‹ Étienne de la Böstie, amie de MontaigneChapitre 5 sur 6 · UY · texte numérisé non relu

UY

A moy mesme consent i du poids de mon oflen< e. Lors qu'elle nie dict, va, je te prends a inercy.

Que mon loz (2 désormais par tout soit esclaircy : Employé là tes ans : et sans plus , meshuy (3) pense D'enrichir de mon nom par tes vers nostre France, Couvre de \eis ta taulte, et paye mo\ ainsi.

Sus donc, ma plume, ilfault, pour jouyr de ma peine, Courir par sa grandeur d'une plus large veine. Mais regarde à son œil, qu'il ne nous abandonne.

Sans ses yeulx. nos esprits se mourraient languissants Tls nous donnent le cœur, ils nous donnent le sens. Pour se payer de moy. il fault qu'elle me donne

Par 1111 beau dévouement de poète il venge sur ses vers, en les poursuivant de ses imprécations , l'honneur qu'il a attaqué :

O vous, mauldits sonnets, vous qui printes l'audace De toucher a ma dame ! ô malings et pervers. Des muses je reproche, et honte de mes vers !. ..

I Consent, conscius, ayanf le sentiment, la conscience de. î Loz, tous, élogte.

\ shuy, dorénavant

Dans sa colère contre ces deux enfants dont il rougit, s'il a un jour « quelque part a la postérité, » ainsi qu'il l'espère ,

Il veult que l'un et l'aultreen soit déshérité.

Désormais, il ne fera plus que savourer, chanter son amour :

N'ayea plus, mes amis, n'ayez plus cette envie Que je cesse d'aymer ; laissez moy obstiné , Vivre et mourir ainsi, puis qu'il est ordonné : Mon amour, c'est le fil auquel se tient ma vie.

Toutefois celte tendresse qui l'enivre n'est pas sans aiguillonsimportuns, sansmélanged'amertume; l'inflexible sévérité de sa maîtresse lui refuse tout allégement. Il accuse sa rigueur :

Car quand de te parler parfois je me hazarde, C'est lors que mon espoir desseiché se tarit.

Sa maîtresse en effet n'est pas moins vertueuse que belle : dans ses yeux, avec le petit archer, brille lapro* messe du plaisir :

Maisaprez, la rigueur de son triste langage Me monstre dans son coeur la fierehonnesteté ;

Et condamné je veoy la dure chasteté Là gravement assise et la vertu sauvage.

Do là son martyr, son découragement profond qui s'exprime avec une émotion touchante :

Rien ne me reconforte ;

Tout m'abandonne, et d'elle je n'ay l'ien, Sinon tousjours quelque nouveau soustien, Qui rend ma peine et ma douleur plus forte. . .

Nymphes des bois, qui avez, estonnees De mes douleurs, je croy, quelque raercy. Qu'en pensez-vous? puis-je durer ainsi, Si à mes maulx trefves ne sont données?

Ce que j'attends, c'estun jour d'obtenir Quelques souspirs des gents de l'avenir : Quelqu'un dira dessus moy par pitié :

Sa dame et luy naquirent destinez,

Egalement de mourir obstinez,

L'une en rigueur, et l'aultre en amitié.

Mais ne jouit-on pas, dans l'amour , de ses douleurs autant que de ses plaisirs? Ces peines mêmes ne sont-elles pas autant de liens qui attachent le cœur vraiment épris? Loin de rebuter une affection solide , elles l'affermissent : c'est son caractère de croître par elles et de les bénir. Aussi, sous l'impression du sentiment qui le domine, La Boëlie se

reproche-t-il bientôt d'avoir été rebelle à son tourment : il s'y complaît, il le célèbre avec enthousiasme :

Vive le mal, ô Dieux, qui me dévore, Vive à son gré mon tourment rigoureux !

Dans son malheur même , il s'estime , il se proclame

Et bien-heureux et bien- heureux encore !

Voilà le mouvement, voilà le cri de la passion. Ne reconnaît-on pas à ces traits sa mystérieuse et tyrannique puissance?

Toute dure, tout impitoyable qu'elle est, à combien de titres ne semble-t-il pas au poète qu'elle soit digne de sa foy , celle qu'il nous montre, en terminant , comblée de toutes les faveurs, parée de toutes les grâces de la nature ,

Quand des thresors qu'elle luy reservoit Sa grande clef luv feut abandonnée.

Ces deux vers que je ne cite pas comme les meilleurs

ippellent un passage de Ronsard : le inailre avaitdit

Aature ornant Cassandre qui devoit De sa doulceur forcer les plus rebelles, La composa de cent beautez nouvelles Quedez mille ans en espargneelle avoit.

Hélas ! comme la Cassandre que célébrait Ronsard et qu'il suppose , par une de ses plus heureuses conceptions , un moment douée, pour lui répondre, du don de prévoir l'avenir, elle eut pu avec plus de vérité , cette belle tant aimée , faire entendre à La Boëtie ce funeste oracle :

De peu de jours ta fin sera bornée.

Avant le soir se clorra ta journée ; Trahis d'espoir, tes pensers périront ! ...

Dans l'imitation des premiers vers remarquons d ailleurs un tribut d'hommage payé par le jeune poète à la suzeraineté de cette grande renommée contemporaine. Comme tout ce qu'il y avait de distingue dans celte époque, il s'inclinait devant le génie de Ronsard, ce génie qui , pour le laisser parler , « avoit tant advancé nostre langue et rendu son premier honneur ànostrerhythme : car j'use, ajoute-t-il, volontiers de ce mot eJ il ne me desplaisf . » On voit s'il en

avait le droit. Il connaissait la reine, la parlée; il i\duuvail l'esprit aigu, la grâce de l'homme qui venait a\ee du Bellay de refaire à neuf la poésie Françoise (\).

Les titres de La Bpëtie, comme prosateur et poète, nous les avons placés sous les yeux du lecteur: il sera juge. Nous n'ajouterons qu'une observation. À cette époque où, comme Font remarqué des écrivains habilesàétudier lesmœursdans la littérature, une chose manquait essentiellement, le sentiment de la décence , il donna la preuve d'un jugement anticipé , en respectant et sa plume et le public. On sait combien les plus graves auteurs du temps s'affranchissaient de ce devoir. Ce goût délicat qui consiste à tenir l'imagination sous sa dépendance et à en tempérer l'ardeur par la réserve de l'expression, n'avait pas encore pris naissance : d'indiscrètes peintures offensaient souvent la pudeur et la vertu. Ce reproche

I Traité de la servitude volontaire. L'Hôpital . aussi enthousiaste, ne craignait pas de comparer à Virgile Ronsard

Qui veteres unus scribendi laude poetas -Equavit, dubiamque facit tibi, Mantua, palmam.

!". Iépitre au cardinal de Lorraine, dont le sujet est l'éloge de Ronsard, p. ! 28 de l'édition d'Amsterdam. 1732. in-8; cf. de Thou. hist. I. XCII; Pasquier, Recherches de la France, 1. VII, c. <i, 7. etc. i ses i rs latins, ou il dit que tous les poètes anciens

Roasardum nequcaui mhiuI n i. .

l'un- qui reliquos referi poel

s'appliquait surtout aux poètes. Tous, pour ainsi dire, dans leurs compositions conformes au goût dominant , oubliaient la modestie qui sied si bien à leurs fictions et à leur langage. Loin de les combattre, ils favorisaient les tendances dissolues du siècle. Un historien (1) compte , parmi les causes de la corruption générale sous le règne de Henri II, le dérèglement de la poésie « qui commença, dit-il, de florir avec plus de beauté et de grâce qu'elle n'avoit fait auparavant... Alors, ajoute-t-il , les muses qui doivent estre vierges, changèrent leurs chastes attraits en mignardises affectées ; elles n'eurent presque plus d'autre métier que de chatouiller et d'exciter de honteuses passions.» Celte influence funeste, apportée surtout d'Italie , ne s'étendit pas à l'auteur que nous avons apprécié. Par un mérite dont il faut faire honneuràses mœurs et à son esprit, il demeura pur de celte licence que tant d'exemples semblaient autoriser; il pressentit, il observa les lois rigoureuses de la convenance moderne : aucun détail , aucun mot dans ses ouvrages qu'on éprouve le besoin de faire disparaître.

Ces travaux littéraires ne furent d'ailleurs pour La Boëtie que le délassement de travaux plus graves. On

I Mézeray, Histoire de France, t. II, p .722, rtel'édit. in-fol. de Paris, H.i<>.

a peine à comprendre comment il put les concilier avec les longues et difficiles études du légiste qu'il poussa si loin. Les mémoires dont il était l'auteur annonçaient, ainsi qu'on l'assure, un des premiers jurisconsultes du siècle. On eût dit, à le voir exceller dans toutes ces parties qu'il avait embrassées va la fois, poésie, langues, antiquité, politique, jurisprudence, que chacune d'elles avait eu seule toute son application (i) : c'est que l'heureuse vigueur de son génie se jouait des difficultés. Pour sa vue perçante rien ne semblait impénétrable, et les connaissances les plus diverses se réunissaient pour entrer sans confusion et sans effort dans son esprit comme dans leur séjour naturel.

La Boëtie dut surtout approfondir celle du droit : car il appartenait au corps de la magistrature; il était conseiller au Parlement de Bordeaux. A l'époque de la révolte de cette ville , la cour de justice avait, il est vrai , été interdite par le terrible connétable (2) : mais cette déchéance, aussi bien

(ïj Sammarthani Elogia, 1. II. Homo excellent natura praeditus, parique culturœ diligentia expolitus, ... ut qui praeter eam, cui peculiari voto sese dederat jurisprudentiam , philosophiae partes oranes et eam prsecipue quae est de moribus noncalleret modo, sed etiam in omni vita prseclarissime exprimeret , etc. : cf. de Thou , Hist. !. XXXV. c. 15.

(2) Y. De Lurlu'. Chronique Bourdeloise, p. 43 v.

que toutes les au 1res dont il s'était plu à frapper cette malheureuse cité, n'avait eu que peu de durée. Bientôt Henri , comme honteux d'avoir été servi trop fidèlement, s'était empressé d'effacer la trace de ces rigueurs. Dès Tannée suivante, dit un contemporain (i), « les Bourdelois furent restitués eulx et leur postérité en leur honneur . bonne lame (2) et renommée. » Un an après, avec les autres privilèges et libertés, furent rétablis la cour de justice et le corps de ville (5).

Des quatorze Parlements successivement institués en France, le ParlemeiUdeBordeaux avait ete créé le quatrième. Il datait de 1562(4) : son influence était considérable dans les provinces du midi, et les troubles mal éteints qui les avaient agitées augmentaient encore cette importance (5). La faveur .lu prince

I De Lurbe. Ibtd. p. 42.

I Varna, renom, réputation. V. la remarque de La Bruyère sur ce mot et sur plusieurs autres que nous avons perdus; c. XIV. des CaracU

(3) V. De Lurbe. Chronique Bourdeloise, 14, i .

4 Avant lui. Paris. 13o2: Toulouse, 1444; Grenoble. I453-; après lui. Dijon. 1 494 : Aix, ! 5v4, etc. La gloire de ces parlement- a permis dédire : La France a été longtemps une monarchie militaire et judiciaire, formée par l'épée, réglée par le droit. M. Mignet, éloge de M. Simécn.

5 r.M. Villemain, Vie de L'Hôpital, où il dit que souvent le parlement de Bon a [attention de ce mazisirat.

semblait (Tailleurs attentive à lui taire oublier sa Jisgrâce. Naguère encore , dans une rivalité qui s était élevée entre les Parlements de Dijon etde Bordeaux, la préséance avait été accordée à celui-ci comme au plus ancien (4).

Jamais il n'avait compté un plus grand nombre d'hommes distingués dans son sein. Une noble émulation d'études etde travaux existait entre eux : delà ces lumières et cette sagesse qui lui donnaient tant d'autorité et l'entouraient de tant de respect dans la Guienne et les pays voisins. Les archevêques de Bordeaux regardaient comme un de leurs plus précieux litres d'honneur d'y avoir, comme conseillers-nés, droit de séance et voix délibérative (2). Parmi ces magistrats que signalaient leur capacité ou leurs écrits, on remarquait Brassac (5), Pomiers, AJesmes, Malvin (4), Gaultier, La Chassaigne, Benoît de Largebaslon (5), « non moins doctes, suivant le chroni-

(1) De Lurbe, Ibid., p. 45.

{ï)IJ.Ibid., p. 15,

(3) Nous le voyons cité dans les poésies latines de La Boë'tie, ainsi que La Chassaigne. On se rappelle que la femme de Montaigne. Françoise de La Chassaigne , était fille de ce dernier.

«: PoiirMahin, V. de Thon. De rH<t sua, l. IL (5) Depuis premier président ; V. sur ce magistrat de Thou.

De r/hi sua. |. il.

— 17:> — gueur de Lurbe, en bonnes lettres qu'en droict (I ) ; » le président Christophe de Roffignac. auteur délivres fort estimés en matière bénéûeiale (2) ; Arnaud de Ferron (3) , aussi fameux par ses observations sur nos lois que par ses ouvrages historiques (4), Fun des trois grands hommes que la France, comme le remarque de Thou. perdit en 4 565 (5) ; les deuxautres furent Jean Brodeau (6) et La Boëtie lui- même.

L'amour de Tordre, uni à celui de la liberté , une piété vive et sincère animaient les membres de ce sénat : ainsi l'appelait-on(7), par un sentiment de vénération mêlé à cette passion de l'époque pour tous les usages et les souvenirs de l'antiquité. Les traditions des beaux temps de la Grèce et de Rome s'associaient en eux aux traditions naïves de nos vieilles mœurs gauloises ; et de celte fusion où la science et la nature

(J) Chronique Bourdeloise, p. 44 et 45 v°.

(2)DeLurbe,/6*Y/., p. 45 v°.

(3) Id. Ibid p. 44 v° ; et Sammarthani . Elog. 1. II.

il", de Thou, Hist.. 1. XXXV, c. 15.

g Id. Ibid,

(6) Ibid. Brodeau. mathématicien, savant et littérateur, est surtout connu par l'ouvrage intitulé : Mhcellanea , contenu dans le Thésaurus criticus de Gruter.

7 V. DeLurbe. Ibid, p. 15: de Thou, Effet., pass.

avaient une éjjale part , résultait un caractère aussi élevé qu'original. Austérité de principes, intégrité, conscience ferme et éclairée qui plaçait la plus impartiale justice au premir rang de ses devoirs; tels étaient , avec une haute intelligence, nourrie de fortes études , les traits communs qui faisaient la gloire de ces magistrats. Tout récemment encore, en présence de cette cour assemblée, le premier président, François deLaage, avaitélé enseveli publiquement en habit de cordelier, touchant symbole de la foi fervente de nos pères. Peu après , dans une entreprise formée par des factieux , sous le masque de la religion, contre la tranquillité publique, le Parlement avait signalé sa vigilance et son énergie en étouffant le complot, en frappant les coupables (i). Une circonstance moins funeste mit bientôt au grand jour son respect du droit naturel , son amour dune juste indépendance qui Yen rendait partout eten toute rencontre le protecteur, ses nobles idées de philanthropie qui devançaient les lumières delà civilisation moderne : Un marchand avait amené à Bordeaux, pour les vendre-, une cargaison de nègres et de Maures esclaves : tous furent déclarés libres par un arrêt

(1) De Lurbe, Ibicl. 45 v°. Il s agit de l'entreprise formée en 4561 par les Huguenots sur la ville et le château Trompette.

(le In cour. < La France, y disait-on. mère de liberté, ne pouvoit souffrir aulcun esclave (4 ). »

Représentant dune de ces familles à la vieille marque (2) , où se perpétuaient avec là gravité des fonctions la science et la vertu , et qui depuis longtemps fournissaient des membres au Parlement de la Guyenne, La Boëtie y avait pris place , au sortir de l'adolescence (5). Entouré de collègues pour la plupart recommandables par la double autorité de 1 expérience et du savoir, à cet âge où il eût été déjà beau de marcher sur leurs traces, de s'éclairer de leurs conseils , il se montra dès l'abord capable de les diriger par ses lumières (4). Son application aux affaires ne souffrait aucun préjudice de ses études spéculatives. Par son zèle à les aborder, par l'habileté qu'il faisait paraître à les résoudre, enfin par sa droiture inflexible dans l'administration de la justice , il était digne de servir de modèle à ceux dont

1 De Lurbe Hist, . p. 47. v". Cf. Lettres de Pasquier, I, 2 : Nous portons le nom de François, observe-t-il. c'est à dire de francs et de libres.

(2) Montaigne. Ess. 1. II. c. t~.

(3) Adolescentiam vix egressus . in Aquitaniaesenatu sedit. Sammarth. Élog. 1. II.

(4) Sammarthani Elog., i. II: cf. Bibliothèque du Mainè.çu nom de La Boëtie.

il était déjà l'honneur par la supériorité de ses talents H).

A son incorruptible équité , au dévouement qui le liait à tous ses devoirs, et pour se résumer par un mot , à toutes les vertus d'un citoyen antique . se joignaient dans la Boëtie toutes les vertus d'un chrétien. Aussi la confiance de ses compatriotes ne lui manquât-elle pas : elle réuni (entre ses mains ces charges modestes où l'honnête homme ne brigue qu'une récompense, celle de s'être rendu utile. Suivant un témoignage contemporain (2), il fut honoré des dignités « de son quartier qu'on estime des grandes , et jamais nul n'y apporta plus de suffisance et n'y acquit plus de vraye réputation. » Mais pour chercher à se produire sur un plus vaste théâtre, il lui manquait cette ambition vulgaire, que dédaignent les âmes fières et indépendantes. Ainsi sa force « trop mesnage (5) » peut-être , se concentra dans le cercle d'une vie presque entièrement privée, et des affections domestiques.

(1) De Thou, Hist., 1. V, c. 13 : Boëtianus Burdigalensis senatiis magnum ornamentum ; etl. XXXV, c. 15 : multiplici eruditione cum exquisita facundia conjuncta insignis, quam ad civilem scientiam indexera t, rara et supra œtatem prudentia.

(2) V. Lettre de Montaigne à l'Hôpital.

(3) Ihid.

Il fut heureux par elles : c'est que la richesse de ses propres sentiments prévenait en lui, pour ainsi dire, le besoin éprouvé par la plupart des hommes d'une existence dissipée et extérieure. Jeune, il était devenu répoux de celle qu'il avait célébrée dans ses vers. Onvoitparquelquesépanchemenlsde son cœur, combien il savoura la douceur de cette union désirée (4), combien sacarrière, qui se prolongea si peu, dut aux trésors de son âme affectueuse, de paraître pleine. Car ce ne fut pas seulement l'amour qui en charma le cours trop rapide; le sentiment qui, avec autant de bonheur, lui donna plus de célébrité, n'est-ce pas celui qui lui fit chercher, rencontrer, embrasser avidement un ami tel qu'à peine l'imagination eut pu le concevoir? Plus d'un trait dans ses ouvrages annonce que La Boëtie était né pour l'amitié , qu'il était capable d'en goûter l'exquise saveur. Presque adolescent encore , dans l'ouvrage qu'une mâle indignation lui suggère . il montre la passion qui l'entraîne vers un autre lui-même : « L'amitié , s'écrie-t-il , c'est un nom sacré, c'est une chose saincte (2). » Dans ses sonnets , cette pensée lui revient et lui inspire ce vers :

Aussi qu'est-il plus beau qu'une amitié fidèle (3)?

(1) V. ses poésies latines, p. 103, et appendice I.

(2) Traité de la servitude volontaire.

(3) Neuvième des sonnets cités par Montaigne, Essais, I. I. c. 2s

Cet ami que son âme impatiente avait rêvé , il le trouva parmi les conseillers qui siégeaient comme lui au Parlement de Bordeaux (I) : c'était le magistrat, alors obscur, et assez mécontent de l'élude des lois, de rembarras des affaires, qui devait plus tard porter Tépée, suivre la cour (2), et après avoir enfin ressaisi sa liberté, immortaliser son nom par le livre le plus populaire du xvie siècle, celui de cette époque qui renferme le plus d'idées, et qu'il se contenta d'appeler modestement ses Essais 5).

Tous deux, La Boètie, publiciste et poète, et le rêveur iMontaigne, étaient dignes de celte étroite union des cœurs qui semble exclusivement réservée aux natures d'élite. Ils avaient une soif naturelle de cette jouissance intime des âmes : mais aussi tous deux en

(i)DeThou. histor.,1. CIV, c 7.

(2) Id.i, de vita sua, 1. III.

(3) «Modestioreprofectonomine conatus appellavit, » disait déjà de son temps Sainte-Marthe, son panégyriste. Elog., 1. II; cf. la lettre I duliv. XVIII de Pasquier, un des familiers deMontaigne ; J.Lipse. Epist.cent.il adBelg. Ep.XX; deThou,hist. 1. CIV, c. 7 : «Conatus ejus. . . immortalia sui ingenii monumenta » . Si l'on croit Montaigne lui-même, il n'avait pas eu d'autre but que de faire « l'essay de ses facultez naturelles. » L. Il, c. 10, au commencement.

omprenaient la grandeur: ils se la peignaient sous os mêmes (rails , sous une image sublime, et la rap- ><>rlaientau même principe, à laverlu.

Si jamais le slyle de La Boëlie emprunte des généreuses passions qui l'animent quelque chose de noble et d'élevé, c'est quand il parle de cette amitié, queles tyrans', suivant lui , ne peuvent ni faire éprouver, ni ressentir ; quand il proclame « qu'elle ne se mel jamais qu'entre genlsdebien, qu'elle nese prend que par une mutuelle estime, qu'elle s'entretient non tant par un bienfait que par la bonne vie( I ) : » c'est à bon droit qu'il place «son gibbier en l'équité; dez lors elle ne clochera pas, mais sera lousjours eguale(2); » et comme s'il élait à l'aise dans ces idées, il s'y étend avec charme, avec abondance : « ce qui rend, continue-t-il, un ami asseuréde l'aultre, c'est la cognoissancedeson intégrité; les respondants qu'il en a, c'est son bon naturel, la foy et la constance ». Cette conviction qu'un heureux inlinct lui a suggérée s'affermit en lui avec 1 àgeet par l'expérience. Quand il jouit de ce sentiment dont il avaitentrevu l'excellence

(\) Traité Je la Servitude volontaire.

-2 Ibid.

et pénétré si bien la source, échauffé delà douce émotion qui le possède, il revient sur cette première pensée; dans celte langued'Horaceet de Virgile, dont il aurait pu dire aussi « c'estoit la mienne maternelle (4 ), » il adresse à son ami ces accents sortis de son cœur (2) :

« La plupart de ceux qu'on appelle sages (5), en garde contre le vulgaire, ne se fient à l'amitié que lorsqu'éprouvée par le temps, elle a résisté aux vicissitudes de la fortune , aux assauts multipliés du malheur. Pour nous, l'affection qui nous unit ne date guère que d'une année, et déjà elle est au comble; on ne saurait plus ajouter à la force des nœuds qui nous encha nenl. .. Peut-être notre volonté n'y at-elle pas eu de part : mais c'est ce qu'on ne saurait dire; et personne dune raison si chagrine, qu'il puisse, s'il connaît nos deux cœurs et nos goûts et notre caractère, s enquérir du jour où remonte notre union et refuser d'applaudir de bon cœur à une intimité si étroite. Nulle crainte que nos descendants, si les deslins le permettent, nous envient la gloire

I V. Montaigne, Essais, 1. 1. c. 25; 1. II. c. 17 ; 1. 3. c. 2.

'2) La Boëtie. dit Montaigne . Essais, 1. I, c. 27, escrivit une satyre latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la précipitation de nostre intelligence si promptement parvenue à sa perfection.

3 V. Poésies latines, p. 1 10, v" et appendice I.

<le joindre nos noms à ceux des amis célèbres (4). Le cerisier greffé ne vent poiut porter de pommes, et le poirier n'adopte pas la prune : ni le temps ni les soins ne peuvent triompher de cette antipathie naturelle. Bientôt la même greffe, entée sur d'autres arbres, cesse, par une loi secrète de la nature, d'être stérile; on voit presque à Tintant les bourgeons gonflés se réunir et par un commun travail produire tous deux un même fruit: la branche étrangère croit pleine de force, et tandis que le tronc nouveau qui la supporte s'empresse de lui dispenser la sève paternelle, elle change de nom et passe sans peine dans une autre famille, lien est ainsi des cœurs : telle est l'affinité de ceux-ci que jamais rien ne pourrait les disjoindre; entre ceux-là aucune alliance possible. Pour toi, Montaigne, ce quia confondu nos deux destinées sans qu'il soit au pouvoir d'aucun événement de les séparer, c'est le vœu puissant de la nature (2), et l'attrait qui cimente l'amitié avec le plus de charme, la vertu ; c'est elle, qui sans jamais rassasier les esprits

(1) Mon frère, disait La Boë'tie, au lit de mort, à Montaigne (L. la lettre V de eelui-ei, adressée à son père), « vous que j'avois choisi parmi tant d'hommes pour renouveller aveeques vous cette vertueuse et sincère amitié... de laquelle il ne reste que quelques vieilles traces en la mémoire de l'antiquité etc. »

2 Cf. Montaigne. Ess.. 1. I. c. 2"

auxquels elle se lait connaître, les remplit d'une passion infinie pour sa beauté idéale : aucun lien plus efficace pour rapprocher les hommes et créer entre eux un noble attachement U). »

On comprend dès lors pourquoi l'amitié véritable est un phénomène si rare ici -bas. A cette époque toutefois subsistaient encore dans certaines classes privilégiées pour les mœurs, quelques traces de ces vieilles traditions plus favorables à l'amitié : elles se rencontraient surtout chez les magistrats et les savants, Telle élaitcette alliance de l'esprit etdu cœur qui unissait l'historien de Thou et le modeste Pierre Fi thou, si estimé que , sans magistrature il était comme le juge perpétuel et universel de toutes les affaires (2). Le sévère L'Hôpital déposait toutes ses pensées, toutes ses joies,

(ï) Faictes guider ce barnois (de deux inclinations unies), par la vertu... Comme aussi est-il du tout impossible de l'atteler sans cela. Montaigne, Ibid... En cette vraye amitié, en laquelle on négocie du fin fond de son courage, certes, il est besoing que touts les ressorts soient nets et seurs parfaitement. Ibid. On connaît aussi les beaux vers de Voltaire :

Amitié, don du ciel, plaisir des grandes âmes, etc.

Henriacle, chant VIII.

(2) V. De Thou, Hist., 1. CXV11 ; et M. Patin, éloge de J. A. de Tliou, p. 2-il de ses Mélanges, en note.

toutes ses peines dans le sein de Jacques Dufaur (\). Deux frères jumeaux ne s'embrassaient pas d'une affection plus étroite; ils avaient vieilli ensemble, de plus en plus identifiés l'un à l'autre par la bonne et la mauvaise fortune (2). Lorsque la mort avait frappé ce compagnon de son enfance, sa douleur éclatait en plaintes touchantes : « 0 mon ami, s' écriait-il, ton unique peine était de ne pas me voir à tes côtés et de penser que tu allaisfaire couler mes larmes. » Ensuite se consolant à la vue de ses cheveux blancs : « Tu m'as précédé, ombre chère, mais c'est pour peu de temps. Ah! puisse bientôt un même lieu nous recevoir! Puissions-nous v goûter à jamais les charmes de ce sentiment qui nous ravissait sur la terre ! »

La vie littéraire formait et consacrait plus d'un de ces liens, dont l'amour de la gloire et l'émulation de

nobles études resserraient les nœuds (5) : c'est ainsi que Ronsard nous a laissé un témoignage de la sympathie qui l'attachait à Rémi Belleau, lorsque, dans

(1) V. poésies latines de L'Hôpital, la pièce a deobitu Jac. Faùri, » p. 381. de l'édit. citée: et fin de l'appendice I.

8 Ibid.

(3) L'amitié, a dit M. Saint-Marc Girardin . dans son discours de réception a l'Académie française , est de tous nos sentiments celui peut-être qui s'accorde le mieux avec le goùl des lettres.

des vers adressés à cet excellent poète françois , il ex. prime le vœu que les siècles futurs

Ne cèlent que Belleau et Ronsard n'estoient qu'un, Et que touts deux a voient un inesme cœur commun.

Ces accords, ces harmonies précieuses de deux volontés qui se complètent Tune par l'autre , s'étaient ainsi réfugiés dans leur dernier asile , la république des lettres , où subsistait quelque chose de la simplicité et de la candeur qui faisaient autrefois un des principaux traits de notre caractère national. Mais toutes ces amitiés, obscures et vulgaires aujourd'hui, ont été éclipsées par l'éclat qui immortalise celle de La Boëtie et de Montaigne (\).

Déjà elle les rendait fameux entre tous leurs contemporains; déjà on se plai sait à les unir dans les mê-

(4) L'auteur des Essais, si expert en cette matière (1. III, c. 9), a dit lui-même : Dans une telle amitié... chascun se donne si entier à son amy qu'il ne luy reste rien à despartir ailleurs : au rebours, il est marry qu'il ne soit double, triple ou quadruple, et qu'il n'ayt plusieurs âmes et plusieurs volontez, pour les conférer toutes à ce subject, 1. I, c. 27. C'est dans ce sens qu'un grand écrivain de nos jours remarque en parlant de deux amis : Les plus beaux dévouements n'étaient chez eux que l'accomplissement des facultés de leur vie... Ils ne faisaient qu'obéir à un instinct sublime. M. de Chateaubriand. Nalchez, 1. XII.

mes louanges, en célébrant leur intimité touchante. Parmi les panégyriques consacrés aux hommes illustres de cette époque, Sainte-Marthe associait ces deux noms dans un seul éloge. Avec une émotion qu'il devait à son sujet, et ces formes de l'éloquence antique rajeunies par le sentiment (1 ) : « Salut, âmes heureuses, disait-il, nourrissons jumeaux des muses, agréez avec bonté ce commun hommage que je vous offre ; il m'eut paru insensé de ne pas confondre dans un même tribut d'admiration , après la mort, les noms de ceux dont un si étroit attachement avait confondu la vie (2).

Les rapports et les différences mêmes de leurs esprits si indépendants les avaient tout-à-coup rapprochéset les rendirent presque aussitôt inséparables. On se convient aussi, observe un spirituel écrivain (5),

(1) Ce mouvement rappelle la sublime apostrophe de Virgile, dont l'âme tendre connaissait aussi la douceur des nœuds de l'amitié, lorsqu'il s'adresse à Nisns et à Euryale :

Fortunati ambo, si quid mea carmina pnssunt, Nu] la dies unquam memori vos eximet œvo !

j£neid., 1. IX.

(2) Sammarthani Elog. 1,11; cf. de Thou. hist. 1. CIV. 3 Fontenelle, éloae deMalezieu.

par ne pas trop se ressembler. Réunis dans le même goût de l'étude , la même élévation de pensées, les mêmes principes d'honneur , il semblait, grâce à leurs qualités diverses, que Fatuité ne lit de ces deux hommes qu'un seul en qui tout se trouvait dans un juste degré. Certes, ils auraient pu s'appliquer cespa* rôles d'un poète de l'antiquité à son ami (4) :

Non equidem hoc dubites, amborum fœdere certo

Consentire dies et ab uno sidère duci;

Nostra vel œquali suspendit terapora libra

Parca tenax veri , seu nata fidelibus hora

Dividit in geminos concordia fata duorum...

Nescio quod, certe est, quod me tibi tempérât astrum (2).

Mais bien plutôt, puisque c'est le privilège des grands talents de consacrer tout ce qu'ils touchent , puisque sur les sujets qu'ils ont traités ils conservent un droit

(1) Perse a Cornutus, sat. V.

(2) N'en doutons pas : nos existences unies par un nœud indissoluble sont réglées par la même constellation, soit que la Parque immuable en ses décrets, ait placé nos jours de niveau dans la balance, soit que l'heure ou nous sommes nés. favorable aux amis fidèles, ait partagé notre double destinée entre les gémeaux.... Un astîe. un astre quelqu'il soila produit cette sympathie qui me joint a toi.

imprescriptible, laissons parler l'auteur des Essais. A celui-là seul qui éprouva de tels sentiments , il doit appartenir de les peindre. Toutefois, comment les paroles ne seraient-elles pas faibles auprès de la noble passion qui remplit ces deux grands cœurs? Montaigne lui-même, pour exprimer son vol haultain et superbe, se plaint que la langue fleschisse et ployé sous luij. Les discours que l'antiquité a laisséssur ce sujet lui paraissenllachesau prixde ce qu'il sent. Jamais dans les écoles des pbilosophes , il n'a été rien dit d'aussi exact du droit et des devoirs de cette sainte affection que ce qu'en ont pratiqué ensemble et ce personnage et luy (4).

Si un contemporain (2) a pu appeler avec raison les Essais « le bréviaire des bonnestes gents », n'est-ce pas surtoutau chapitre de l'amitié (5) que doits'appliquer ce nom ; ou plutôt ne sera-ce pas à jamais le bréviaire des vrais amis ? 11 suffira de le lire pour

(1) Lettre V de Montaigne, adressée a son père; cf. Ess., I. I, c. '27.

(S) Le cardinal du Perron .

(3) La (ille d'alliance de Montaigne cite parmi les plus beaux passages de son livre ce qu'il dit de l'amitié, « Sur laquelle, ainsi quelle rajoute, l'aucteur a rencontré ce que les au lires semblent au>ir seulement cherché jusques icy. > [V. sa |>réf.N

venger l'auteur des soupçons de ceux qui . parmi injuste éloge donné à son esprit , ont vu un roman dans cette histoire de sa vie morale. Rien de calculé dans ses paroles. Elles jaillissent spontanément de son cœur comme le sentiment qu'elles expriment : Car. nous apprend Montaigne, « cène feut pas une spéciale considération, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille qui nous attirèrent: c'est je ne sçay quelle quintessence de tout ce meslange qui ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre en la sienne, d'une faim, d'une concurrence pareille : je dis perdre, à la vérité, ne nous reservant rien qui nous feust propre, ny qui feust ou sien ou mien ; et si on me presse de dire pourquoy je l'aymois, je sens que cela ne se peult exprimer qu'en respondant : parceque cestoit Iny; parceque c estait moy (\). 11 y a, au delà de tout mon discours, je ne sçay quelle force inexplicable et fatale , médiatrice de celte union. .Nous nous cherchions avant de nous eslre veus, et par des rapports que nous oyons l'un de I'aultre, et je croy par quelque ordonnance du ciel (2). Nous nous embrassions par nos

(J) Aristote a défini l'amitié a Une âme dans deux corps. » V. sa vie dansDiogène Laërce. 1. 5. C'est là ce mariage d'àmes, dont parle au-si Montaigne.

(2) Les poete^. nus pères et nos guides, en fait de sagesse, observe Platon, dans son dialogue de Lvsis ou de L'amitié, nous disent

noms, cl à notre première rencontre, qui [eut par hazard en une grande feste et compagnie de ville, nous nous trouvasmes si prins, sicogneus, si obligez entre nous, que rien dez-lorsne nous feut si proche que l'un à l'aultreH). »

Ainsi ces deux cœurs qui devaientencore « s'affiner par l'usage, «n'en formèrent aussi tôt qu'un seul. Dès lors reconnaître, proclamer dans celui qu'il affectionne un meilleur, un plus vertueux, un plus accompli que soi, telle fut la seule ambition de ces deux amis(2). Mais que dis-je? ce n'étaient pas deux amis, c'étaient deux frères. Leur choix réciproque, non le hasard de la nature, les avait rendus tels. Ils se plaisaient à se donner Pun à l'autre ce nom plein de dileclion : s'ils en avaient connu un plus tendre et

que c'est un Dieu lui-même qui fait les amis en les conduisant l'un vers l'autre. Cf. Homère, Odyss.. 1. XVII. v. 218.

(1) Essais, 1. I. c. -27.

(2) De mesme qu'il me surpassoit d'une distance infinie en toute aultre suffisance et vertu, dit Montaigne deLaBoëtie, aussi faisoit-il au devoir de l'amitié. L- 1. c. 27: et LaBoëtie sur Montaigne, épit. de l'amitié :

.... haud dubie meliora capessis , eoque Miror victorem, lœtor quoque... etc.

plus beau, il eût cimenté leur alliance (I). Je nie plais à les imaginer, ou seuls, ou au milieu d'un cercle d'amis dignes d'eux, devisant denouvelles, de politique, de philosophie ; que de piquantes et fécondes réflexions il me semble entendre! que de vives reparties dont j'aperçois la trace dans les Essais, « Ce livre de bonne foy, où le survivant fut si souvent inspiré par les souvenirs d'une amitié fidèle. Je crois en le lisant assister aux conversations de ces deux grands hommes, tour à tour sérieuses et plaisantes, animées de tant de gaité, de mouvement, de hardiesse et de passibn, auxquelles la diversité môme des caractères prêtait un charme et un intérêt nouveau. Car tous deux offraient, avons-nous dit, plus d'une dissemblance qui contribuait à les rapprocher. L'un plus ardent, plus fougueux, plus hardi ; l'autre plus calme, plus mesuré, plus circonspect ; l'un se servant plus volontiers de l'arme de l'indignation, l'autre de celle de la raillerie j l'un plus naïf, plus dévoué à tous ; l'autre plus confiant en lui et même un peu vain, plus porté a vivre tout d'une pièce et à son profit ; l'un plus prompt à attaquer sans ménagement, à combattre sans réserve tout ce qui offensait son esprit et son cœur ; l'autre plus enclin aux ménagements dont s'accommodait son repos, comptant

il Ess.: l.l.c 11.

avec les opinions et calculant le crédit . dcserreurs(l); celui-là plus im|)étueu\ et plus énergique, celui-ci plus fécond, plus fin, plus profond dans ses aperçus ; tous deux épris des études de l'antiquité, des arts de l'imagination, savants et enthousiastes, philosophes et poètes; pareillement curieux de frotter, de limer leur cervelle contre celle cTaulrui; partisans des propos variés, légers et solides, amusants et instructifs, où l'imagination et le bon sens avaient une égale part. La fin de leur commerce, c'était, pour continuer à parler la langue de Montaigne, l'exercice des âmes. Dans leurs entretiens ils abordaienttoutsujet : quelquefois le poids, la profondeur; la grâce et la pertinence y étaient toujours. Tout y était teint d'un jugement mùr et constant, et mêlé de bonté, de franchise, de gaité et d'amitié. Leur esprit montrait dans ces confabulations privées sa beauté et sa force, autant qu'aux affaires des roys(2).

A ces deux amis, conteurs plaisants , bons compagnons et francs parleurs, se mêlaient souvent quelquesunsde ces esprits fiers et libres qu'a va U enfantés

(1) Je suivray le bon party jusque? au feu, niais exclusivement si je puis ; Essai*. 1. III. c. 1 .

[ï) V. pour ces expressions et plusieurs des suivantes, les Essais, 1. I, c. 25; 1. III, c. 3. passim.

le \vie siècle. Celaient ces magistrats et ces savants , double élite de l'époque, dont la vie occupée sans relâche, les utiles travaux , formaient un si frappant contraste avec la stérile dissipation des courtisans, qui jugeaient dès lors que la science déroge et qu'il n'y a rien de plus noble que de ne rien savoir (1). Dans leur librairie (2) , où Montaigne et La Boëtie se plaisaient à les réunir, combien ne furent pas agitées sans doute de ces questions neuves et fécondes qui ne devaient pas être entièrement perdues pour l'avenir (5). Mais c'était surtout dans les épanchemenls intimes des deux frères que se déployaient la richesse, la beauté de leurs sentiments, l'éclatante fraicheur de leur jeune imagination. Le goût, encore si peu formé de leurs jours, semblait s'élever en eux et s'épurer. Avec quelle admiration sentie, avec quel enthousiasme naturel et sincère ne parlaientils pas de Cicéron, de Sénèque. d'Horace, de Virgile,

[A) Fontenelle, Élog du marquis de L'Hôpital. On sait combien ce préjugé a été funeste à notre ancienne monarchie.

(2) Bibliothèque. Pasquier parle (Lett. II, 6.) de la Librairie du grand roy François, établie à Fontainebleau. Pour honorer la mémoire du (jeune Marcellus), dit Amyot, Octavia, sa mère, dédia la librairie, et Auguste Cœsar le théâtre qui sont appelés jusques aujourd'hui le théâtre et la librairie de Marcellus. Traduction de Plut., fin de la \ i<> Ht' Marcellus.

.3) Grâce aux Essais. Qui que je regarde avecques attention, disait Montaigne, m'imprime facilement quelque chose du sien, 1. III. c. 5.

de tant <l auteurs que Ton embrassait d'une si ardente affection , que l'imprimerie retrouvait et propageait, que rérudition rendait de plus en plus accessibles! Mais de tous ceux qu'ils interrogeaient tour à tour, il n'en était pas dont le souvenir, dont l'éloge revint plus souvent parmi eux que Plutarque : tel était leur zèle à le pratiquer, surtout depuis qu'il estoit François (4), à savourer ses ouvrages (2). Certes , comme un écrivain illustre (5), qui depuis imita l'un et l'autre de ces amis (4), ils auraient, dans la littérature ancienne, supporté toute autre perte avec moins de peine que celle du pbilosophe de Cbéronée.

Tous deux si éclairés appréciateurs des Grecs et des Romains, d'un goût si vrai, d'une intelligence si exquise dans cette partie de la critique , si habiles, en les admirant , à se colorer de leur style, s'égaraient un peu , quand, dominés par un enthousiasme qui n'avait pas de contradicteur , ils prononçaient

{]) Ess., 1. I, c. 43; 1. 2. c. 10.

(2) F. les nombreuses citations de Plutarque clans le Contr'un; et Montaigne, Essais, 1. I, e. 25 et 46 ; 1. III, c. 6. 9 et -1 2.

(3) J. J. Rousseau.

(4) La Boëtie, dans son Contrai social : Montaigne, dans son Emile et ailleurs.

sur leurs compatriotes des jugements que devait casser l'avenir. Mais alors môme on retrouvait en eux r expression piquante de l'opinion contemporaine dont ils n'étaient que l'écho. A leurs yeux, la poésie avaitatteint le plus hautdegréoùelleseraitjamais(4), « grâce à l'abondance de bons artisans qui lavoient mise en vogue; » aux travaux des Mont-Doré, de Bèze (2), d'Aurat (5) : surtout du Bellay et Ronsard, dans les parties où ils excellent, ne leur semblaient guère éloignés de la perfection des modèles (A). Mais un instinct heureux les ramenait plus volontiers vers l'éloge, vers l'étude de l'antiquité que trop fréquemment alors on adorait comme la divinité, sans la comprendre. Ils y avaient puisé celte science, seule digne de leur estime, qui ne nage pas à la superficie du cerveau , qui ne se borne pas à posséder la mesure d'un vers de Plante ou V orthographe d'un mot latin, mais qui rend les hommes en même temps

(1) Montaigne, Essais, 1. II, c 17 ; cf. La Buëtie, Servitude volontaire.

(2) V. sur Théodore de Beze, « brave poète latin et françois, » l'opinion de Pasquier qui rappelle de lui un tableau poétique « si bien retiré au vif . dit-il . qu'il faisoit tomber les larmes des yeux. » Recherches de la France, 1. VII, c. 6.

(3) V. sur ces poètes, Essais. I. II, c. 17.

fi) lbid. V. pour lo même jugement La Boëtie, {Servitude volontaire.

que plus doctes, plus habiles et plus grands en toute espèce d'action (1).

Quel que fût, du reste , avec leur juste admiration pour les vrais savants, leur culte un peu superstitieux pour les hardis littérateurs qui renouvelaient alors la poésie, des réflexions pleines de sagesse et de discernement ne laissaient pas de s'y mêler. «Ce qui donne du prix à une langue, remarquait Montaigne, c'est le maniement et l'emploi des beaulx esprits , non pas tant en l'innovant qu'en la remplissant de plus vigoreux et divers services. Je treuve . quant à moy, en noslre idiome, assez d'estoffe, mais un peu faulte de façon : assez abondant, il succombe d'ordinaire soubs une puissante pensée. A son default; le latin se présente au secours et le grec au besoing. C'est un généreux terrein à emprunter ; car les formes de parler , comme les herbes, s'amendent et fortifient en les transplantant (2). Pour moy qui ay une condition singeresse et imitatrice (5) , je n'y ferois default, si j'avois assez d'esprit et de mémoire

{\) Essais, 1.1, c.24 et 25. Lee. 38 du même livre, les ehap. 12 et 17 du 1. II, 8 du 1 . III, sont encore remplis d'attaques dirigées contre la fausse science. On sait qu'il semblait meilleur à Montaigne «de forger soname quedelameubler».Sureesidées. cf. Lettres de Pasquier, I. 2.

(2)/d.l. III, c. 5, passim. avec quelques changements; cf. Pasquier, Recherches de laFr.. 1. VII. c.fc, 1 VIII, c. 3: et ses Lettres I 2. Il . 12. XIV. 10.

m ià. ibid.

pour prendre le mcstier d'aucteur (I). Mais quoy, on ne sauroit escrire que pour bien peu d'hommes et bien peu d'années : tant nos expressions et nos tournures deviennent promptement chenues. Selon la variation continuelle qui a suivy nostre langage jusques à cette heure, qui peult espérer que sa forme présente soit en usage d'icy à cinquante ans (2). Aulcuns , je le sçay , le disent actuellement parfaiet (5) : mais autant en dict du sien chasque siècle. Je n'aygardede l'en tenir là tant qu'il fuyra et s'ira déformant comme il faict. Touts les jours il sescoule de nos mains(4). Aux bons et utiles escriptsil appartient de le clouer à eulx (5) ; et vous estes de ceulx mon frère, qui debvez le fixer pour tousjours. »

Souvent aussi il se plaisait, on attaquant l'éducation pédantesque de son temps, qui au lieu d'inspirer la

{\) Essais, 1. III, c. 12.

(2) ld, 1. HT, c. 9. Pellisson fait la même remarque : V. la citation de ce passage et les observations qui l'accompagnent, Préface de la dernière édition du dictionnaire de l'Académie française, 1835.

(3) Lemaire de Belges, prosateur et poète, s'écriait déjà sous Louis XII, que notre langage était fixé à jamais: cf. Pasqoier, I. VIII.

c. 3 ôe ses Recherches.

(4) Consuetudo loquendi est inmotu, disait Varron, de lingua Iat.} I. IX, c. M ; cf. Horace, Art poétique , v. 70 et Suiy. ;

(5) Essais, l. III, c. 9; cf. Lettres de Pasquier, II, 12, et préface de la Franciade.

vertu et la prudence, en imprimait la dérivation et l'ethnologie (I). à rappeler de quelle manière indulgente et sensée il avait été élevé lui-môme par un père plein d'une tendre sollicitude. Onlui avait fait goûter le devoir par son propre désir (2). « Ouy, ajoutait-il avec cet amour-propre complaisant qu'il ne faut pas trop lui reprocher , puisque nous lui devons les Essais (5) , George Buchanan qui feut mon précepteur domestique, m'a dit, lorsque je l'ay veu à la suite de monsieur le marechalde Brissac, avec charge d'eslever son fils, qu'il s'occupoit à escrire de l'institution des enfants, et qu'il prenoit modèle sur la mienne (4). » Les deux amis, appelés par leurs fonctions à être les ministres et les organes des lois, en déploraient d'autres fois les incertitudes , les contradictions , les erreurs (o), enfin la multitude insidieuse et oppressive. N'avaient-ils pas en France plus de lois que tout le reste du monde ensemble , et plus qu'il n'en faudrait pour régler tous les mondes d'Epicure (6) ?

(1) Essais, 1. II, c. 17.

(2) Id, 1. I. c. 25.

(3) On sait qu'il est à lui-même son propre sujet, son étude et son entretien constant dans les Essais.

(4) Essais, 1. 1, c. 25.

(5) Je/., 1. III ; c. \3,passim.

(6) Cette plainte était déjà formulée par Tacite dans cette phrase que cite Montaigne : Ut olim flagitiis. sic nunc legibus laboramus. Anna], 1. III, c. 25.

A celle épocjue , malgré la sage ordonnance de François \ er qui prescrivait dans les jugements et les actes l'emploi de la langue française, plusieurs parlements, et en particulier celui de Bordeaux, demeuraient fidèles à la routine (\): ils préféraient un idiome qui leur paraissait mieux voiler aux regards du public le sanctuaire de la justice. La Boëtie et Montaigne condamnaient cet usage qui rendait les arrêts impénétrables au grand nombre : ils regrettaient aussi que notre langage commun, si aisé en toute autre occasion , devint, en matière de contrat etde testament, obscur et inintelligible (2) ; surtout ils gémissaient , magistrats pbilosophes, sur ce luxe de rigueurs qu'étalait une législation barbare et monstrueuse (5) ; citoyens, sur les désordres et les malheurs dont le pays était alors le théâtre (4) . Mais quelles que fussent le imperfections de son organisation sociale, ils n'hésitaient pas à reconnaître qu'il fallait se soumettre à Tordre établi. Dans un temps malade comme celui où ils vivaient , lorsque la plupart se glorifiaient de leurs déportements, on pouvait, suivant eux , demander déplus heureuses conjonc-

(1) V. Biographie universelle au nom de Montaigne. (2) Essais, 1. IU, c. 13.

(3) Je?., l.II, c. \1.

(4) Ici, 1. II, e. Il et 17, "l. 111, ch. I2;cf. Les vers latins de La Boëtie, passim.

tures , mais non pas faillir aux présentes ; appeler de ses vœux d'autres magistrats , mais non pas refuser déférence à ceux qui commandaient. « ATadventure y avoit-il plus de mérite à obéir aux mauvais qu'aux bons. Aussi, tant que l'image des loix receueset anciennes de la monarchie reluiroit en quelque coing, on les y verroit plantés (J). >

Pendant qu'ils puisaient dans leur liaison même une ferme assurance contre les assauts de la fortune , et qu'au milieu des luttes et des dangers publics, ils se livraient ainsi avec confiance au sentiment d'un bonheur intime , sous leurs pas s'ouvrait un précipice dont leurs yeux n'eussent pu mesurer la profondeur. Le moment approchait où les bras de l'amitié, quelque longs qu'ils fussent (2), ne sauraient plus les réunir ; où frappé dans la partie qui lui était la plus chère , l'un d'eux, et le plus à plaindre ne vivrait désormais qu'à demi , et accoutumé à être deuxième partout, neseraitdésormaisque la moitié de lui-mème(5). « Le lundi, neufviesme d'aousHoGS, » nous dit Montaigne, car ici n'est-ce pas lui plus que

(1) Essais, 1. 111.. c. 9: cf. 1. I. c. 27. à lafin. 2 ftf.,1. III, c 9.

jamais qu'il faut laisser parler (4) , « comme je revenois du palais, j'envoyai convier à disner chez moy M. de La Boëtie ; il me manda qu'il memercioit; qu'il se trouvoit un peu mal, et que je luy ferois plaisir, si je vouloisestre une heure avecques luy, avant qu'il partist pour aller en Medoc. Je l'allay trouver bientost aprez disner. »

Ainsi commencece récit touchant, adressé par Montaigne à sou père, que dis-je, à la postérité, des derniers moments, des dernières paroles de son ami. Il ne faut pas lire, il faut savoir cette lettre où respirent d'un bout à l'autre les plus nobles, les plus tendres sentiments (2). Pour bien connaître La Boëtie, pour comprendre l'affection et les regrets de Montaigne, recueillons de sa bouche les témoignages qu'il a religieusement conservés « de ce courage invincible dans un corps atterré par les furieux efforts de la mort et de la douleur, » de cette âme à qui tout icibas échappe, mais qui, loin d'être étonnée d'un coup si inattendu et si rude , « se monstre pleine de repos, de tranquillité et d'asseurance. »

(0 Lettre V.

(2) Mortem Boëtiani disertissime descripsit Montanus, de moitui que operibus a se collectis in perenne amoris erga illuni sui pignus adjungi voluit. Sammarthani El. 1. 2.

Trop souvent dans ces temps de troubles et de malheurs, les fléaux de la nature se joignaient, à ceux de la guerre, aux discordes religieuses et poli tiques. Des maladies contagieuses que Ton appelait du nom de pestes, n'étaient pas rares à Bordeaux et dans tout le pays d'alentour (l); la dyssenterie surtout y sévissait fréquemment avec rigueur durant les chaleurs de l'été (2). C'était des atteintes de ce mal que souffrait La Boëtie. Plus d'une fois il l'avait déjà éprouvé ; mais alors il se manifestait avec des symptômes alarmants ; presque aussitôt leur gravité parut extrême : de vives inquiétudes gagnèrent les plus chers objets de son affection. Seul il demeura , sinon sans appréhension , du moins sans alarmes. Comme il tombait dans de fréquentes faiblesses , « cela n'est rien, mon frère, » lui disait Montaigne , avec cette sollicitude curieuse d'affaiblir le danger en dissipant la crainte qu'il suscite et qui l'aggrave; «ce sont accidents ordinaires à telles maladies : — Vrayement non, ce n'est rien, mon frère, » répondit La Boëtie, «quand bien mesme il en adviendroit ce que vous craindriez le plus. Quoy donc, » venait-il de remarquer au sortir d'un évanouissement, « la mort n'est

(1) V. Chroniquo Bourdcloise. p. 34, 40 auv», il, 43, 45, etc. 2 Fbid, }>a--

pas pire que cela : mais alors n'a rien de si mauvais, mon frère (4). »

L'état de la Boëtie empirait cependant d'heure en heure. Dès le premier moment, il s'était montré dégoûté des objets qui occupaient le plus souvent sa pensée, de tout propos d'affaires publiques (2). Taudis que ses souffrances redoublent et que son esprit se détache de tout ce qui l'avait captivé autrefois, un sentiment croit encore dans son cœur, celui de l'amilié: affaibli et mourant, il semblera bientôt ne plus vivre que par elle et pour en savourer les dernières douceurs. Mais les craintes qu'il n'éprouve pas pour lui-même, il les ressent pour son ami. Fort abattu déjà, il se ranime pour lui dire que « sa maladie est mélancholique et mal plaisante, qu'elle est un peu contagieuse (5). » Il lepriedoncdenètreavec

(1) Lettre citée.

(2) Ibid.

(3) Ce mot, en se liant au souvenir d'une autre parole célèbre, rappelle une amitié qui illustra la fin du xvme siècle (T. Biographie universelle, t. XXXIII, p. 245), celle de Pechméja et de Dubreuil. Celui-ci, atteint d'un mal mortel, voyait avec peine beaucoup de personnes le visiter, l'entourer de leurs soins. Il craignait pour elles les exhalaisons d'un air corrompu. « Mon ami, disait-il à Pechméja, faites retirer le monde qui remplit la chambre : ma maladie est contagieuse: vous seul devez rester ici. »

lui que par intervalle , mais le plus cependant qu'il pourra : touchant mélange de tendresse et de sollicitude. Montaigne était digne delexciter et de le comprendre : Je ne 1 abandonnai/ plus, ajoute-t-ilavec une simplicité sublime.

Dans le spectacle qui s'offre à nos regards , comme tout est grand dès lors et « plein de bon exemple ! » La Boétie , dans la fleur de son âge , se voit sans regret enlevé à toutes ses espérances : il ne croit plus à sa guérison. 11 en prévient son ami et le console. Pour dernier gage de son attachement , il va lui léguer la leçon et le souvenir de la plus courageuse , de la plus belle mort. Montaigne ne peut s'empêcher de frémir à la pensée « de perdre la compaignie d'un si grand, si sage et si certain amy, et tel qu'il seroit asseuré de n'en trouver jamais de semblable. » La Boëtie le plaint aussi de cette perte qu'il sait irréparable; il a des larmes encore pour son oncle, alors près de lui et qui avait été son second père, pour sa femme qu'il avait jadis chantée, et qu'il n'a point cessé de chérir; il les recommande à sou ami, il l'excite luimême à s'armer de résignation pour supporter fermement « tout ce qu'il plaira à la majesté divine d'ordonner de luy. »

Une pensée se mêle en outre aux témoignages de

son affection pour tous ceux dont il \a être sépare : c'est qu'il pouvait, c'est qu'il eût voulu faire davantage pour son pays; « par adventure, mon frère, nesloisje point nay si inutile que n'eusse moyen de faire service à la chose publicque. »Ah! combien l'état ébranlé, battu de passions et d'orages, n'avait-il pas besoin pour le diriger, de ces âmes droites et intrépides ! Mais si pour son pays et pour l'amitié il eut souhaité vivre encore, grâce à la paix dune conscience sûre d'elle-même, la mort n'a rien qui puisse l'effrayer. Aussi l'attend-il « gaillard et de pied coy. » Que dis-je ? il la voit venir, rempli d'espérance et de joie; elle n'éveille en lui que le pressentiment d'une félicité « admirable, infinie, indicible, » qui le rend étranger à ses douleurs présentes. Un songe plein de douceur a calmé ses sens : à ses yeux , c est l'emblème du dernier sommeil. Oui, « si Dieu luy donnoit à cette heure pouvoir de choisir, ou de retourner à vivre encores, ou d'achever le voyage qu'il a commencé, il seroit fort empesché au choix : c'est qu'il sçavoit, nous dit-il, sa leçon par cœur ; » de longue main il s'était préparé à ce redoutable passage. Bien plus, il s applaudit d échapper aux peines, aux dangers qu'il eût rencontrés ici-bas : jusque là n avaitil pas été toujours en possession du bonheur? « Pour 1 inconstance des choses humaines , cela ne pouvoit gueres durer... J estois prest à entrer dans ma trentetroisième année... 11 estoit temps de se mettre aux affaires et de venir mille choses mal plaisantes...

J'eusse vescu avec moins de simplicité : maintenant , je suis certain , je m'en veoys (vais) trouver Dieu et le séjour des bien-heureux. »

Son calme d'esprit subsiste tout entier et permet de reconnaître en lui sans altération les traits de son caractère. Comme autrefois savant enjoué, il emprunte, pour converser avec son ami, quelques souvenirs à l'idiome de Virgile qu'il avait si bien parlé : d'heureux à-propos, dessaillies d'érudit rappellentses études chéries, ses auteurs familiers. La vue del'eau lui suggère une citation de Pindare (I) , tant l'heure suprême est pour lui sans trouble ! S'il se montre préoccupé de quelque soin , c'est de donner à ceux qui l'entourent un espoir qu'il n'a plus lui-même. Son ami est le seul qu'il ne veut pas tromper : n'estce pas un autre lui-même? Par une pieuse fraude il le presse même de conspirer avec lui pour entretenir quelques instants encore dans une trompeuse sécurité les autres objets de son affection : « Ma semblance (2), dit-il à sa femme, en l'appelant d'un nom que sa tendresse s'était plus jadis à inventer pour elle, vous vous tormentez avant le temps : Voulez-vous pas avoir pitié de moy? Prenez courage :

(1) A-purrov pùv 5$«p, l'eau la meilleure des choses, début de la première Olympique.

(2) « Ainsi l'appeloit-il souvent, pour quelque ancienne alliance qui estoit entre eulx. » Lettre de Montaigne à son père.

Je porle plus la moitié de peine pour le mal que je vous veois souffrir que pour le mien. »

D'accord avec son ami qui le connaît assez pour lui en donner le conseil, il veut « mettre ordre à sesaflaires domesticques. » À son oncle, en qui il a rencontré « un très-sage, très-bon et très-liberalPere, » à sa femme « qu'il a chérie et estimée autant qu'il lui a esté possible » , il lègue avec ses biens un gage de sa reconnaissance et de son amour. Puis se tournant vers Montaigne: « Mon frère, lui dit-il, que j'avois choisi parmi tant d'hommes pour renouveller avec vous celte vertueuse et sincère amitié, de laquelle l'usage est par les vices dez longtemps esloigné d'entre nous, je vous supplie de vouloir eslre successeur de ma bibliothèque et de mes livres que je vous donne : présent bien petit, mais qui part de bon cœur et qui vous est convenable pour rattachement que vous avez aux lettres; ce vous sera u.vr,ao<juvov tui sodalis (A). »

Comme si ces dettes d affection et de gratitude qu'il était heureux de payer , comme si ces biens dont il venait de s'entretenir l'avaient rattaché à la

( t) Un souvenir de voire ami .

vie, il semblait, par miracle, avoir reprisquelquenouvelle vigueur: son teint était devenu plus vermeil, son pouls plus fort. Ce délai qui lui est accordé à celte heure suprême, il se hâte d'en user pour répandre sur ceux qui l'entourent les trésorsdeson âme aimante et de son dévouement. Il s'applaudit , il remercie le ciel « d'estre entouré dans une telle nécessité des plus chères personnes qu'il eust dans ce monde; n'est il pas beau de veoir une assemblée dequalresi eslroictement unies ? » 11 les recommande les unes aux autres : dans ces adieux . son visage est sans émotion. Oublieux de ses maux, il veut leur rendre profitables ses derniers moments. Les accents de sa voix mourante qui se raffermit sont des conseils de sagesse , de touchantes leçons de vertu. Il songe ensuite à sa conscience, il veut mourir en chrétien: «Tel il avescu. tel il est délibéré de elorre sa vie : » au milieu de « cette chambre pleine de cris et de larmes, » il s'y prépare avec calme. Seul, par son attitude , il enseigne la résignationet le courage: je me trompe; Montaigne aussi commande à sa douleur : il honore , il admire trop son ami pour pleurer sur son sort M) ; il le connaît trop

(1) Bien longtemps après, en rappelant ce trépas, « brave et fortuné, » il n'hésitait pas à dire (Essais. l.III, c. 1 3; : « qu'il avait veu une fin si pompeuse, qu'à son avis les courageux desseings du mourant n'avoient rien de si hault que feutleur interruption. » C'est que -uivant lui « ce maistre jour, jugede tous les autres, peut donner réputation en bien ou en mal à toute la vie. » thid.

pour ne pas tenir à Vinterést de sa réputation plus qu'à la conservation de ses jours. Dans la noble jalousie qu'il n'a cessé d'avoir d'une gloire qui ne lui est pas moins chère que la sienne , ce qu'il veut par dessus tout, « c'est luy continuer cette grandeur de courage, c'est qu'il ayt plus de tesmoings de sa magnanimité. ))\Jn moment toutefois sa résolution faiblit; son visage a trahi rémotion qu'il ne peut contenir; et c'est le mourant qui par un tendre reproche le rappelle à lui-même : «Mon frère, lui dit-il, me voulez vous faire peur? Si jelavois, à qui seroit ce de me loster, qu'à vous ? » Montaigne a rougi de honte : jusqu'alors il n'avait pas cru que lame put prendre sur les accidents humains tant d'avantage ; il n'avait pas ajouté foi à ce qu'il en avait lu dans les histoires. Instruit maintenant par des preuves, il rend grâces à Dieu de les lui avoir placées sous les yeux : « Cela lui servira d'exemple pour jouer ce mesmerooleà son tour (4).»

(1) Au chevet de son ami, il avait, comme il dit ailleurs, {Essais, 1. H, c. 13), « essayé par avance et gousté la mort. «Montaigne fit bien voir, pour emprunter son expression (1. I, c. 18), «quecesdiscoursluy partoient non de la bouche mais du cœur. » V. Lerécitdesa mort dans une lettre d'Etienne Pasquier adresséeàM. dePelgé. maître des comptes, Lettre I du livre XVIII. Ce récit montre l'injustice du reproche que fait Pascal à Montaigne (c. 28 de ses pensées), lorsqu'il l'accuse de ne songer qu'à se faire un oreiller contre la mort: comme si l'homme qui se préparait à bien mourir n'apprenait pas par cela même à bien vivre. V. Essais, de Montaigne, 1. 1. c. 18 et 19; I. II, c 13 etc.

De telles paroles ont rempli d'une dernière émotion de joie le cœur de La Boètie. Il en remercie son ami, il lui dit adieu de nouveau avec une effusion pleine de reconnaissance : car c'est ainsi qu'il montrera par des effets que les discours qu'ils ont tenus en santé ils ne les avaient pas.seulement sur les lèvres , mais gravés bien avant au fond d'eux-mêmes : «ainsi se révélera la vraye pratique de leurs estudes et de la philosophie. » Tous ceux qui l'entourent, il les exhorte à l'union dans la foi , à la douceur, à la concorde dans la vie, principe du bonheur. La tendresse, la pureté de ses sentiments, surtout la sévérité de ses mœurs se peignent dans les recommandations qu'il adresse à sa nièce et à sa belle-fille ; sa haute raison , sa modération éclairée, dansses avis au frère de Montaigne, avis qui tirentde l'état où ilse trouve, commeil le remarque lui-même, « tantdepoidsetd'auctorité. » Alors, qu'elleestgrandeetsublimecetle amequi s'elaittenue si éloignée « de ce vilain bourbier du vice ! » Quelle sérénité de conscience, lorsque ses yeux prêts à se fermer, ne rencontrent rien dans le passé qui puisse troubler la paix du sommeil ! Ceux qui déplorent un tel trépas , ne lui paraissent-ils pas à bon droit envieux de son bonheur ?

Cependant , ajoute l'ami qui conserva avec un culte pieux tous ces souvenirs, « lecœurluyfailloit», la vie lui

échappait par degrés; il ne conservait plus qu'un sentiment , celui qui devait jusqu'au bout échauffer sa courte existence, celui de l'amitié: Mon frère, disait-il à Montaigne, « tenez-vous prezde moy , s'il vous plaist. » De plus en plus il sentait les poignantes morsures de la douleur, et les approches de la mort. Sa voix s'élevait plus éclatante ; il se remuait avec effort ; le délire s'emparait de lui: « Mon frère, mon frère, » répétait-il avec violence , et des mots sans suite , inexplicables , sortaient confusément de sa bouche. Un instant le mal sembla vaincre sa constance : «Il y atrois jours, s'écria-t-il quej'ahanne fi) pour partir. » Ce fut sa seule plainte (2). « Estant sur ces destresses, continue son ami,

{\)Ahanner, s'efforcer, souffrir :

Cependant que fahanne , A mon blé que je vanne En la chaleur du jour.

t Du Bellay, en ses Jeux rustiques. ">

Ahan. fatigue, peine:

Le vilein mot de concilier M'a faict cVahan le front suer.

( Roman de la Rose. )

Suer d'ahan se trouve aussi dans les Essais, 1. II, c. 13. V. sur ce mot regrettable un curieux passage de Pasquier dans ses Recherches, 1. VIII, c. 6 : « Des mots qui par leur prononciation représentent le son de la chose signifiée, que les Grecs appellent Onomatopées , et signamment des mots ahan etahanner. »

(2) Le cœur vous serre de pitié, disait bien longtemps après Montaigne, d'ouïr les plaintes desamys. Estais. III, 9.

il m'appela souvent pour s'informer seulement si jestois prez de luy ; enfin il se meit un peu à reposer ,

ce qui nous donna bonne espérance Mais une

heure a prez ou environ , tirant à soy un grand souspir , il rendit l'esprit, en me nommant une fois ou deux. . . » C'était le 48 août, 4 565: il avait vécu près de 55 ans (\).

Là se termine par un éloquent silence la lettre de Montaigne , cette lettre émanée du cœur qui , en déployant à nos yeux un si noble tableau, nous fait pénétrer plus avant dans les opinions, dans l'âme de Montaigne : on entend mieux ses écrits , on comprend comment il a dit qu'on ne pouvait être que deux dans l'amitié (2) ; comment il s'est élevé à ces hautes et pures idées d'une liaison fraternelle, « inimaginable à qui n'enagousté(5), et que la fortune arrive à peine à former une fois en trois siècles (4). » Tant qu'il y aura des hommes affectueux et sensibles, la lecture de la lettre

(4) Lettre V, adressée par Montaigne à son père; cf. de Thon, hist.1.35, c. 15. Observons seulement que ce fut àGermignac, et non pas à Sarlat, comme le dit celui-ci, que mourut La Boëtie.

(2) Essais, 1. I, c. 27. V. la même opinion dans un traité de Plutarque « Sur la multitude d'amis. »

[\)Ibid.

où il nous a montré La Boëtie mourant . les remuera

jusqu'au fond des entrailles.

Ainsi s'éteignit par un coup soudain et prématuré

une de ces existences chères au pays, dont on regrette toutefois pour le bien public que l'action précieuse se soit exercée dans une sphère trop étroite : ainsi expira La Boëtie. Jusque là, dit-il lui-même, il avaitvécu plein de santé (I): de longues années lui paraissaient destinées. Son mérite qui se faisait jour semblait , malgré sa modestie , lui assigner un rôle important parmi ses concitoyens (2). Beaucoup de regards s'étaient tournés vers lui avec confiance , lorsqu'au milieu des intrigues et des discordes, la vertu était difficile et dangereuse ; lorsque dans la tempête on cherchait de tons côtés d'habiles , de courageux pilotes. On avait pu espérer qu'appelé au rang dont ses rares et précoces talents le rendaient digne , il signalerait sur un plus grand théâtre la sagesse de ses opinions , la droiture de son cœur, la sincérité, l'énergie de son patriotisme. Certes, si sa carrière se fut prolongée,

(1) Lettre de Montaigne a son père.

(2) DeThou, 1. XXXV. c. 15. Àdmirando vir ingenio(Boetianusi, rébus maximisgerendis par, nisi longius ab aula positus et praematura morte ereptuse?set. quae et divini hujusingeniifruetuspublico tnvidit.

La Boëtie , dans les nouvelles calamités qui se préparaient pour la France, ne lut pas demeuré oisif, on l'eût compté parmi les plus nobles membres de ce parti politique '(1 ), qui, fort de ses lumières autant que de son courage, combattit tous les excès, dont la Ménippée fut larme et le manifeste , et qui fit triompher parmi nous, avec la cause du droit et du bon sens, la royauté d'Henri IV.

A voir en effet les intentions et la conscience (2), remarque son ami , à qui seul il s'était communiqué jusque* au w/"(3), nul ne semblait né plus que lui pour r élévation périlleuse d'un poste illustre (4) : c'était un préjudice pour le pays qu'il eut pour ainsi dire passé sa vie dans les cendres du foyer domestique : car s'il avait, dans les charges moyennes auxquelles il était parvenu, éclipsé tous les autres, sa supériorité à remplir les premières n'eût pas été moins assurée et moins réelle. Mais, ajoute Montaigne (5) , avec cette fierté qui sied bien au sentiment qui l'inspire , la fortune en rendant inutiles beaucoup de grandes

(1) V. Sur le parti des Politiques, l'abrégé chronologique de Mézeray, t. III, p. 3 1 3 de l'édition citée.

(2) Lettre de Montaigne au chancelier de L'Hôpital.

(3) Id. à M. de Foix.

(4) Id. à L'Hôpital.

(o) Ibid.

qualités qui brillaient en lui , avait porté préjudice au bien commun , non à sa gloire et à son bonheur : tant son âme , indépendante de tout ce qui lui était étranger s'élevait naturellement au dessus des plus hautes positions ainsi que des fonctions les plus humbles et les plus vulgaires !

Aussi la nouvelle de l'événement qui rompait ces espérances fut-elle accueillie comme un malheur. La perte de La Boëtie eut plus de retentissement que celle d'un homme privé : on peut voir dans les écrivains du temps quelle préoccupation douloureuse elle excita et quelle éclatante justice fut rendue à sa mémoire (4). Après les larmes de Montaigne, le deuil de ses concitoyens fut son plus bel éloge. En rassemblant les traits que nous fournissent leurs témoignages , il est aisé d'achever de reproduire , au physique comme au moral , une image fidèle de celui que nous avons voulu faire connaître.

Au premier abord (2), l'extérieur de La Boëtie était peu

(1) V. deThou, l.XXXV,c. 15; Sainte-Marthe in Elog.; deLurbe dans la Chronique Bourdeloise, p. 46 ; la Bibliothèque du Maine, au nom de La Boëtie; Lettre de Montaigne à L'Hôpital, etc.

(2) V. particulièrement, pour le portrait de La Boëtie, les Essais, l.IIÏ, c. 12.

prévenant : c'est ce que nous apprend son ami. On sait quel prix Montaigne attachait à ces dehors avantageux qui parlentenfaveurdeceluiquiles possède, etla nature l'en avait doué lui-même, comme il a pris soin de nous en instruire (I). 11 se despitoit dans Socrate de ce corps et de ce visage disgracieux, si malasssortis avec sa généreuse nature. Mais, ajoute-t-il, « la laideur qui revestoit une ame très-belle en la Boëtie n'avoit rien de cette difformité qui semble porter préjudice à l' estât de l'esprit. » Superficielle seulement , elle était de celles qui consistent dans de légères causes , telles que le teint, une tache, une contenance rude (2) : l'expression générale de sa physionomie rachetait d'ailleurs ces imperfections particulières. Des membres bien formés, une taille droite, un port noble, des yeux vifs, les faisaient oublier aisément. Comme son ami nous le dit de lui-même, il marchait « la teste haulte, le front et le cœur ouverts (5). » Les qualités qui brillaient en lui imprimaient à toute sa personne un cachet distingué et un charme sévère.

L'égalité d'une àme réglée par le devoir, une vertu

[i) Essais, 1. III. c. 12.

f'2)/f/.. Ibid.

(3)/d., LUI, c. I.

rigide pour lui, douce et indulgente pour les autres, une inaltérable franchise, une piété éloignée de toute superstition (I), sans mollesse comme sans raideur, beaucoup de poids et de sûreté dans le jugement, une élévation habituelle de vues et de pensées , une humeur facile et agréable, beaucoup de savoir joint aux grâces dune imagination vive et féconde, la pénétration et la vigueur si rarement réunies, un tendre attachement pour « cette misérable patrie, » alors livrée aux ennemis du dedans et du dehors (2), un amour ardent de ses semblables et de la liberté, une aversion profonde pour tous les vices, surtout pour ce trafic odieux de la justice qui en usurpe et déshonore le nom (5), une modestie singulière qui s'attachait à couvrir tant de richesses, et qui, en le voilant, rehaussait leur éclat : tels étaient les traits de 1 esprit et du caractère de « ce grand homme de bien, » comme 1 appelle Montaigne (4). L'enthousiasme qui révéla perfection trouvait, dans la sagesse et la droiture de ses sentiments, son contrepoids et sa règle. A une époque où

(1) V. Servitude volontaire.

2 Montaigne ; Essais, 1. II, c. 17

(3) /</., Lettre à M. de L'Hôpital.

(4) Id.: Lettre à M de Foix.

l'ardeur des réformes était téméraire et aveugle, il sut demeurer l'ennemi de ces nouveautés* qui coustoient si cher au pauvre estât de France (1 ). » Enfin l'homme privé, le citoyen, le magistrat, le littérateur se montrèrent constamment en lui dignes l'un de l'autre.

Nul ne remplit son existence de plus de travaux ; nul ne vécut, pour me servir d'une expression de son ami, plus avant dans la mort (2). Et doit-on regretter pour lui que sa carrière ait été si vite interrompue ? Ne paraitra-t-elle pas au contraire s'être terminée à propos ? Passionné comme il Tétait pour son pays, que de douleurs lui furent épargnées ! Du moins à ses derniers instants il put espérer pour la France , dont les calamités affligeaient cruellement son cœur, le retour de l'union et de de la paix. Un moment les haines des partis avaient été suspendues : c'était dans cet intervalle de repos et sur le consolant aspect d'un avenir meilleur que se fermaient les yeux de la Boëlie. A la réconciliation apparente des principaux

1 Montaigne. Lettre a sa femme: cf. 1. I. c. 27. à la fin,

2 Essais. 1 IL c -21

cheis (J ), se joignait un événement qui semblait de nature à la confirmer et donner de solides garanties au maintien de la tranquillité publique : Charles IX, à l'âge de \ 5 ans et un jour, venait d'être déclaré majeur au Parlement de Rouen (2). Cette cérémonie avait suivi de près la prise du Havre sur les Anglais. Salué par les espérances et les acclamations du peuple, cet avènement d'un pouvoir nouveau promettait aux amis du pays et de la modération un point de ralliement : Parmi nous la monarchie n'avait pas cessé, malgré d'amères déceptions, d'être profondément nationale (3) : on se persuadait que sous les auspices de son jeune roi, la France si longtemps déchirée par les divisions, guérirait ses plaies; que réservant pour elle son sang et ses trésors, elle pourrait développer enfin tous les éléments de sa prospérité d'autrefois.

Sans doute La Boëtie, avec l'empressement crédule

(1) Rapprochement du duc de Montmorency et du prince de Condé, suivi de Tédit d'Amboise, 19 mars. 1563.

(2) 28 juin, 1563.

(3) On ne peut trop louer son roi, disait encore dans le grand siècle le bon La Fontaine, et par cette parole il rappelait en vieux français l'alliance intéressée de la couronne et du peuple, (M. de Rémusat, Fragment sur Y Histoire philosophique de la Littérature française). Pour lui comme pour Pasquier, le roi était «le premier aucteur de nos grandes polices et de nos libertez. » V. à ce sujet, dans les œuvres de celui-ci, le plaidoyer pour la ville d'Angoulesme^ t. II de l'édition citée, p. 141, et particulièrement, p. 146.

du malheur, partagea les illusions que faisait naître dans 1 âme des gens de bien l1 aurore de ce gouvernement (<). Vain espoir qui devait presque aussitôt être déçu ! Rêve trompeur, dont il n'eut point le réveil ! 11 ne vit pas se renouveler cette affreuse tragédie dont le pauvre peuple , pour emprunter l'énergique expression de Pasquier , for moi t le chœur (2) ; les discordes fomentées par 1 étranger jusqu'au sein de la cour se réveiller plus terribles, éclater par le pillage, l'incendie et le meurtre ; tout ce qu'il avait craint lui-même de ces causes de troubles (5) surpassé par les effets ; son ami chassé de sa demeure par tous les fléaux réunis (4); les passions politiques et religieuses multipliant à tel point les haines et les forfaits, qu'au dire d'un contemporain (5), quiconque n'était que sacrilège et parricide était homme de bien et d'honneur ; les deux factions dont les fureurs ravageaient l'état, devenant de plus en plus irréconciliables par les injures et les vengeances ; cette guerre sans frein où chaque combat

(1) V. Anquetil, Histoire de France, 1568. (3) Lettres, X, 6.

(3) V. Lettre de Montaigne à son père.

(4) Essais, 1. III, c. 12, où il est question de la guerre civile et de la peste.

(5) Montaigne, Essais, l. II, c. 17. Cest aussi en présence de tels désastres que le bon Pasquier écrivait : « Les grosses larmes me tombèrent des yeux: . . comme bon citoyen, par la douleur que je portois de la misère de ce temps. . . la parole me mourut en la bouche. » Lettres. XIII, 12.

— 2i9 — était un crime, chaque victoire un désastre; et plus funeste que la guerre même, une paix meurtrière offrant au glaive de la trahison des milliers de victimes , il ne vit pas ce jour où ceux qui manquaient d'ennemis , pour les égorger trouvèrent dans leurs amis des assassins (4), ce jour dont il ne faut évoquer le souvenir que pour répéter le cri dune indignation vertueuse , les vers que Christophe de Thou, au rapport de l'historien son fils, avait si souvent à la houche:

Excidat illa dies œvo, nec postera credant Secula ! nos certe taceamus ; et obruta multa Nocte tegi propria? patiamur crimina gentis (2).

La pitié, que font ressentir les coups inopinés du destin . nous la réserverons donc tout entière pour l'ami qui survécut. Dès lors il ne fit plus que traîner languissant (5) : l'existence lui parut vide et décolo-

I Quibus deerat inimieus per amicos oppressi. Tacit. Hist. 1. 1 . c ï.

(î) « Puisse la mémoire de ce jour périr à jamais et la postérité refuser de croire qu'il ait existé. Nous, du moins, couvrons du silence etenvelopponsd'uneprofondeobscuriteles forfaits qui ont souillé notre race. » Telle est la traduction des vers cités par l'historien, 1. LU, et empruntés à une Silve de Stace . 1. V. carm. 2. v. 86. On sait combien le président de Thou, qui sur l'ordre du prince, avait fait l'apologie de la saint Barthélémy . gémissait de cette honteuse obéissance.

3 Essais, |. II, c.27

née : elle avait perdu pour lui sou plus vif éclat, sa plus douce saveur. Quoiqu'il 1 eut du reste passée, nous dit-il, exempte d'affliction pesante, et pleine de tranquillité desprit , « s'il la comparoit aux quatre (I) années qu'il lui feut donné de jouyr de la compagnie et société dece personnage, ce n'estoit que iïunee. een'estoit qu'une nuict obscure et ennuyeuse. » Les plaisirs même qui l'avaient captivé autrefois lui tournaient en amertume : ils réveillaient l'image de l'absent, le regret de sa perte : « Estant à moitié de tout, » jouir sans lui, n'eùt-ce pas été « lui desrober sa part (2)? »

Toute sa joie il la chercha désormais dans ses souvenirs : désormais il se nourrit du passé; un culte tendre et dévoué lui rendit son ami. Le faire revivre pour tous, ce sera le but de son existence. Ses talents moissonnés dans la fleur , il les célébrera sans relâche; son génie, il ne se lassera pas de nous en entretenir ; ses pensées, il nous en conservera religieusement la mémoire. Enfin, il ne cessera de mener le deuil du frère qui

1 1 Montaigne dit ailleurs [Avertissement au lecteur) , qu'il connut La Boëtie environ six ans avant sa mort.

(2) Essais, 1. 1. c 27

n'est plus; et par la perpétuité de ses éloquentes plaintes, il nous mettra de moitié dans sa douleur. Pour l'exprimer, pour pleurer sa solitude, pour faire connaître à son siècle , à la postérité , le coup qui l'a frappé, on dirait qu'il n'a pas assez de sa propre voix. Tous les accents de tendresse , tous les gémissements qu'a exhalés la poésie antique se représentent à lui, et il se les approprie (I ) : ils deviennent le cri de son cœur, ils font en quelque sorte écho à son affliction sans bornes.

La salle même du Parlement , où La Boètie siégeait à ses côtés, semble lui être odieuse : comme s'il eut voulu affranchir ses yeux d'un aspect qui lui est à charge ; il renonce à la magistrature ; il s'éloigne de la ville où il avait été heureux près de son ami ; mais loin de Bordeaux et partout le suivra la mémoire de l'ami perdu. Pour la chasser, l'agitation des guerres et des voyages , le tumulte des affaires , l'éclat des fêtes , l'enivrement des plaisirs seront sans pouvoir. De là ces imaginations de la mort qui le surprennent parmi les dames et les jeux (2). À tout moment renaît pour lui ce vide qu'il n'est plus en lui de combler ;

(1) Essais, I. I, c. 27 à la fin.

(t)Ibid.. c. 19.

« comme si eust-il bien faict à moy! ■ se dit-il(!) : auprès de lui personne qui le conseille , qui reçoive ses plus secrets épanehements et le paie de retour (2). Voyaget-il, combien alors cet ami ne lui manque-t-il pas (5) ? C'est une précieuse fortune et de soulagement inestimable, songe-t-ilen soupirant, qued'avoirdansun honnête homme, d'entendement ferme et de mœurs conformes aux vôtres, un compagnon fidèle et affectionné; et quand la vieillesse nous ramène au logis , quel besoin n'en avons-nous pas encore pour nous tirer du monde? C est pour le service d'une telle occasion surtout qu'un ami sûr s'achèterait chèrement. Pense-t-il, ses plus gaillardes pensées, il lui fâche de les avoir produites seul et pour en jouir seul (4). Il croit, avec Archytas , qu'au ciel même et dans ces corps admirables, ouvrage et séjour de la Divinité , il serait déplaisant de se promener sans avoir qui nous accompagne (5); tant un commerce affectueux semblait chose nécessaire à cet homme né, comme il le déclare lui-même . pour la

(1) Essais, 1. I, c. 27.

(2) De là ce cri si vrai et si profond : «Oh! un amyî » Essais, l. III, c. 6. Combien est vraye, ajoute-t-il , cette ancienne sentence : que l'usage en est plus nécessaire et plus doulx que des éléments de l'eau et du feu. Ibid.

(3) « lime faict faulte extrême. » Ibid.

(4) Ibid.; cf. Sénèque, epist. 6 . Ciceroo, de oftic. 1. 1, c. 43. 5 Essais, 1. III, c. 9.

société et l'amitié (i). Du moins il ne se séparera pas de sa douleur. Elle l'élève à ses propres yeux; elle est sa plus douce consolation , après celle qu'apporte, ainsi qu'il le remarque, « la science de n'avoir rien oubliée dire ; » d'avoir eu avec celui que l'on pleure une parfaite et entière communication (2) : « 0 mon amy (3), s'écrie-t-il , en vaulx-je mieulx d'en avoir le goust, ou si j'en vaulx moins? J'en vaulx certes bien mieulx. Son regret me soulage et m'honore. Est ce pas un pieux et plaisant officede ma vie, d'en faire à tout jamais les obsèques. Est-il jouissance qui vaille cette privation? (4) » Aussi l'expérience qu'il avait faite dès sa jeunesse de cette intimité exquise , en l' affriandant , comme il nous ledit, l'avait-elle dégoûté de toute autre (5). C'est que, délicat jusqu'à l'excès à la pratique des hommes (6), il les lui fallait triés svr le volet (7). Cette image

(4) Essais, i. III, c. 3.

(2)/g.,l.II,c.8.

(3) Ce mot. chez Montaigne désigne toujours La Boëtie qu'il n'a pas besoin de nommer.

(4) Essais, 1. II, c. 8.

(5)/d.,l.in, c. 3, et 1. U.c. 17.

(6) Lui-même nous dit que pour juger les autres à sa mode, « il les esclairoitde prez ». Ess., 1. II, c. 17.

(7). C'est à dire choisis entre tous. Estai*. I. III. c 3: et pour la même expression, V. Pantagruel, l. HT, c. 30.

accomplie, dont les traits étaient demeurés empreints au fond de son cœur , en devait rendre dans l'avenii' l'accès difficile ou plutôt fermé (4).

C'est ainsi que Y étude de ce sentiment, qui donna quelques années de bonheur à Montaigne, éclaire à nos yeux le reste de son existence : bien plus, en nous faisant pénétrer, comme on l'a dit, dans une intelligence plus complète de ses ouvrages, elle forme de ses opinions, de toutes ses pensées un commentaire plein de charme. Je ne m'étonne plus, par exemple, de ces sarcasmes dont il ne cesse de poursuivre la médecine et ceux qui la professent (2); je comprends la guerre implacable qu'il leur a déclarée. La médecine n'a pu sauver son ami (5) ; il ne croira plus dès lors à Fart de guérir : son cœur plus fort que sa raison Ta condamné (4).

Cette émotion, cette vivacité de souvenirs sera une

{\)Essai$,l lll, c. 3.

(2) Id. V. particulièrement 1. II, c. 37; en outre, 1. I,c. 23 ;1. LU, c, 13. cf.; Lettres de Pasquier, XIX. 16.

(3) « Ils me tuèrent un amy qui valoit mieulx que touts tant qu'ils sont. » Essais, 1. K, c. 37.

(4) Il jugeait avec Platon (de republic, 1. III,) que « c'est une mauvaise provision de païs que jurisconsuKes et médecins; » 1. III, c. 1 3.

des sources de 1 éloquence de Montaigne. Dans son style inégal elle répandra, pour parler avec un habile appréciateur de son génie ( I ). ces images frappantes, ces mouvements soudains , ces paroles de poète qui doivent animer le style de l'orateur. Par celte passion, son langage sera impétueux, naturel, pénétrant comme sa douleur. Que dis-je? n'est-ce point elle en grande partie qui a fait de Montaigne un écrivain (2)? C'était en lisant le Conlr'un qu'il avait appris à connaître <>t à aimer La Boëtie (5); c'est en publiant les ouvrages dont celui-ci la laisse dépositaire . qu'il entre dans la carrière des lettres (4); c'est pour transmettre, pour recommander à la postérité le nom de son ami. Ce patronage d'une gloire qui lui est plus chère que la sienne, il ne l'abandonnera plus. Il prélude aux

(4) M. Yillemain. Discours d'ouverture du cours d éloquence f/ancaise. 1822. t. Ides Mélanges, p. 278.

'2 Ne semble-t-il pas l'indi mer lui-même par ces paroles : a C es! une humeur mélancholique. et une humeur par conséquent très-ennemie de ma complexion naturelle, produiete par le chagrin de la solitude en laquelle, il y a quelques années, je m'estois jesté , qui m'a mis premièrement en teste cette resverie de me mesler d'eserire. Essai*. I. II, c. S. au début.

I Auparavant il avait seulement et pour obéir a son père traduit la Théologie naturelle de Raymond Sebonde, Paris. 1669 in-8. V. Essais, 1. II c. 12.

Essais (4) en composant les préfaces des écrits, et plus volontiers encore l'apologie de celui qu'avant tout il brûle d'immortaliser (2): avec le désintéressement des affections sincères, il s'oublie pour lui ; il n'a d'ambition que pour lui (5 J. ou plutôt celte ambition , cette cause ne lui est-elle pas personnelle? « Ce n'estoit pas un autre, dira-t-il, c'estoitmoy^). » Et combien de fois, des vivants même, ainsi qu'il l'observe, ne parle-t-on pas autrement qu'ils ne sont? « Certes , si à toute force je n'eusse maintenu l'amy que j'ay perdu, on me l'eust deschiré en mille contraires visages (5). » Mais il ne tiendra pas à lui « que le grand homme qu'il a seul

(1) La publication des deux premiers livres des Essai*, Montaigne nous l'apprend lui-même, 1. III, e. 9, ne date que de Tan 1580; c'est neuf ans auparavant qu'il avait fait paraître les œuvres de La Boëtie.

(2) V. ses Lettres. Dans ses Essais même, que de fois Montaigne nous parle de son ami ou s'entretient avec lui ? L'étude comme l'a dit M. de Chateaubriand. Mélanges littèr., t. XII de ses œuvres complètes, 1829, p. 25, ne nous rend pas, il est vrai, les amis que nous pleurons, mais elle adoucit le chagrin que nous cause leur perte ; car elle mêle leur souvenir à tout ce qu'il y a de pur dans les sentiments de la vie et de beau dans les images de la nature.

(3) Toutes aultres choses tombent en commerce : Nousprestons nos biens et nos vies au besoing de nos amis : Mais de communiquer son honneur et d'estrener aultruy de sa gloire, il ne se veoid gueres. Montaigne, Essais, 1.1, c. il.

(4) Essais, 1. I, c. 27.

(5) M. 1. III, c.9.

cogheutout entier (-\) » ne soit placé dans son véritable rang : tant sa conviction a de puissance , tant son amitié ingénieuse sait varier les formes d'un éloge toujours nouveau et toujours inépuisable.

Ce sont principalement les intelligences et les âmes d'élite qu'il s'efforce de mettre dans les intérêts de son plus ardent désir : c'est aux hommes éminents du siècle , aux organes les plus imposants de F opinion publique qu'il veut faire aimer et embrasser (2) cette mémoire qui ne périra point. A ses yeux les personnes d'honneur et de vertu sont seules dignes de recevoir en garde et de conserver un si précieux dépot(o). Par lui la gloire de son ami devient la compagne de toutes ces illustrations : bien plus, il ne craint pas de l'élever au-dessus d'elles (4). Aux de Foix (5). aux de Mesmes. aux L'Hôpital, il affirme, en leur dédiant les œuvres de La Boëtie. quit estait en tovtsiprez du miracle, que pour

(1) Lettre a M. de Lansac : cf. Essais, 1. II, c. 17.

(2) Lettre au chancelier de l'Hôpital.

(3) V. Lettre à M. de Mesmes. à M. de L'Hôpital, a M. de

Foix.

(4) V. la lettre à M. de Mesmes où Montaigne appelle La Boëtie de plus grand homme de son siècle ».

(5) V. sur Messire Paul de Foix, un mémoire de Secousse . dans le recueil de l'Académie des inscriptions, t. XVII. p. 620 ; et sur de Mesmes. les notes de l'édition dos Essais donnée par M. Leclerc.

atteindre à la vérité en le louant, il faudrait se jeter hors des barrières de la vraijsemblance (\), C'est à lui de I attester, lui qui a eu la bonne fortune et l'honneur de jouir de son intimité la plus étroite; c'est à lui de déposer avec confiance dune supériorité qu'il semble impossible d'exagérer par les paroles (2). Il en est fier « pour sa Guyenne, qui, parmy les hommes de sa robe n'a rienproduictdepareil(3). » Après l'avoir aimé plus que tout ici bas , laisser évanouir la renommée de tant de perfections , ne serait-ce pas faillir à son devoir? De tels offices touchaient , il en avait confiance, et réjouissaient encore celui dont le souvenir habitait, dans son cœur, si entier et si vif que la mort n'avait rien pu sur leur commerce (4).

A la sollicitude de la plus tendre amitié nous devons ainsi ce qui nous est parvenu des œuvres de la Boètie (5) : quant à lui, avec la sévérité qui sied bien aux

(4) Lettre à M. de Lansac.

(2) V. Ibid, et lettre a M. de Foix.

(3) Lettre à M. de Lansac.

(4) Lettre à M. de Mesmes.

(5) Michaelis Montani , singularis ejus amici, cura factum est ut nou omnis mortuus sit (Boëtianus), publicatis aliquot scriptis posthumis quae elegantiam miram et sensuum reconditorum acumen sapiunt. De Thou, hist. 1. XXXV. c 15: cf. Sammarthani Eloçia. 1 TT

vrais talents dans le jugement de leurs productions, il n'avait songé qu'à se préparer par ces ébauches à de plus importants travaux (I). 11 ne trouvait en elles rien qu'il estimât digne de porter son nom (2). On a entrevu dans « ses passe-temps » ce qu'il eut pu faire (3) : outre le mérite distingué qu'ils révèlent, on admirera cette modestie qui, du fruit de ses études, lui interdisait la pensée de laisser à la postérité aucun témoignage (4) ; et l'on rendra grâces à Montaigne de n'avoir pas permis que ces richesses qu'il appartenait à laBoëtie seul de dédaigner(5), fussent complètement perdues pour nous, ensevelies dans ce tombeau prématurément ouvert (6) ; d'avoir avec un soin religieux rassemblé tout ce qui se trouvait d'entier parmi ces papiers épars et jouets du vent (7), lorsqu'un coup soudain de la destinée trancha dans sa fleur cette existence si pleine et si vigoureuse, dont il nous a été donné de connaître, pour emprunter à Montaigne une gracieuse métaphore, « non le vray suc et la moelle, mais seulement Tescorceetles feuilles (8). »

(1) Avertissement au lecteur, ou préface donnée par Montaigne aux œuvres de la Boëtie, 1571 .

(2) Ibid.

(3) Lettre au chancelier de L'Hôpital.

(4) Ibid.

(o) Arertissctnmt cite.

(6) Lettre a M. do Foix.

(7) Ibid.

8 Lettre au chanceler do l'Hôpital

Son insouciance à conserver ce qu'il avait écrit égalait sa facilité à le produire. Tout ce qui lui venait à l'esprit, il le jetait sur le premier papier qui lui tombait sous la main, sans autre soin de s" en ménager la possession! \ ) . Aussi, quelle qu'eût été, pendant l'espace de sept ans, l'attention de son ami à rechercher, à recueillir ces précieux débris, quoiqu'il n'eut pas même, par une sorte de superstition que nous devons honorer, négligé ce qui avait échappé à son enfance (2), la plus grande partie , ça et là dispersée , avait péri (5). Mille et mille fois, du reste, comme il nous l'apprend, avait-il en ses propos ordinaires « veu partir de lu y choses plus dignes d'estre sceues , plus dignes d'estre admirées » que celles qu il put sauver et nous transmettre (4).

La réimpression, assez prompte pour ce temps, des œuvres de laBoëtie annonce le succès qui les accueillit(o).

\\) Avertissement cité.

(2) Lettre à M. de Foix.

(3) Avertissement cité.

(4) Lettre à M. de Foix. « Si en l'aage que je l'ai cogneu plus ad* vancé. »[dit ailleurs Montaigne. Essais. 1. I. c. 27. « il eustprisuntel desseing que le mien de mettre par escript ses fantaisies,, nous verrions plusieurs choses rares et qui approcheroient bien prez de l'honneur de l'antiquité : car notamment en cette partie des dons de nature je n'en cognois point qui luy soit comparable. »

5 On sait combien alors étaient rares et difficiles les succès littéraires.

Mais dans leur publication ne fut pas compris, d après la remarque de Montaigne (1), avec les mémoires dont nous avons regretté la perte, le discours de la Servitude volontaire. Lui-même en allègue une raison qui aurait besoin de commentaire : c'est qu'il trouve à ces ouvrages « la façon trop délicate et mignarde pour les abandonner au grossier et pesant air dune si mal plaisante saison (2). » Dans la suite, la pensée lui vint, lorsqu'il écrivait un chapitre des Essais, d'enrichir son livre en y insérant le Contrun (5). 11 voulait offrir en lui un modèle de cette éloquence accomplie qu'il a si bien caractérisée (4), mais à laquelle il se défend d'avoir lui-même aspiré (5). Toutefois il ne réalisa pas ce projet : à ce morceau il substitua les 29 sonnets dont il fait bommage « à la belle Corisandre(G); » et la cause de ce changement, c'est que l'on avait donné à l'œuvre de la Boëtie

(1) Avertissement cité.

[1) Ibid. Sainte-Marthe leur fait allusion quand il dit :« Caetera liberius paulo scripta quam ut ha?c tempora ferre possent, amicorum consiliolatuere. » Elog, 1. II.

(3) VA. I, e. 27.

(4) L. III c. 5.

5 L. 1. c. 54, a la fin; l. IL c. 17: 1. III, c. 9.

(6) C'est à dire, a Madame de Grammont. comtesse de Guissen •'

V. à ce sujet les notes de M. Leclerc dans son édition de Montaigne., aul. I, c.28.

une fausse interprétation, et dénature par des applications perfides 1 intention de l'auteur (4).

Parmi ceux de ses ouvrages que publia son ami. voué à la pieuse mission de répandre sa gloire, il en <st un que sa dédicace recommande particulièrement h notre sympathie . celui qu'il adresse à « madamoi" selle de Montaigne(2),sa femme. » G" est la traduction de la lettre de consolation que Plutarque, privé d'une fille chérie, envoie à la mère qui partage sa perte et l'amertume de ses regrets. Le motif de cette dédicace a pour les cœurs sensibles un tendre intérêt. Montaigne « est bien marry, de quoy la fortune a rendu ce présent si propre à sa femme, et que n'ayant enfant qu'une fille longuement attendue, au bout de quatre ans de mariage, il a fallu qu'elle l'ayt perdue dans le deuxième an de sa vie : » triste et touchant à-propos (5).

1 IbiJ.. fin du c. 27. « Parce que j'ay trouvé que cet ouvrage a esté depuis mis en lumière, et à mauvaise On. par ceulx qui cherchent à troubler et à changer lestât de notre police,., je me suis dedict de le loger icy. »

2 Les femmes de qualité on les nomme dames, les moyennes. damoiselles, et dames encore celles de la plus basse marche. Essais. I. I, c. 54; cf. Pasquier, Recherch. de la Fr.. 1. VIII. c. o.

3 Qu'il me soit permis toutefois de remarquer que la tendresse paternelle ne [tarait pas avoir été puissante sur l'àme de l'auteur des Essais. Il n'a pas pour ses enfants cette vivacité d'affiectioi que

Bon mari, comme il sétait montré bon frère(4)él excellent iils(2). (car il veut, avec sa femme, se tenir à la façon dii vieil Age et vivre (5) françoise à la vieille), il appartenait surtout à Montaigne de montrer ce qu'il \ a de plus délicat, de pins affectueux, de pins dévoué dans le cœur d'un ami. Chez les âmes privilégiées en particulier, il est certains sentiments exquis qui se subordonnent et paraissent absorber les autres. Mais aux natures excellentes seules il est donné de les exciter:

l'on attend d'un cœur tel que le sien. Lui-même dit qu'il en a perdu deux ou trois en nourrice, sinon sans regret, au moins sans fascherie (Essais, 1. 1, c. 40, au milieu.). Le deux ou trois est odieux. « Us me meurent touts en nourrice, » remarque-t-il ailleurs avec négligence, 1. II, c. 8. Aussi il ne peut « recevoir cette passion dequoy on embrasse les enfants à peine encore nays (Ibid.) et il nous apprend qu'il « n'a jamais estimé qu'estre sans enfants feust un défault qui deust rendre la vie moins complette et moins contente. » 1. III, c. 9. J'aime bien mieux l'historien, le compagnon de saint Louis, lorsqu'il se représente, après avoir pris la croix, s'éloignant triste du château de ses pères et ne détournant pas les yeux pour le revoir, de peur que le cœur ne lui faillit à la pensée de ses deux enfants. (Mémoires de Joinville, p. 23 del'édit. de Du Cange, in-f°.)

(1) Il s'applique lui-même, 1. I, c. 27, ce vers d'Horace , 1. 2 . ode 3 :

Notas in fratres animi paterni

t L. III, c. 13. On sait qu'il se plaisait à conserver les meubles gothiques de son père, parce qu'il les avait choisis, et à s'envelopper de son vieux manteau, o non par commodité mais par délices. » disant qu'il « luv sembloit s'envelopper de luv. » Cf . Essais, I. 1. e. 17; 1. II. c. H. 12, 17. 18; 1. III, c. 9.

3 Lettre de Montaigne à sa femme.

aussi pour terminer dignement l'éloge de La Boètie . suffisait-il de rappeler, avec cet attachement passionné dont il fut l'objet jusqu'à la mort, ee souvenir plus fort que le temps, ce culte respectueux dune vie désormais solitaire : Car on sait que Montaigne « ne se laissoitpas prendre par les dehors (4 ); » il pensait que « l'estimation et le prix d'un homme consiste au cœur et en la volonté, que c'est là où gist son vray honneur (2). » L'amertume de ses regrets , loin de s'adoucir avec luge, ne devait que s'accroître. Dans son inconsolable douleur , il songeait qu'il n'aurait pas à qui commettre une vieillesse disgraciée et nécessiteuse; qu'il ne pouvait plus se réfugier entre les bras dune affection solide, vigoureuse et fortunée (5). C'est là ce qui lui eût été bien nécessaire, à lui qui assistait au spectacle lamentable de notre mort publique(4), alors que le repos n'était nulle part et que le jour du jugement semblait venu pour tous (5). Ce souvenir qui s'attache à lui, souvent il cherche à le vaincre, à en rejeter le fardeau. Dans ce but, il appelle à son secours ces passions (6) qui jadis avaient

(1) Lettre à L'Hôpital, vers la fin.

(3) Essais, l. III. c. 12.

(4) Ibid.

(5) Id.A. L c.25.

(6) . Neque enim est Dca nescia uostra

Qua: dulcem curis ruiscet amaritiem... .

a-t-ildit avec Catulle, c. 27 du 1. 1.

hussi trouvé place dans son cœur, en compagnie, jamaisen comparaison de l' amitié (1). Impuissants efforts : vainement cherchait-il à tromper ses propres sentiments; vainement, pour amortir la vivacité de ses regrets, avait-il compté sur le temps, ce souverain médecin de nos passions , comme il le nomme(2) : le temps vaincu ne pouvait rien sur cette douleur. C'est , pour le laisser parler, « qu'un sage ne veoid gueres moins son amy mourant au bout de vingt-cinq ans qu'au premier an, etsuyvant Epicurus, de rien moins (5). » Jusque sur le sol de l'Italie, où son imagination s'échauffe, où il se rêve Romain, la pensée de « ce cher frère, de ce compagnon inviolable(4) » ne devait pas l'abandonner. Cette contrée, dont les ruines éloquentes parlent à son âme, le spectacle de la ville éternelle dans le deuil majestueux de sa grandeur déchue , lui inspirent , il est vrai , de riches souvenirs , de nobles et fécondes idées (o) , comme ils avaient inspiré de beaux vers à 1 un de ses contemporains (6) : mais il n'a pas en qui les verser. C'est ainsi que son ardeur contenue se tournant contre

(1) Essais, 1. IIÏ, c. 4.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

(4) Lettre de Montaigne a sa femme.

(5) V. en partie. Essais, 1. II, c. 24.

(6) Du Bellay : V. ses aniiquitez de Home.

lui-même, il oublie Rome et son antique gloire, et sa moderne magnificence , et le contraste du présent et du passé pour songer uniquement à son ami : « Je tombay , écrit-il au célèbre d'Ossat('i), dans un pensement si pénible deM. de La Boëtie, que je feus longtemps sans me raviser, et que cela me fit grand mal. »

Il y avait dix-huit ans quil n'était plus! Mais du

moins la providence avait voulu , en lui donnant une seconde vie dans la mémoire, dans les œuvres de Montaigne , propager le salutaire exemple de tant de vertus ; perpétuer le souvenir du citoyen dévoué , de 1 écrivain généreux et délicat, du cœur ouvert à tous les sentiments tendres et honnêtes, de l'ami vrai, du grawd homme de bien.

(I) Depuis cardinal ; habile négociateur. Montaigne était alors aux eaux de la Villa : V. t. II, p. 175, de son Voyage en Italie. (Paris, 1774.)

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