , a mérité son succès ainsi que notre reconnaissance. C'est que pour une littérature dans l'enfance elle avait, comme l'observe un habile appréciateur des œuvres de l'esprit (2), l'avantage inestimable de forcer le talent >à beaucoup de soin et de pureté. Les sonnets si curieusement travaillés de Pétrarque, où il se reprochait néanmoins de ri avoir pas assez serré son mètre et rendu son style assez rare(o), avaient, par leur exquise élégance, enckanlé tous les cœurs et créé en tous lieux des émules de ses chants et de sa gloire. Les La ures
(1) Hallam, Ibîd,, t. I, p. 423; t. 3, p. 359, 370
(2) M. Villemain, Moyen âge, l. II, p. 27. {3)Id..Ibid, t. à, p. 28.
— us —
s'étaient multipliées à l'infini, niais sans que leurs adorateurs fussent tous aussi bien inspirés par leur éloge. A ces maîtresses vraies ou feintes s'adressaient souvent jusqu'à cent sonnets, ou même davantage (4 ). La verve de notre auteur fut plus discrète : pour la Marguerite dont il nous a entretenus, dont la prière l'avait porté à rivaliser avec l'Arioste, il n'en composa que vingt-cinq. Ils présentent une suite de tableaux agréables, de gracieuses rêveries ou d'intéressantes Gelions. Une émotion vive et sincère sauve en général le poète de la subtilité et de la recherche que les imitateurs de Pétrarque substituaient aux purs accents d'un amour idéal et mystique. La Boëtie ne veut que chanter le mal , le tourment qu'il endure, l'espoir qui flatte sa peine; et se pourrait-il qu'il n'y eût pas quelque chose de ce charme qui tient au langage du cœur, à l'alliance d'une sensibilité douce et d'un enthousiasme vrai , dans ces vers qu'à bon droit il offre à sa dame comme skns , puisque c'est elle qui les lui a dictés, qui les a faicts en luy. Non toutefois qu'il ne faille signaler çà el là l'abus de ce faux esprit trop contagieux pour n'avoir pas ici laissé plus d'une trace ; ces formules admiratives, ces fades exagérations de galanterie que l'humeur du sièele contribuait à faire aimer : ces meta-
1 Pasquier, ÏRecherch. de la France. 1.7. c 6
phores sans naturel, ces pointes, ces ornements ambitieux, enfin ces défauts séduisants, dont un goût encore mal assuré, dans la vogue délimitation italienne , ne pouvait entièrement préserver les talents même les plus originaux. Au sortir de la barbarie, comment se garder de l'extrême opposé où nous porte notre faiblesse, de la délicatesse outrée et de la recherche? On sait combien alors il eut été malséant de ne pas rendre jaloux de sa dame le soleil, la lune, les étoiles ; et dans une comparaison dûment établie entre leur éclat et celui de son teint , entre l'escarboucle et ses yeux , de ne pas lui donner l'avantage. De tels traits alors si estimés sont comme la date de ces vers. Mais un ton plus digne de la poésie reparait peu après , ou pour mieux dire , La Boëtie redevient bientôt lui-même. Ici, dans rafllclion qu'il éprouve d'une maladie de celle qu'il aime, il demande aux cieux que, s'il se peut ,
Il meure de sa mort, ell'vive de sa vie.
Là , il joue avec grâce sur le nom de Marguerite , celui de sa bien-aimée ; il célèbre son jour de fête, si prisé de son cœur :
Car de ce jour tout l'an , ce luy semble , est pare.
Mais veut-il entreprendre son éloge et d'abord esquisser les traits de son esprit, il s'aperçoit presque aussitôt qu'il fait de vains efforts;
Qu'à ce travail il passeroit son aage . . . Car le vanter, comme il fault, c'est l'ouvrage De quelqu'esprit, hélas, non pas du mien, Mais d'un esprit qui soit pareil au sien.
C'est que sa doulceur , ses yeulx , sa grâce aimée avaient , il est vrai , vivement touché son cœur;
Mais à son esprit seul il a voulu se rendre.
Et ce n'est pas la le vain langage d'un amant7
Maint homme qui m'entend, lorsqu'ainsi je la vante, Croira qu'à mon plaisir ces louanges j'invente. :
Si j'ai menti pour elle, ajoute-t-il ,
le consens que jo sois de son amour prive
— loi —
11 est prêt a faire , si Ton veut,
Non serment qui l'oblige à l'aimer davantage,
mais serment de son inviolable sincérité. Encore ne sont-ce pas seulement, continue- t-il, ses riches propos qui\ admire , c'est bien autant
La belle majesté de son grave silence.
La variété piquante de ses impressions égale sa vivacité à les peindre. Tantôt de riantes pensées le bercent et l'enivrent : des bagatelles , comme ii arrivepour les coeurs épris, suffisent à son bonheur. Dans sa joie d'avoir reçu en présent des mains de sa dame un livre, dont la tranche est richement garnie et le dessus reluit d'or , il s'écrie plein d'un enthousiasme d'amoureux et desavant :
O livre bien-heureux ! Mon Maron, mon Horace, Mon Homer, mon Pindar, ce semble, te font place...
Mais ensuite, vaincu d'amour , il se prend à gémir :
Trop mortelle est la guerre où l'on n'a jamais trefve !
Ei c'est là l'étal où il languit; limage de celle qu'il aime ne l'abandonne jamai»; h- repos a fui loin de lui :
impatient de l'absence , doit-il souhaiter de la voir quand sa présence aigrit la blessure dont il est atteint? Malheureux de près et de loin , il ne sait plus rien ,
Fors que le mal présent luy semble tousjours pire. Las, en ce rude choix, que luy faut-il eslire?
Aussi dans le regret de sa franchise perdue, il interpelle d'un ton de reproche et de colère le Dieu qui la lui a ravie :
Entant aveugle, nain, qui n'as aultre prouesse, Sinon en trahison quelque flesche tirer , Qui n'as aultre plaisir sinon de deschirer En cent pièces les cœurs de la folle jeunesse , . .. Quel mal me feras-tu que je n'ayë enduré ?
11 ne peut néanmoins , tout entier à sa passion, en distraire sa pensée :
Ce souvenir luy plaist, encor qu'il le tourmente.
Jamais, quoiqu'il souffre de son servage, il n'y renoncera ; il en prend à témoin ce Dieu
Qui ramenant pour nous les saisons a leur tour. Vire les ans légers d'un éternel retour.
C'en est fait, la vie du poète est enchaînée : Entendezle s'attendrir et s'engager pour toujours :
Encor mourant, de toy, j'auray la souvenance.
H disait vrai :Ace noble, à ce fier génie s'unissait l'âme la plus tendre, la plus capable d'un attachement fidèle. 11 ne se révolte pas plus longtemps contre l'amour, puisqu'on ne l'évite pas en le fuyant : mais d'un ton animé il célèbre sa puissance :
Ta force en terre, au ciel, par tout le monde est une. L'oiseau, par l'air volant, sent la force d'aimer, Et les poissons cachés dans le fond de la mer, Et des poissons le roy
Enfin, le noir Plu ton lui-même, atteint de tes flèches,
Sortit veoir les rayons de l'estrange lumière.
Bientôt , grâce à l'hymen , La Boëtie est heureux. Comme sa pure félicité se reflète alors doucement dans son langage, quand il nous peint, après que la chaleur altérée du soleil a cessé de jaunir les moissons,
— loi —
sa Marguerite et lui goûtant le frais d'une belle soirée, n'ayant point de souci des rois, de la cour, de la ville ,
Et traçant dans les bois quelque voye esgarée ;
quand il fait entendre ces accents pleins de mélancolie et de bonheur :
OMedoc, mon païs solitaire et sauvage (i), Il n'est point de païs plus plaisant à mes yeulx : Tu es (2) au bout du monde et je t'en aimemieulx ; Nous sçavons, après touts, les malheurs de nostre aage !
Un contemporain toutefois, excellent juge , mais malicieux critique (5) , à ces sonnets de La Boëtie quil avait faicts à la poursuite de son mariage , en faveur de sa femme, empreints déjà, suivant lui , de je nesçais
(\) Ce vers rappelle le titre d'un prétendu livre « Sur le sauvage et solitaire païs du Medoc , » mentionné par quelques biographes au nombre des travaux de La Boëtie. Il me paraît évident qu'il n'a été l'auteur d'aucun ouvrage semblable.
-2 Plus d'un siècle après La Boëtie. La Fontaine et Molière n'ont pas redouté des rencontres de voyelles dont le choc n'était pas plus dur que celui-là [V. M. Sainte-Beuve. Poésie au xviestecfe, t. I. p. 189 . et Marmontcl les a approuvés.
3 Montaigne, Ess . 1 1. c. XXVIII, au commencement.
quelle froideur maritale , en préférait d'autres de la même main qui , nous dit-il , ont quelque chose de plus brouillant , et qui rappellent, œuvre de sa plus verte jeunesse (i) , une belle et noble ardeur, dont elle s'était embrasée : De là ces poésies pleines d" enthousiasme qui renferment l'expression exaltée d'un brûlant amour et ces plaintes poignantes qui ne manquent guère de naitre du sein même du bonheur.
. . . Quoniam medio de fonte leporum
Surgit amari aliquid quodinipsis floribus angat(a).
Des cris d'angoisse qui se mêlent aux chants d'une unie enivrée, des élans de joie et de douleur qui
(1) Montaigne, Ibid. On voitqu'avant son diseoursde \a Servitude volontaire^ LaBoëtie s'était déjàessayé dans la poésie, puisque, vers le début de cet ouvrage, après avoir cité deux vers français qui ne se retrouvent pas ailleurs parmi ceux que nous avons conservés de lui, il ajoute : « Comme j'ai dict ailleurs aultrefois, passant le temps à nos rimes françoises : Car je ne craindray point, escrivant à toy, ô Longa, mesler de mes vers desquels... tu me fais glorieux. » C'est à ceLonga, personnage d'ailleurs inconnu, qu'est adressé le discours delà Servitude volontaire.
(2) « De la source même des délices sort l'amertume qui les empoisonne ; c'est l'épine cachée dans les fleurs.» Lucrèce, 1. IV, v. 1126. V. cette citation et les remarques qui raccompagnent dans les Essais de Montaigne, 1 2, ci 2<> au commencement.
se succèdent; les faiblesses et les violences d'une passion tumultueuse qui se nourrit de craintes et de soupçons, qui éclate en fougueux transports (\) ; c'est là ce qui remplit les vingt-neuf autres sonnets de La Boëtie (2).
On sent combien ces mouvements déréglés qui se heurtent, animent le langage des muses : Le poète est vaincu, il reconnaît, il proclame sa défaite :
Pardon, amour, pardon ; ô Seigneur ! je te voue Le reste de mes ans, ma voix et mes escripts, Mes sanglots, mes souspirs, mes larmes et mes cris : Rien, rien tenir d'aulcun que de toy, je n'advoue (3).
11 s accuse d'avoir lutté trop longtemps contre luimême , d'avoir trop défendu son cœur :
Si j'ay pour le garder retardé ta victoire,
Ne l'en traite plus mal ; plus grande en est ta gloire :
(1) r. Goujet (Bibliothèque de;, t. XII, p. 139.
(2) Insérés par Montaigne dans le c. XXVIII de ses Essais, 1. 1.
(3) Dans plusieurs de ces sonnets, les vers sont, comme on le \oit, de douze syllabes; souvent aussi ils n'en ont que dix ou même
que huit.
Et si du premier coup tu ne m'as abbattu, Pense qu'un bon vainqueur, et né (i) pour estre grand, Son nouveau prisonnier, quand un coup il se rend. Il prise et l'aynie mieulx, s'il a bien combattu.
Depuis que sa franchise est morte, un venin mortel circule dons ses veines. 11 le peint en paroles de flamme :
C'est amour, c'est amour, c'est luy seul, je le sens,
Mais le plus vif amour
Ce cruel n'a pas mis un de ses traicts perçants
Mais arc, traicts et carquois, et luy tout dans mes sen*
Si là aussi quelques bizarreries se rencontrent et nous choquent, si le poète célèbre les yeux verts (2) de sa
(1) On écrivait au xvie siècle né en poésie, nay en prose.
11 ne fut onc homme de mère né Qui n'ait esté en ses jours fortuné Diversement
(Amyot, Traduction de Plutarque, Consolation à Apollonius.)
Un homme bien nay , un homme mal nay , lit-on dans les Essais 1. I, c. 42.
(2) C'est la traduction du cœruleus des Latins, du ^Xauxêç des Grecs. Cette expression, alors fort goûtée, se retrouve partout : sein verdelet, dit Ronsard. Plus loin, dans La Boëtie , il est question des muses aux yeulx verts.
clame, s'il la compare avec une subtilité précieuse à la Dordogne, à la Vezère, cette empreinte du temps n'at-elle pas elle-même son intérêt ? En tout cas elle ne saurait faire disparaître le mouvement, la verve de ce langage passionné. Voyez comme La Boëtie continue à peindre l'émotion irrésistible dont il a été saisi :
Froid, sans cœur me laissa son œil victorieux,
Tout estourdy du coup de sa forte lumière :
Comme un surpris de nuict aux champs, quand il esclaire,
Estonné, se pallist si la flesche des cieulx
Sifflant lui passe contre, et lui serre les yeulx ;
I! tremble, et veoit, transy, Jupiter en cholere.
Dans ce style vieilli, il va encore une étincelle du feu qui échauffait l'auteur. A côté de ces touches fermes, de ces teintes vives et colorées, on remarque des détails doux et gracieux, autre trait de ce souple talent, lorsqu'il peint par exemple une rivière aux replis sinueux.
Et qui va s'escartant
Toujours flottant, mal scure, en son cours inconstant,
Sans nommer sa dame, il indique un moyen facile de la trouver : qu'il promène ses yeux sur toutes les
beautés , celui qui veut la découvrir , el les arrêtant sur la plus parfaite ,
Lors , s'il a voix, qu'il crie hardiment, la voylà !
Commesescharmesl'élèventbienaudessusdetoiUes les autres, il s'éloignera, pour chanter sa tendresse et ses peines, de tous ceuxqui l'ont devancé. 11 ne suivra les traces « nydu Florentin aux regels langoureux , ny de Catulle, l'amoureux folaslre, ny dusçavant Properce» ; car, ajoutent— il avec naïveté,
Ils n'ayment pas pour moy, je n'ayme pas pour eulx Qui pourra sur aultruy ses douleurs limiter , Celuy pourra d'aultruy les plainctes imiter : Chacun sent son tourment et sçait ce qu'il endure, Chacun parla d'amour ainsi qu'il l'entendit. Je dis ce que mon cœur, ce que mon mal me dit.. .
lMus loin, ilsadresse aux vents, aux nues, à l'orage qui dans le moment où il se rend auprès de sa maîtresse semblent conspirer à lui fermer le chemin. Mais son courage, nous dit-il , loin d'en être abattu, s'en embrase :
De leur malice en mon cœur je me ris
Me pensent-ils pour cela faire rendre?
Je veulx, jeveulx, et le declaire ainsi S'ilfault mourir, mourir comme Léandre...
Comme Léandre, qui osait jadis ,
Armé d'amour, contre l'eau se deffendre, Et qui vaincu par les flots rigoureux...
Un soir leur jeta celte voix :
Pardonnez-moy maintenant que j'y veoys (vais) Et gardez-moy la mort quand je retourne.
Souvenir et vers gracieux qui nous rappellent ceux d'un grand poète (4) :
Léandre, conduit par l'amour, En nageant disait aux orages :
r< Laissez-moi gagner les rivages, Ne me noyez qu'à mon retour. ■
1 Voltaire. La Boè'tie lui-même avait emprunté cette epigramme à V Anthologie grecque ou à Martial qui l'a traduite en latin, lib. de spectaculis, XXV.
Do tristes images, à coté des tableaux de l'amour heureux , c'est ce que se plaisait à nous offrir la fable antique : de cruelles alternatives, d'amères déceptions à côté de ses espérances et de ses joies, c'est ce que présente la vie réelle. Tout-à-coup un cri de douleur et de vengeance interrompt ces chants fortunés. Le cœur aimanta été trompé : « un parler double, une humeur légère , une malice couverte, une venimeuse doulceur » ont abusé Famé simple et conGante de La Boëtie : sur de lui-même, il s'est endormi dans la crédulité : écoutez son soudain réveil et son ardente plainte :
Ce n'est pas moy que l'on abuse ainsi :
Mais presque aussitôt ce courroux va s'éteindre. Une bien-heureuselettre,unsainctpapier, comme il l'appelle, l'a éclairé: il condamne ses soupçons, les blasphèmes qu'ils lui ont inspirés. Honteux de leur injustice, il a demandé son pardon. Lui-même, dans un sonnet où des traits heureux se mêlent aux défauts du temps, et que, par ce motif je rapporterai tout entier, proclame sa faute et son repentir :
Je tremblois devant elle, et attendois, transy, Pour venger mon forfaiot quelque juste sentence,