‹ Etienne de LiegeChapitre 43 sur 46 · IDE BOUILLON · texte numérisé non relu

IDE BOUILLON

Si le château de Bouillon a joué pendant longtemps un rôle considérable dans l'histoire militaire, il le doit assurément à sa situation géographique non moins qu'à sa forte position sur des rochers escarpés et ù la hauteur de ses murailles. Il se dresse en effet sur « un bord jaloux de frontière » (1) et fait partie du cordon de places fortes qui séparaient le Luxembourg de la Champagne. La route de terre la plus courte et la plus commode qui de France conduisait à Liège, avait à Bouillon un de ses principaux points d'arrêt. A Bouillon aussi venait croiser la route de Dinant et l'on sait que l'habile politique du gouvernement français a fait, de ces deux routes, au xvn" et au x\iu siècles, des voies commerciales d'une grande importance (2).

On comprend donc aisément que les princes-évèques de Liège aient tenu à conserver « ce diamant enchâssé dans leur crosse, » et qu'ils aient sans cesse travaillé à rendre la

i Nous pouvons, ce semble, appliquer à Bouillon l'expression employée par Saint-Simon, (mur qualifier la situation de la ville de Sedan. Voir ses mémoires, tome Y, chap. XIV.

ette question i été nettemenl posée par Brou Lonchay, dans son étude diplomatique sur la Principauté de Liège, la France et le* P \\ii' et ou wiir siècles : Bruxelles 1890, p. 149 et sniv. [Extrait du tome LXIV des Mémoires pu l>Ii*;-^ pai l'Académie royale de Belgique). Aux sources indiquées par le savant historien belge il faudrait ajouter, ;'i notre connaissance, Iw Archives dép. îles Ardennes et le^ Arch. com. de Sedan.

forteresse imprenable. Grâce à leurs efforts, le château de Bouillon acquiert bientôt une grande réputation ; aucun autre sur la frontière ne peut promettre la même sécurité à ses défenseurs. Aussi chaque fois que les auteurs de Chroniques ou de Mémoires viennent à en parler, son nom a toujours la même escorte d'épithètes, qui célèbrent la hauteur de ses remparts et la profondeur de ses fossés. « Apertum Martem ridebat ingenium loci; » la situation de la place se moquait d'une attaque ouverte, dit sobrement, à la date de 1134, l'historien B. Fisen, qui s'inspire d'une relation du temps (1).

Le 6 juin 1641, le marquis de Sourdis, lieutenant général de l'armée commandée par le maréchal de Châtillon, lente une marche de nuit sur Bouillon, à la tète de deux mille hommes environ, afin de la surprendre au matin. Il doit reconnaître la grande difficulté de son projet et le général en chef lui écrit (2) de ne pas « s'engager davantage en une place, dont la situation est un cahos de rochers si prodigieux que, pour en dissiper la confusion et y trouver la forme d'un chasteau, il faudroit bien un mois de temps au meilleur attaqueur de places d'aujourd'huy. »

Mais la description la plus complète et la plus précise, que nous ayons de la place de Bouillon, est assurément celle que nous a donnée François de Rabutin dans le troisième livre de ses Commentaires (3), où il expose ce qui a esté exécuté par le roy Irès-chreslien au duché de Luxembourg à son retour d'Allemagne, en l'an 1552. Pendant le siège d'Yvois, dit-il. le maréchal de La Marck « alla planter le siège devant ce

I Cf. BarLliolomaci Fisex Leodiensis, e soc. Jesu, xancta Legia Romanw ecclesiœ filia, sive hisioriarum ecclesiœ Leodiensis parles duœ; Leodii, 169G, in-fol.

(2) Cf. A. AriiKUY. Mémoires pour l'histoire du Cartluial-Due de Richelieu; Paris 1660, î vol. in-fol. ; lome H, p. 684.

(3) Cf. Dans les grandes collections de mémoires sur l'histoire de France les Commentaires sur le faicl des dernières guerres en lu Gaule Belgique, entre Henry second du nom, Irès-chrestien roy de Franco, ci Charles cinquiesme, empereur, el Philippe, son (Us, roj d'Espaigne ; dédies au magnanime el victorieux prince, le duc de Nivernois, el pair de France, par François de Rabutin, gentilhomme de sa Compagnie.

chasteau (de Bouillon) très fort, et plus que beaucoup de personnes ne le pourroient croire ny estimer s'il ne l'avoienl veu, comme pourrez entendre par ccste description :

« C'est un rocher haut et droict, sortant d'une montagne à laquelle je pense qu'autrefois esloit assemblé; mais par ceux qui édifièrent premièrement, et depuis encore plus en a esté séparé et divisé par une fosse large et creuse environ de cent cinquante pas en diamelre, cavée et adaptée au ciseau et marteau avec grand labeur ; en la plaine et circonférence duquel est entaillée la meilleure part du chasteau dedans la roche vive, avec pareil artifice en forme presque ovale et barlonguc, ayant du cosfé de celle fosse une plate forme haute et eslevée, qui descouvre presque l'une des montagnes, au pied de laquelle est un petit boullevert ou casemate, bien percée à propos pour garder d'approcher près de ce costé, ny asseoir machines ; à l'autre bout est le portail qui sort dehors, de chacun costé, de douze à quinze pieds, avec les lumières ou canonnières pour défendre les flancs, servans pareillement de plate forme.

« En la concavité et au dedans est un corps de logis à l'antique, en quadrature de pavillon, couvert d'ardoises ; audessoubs sont les caves voultées, entaillées dans le roc mesme, avec un puits fort creux, de quatre vingt ou cent brasses profond, ayant la source d'une eau autant bonne et freschc qu'est possible de trouver. Au surplus, ce chasteau est percé tant à propos, qu'un poulet ne s'y pourrait descouvrir sans estre emporté et attaint. Il estoit garny d'artillerie et de munitions pour un long temps, ayant un seul accez, encore bien estroit et mal-aisé, inaccessible par tous les autres c Au-dessoubs est le bourg, qui souloit estre ville, mais tant derompu et déchiré par les guerres, qu'il es! presque inhabité, où decourt un torrent appel'' Semoys, avec grand bruit, qui vient devers Montmedy, lequel, par les s - il pluyes hyvernales, quelquefois devient fort impétueux. Par un couvert d'une autre montagne pleine tic bois et rochers rabo-

teux et si aspres, qu'est presque impossible d'y résider ne l'endommager de cette part loingtaine à la portée du canon. Les autres lieux sont vallées fort basses et profondes. »

Le cartographe Blaeuw, d'Amsterdam, est moins explicite que François de Rabutin. dans la notice qui accompagne la carte de la principauté épiscopale de Liège. On y lit (1) en effet tout simplement que a Bouillon est un chasleau basty avec un admirable artifice sur le hault d'une montaigne. »

Par contre, notre grand ingénieur, Vauban, a tracé un croquis expressif et charmant de la place forte de la Semois dans une lettre (2), en date du 21 décembre 1676, qu'il adresse au ministre Louvois. « J'ai, dit-il, employé le jour que je devois séjourner à Sedan à aller voir Bouillon, qui est une grosse et vieille gentilhommière des siècles passés, qui sent assez sa petite souveraineté ; son apparence est ridicule et méprisable à ceux qui ne font que la découvrir de loin ; mais c'est en effet une très bonne situation sur laquelle à peu de frais, on peut faire une excellente place. Cent cinquante hommes de pied et cinquante dragons seront capables de garder cette place, de la défendre un fort long temps et de faire tourner la tète aux plus habiles gens du monde. Au surplus, ce poste-là me paroît d'autant plus considérable qu'il met en quelque façon Sedan à couvert, occupe les avenues principales des Ardennes, et qu'en un mot il peut faire nombre parmi nos meilleures places, à moindres frais que pas une autre. »

Nous avons cru devoir reproduire toutes ces citations, malgré leur longueur, parce qu'elles sont surtout empruntées à des hommes de guerre, dont l'opinion, peut-on dire, fait autorité en pareille matière. Ainsi, à toutes les époques, du

(l)Cf. BLAEUW, le Théâtre du monde ou nouvel allas; Amsterdam 1017, première partie.

(2) Cf. Camille Rousset, Histoire de Louvois et de son administration politique el militaire; tome II, p. 271, en note.

xe au xviii: siècle, le château de Bouillon a passé pour une place très lord', presque inexpugnable, el cependant il aét4 pris el repris un bon nombre de fois. Comment se failli que l'histoire ait donné un pareil démenti à des appréciations si nettement formulées par des gens qui s'y connaisseBt ? C'est ce que pourra montrer, semble-t-il, le récit qui va suivre de quelqifes-uns des sièges heureux de cette place si just* célèbre.

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