‹ Etienne de LiegeChapitre 27 sur 46 · Tome II. — Béai x-arts · texte numérisé non relu

Tome II. — Béai x-arts

de nous mettre sur la piste de son auteur. Il y a bien les trois vers qui terminent le poème :

l'ontifîci Stephano sit laus et gloria sacro Cujus preceplo dicta haec suit fulgida métro Nominis et claram carpat de voce coronam.

Mais ce texte, malgré son apparence décisive, n'acquiert pas grande valeur dans la discussion, et cela pour plusieurs motifs : D'abord, qu'elle esl la pensée exacte exprimée par l'auteur de ces vers? Car, ainsi que l'a déjà signalé M. Demarleau, precepto peut être pris dans deux sens différents; il peut signifier ordre, mais aussi la règle prosodique que se serait imposée le versificateur (1).

En second lieu, à quelle pièce versifiée se rapportent-ils? Au poème en question ou à l'hymne qui les suit immédiatement? Car ces trois hexamètres ont été ajoutés après coup; la différence d'encre et de graphisme en fait foi, du moins si nous consultons le plus ancien document (2). Bien plus, ils paraissent de la même main que celle qui transcrivit l'hymne (3).

Nous penchons donc pour cette seconde attribution, en nous appuyant sur la considération suivante : en composant son office, Etienne dut certainement suivre l'ordre canonial, puisqu'il le destinait à l'usage du clergé séculier; en conséquence il (levai i comprendre 3 .Nocturnes avec 3 antiennes, leçons et répons, mais pas d'hymne. De leur côté, les monastères — nous avons vu combien ils étaient nombreux dans le diocèse — qui adoptèrent cet office, voyant que celui-ci, contrai renient aux usages monastiques, ne possédait pas d'hymne, s'adressèrent à son auteur pour combler cette lacune. Absorbé sans doute par les

(') Vie de saint Lambert. (Op. cit., p. 43.)

(2) Manuscrit du Xe siècle, nos 14, 650-59 de la Bibliothèque royale de Bruxelles.

(3) C'est l'hymne Fulges salvifico, notée en neumes-accents. .Nous ne l'avons rencontrée dans aucun livre liturgique liégeois. Elle se trouve mentionnée dans le Répertoire cTUlyssb Chëvauek, t. I, p. 396, d'après le manuscrit de Londres du XI» siècle, a» 18627, 6.

multiples préoccupations de son ministère, Etienne invita quelque moine-poète à écrire l'hymne sollicitée; de là !«■ tristiqueen forme de prélude à l'hymne et non comme postlude du poème.

Quant aux objections émises par M. Demarteau, sur l'attribution de cette paternité en laveur d'Etienne, elles ne nous paraissent point irréfutables. « Pourquoi, écrit-il, si Etienne est l'auteur du poème, les vers assez nombreux qu'il intercale dans un autre travail, sa biographie en prose, n*' se trouveraient-ils qu'une fois sur douze empruntes au poème? Pourquoi se serait-il donné la peine d'exprimer deux fois, en vers différents, les mêmes faits, les mêmes sentiments? Pourquoi aussi, écrivant en prose, se serait-il contenté de suivre pas à pas, sans jamais s'écarter de son modèle, de traduire en phrases plus belles seulement la plus ancienne Vie, tandis qu'en vers, il se serait livre aux écarts, aurait ajouté les détails complémentaires que nous avons signalés?... (1). »

En écrivant le (lesta S" Lamberti, Etienne avait pour but unique de mettre fin aux railleries qui accompagnaient la lecture du Vita prima, lors de la fête du saint, railleries provoquées par le style barbare du biographe : « Nam a quibusdam nobiscuii) agentibus festum sancti Lamberti, qui literaria videbantur scientia praediti, non minimum sumus despectuosis risuum injuriis lacessiti, quandoquidem priscorum haud quaquam Cato eloquio édita, legebatur apud nos praefati patris vita, et passio... (-) » De là, cette réserve du nouveau correcteur, qui se contente de reproduire son modèle dans une forme plus élégante. 1)< I.i encore cette retenue à ne point ajouter de l'ait nouveau. d'autant plus que — comme M. Demarteau le l'ait remarquer lui-même — « l'Eglise catholique ne modifie jamais qu'après de longues informations, avec une prudence extrême, les récits une lois admis dans sa liturgie (3) ».

(«) Vie de saint Lambert. Op. cit., p. 43.) ,J i iiM'i vvii 1 1 .. op. cit.. p. 3'il.

tint Lambert. (Op. CIT., p. 126.)

Il en pouvait aller tout autrement pour le poème en vers; n'étant plus astreint à polir un modèle, il était loisible à l'auteur d'exposer les faits avec une plus grande liberté, d'y ajouter des épisodes nouveaux dont il pouvait avoir eu connaissance par l'étude de quelque chronique, <»u même par la tradition orale. Ne serait-ce point le désir de donner à ces faits, trop peu connus, une plus grande publicité, <|ui l'aurait engagé à exprimer deux fois, en vers différents, la Vie de saint Lambert? f1).

Rien de plus facile à expliquer que le silence observé par l'auteur du poème, « quand, à propos du nom du saint, [il] parle du pays liégeois, s'abstient de le donner pour sien, traite de barbare la langue du pays, — ne joint aucun possessif en parlant de la ville épiscopale. Un liégeois eût-il évoque ces souvenirs de martyre et de gloire, l'origine et la fondation de Liège, sans rencontrer ni un nom ni un pronom pour laisser percer sa fierté d'appartenir à ce glorieux pays, d'avoir pour patron ce martyr? r) ».

C'est la conduite, qui n'a rien d'anormal, tenue par l'auteur du Gesta S Lamberti en prose rimée et dont l'authenticité est hors de doute. Et puis, Etienne est-il vraiment Liégeois? Nous avons vu plus haut son origine messine, ses études à l'école du palais. Son élévation au siège de Liège n'est pas une raison suffisante pour lui faire oublier son pays natal, autrement plus illustre à celte époque que celui qu'il gouverne. D'autre part, nous ignorons si cette rédaction date du début ou de la fin de son épiscopat.

Pour ce qui est de l'épithèle de langue barbare, l'auteur ne vise-t-il point le dialecte populaire de la Taxandrie, inusité à Liège? Barbare signiûe ici étrangère. Il est, en effet, plus que probable qu'Etienne ignorait ce dialecte, tandis qu'il était la

(*) Nous disons bien, deux fuis, en vers différenls, parce que son Gesta Sli Laniberti, outre les soixante-huit hexamètres qu'il renferme, est écrit en prose rythmée et rimée et peut, par conséquent, être considéré comme un véritable poèn vers libres.

(2) Vie de saint Lambert. (Op. cit., pp. 43-U.)

langue maternelle de saint Lambert, en usage précisément dans la région où son zèle se déploya le plus efficacement : la Taxandrie.

D'antre part, nous saisissons très difficilement les raisons <jui auraient poussé Etienne à solliciter ce poème d'Hucbald de N:iint- Ainainl. Ne possédait-il pas lui-même, à un degré plus que suffisant, les qualités nécessaires ;i l'exécution d'un semblable travail? De plus, se trouvant sur les lieux, il pouvait avec toute facilité recueillir les matériaux nécessaires à sa documentation, alors qu'Hucbald, éloigné <le ces sources, — car outre sa résidence déjà fort (lislante, il séjourna de longs espaces de temps à l'étranger, — ne pouvait se renseigner aussi aisément. Ce détail a son importance, car l'auteur de la Vie de sainte Rictrude, possédant à un degré remarquable pour l'époque le sentiment de la critique historique, ne voulait rien avancer dans ses écrits qui ne lut appuyé sur des témoignages dignes de foi * ' . Et ce serait Hucbald, cet historien consciencieux et probe, qui viendrait apprendre aux Liégeois des faits nouveaux sur le fondateur de leur Cité! La chose n'est pas, certes, en dehors des lois du

possible, mais dans le cas présent, celle conjecture demande à être étayée par des données plus positives.

Or les arguments invoqués par M. Demarteau à l'appui de sa thèse, ne possédant pas cette «pialite. n'engendrent point la conviction, d'autant moins que, loin d'être défavorables à Etienne, ils militent au contraire bien plus en sa laveur qu en celle d'Hucbald. En effet, Etienne, comme Hucbald, est po témoin les vers insères dans V Office de la Sainte Trinité, dans la Vie et ['Office de suint Lambert; — bagiographe — Vie de saint Lambert, Les Merveilles de suint Martin, L'Invention de saint Etienne; — philosophe — nous l'avons vu suivre les cours

1 VoytM sa Préface de la Vie de sainte Rictrude, dans Mit. m . /'. / , 1. 1 WXII. col. S'il». C'est à la demande d'Etienne qu'il prend la plume; <-'''-i à lui qu'il pi. son travail pour le corriger s'il y a lieu. CeUe P al d'être é lilée en il»-rnirr

lieu dans tes »/. G. //. Rerum Hcrovingicarum, t. M. pp. 9

du plus grand philosophe de son temps : Mannon et sa Préface de la Vie de saint Lambert prouve qu'il a profité de l'enseignement de son maître ; — versé dans les connaissances des auteurs de l'antiquité — ses imitations de Virgile, Lucrèce, etc., ont été signalées par l'abbé Balau (*) ; — expert en l'art musical — notre travail en est une preuve suffisante; — versé dans la science des saintes Écritures — la confection (le son Liber capitularis et nos trois offices en témoignent assez.

Pour ce qui regarde son silence, en supposant que silence il y ait. sur la cause de la mort de saint Lambert, nous pouvons constater que malgré sa connaissance du poème (2), il n'en fait pas plus de cas dans son Gesta (3).

Nous n'ajouterons aucune importance au fait que dans sa Préface du Gesta, Etienne ne laisse point entendre qu'il ait eu de collaborateur. En effet, s'il est, seul, auteur des vers insérés dans son Gesta, lesquels sont empruntés au poème, le poème lui-même devient son œuvre. Seulement, comme nous savons que les emprunts de ce genre n'étaient point rares au moyen âge et que la probité des écrivains n'avait nullement à souffrir de pareils larcins, nous n'en tirerons aucune conclusion.

La deuxième source à laquelle a puisé Etienne est un remaniement du Vita prima. 11 fournit les matériaux des neuf Répons de Matines, excepté le VIL' et le yersel du IV qui sont en hexamètres et tirés du poème anonyme. L'authenticité <\r cette œuvre ne peut être mise en doute. Le témoignage unanime des chroniqueurs, ajouté à celui de la Préface de l'ouvrage, nous en esl garant. La raison de ce remaniement nous est fournie

(') /.< s ip. cit., p. 80.)

(2) C'est dans ce poème (vers 326-340) qu'apparaît pour la première fois l'adultère de Pépin comme la cause originelle du martyre de suint Lambert.

(3) Cet écrit, comme le Vita prima, attribue la mort de saint Lambert à une vengeance privée, pour des causes territoriales. Il faut reléguer dans le domaine des légendes l'inimitié d'Alpaïde et la vengeance qui suivit les reproches que saint Lambert aurait Lots à Pépin à ce sujet. {Bulletin de la Société d'Art et d'Histoire du diocèse de Licge, t. X, pp. 385 ei suiv.; Archives belges, 1902, n° 2, p. 184; Van dkk Essen, Essai critique, op. cit., p. 23.)

par l'auteur, <|ui s'en ouvre, dans son épitre dédicatoire, ;< Heriman, archevêque de Cologne i1).

Cet ouvrage a été plusieurs fois publié (2). Chapeaville esl le seul éditeur <jni ait conservé la division en oeuf chapitres chacun d'eux formant la matière d'une Leçon de l'office. Les Répons sonl littéralement extraits de la Leçon correspondante. Ce Gesla eul l'honneur d'être traduit au Mil siècle en français de l'Ile-de-France (4).

C'est avec un grand étonnement que nous avons lu sous la plume de M. Demarteau la phrase suivante, qui touche au paradoxe : « comment ne pas conclure surtout que la vie rimée, les antiennes el répons de l'Office de suint Lambert écrits à l'intention d'Etienne ont pour auteur cet Hucbald qui avait déjà rédigé pour le même prélat la Vie de sainte Rictrude el {'Office de la Sainte Trinité? » (5). L'auteur étail sans doute disirait lorsqu'il écrivait ces lignes.

L'œuvre d'Etienne aurait servi de modèle, au témoignage de M. Demarteau el de M r Hfonchamp, au rédacteur de la Vie de saint Loup (''). On lui attribue encore quelque ressemblance avec la Vie de saint Cassien (7).

La troisième source utilisée par Etienne est le Vita prima, qui fournit quelques antiennes et le répons «les Vêpres.

\ ce propos, signalons l'air de famille de certaines d<

(») Voir plus haut. p. 131.

[») .4,1. SN . t. V «te septembre; Higne, P. /. . t. CXXX1I, col. 643. Krusch en Lé seulement quelques extraits. M. C. H. Rerum Uerovingicarum, t. \ I. p. 331)

Op. cit., p. 351.

I. Demarteai . Vie de saint Lambert en français du Mil • cle. I I, 'éditeur nous donne les deux textes latin et français d'après un manuscrit du b Muséum, i,,s '.•(> et suiv. fteg. 20, I», N l. Vie de saint Lambert écrite en vers. (Op. crr., p. I («) .4 propos tin « Vita S<> Lamberti » par l'ivêque Etienne, dans Lbodidm, t. III. p. li»; Les similitudes des « Acta recentiora S'* Lupi » avec l'Office de *aint Lambert par Etienne, dans Lxodium, p. 11. el surtout, p. 24, la r< M irmartbac.

Ç) Anaiecta boUandiana, t. IV. p. 160; t. XXV, p. 124, i If. G. H. P

latinae. (Op. ht., t. IV, p. 178

antiennes avec le Vita Eligii, auquel elles semblent empruntées. Celui-ci, en tout cas, n'était pas inconnu à Tailleur du Vita prima (M. Chacun sait que le Vita Eligii a fourni les éléments de nombreux travaux hagiographiques.

Le Gesta composé par Etienne et d'où sont tires les répons de l'Office de saint Lambert a profité d'autres sources encore : d'un poème en l'honneur de saint Quentin (2) et, d'après E. Poncelet, d'un autre poème au même saint (::' et d'une Vie métrique de sainte Benoîte (4).

A litre de curiosité, donnons un exemple de la manière toute naïve dont les hagiographes du moyen âge se pillaient consciencieusemenl et sans la moindre arrière-pensée. Ames simples et droites, ils ignoraient les procédés captieux employés par certains écrivains modernes pour retourner un article et se l'approprier.

Vita Eligii. Vita prima $n Lamberti. Gesta d'Etienne.

Consilium et opus sinim Consilium et opus suum Consilium et opus suum

semper ad Deum couver- semper ad Deum conver- semper ad Deurn conver-

tens, in omni conatu suo tebat; pedes ejus directi t^bat, cor ejus et pedes

Cliristi auxilium Qagila- eiantad evan^elizandum directi erant ad evangeli-

bit; pedes ejus semper pacem. zandam pacem directi ad evangetizan- '2e Antienne et Répons dum pacem. des Vêpres.

Valeur littéraire de l office.

Nous avons démontré, avec évidence, au début de ce chapitre. qu'Etienne esl l>ien l'auteur du texte des Leçons, Répons et 1res probablement aussi des Antiennes versifiées de l'Office de saint

(*) KiiiiH. Etude critique. (Op. cit., p. 103.)

(2) Bibliolheca bagiographica latina, n» 7010.

(3) Idem, nn 7010; Aiialerta Boltandiana, t. XXV, p. 120.

(*) Idem, n" 1088.

Lambert ; il nous reste maintenant à examiner la portée littéraire de ces pièces.

Les divers jugements portés sur !•■ style d'Etienne, par des auteurs très doctes, loin d'être unanimes, sonl plutôt contradictoires. D'après r Histoire littéraire <lr France, Etienne esl [parmi les remanieurs du Vita prima] celui qui a le mieux réussi, mais son ouvrage n'est proprement que celui de Godeschalc (*), dégagé des lieux communs el des réflexions de l'auteur de l'original el mis en meilleur style ( ') ».

Le doyen du chapitre de Saint-Pierre à Liège, De Vaux, dans le premier volume de son Mémoire, « loue sa bonne intention non complètement couronnée de succès (3) ». Sans être aussi bienveillant que les chroniqueurs du moyen âge I . Ghesquières n'y reste point indifférent ( ).

Tout autre esi le jugement de M. d<- Reiffenberg : • récit pauvre, rampant, surchargé de détails choisis sans goût, style obscur... la rime revient chaque fois qu'il a été possible a l'ignorant versificateur (") ».

La biographie rédigée par Etienne, d'après l'abbé Balau, « n'est que la traduction en latin pompeux, affecté, conforme au goût de l'époque (7) », du Vita prima.

Van der Essen n'est guère plus aimable : « Si la Vie d'Etienne esl identique à la Vita Lamberti du VIIIe siècle, on doit cependanl remarquer le ton différent, là sincère el simple, ici prétentieux ei pédant, qui distingue nettement le^ deux écrits 8) ».

1 Uai.au, L S op. cit., p. 39), et Van dbr Essbn, Essai critique op. cit.,

I . placent la rédaction de Godeschalc bien loin apn Histoire littéraire. (Op. cit.. t. IV. p.

Mémoire pour servir à l'histoire ecclésiastique du pays et du U I

Op. cit., t 1, p. 25t.

(*) « ... etvilaro B. Lamberti martyris tain dévote et élégante composait I nique de ilarchiennes. Hignb, P. /. . t. CXXXII, p. Bi I s /;.. t. VI. p. Si.

I munire de la Bibliothèque royale de Bruxelles, l Sources, Op. cit., p. 80.) (R) Essai cri iqne (Op cit., p. ri.

Nous avons indiqué plus haut la qualité principale attribuée par Krusch, qui reconnaît aussi les défauts cités par les auteurs précédents (l).

A ces divers jugements nous préférons celui du chanoine Simenon : « Si son style est parfois pompeux et affecté, — défaut que l'on rencontre généralement chez les écrivains de cette époque, — il ne laisse pas d'être correct et même élégant » (2).

« L'œuvre d'art perd indéfiniment à ne point être vue à sa place », a écrit Vincent d'indy, dans une remarquable étude (3). N'est-ce pas pour avoir négligé ce principe de critique esthétique que plusieurs de ces écrivains n'ont pas jugé à sa juste valeur l'œuvre de l'évèque de Liège?

Vu en place et à sa place, ['Office <l<> saint Lambert, ou, si l'on veut, la Vie de saint Lambert, loin de mériter les reproches dont elle vient d'être gratifiée, nous apparaît, au contraire, comme une tentative artistique, sinon digne de toute notre admiration, tout au moins intéressante, parfaitement en rapport avec l'esprit novateur de son auteur; en plusieurs occasions il devient un véritable précurseur du mouvement liturgico-musical, si bien que l'influence exercée par lui dans le monde des lettres et des arts ne sera pas encore éteinte après plusieurs siècles d'activité.

Et d'abord le style d'Etienne mérite-t-il les reproches amers décochés par M. de Reifïenberg?Non. Nous admettons volontiers une tendance à la prolixité dans l'emploi du nombre, bien que cet excès puisse facilement s'excuser par la considération des circonstances de temps et de lieu.

La théorie du cursus ou rythme prosaïque, antérieure de plusieurs siècles à Etienne, trouva en cet écrivain un disciple fervent et fidèle qui contribua efficacement au développement

(•) )L G. IL Rerum Merovingicarum, t. VI, pp. 330-331.

(*) Le râle liturgique d'Etienne, dans Leodium, 13e année, novembre-décembre 1920, p. 141.

(3) L'art en place et à saplace, dans La Tribune DE Saint-Gervais, 1897, p. 139.

de ses formes el à leur extension. Ses éludes à l'école du palais, oii il s'était familiarisé avec VOrator, exercèrent probablement une grande action sur son esprit, car à chaque ligne nous trouvons l'application, souvent amplifiée, des principes oratoires du grand écrivain romain.

Cette hypothèse est d'autant plus vraisemblable que notre auteur jouissait d'une grande renommée dans l'art de la parole, erat in scripturis eruditissimus et verbis eloquentissimus

C'est donc, d'une part, sollicité par l'usage traditionnel de l'Église et, de l'autre, incite par les prescriptions du maître romain, que notre hagiographe se lança si généreusemenl dans cette voie. Jetons un rapide coup d'œil à travers le texte <!«■ -<»n Office pour continuer notre jugement. Il esl inutile <le nous arrêter sur la partie versifiée, conçue d'après les règles de la métrique, c'est-à-dire basée sur la quantité ou durée de la prononciation des syllabes. Les répons et antiennes en prose rythmée ci rimée, c'est-à-dire hases sur l'accent tonique, sur riiomojthonir et l'isochronie des syllabes, attireront seuls notre attention.

Il est admis depuis longtemps que tout discours, vers ou prose, engendre un chant plus ou moins mélodique - . plus ou moins agréable à l'oreille, suivant que l'écrivain [ou l'orateur est lui-même doué d'une oreille plus délicate, d'un sens musical plus développé. Or, ce sont ces mêmes l<»is d'harmonie, inspirées par la nature elle-même, qui régissenl les rythmes variés et indéfinis de la prose et t\c^ vers, comme ceux, plus précis el plus définis, <lc la musique, ions deux ayant pour but de satisfaire à ce désir si vivement réclame p;ir le plaisir de l'oreille. De là ces emprunts réciproques entre la musique el la littérature.

Deux choses llaiieui surtout notre oreille, dit Cicéron : le

(») Citai Gerardi. (M. G. H., Scriptoi . \ w. ■:■ partie, p. 659.) (*) « Kst autem in dicendo etiara quidam cantus obscurior. ■ [0 •■' Lorsqu'au cours <\o notre étude nous mentionnerons cel ouTrage. nous le fi d'après l'édition complète des OEuvrt* de dcérott, avec textes latin el frai tic Panckoucke. Paris, 1840.

nombre et le son (1). Le nombre — chez les Grecs et chez nous, le rythme lorsqu'il s'agit de la prose, et le mètre quand il s'adresse au vers — est cette proportion ou division en parties plus ou moins régulières du mouvement (2).

En premier lieu, la prose est-elle susceptible de nombre? Nul doute à cet égard; sa présence est tellement reconnue des anciens, que Cicéron apostrophe vertement ceux qui, de son temps, feignaient l'ignorer : « S'il est des gens qui n'y sont pas sensibles, je ne sais quelle est leur oreille, je ne sais ce qu'ils ont de l'homme (3) ».

Quant au son, il consiste dans le choix des mots harmonieux, dans l'emploi des syllabes agréables, qui sonnent bien et produisent de l'effet; en un mot, il consiste à savoir tirer adroitement parti de tous les éléments capables d'augmenter la perfection de l'euphonie. « Si nous cherchons les éléments du rythme dans le son lui-même, nous aurons à remarquer le genre de consonances qu'il produit, le ton sur lequel il est proféré et la force qui lui est communiquée ('). »

Outre ces moyens d'ordre musical, le choix des pensées et des mots, d'ordre intellectuel, apporte un appoint remarquable à l'obtention de ce résultat : v d'un côté on consulte la raison, de l'autre le sentiment (5) ».

Moyens littéraires el moyens musicaux sont également connus c! exploites dans ['Office de saint Lambert.

(') « Duae sunl igitur res, quae permulceant aures, sonus et numerus. » (Orator, cap. 49.)

(2) « Quidquid est enim, quod sut) auriura mensuram aliquid cadit, etiamsi abest a versu, numerus vocatur, qui graece pj0jj.ô; dicitur. » (Orator, cap. 20.) (Rémi d'Adxebre, dans Gekbert, Scnptores, i. I, p. 6Sa; A. Gastouê, L'art grégorien, p. 179.)

(5) « Quod qui non sentiunt, quas aures haheant, aut quid in his hominis simile su, neseio. » (Orator, cap. 50.)

(*) Dom Pothier, Les mélodies grégoriennes, chap. XIII, édition de 1880, p. 180. ■. Tournai.

(:;) « Sed quia rerum, verborumque judicium prudentiae esl ; vocum autern, et numerorum, aures sunt judices; et, quod illa ad intelligentiam referuntur, haec ad voluptatem ; in illis ratio invenit; in his sensus autein. » (Orator, cap. 49.)

Exemple : Etienne emploie volontiers la symétrie dea propositions (*); les membres el incises se snccèdenl réguliers, parfaitemenl équilibrés, au point que les syllabes semblent

comptées. C'est bien la figure <!<• rhétorique appelée compar

par les anciens (2).

Sanctus Lambertus parvi pendebat presentia, 14 syll.

stliiti devoverat in pueritia, i.~, syll.

estimans pro nichilo omnia, lu syll.

prêter quod erat eterne salutis gratia. / / syll.

? Celeslibus animo inhoerens; /'/ syll.

sese in holoeaustum Domini mactal»;.t. 15 syll.

ii- li.

Almiftuus praesul domini Lambertus, /.' syll.

culmen religionis perpétue 11 syll.

studuit pietatis aubère opéra, 15 syll.

qui pontiticali auctus eral insula. 15 syll.

v Hactabat omni die 7 syll.

holocauFtum Domino, 7 syll.

non ex pectore alieno 7 syll.

sed ex corpore proprio. 8 syll.

Répons III.

^numération sous forme descendante :

societate apostolorum, glorificatione prophetarum, confessione martyrum, cohaerediiate confessorura, inteçriiate virginum.

Répons IX.

Aucun facteur littéraire <iu nombre n'est négligé : figures, antithèses, emploi «lu parallélisme avec ses variétés; mais c'est surtoul dans le maniement des moyens musicaux que notre écrivain apparaît !<■ pins prodigue. L'accent, ce générateur du rythme, y joue naturellement le premier rôle; nous en parlerons plus loin. Relatons auparavant : V allitération ou répétition

(') « Formae vero quaedam sunt orationis in quibus ea <■■ -:, ut

sequatur numéro 1 1

r) Don Pothh r, Les m Op. cit., p.

des lettres initiales (répons II, V, VI, VIII de Matines et celui des Vêpres) ; Ylioméoteleute et ses dérivés : l'assonance, la consonance et la rime, sont largement mis à contribution.

a) L'assonance, homophonie de la dernière voyelle accentuée, ou simplement la dernière voyelle sans tenir compte des lettres qui suivent :

Alraifluus praesul Lambertus Christi athleta

Domini Lambertus clementer ferens cuncta

studuit pielatis angere opéra ei qui lavit baptismale

qui pontiticali auctus erat insula, etc. ac redemit sanguine.

Répons IV. Répons V.

b) A cette forme par trop élémentaire, Etienne préfère la consonance, c'est-à-dire à la fin de deux membres, incises ou vers, l'homophonie de la voyelle finale et des lettres qui suivent, sans tenir compte de l'accent autrement dit rimes plates.

Erat vere dignus Presulatus liquit sceptrum Puer quidem strenuus beatus Lambertus commendans curam ovium nitebatur totis viribus

fieri vir perfectus.

ir« antienne des Vêpres. Répons V. ï du Ier répons.

c) Rimes riches, c'est-à-dire homophonie de la voyelle accentuée et des consonnes qui suivent. Rimes abondantes avec homophonie de la voyelle précédant l'accent.

ditatum honoribus sanctimôniae Regalis celsitiido et aspectu amâbilis

illustratum commerciis parcimôniae. ac procerum multitude», eolloquio aftabilis. Répons III. Id. Verset. Rép. des Vêpres.

Rimes intérieures ou croisées suivant la manière de disposer le texte.

In corde illius sincéritas | et legis plénitude» in ore ipsius véritas | erat et pulchritûdo.

Répons Vil. Voir aussi le répons /V.

L'anapliore ou répétition du même mot au début des membres, si fréquent»' dans l'Office de lu sainte Trinité, fail complètement défaut ici. A remarquer l'excellent emploi des rimes, à une époque où les règles de la littérature rythmique étaient encore Bottantes (!).

Après avoir examiné les mois à l'état isolé, c'est-à-dire presque indépendamment de la place occupée dans !»• lexte, pour en faire ressortir les éléments rythmiques qu'ils peuvent renfermer, élargissons noire angle d'analyse pour les considérer a mi point de vue plus général. Si. après avoir reconnu leurs propriétés individuelles, nous cherchons à découvrir celles qu'ils peuvent encore acquérir ou susciter, par exemple en s'associant les uns aux autres, là encore dous verrons que L'auteur de ['Office de saint Lambert fait preuve «le connaissances littéraires plus que suffisantes pour atténuer, bien plus, pour dissiper complètement l'opinion désobligeante dont il a été l'objet.

Remarquons, en passant, qu'en ce qui concerne l'étendue de la phrase, Etienne fail sien ce conseil de Cicéron : " L'étendue de quatre hexamètres, voila a peu près ce que comporte la période ("') ». Don emploi fréquent de la période carn

Le lien indispensable qui relie entre elles les diverses unités delà proposition et qui esl pour ainsi dire le souffle vivificateur, c'esl l'accent, « l'acteur aussi puissant que bienfaisant, fourni par la nature pour régler l'harmonie du langage (3) ». C'esl donc à lui qu'incombe le rôle principal, parce que, mieux que tout autre, il est capable d'engendrer une prose nombreuse.

Quant au rythme qui convient davantage a la prose, quel est-il? Quelle place et quelle étendue doit-il occuper? Donnons encore la parole au rhéteur antique : Souvent on demande >i le nombre doit s'étendre a toutes les parties de la période,

(*) ULYSSE Cm va] ii h. Poésie liturgique. (Op. CIT., p. 13. (') « K quatuor igitur, quasi bexametrorum instar versuum quod >it. constat plena comprebensio. » {Oraior, cap. r (s) « ... ad studiuro persequendae suavitatis in vocibus. » (Oraior, cap. 18.)

ou s'il ne doit se placer qu'au commencement et à la fin. Il suffît, selon la plupart des critiques, que la phrase ait une chute nombreuse, se termine bien. Cela ne sutïit pas, quoique cela soit très important. Il t'aut déposer et non laisser tomber la période. Comme l'oreille attend toujours la fin, il faut que le nombre s'y fasse sentir; mais il faut aussi (pie l'harmonie règne dès le commencement jusqu'au terme du repos et embrasse ainsi toute l'étendue de la période (*) ». Et ailleurs. « l'arrangement «les mots ne sutïit pas; il faut étudier la chute des phrases; c'est là-dessus que l'oreille, nous l'avons dit déjà, exerce un second jugement (2). Il faut donner aussi aux incises et aux membres une chute harmonieuse (3) ».

« D'instinct nous sentons l'importance au point de vue esthétique comme au point de vue logique, de la formule qui termine un groupe organisé de vocables et de propositions (4). »

Ceci admis, il convient de rechercher les nombres les plus aptes à conduire à ce but ; « On comprend que la prose les admet tous. Pour moi. je pense que les pieds doivent être mélangés, fondus dans le discours. Au reste la prose n'est pas scrupuleusement astreinte à de certains nombres (5). »

(*) « Solel autera quaeri, totone in ambitu verborum numeri tenendi sint, an in primis partibus, atque in extremis. Plerique enim censent cadere tantum nuroerose oportere, terminarique sententhim. Est autem, ut id maxime deceat, non id solum : pom-ndus est enim ille ambitus, non abjiciendus. Quare quum aures extremnm semper exspeclent, in eoque acquiesçant, id vacare numéro non oportet ; sed ad hune exitum tamen a principio, ferri débet verborum illa conprehensio, et tota a capite ita fluere, ut ad extremum veniens insa consistât. » (Orator, cap. n9.)

(*) « Nec solum componentur verba ratione. sed etiam fmientur, ipioniam id judicium esse alterum aurium diximus. » (Orator, cap. 49.)

(3) « Sed quae incisim aut membratim efferuntur, ea vel aptissime cadere debent. » (Orator, cap. 67.) « Les anciens croyaient qu'il y a une place où le rythme doit être plus soigné, plu.- sensible que partout mlleurs : cette place, la fin de la période. » (Jii.es Combarieu, Le plain-chant et saint Grégoire le Crawl, d;ms le CORRESPONDANT, *j:> décembre 1894, p. 1201.)

(*) Idem, ibid.

(s) « Incidere y&ro omnes in orationem, etiam ex hoc intelligi potest. » (Orator, cap. ;itj ) » Ego autem sentio, omnes in oratione esse quasi pennixl confusos pedes. » (Ibid., <■:[]>. 57.) « Nec vero nimius is cursus est numerorum. » (Ibid., cap. S8.)

Une distinction s'impose ici : Lorsqu'il parle «lu nombre, Cicéron a en vue des valeurs de durée, c'est-à-dire une succession de syllabes longues et brèves d'après les règles de la poésie métrique. Pour nous, qui jugeons un ouvrage du X' siècle, en rythme prosaïque, les syllabes fortes, accentuées, correspondent aux longues de la métrique. Cette forme littéraire ne paraît pas avoir été complètement ignorée par l'auteur de YOrator (1).

Sur ce point encore, l'évèque de Liège est en parl';iile conformité avec les principes de Cicéron : « Il y a plusieurs manières définir la période... pour moi c'est le crétique que je préfère pour la fin (2). » Le dactyle peut aussi produire bon effet à la fin, où il tient lieu de crétique, parce qu'en prose comme en vers, il est indifférent que la dernière syllabe soit longue ou brève (:i).

Pour ce qui est des autres cadences, elles sont empruntées au cursus rythmique (4).

Citons quelques exemples pris, non pas au hasard, qui est parfois intelligent, mais le dernier répons de chaque nocturne

(') ... si l'on étudiait les discours de Cicéron sans tenir ;mcun compte de la quantité, en ne s'attachant qu'à l'accent, on y trouverait déjà très souvent l'emploi des quatre formes du Cursus... et l'on remarquerait qu'elles se font de plus en plus fréquentes à mesure que l'orateur avance dans sa carrière. (L. Laurand, Ce qu'on sait et ce qu'on ignore du Cursus, dans Mi si B BELGE, n° 39, p. 98. Louvain. 1913.)

(*) « Insistit autem ambitus modis pluribus. » (Orator, cap. 63.) « Quo loco mihi videtur aptior creticus. » (Ibid., cap. 64.)

(s) « ... aut etiam dactylus, si est proximus a postremo. nisi quum pro cretico postremus est dactylus : nihil enim interest, dactylus sit extremus, an creticus: quia postrema syllaba-, brevis, an longa sit, nejin versu quidem refert. » (De Oratore, cap. 64.)

(*) Voici quelques références pour le lecteur peu au courant de cette forme littéraire : A. Dabin, Nos oremus, dans Revue de chant gb.egob.ibn, février 1895 et numéros suivants; Chanoine GrospbllibR, Le rythme des oraisons, dans IWvir ru CHANT GRÉGORIEN, 1898 et 1897; 'loin MOCQDBRBAO, La psalmodie romaine et l'aeeent

tonique latin, dans iw \ i b db ch m i gri gorien, décembre 1898 et numéros suh \ Gastoob, / .- rythme dans le chant îles oraisons, dans Tribuns db Saint*Gervais,

1907, p. "217 et numéros suivants.

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