‹ Etienne de LiegeChapitre 3 sur 46 · LES INFLUENCES · texte numérisé non relu

LES INFLUENCES

a) Les Anglo-Saxons.

Liège n'est pas seulement redevable de ses connaissances littéraires et musicales au zèle déployé par ses évèques, mais encore à certains facteurs extérieurs dont nous allons signaler les principaux.

Ce sont d'abord les réfugiés irlandais (Hiberno-Anglo-Saxons). Ils prirent une part prépondérante dans l'évolution des idées religieuses et profanes du continent (1).

C'est par colonies qu'ils envahissent le territoire de Liège, où ils fondent des monastères, tels Waulsort (2), Fosses (3), etc., ou viennent augmenter la population de ceux qui existent déjà («)■.

Nous avons vu Sedulius s'établir à Liège. Remarquons en passant que les différentes réformes liturgiques étaient suivies avec intérêt par les Liégeois. Nous savons qu'on s'appliquait à corriger les antiphonaires. Otveus, compagnon de Sedulius, écrit à son ami Ainiid de vouloir bien réviser l'antiplionaire qu'il lui enverra el d'en corriger les fautes (5).

Si nous examinons les documents paléographiques parvenus jusqu'à nous, nous trouverons une autre preuve de l'influence anglo-saxonne. Le plus ancien manuscrit exécuté sur le territoire

(*) (i. KuRTB, La Cité de Liège, t. 1, p. 26. Bruxelles, Dewit, 1909; Stali.aert et Vanderhaegen (Op. cit., p. 23.

(2) Léon Lahaye, Étude sur l'Abbaye de Waulsort, dan? Bulletin de la Société d'Ahi n d'Histoire du diocèse de Liège, t. V, pp. 211-500.

(») M. G. II. Scriptores, t. XXV, p. M.

(*) D.-L. Gougai n. L'œuvre des Scotti dans l'Europe continentale (VI«-XI« siècle), dans Revi h d'IIistoiri m i lésiastique, t. IX, pp. 21-37. Louvain, 1908.

(s) « ... [deirco vestrae caritalis viscera efflagilo, quatinus nociurnale antifonarium correelum atque omni falsitate expurgatum nobis vestra benignitas accomodare dignelur, nosque siatuto tempore, prout vestra industria diffiniverit, ipsum codicem ad ?os dirigemus. » [Nettes Archiv, t. XIII, p. 363.)

de Liège ('), de même que les peintures el broderies île deui voiles, œuvres d'ailleurs des mêmes artistes, en sont ane preuve remarquable (*).

(l'est dans celle influence anglo-saxonne que nous trouvons L'explication de la similitude de notation et d'écriture rencontrée dans les documents musicaux liégeois, du inoins pour les plus anciens. Les scribes liégeois, en effet, devinrent bientôt indépendants et créèrent même une calligraphie particulière ;i leur école. C'est du moins ce que nous dit II. Schubert, ajoutant que l'école d'écriture liégeoise au XIe siècle « exerça son action jusqu'au Rhin, d'une part, et jusque dans le Nord de la France, d'autre part. On en retrouve la Lrace dans les chancelleries pontificales et impériales, ou l'on constate l'existence de scribes formés à l'école de Liège (3) ». dette question mérite d'être suivie avec soin; elle peut nous réserver d'intéressants aperçus sur le développement de la notation musicale et sur l'identification des manuscrits.

Jusqu'au XVI' siècle, l'émigration sur le continent se poursuit. Les monastères peuplés de ces religieux sont as^-z nombreux pour tonner une congrégation distincte ' .

Il est superflu de faire un relevé des ouvrages anglo-saxons mentionnés par les chroniques et appartenant aux bibliothèques monastiques (r').

Les relations suivies et cordiales entre Liège et la Cour établie

(J) C'est un évangéliaire du Ville siècle. (Bulletin de la Société d'Art et d'Histoire du diocèse de Liège, t. XVII, p. 386.)

(') J. IIki.uk;, Histoire île la peinture au pays tic Liège, p. 17. Liège, Léon De Thier, 1873; Rbusens, Éléments de paléographie, p. 40; Van m:\ ùhkvn. Album belge de paléographie, 1908, p. 388, pi. III.

(3) Eine Lùtticker Schriftprovinz. Marbourg, 1908, cité par Bxi.ac. dans

\N\\l ES Dl XXXI* CONNUES &RCHÉOLOGIQUB ET HISTORIQUE DB BELGIQUE, t. II. p

Liège, 1909. I. 'importance de cette découverte a été mise en relief par M. N. N • lans les Archives belges (23 avril 1908, n° 79).

(*) l>om U. Berlièrb, Les Chapitres généraux de l'ordre de saint Benoit. $ 5. sais d'Allemagne. (REVUE BÉNÉDICTINS, 1903, pp. 68 et SU

(*) Casus S' Galli (M. G. 11. Scriptores, t. 11. p. 78); I'immsm v I l'Abbaye dr Staveiot, dans Bulletin de l'Académib royale db Bblgiqui . u XXIII,

36e année, î« série, pp. 617 et suiv.

à Aix, d'une part, et l'Eglise de Metz, d'autre part, nous fourni>sent de nouveaux éléments d'influence sur l'école liégeoise.

Chrodegang, fondateur de l'école messine, appartient au pays de Liège (*), de même que le diacre Donat, qui écrivit la vie de saint Trudon à la demande de son évèque Algéra.w Rappelons les liens d'amitié qui unissaient l'évèque de Liège, Franco», à Dkogon de Metz. Celui-ci, à la fois évèque de Metz et abbé de Saint-Trond, portait grand intérêt à cette abbaye; il y favorisa les études et la combla de revenus (2). Son successeur, àdalbeuon, y remplit près de vingt années les mêmes fonctions et se fit enterrer par préférence à Saint-Trond (3).

La situation des villas royales aux portes de Liège, le voisinage de la Cour à Aix-la-Chapelle (4) durent aussi exercer quelque action sur le mouvement des études. Pépin, Charlemagne et leurs successeurs séjournèrent souvent dans leurs domaines d'Herstal (5) et de Jupille (6). Liège eut même l'honneur de recevoir Charlemagne pour y célébrer la fête de Pâques l'an 770 (7).

(*) Hauck, Kirchengeschichte Deutschlands, 2e édit., t. 1, p. 512; t. II, pp. 18, 46, 52 et 62. Chrodegang est encore le fondateur de l'abbaye de Gorze. On sait l'action de ce monastère sur ceux de Gembloux, Waulsort, Stavelot et même sur celui de Saint-Hubert. (Histoire littéraire de France, t. Vil, pp. 25 et suiv.; Balau, Les Sources. Op. cit., pp. 90 et suiv.)

(*) A. Aida, L'Office de Saint-Trudon, dans La Tribune de Salnt-Gervais, 1910, pp. i!73 et suiv.

(3) G. Simenon et J. Paquay, Recueil des Épilaphes de l'ancienne Abbatje de Saint' Trond, dans Bulletin de la Société d'Art et d'Histoire du diocèse de Liège, t. XVI, pp. 256 et suiv.

(*) 11 est prouvé que de 972 à 1802 cette ville appartint au diocèse de Liège. Daris soutient, contre les bistoriens allemands, qu'elle en faisait déjà partie aupara\ant. < Notices historiques du diocèse de Liège, t. XIII, pp. 161 et suiv.)

(s) Baron de Villenfagne, Recherches sur l'Histoire de la ci-devant Principauté :,; t. I, pp. 191-194; 220-228. Liège, Collardin, 1817.

(6) Sur ces résidences, J. Brassinne, L'Ancien Concile de Saint-Remacle, tiré

;i part du BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ D'ART ET D'HlSTOIHE DU DIOCÈSE DE LlÉGE, pp. 10,

18 et 26; Th. Gobeht, Les Rues de Liège, t. II, p. 158.

(7) « Celebravitquo... pasclia apud sanctum Lantberlum in vico Leodico. » {Annales Laurissenses et Annales Einhardi. M. G. H. Scrjptores, t. I, pp. 148- 149.) Huhl avance qu'il célébra la même fête en 807 et en 813. (La Cathédrale de Saint- Lambert, p. 8. Liège, 1904.)

Les deux foyers intellectuels les plus remarquables de l'Europe étaient ainsi à proximité de Liège, (l'est là que notre Etienne vint successivement puiser les connaissances qui lui acquirent l'estime et l'admiration de la postérité. Il convient donc, avant de nous arrêter au personnage qui fait l'objet de notre étude, d'examiner succinctement ce qu'étaient ces deux centres littéraires. Ainsi, en le plaçant, autant que faire se peut, dans l'atmosphère où il a vécu, nous comprendrons plus aisément l'esprit de notre héros, lequel incarne à nos yeux les aspirations d'une époque et d'une race.

h) L'Ecole du Palais.

.Nous avons mentionné ailleurs (*) l'opinion de dom Pitra au sujet de l'existence d'une école au palais des rois mérovingiens. Il y a lieu de distinguer toutefois sur le sens de ce mot.

E. Vacandard nous assure que la « scola palatine » des temps mérovingiens n'a rien de commun avec une école littéraire (2). Elle s'employait tout au plus à donner à ses élèves quelques notions élémentaires sur leurs devoirs civils et militaires. Les autres branches s'étudiaient dans les monastères, l'unique école alors de tout ce qui de près ou de loin touchait aux sciences et aux arts.

Un autre point sur lequel les auteurs modernes sont encore partagés est celui de savoir si cette école était stable ou bien si elle suivait les souverains dans leurs déplacements.

L'histoire nous signale certain prince ou prélat se faisant accompagner dans ses voyages — expéditions ou visites apostoliques — des meilleurs élèves de la cour. Anselme ne nous apprend-il pas que lorsque Notger, le fondateur Av ta principauté de Liège, s'éloignait de sa capitale, il était suivi d'éli

<[) Voir plus haut. p. 8. noie fi.

(') I Vacandard, La Scola du Palais mérovingien, d&i historiques, t. Wll. p. 50Î, 31« année, nouvelle série. Paris, l£

choisis et placés soits la direction d'un savant chapelain. Ils continuaient leur instruction en cours de route. A leur retour, les progrès qu'ils avaient réalisés provoquaient l'admiration de leurs maîtres (M.

Nous sommes certain que, dans les dernières années du règne de Cbarlemagne, l'école était stable. On |>eut même dire que l'école palatine proprement dite ne date véritablement que de ce temps-là. Après que Charlemagne eut choisi Aix-la-Chapelle pour capitale et s'y fut définitivement installé, sollicité, sans doute, par la vertu curative des eaux de cette ville, l'école ne subit plus de translation. Malheureusement, le projet tant caressé par l'empereur de taire d'Aix la métropole du nouvel empire n'eut qu'un succès bien éphémère (2). La scola palatine, bien que destinée spécialement aux enfants de la noblesse, admettait aussi des élèves d'une condition plus modeste. Une relation du « moine de Saint-Gall » mentionne, au début du IXe siècle, deux fils de meunier qui, leurs études terminées, reçurent l'un et l'autre la direction d'un prieuré (3).

Pour réaliser son projet de restauration littéraire, Cbarlemagne eut la bonne fortune de rencontrer dans le saxon Alcuin un auxiliaire précieux. Il avait étudié au célèbre monastère d'York et avait eu pour maître Egbert (4), ami du vénérable Bède (5), ce qui nous explique la variété de ses con-

(l) « ... et ipsos qnos prius magistros habuerant, in litterarum perfectione redeunies superarent. » (Anselme, Gestapnntif. Traject. et Leod. M. G. H , Scriptores, t. VII, p. 205.)

(*) Angilbert, l'Homère de ce temps, lui donne le? titres pompeux de caput nrbis et de lioma secunda. (M. G. H.. Scriptores, t. II, pp. 394-393.)

(3j De gestis Karoli Uagni. (M. (i. II., Scriptores, t. II, p. 734.)

(') Vécut vers 678-766. Il est l'auteur du De inslitutione catholica dans lequel se trouve mentionné l'antiphonaire envoyé par saint Grégoire le Grand à Augustin, l'évangélisateur de l'Angleterre. (Migne, /♦. /,., t XCV, pp. *270 et suiv.)

Florissait vers 670-761. Il écrivit une Histoire ecclésiastique très précieuse pour ce qui concerne l'étal du chant en Angleterre au Ville siècle. Son De arte musica Mignb, /'. /.., t. KC, pp. 909 el suiv.) esi important pour la rythmique. ionné tous les textes de {'Histoire ecclésiastique qui ont trait à la musique : Les Origines </// chant liturgique. Gand, Ad. Iloste, 1890, p. 63, note F. sur ces deux anciens écrivains, voir aussi A. Gastoi t, Origines du chant romain. Paris, A. Picard, 1907, pp. «7-91 et m-lïl.

naissances et la profondeur de son érudition. - Sun rôle liturgique -- dont l'importance vient pour la première fois d'être signalée et précisée — lui assure le premier rang parmi les hommes de son temps f1). » A cette époque, lev personnages de grand savoir n'étaienl pas légion au pays des Francs; c'est pourquoi Charlemagne eut recours aux illustrations des pays voisins, si bien qu'à l'origine, tous les maîtres de l'école du priais étaien des étrangers. Parmi le> plus célèbres, citons : Clément, helléniste et grammairien célèbre, venu d'outre- Manche avec Alcuin; Pierre de Pise et Pâli. Diacre, attirés à la cour de Charlemagne après sa victoire sur les Lombards. L'Espagne lui envoya Théodulphe, le plus grand versificateur de l'époque, que certains disent Italien; Claude, devenu plus tard évêque de Turin.

Quel était le genre d'enseignement donné par ces célébrités? On le déduit par conjecture. Il devait comprendre, en premier lieu, l'étude des sept arts libéraux qui formaient la matière du trivium et du quadrivium , dont les objets sont résumés dans levers suivants :

Grammatica : Quidquid agunt artes, ego semper praedieo partes. Dialectica : Me sine doctores frustra coluere sorores. lihetorica : Ksi mihi docendi ratio cum flore loquendi. Musica : Invcnere locurn per me modulamina vocum. Geometrica : Rerum mensuras el rerum signo figuras. Arithmelica : Explico per numerum quid si t proportio rerum. Astronomia : Astra viasque poli vindico mihi soli (*).

Dom Leclerq avance que l'école du palais donnait avant tout une éducation cléricale \':'>. S'il en était ainsi, aux matières

Près belle étude de dom Cabroi., dans son Dictionnaire d'Archéologie, t. I. col. l<>7"2 i0!)-2; dom Cumbbbt Mohlberg 0. S. I!.. L'Œuvre liturgique o? A feusn, dan

Anm Min DB L'UNIVBRSITÉ I kTHOLIQUE DE LOUVAIN, 1909, pp. 418 et SUÎV.

C-) Stallabrt et Vandbrhaegbn, De l'Instruction publique, v0p. cit., p. 109.) (5) L'Ecole du palais, dans le Dictionnaire d'Ab( héologib, de dom Cabrol, t. l.

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