SIÈGE IDE
Avant de partir pour la croisade, le duc Godefroid de Bouillon vendit ou plutôt engagea le duché de Bouillon au prince-évèque de Liège, Olbert, pour une somme d'argent sur la valeur de laquelle les chroniqueurs de l'époque ne sont pas d'accord. Il mourut à Jérusalem et par suite ne songea point à exercer l'action en retrait. Il en alla de même de son frère, Baudouin de Flandre, qui lui succéda, après sa mort, comme roi de Jérusalem et de son autre frère, Eustache de Boulogne, qui se fit moine à son retour de la croisade. Mais, en 1134, Renaud, comte de Bar. héritier par les femmes, déclare revendiquer ses droits sur l'héritage du duc Godefroid et olïre à l'évèque les treize cents marcs d'argent qu'Otbert avait, dit-on, donnés (1). Sur le refus de l'évèque, il commence par se mettre en possession : il corrompt les gardiens du château ei par une nuit noire, escalade le donjon au moyen d'une corde qu'on lui a lancée. Le nouveau prince de Liège, Albéron de Chiny, réclame la protection du pape, puis celle de l'empereur et, voyant qu'on lui donne tort, se décide à reprendre Bouillon de vive force. Il convoque ses vassaux, parmi lesquels se trouvait le comte de Namur, Henri Ier, et refoule dans le château les deux tils du comte de Bar, Hugues
di f.W Le récil intitulé Triumphus Sancti Lamberti de castro Bullonio, qui se trouve dans le tome II du recueil : Qui gesla ponii/icum Tungrensium, Trajectensium *'i Leodiensium scripseiitnl auclores prœcipui, nunc primum studio et induslria 11. !>. Joannes Chapeaviui, canonict <■/ vicarii Leodiensis typis excussi, et annotationibus illustrati, etc. ; Leodii, \r<\"2- 1616, :> vol. in-1'. — Nous avons essayé de conserver le plus possible le style enthousiaste du chanoine Lréfoncier de Liège, donl la grande préoccupation est surtout de célébrer le triomphe du glorieux patron de son Eglise cathédrale. Pourquoi vouloir en effet enlever son charme à eette curieuse légende ?
et Renaud, qui tenaient la campagne et causaient force déprédations aux alentours (llil) (1).
Le comte de Namur, jeune homme d'un gran i et qui (Hait le véritable chef de l'armée, entreprit de donner une preuve de sa vaillance. Au pied du pocher, que domine le château, se trouvait un moulin, fort utile aux et comme la Semois étaii peu profonde à cet endroit, une digue coupait vers le milieu les ''aux de la rivière, afin de donner plus de force au jeu des meules. Les opérations du siège commencent par l'attaque de cette digue. Le comte Henri s'y porte avec une troupe d'élite et lui-même au premier rang, monté sur un cheval de race, couverl d'une armure éclatante, il entre dans la rivière. .Mais du moulin fortifié les assiégés font pleuvoir unr e.rèle de traits : le comt blessé à la cuisse et son cheval est tué sous lui. A celte vue, les ennemis poussenl «les cris de joie insultants. Mais il l'ail bander sa blessure, retourne au combat et finit par détruire la digue. Sur un autre point, les ont repoussé victo-
rieusement une attaque parvenue jusqu'au sommet du rocher. Aussi passent-ils toute la nuit à chanter et à danser et, confiants dans la situation du château, se moquent des eff tris inutiles de l'évêque. Mais Dieu devait abaisser !'• i de ces bandits. Ce fut lui en effet qui maintint le si car ils n'avaient qu'une crainte bien faible de - géants, qui les laissaient entrer et sortir, comme bon leur semblait.
Cependant l'évêque s'aperçut bientôt de toutes les difficultés du siège, d'aulant plus qu'il avait à craindre l'arrivée prochaine du comte de Bar pour débloquer le château. Aussi ordonne-t-il de l'aire venir devant Bouillon toutes les forces de l'épiscopat et il fait publier cette nouvelle, pour ranimer
l) Le récif de ce siège a été fait, avec assez de détails, on dehors des historiens liégeois, par J.-B. de Marne, Ihst'i-v,- </// comté de Namur ; 1754, in-i', p, I.'.:! ri suiv. ; el par Bertholet, Histoire eccl civile du duché de Luxembourg el comté de Chiny ; Luxembourg, 1711- 1743, tome III, passion. Voir aussi au commencement de ce 3« volume, les tables généalogiques qui établissent la parenté de Renaud de Bar avec la n Bouillon.
le courage de ses compagnons d'armes. La joie renaît dans le camp ; mais, en même temps, cette pensée leur vient à tous qu'il faudrait également faire venir le corps de saint Lambert, le martyr invincible, dont le secours garantirait sûrement la victoire.
Aux yeux de l'évèque, c'était là une affaire très compliquée ; mais, puisque telle était l'opinion de toute l'armée et que Dieu lui-même semblait l'avoir inspirée, de l'avis des archidiacres qui l'accompagnaient, il décida qu'il en serait ainsi et il envoya des messagers porter ses volontés à Liège. Les principaux membres des deux premiers Etats pensèrent de même et le peuple, quand il eut reçu l'ordre de partir en armes pour Bouillon, déclara ne le faire que si le très grand Martyr se trouvait à sa tète ; c'était sa cause qui était en jeu et sans son aide, il n'y avait pas de victoire à espérer. Dans ces conditions, l'archidiacre, Jean de Loverval (1), décida que l'on transporterait au camp les précieuses reliques. Ce fut aussi, croit-on, l'avis du Saint lui-même. Les gardiens de l'église ont en effet religieusement déclaré que dans son cercueil il se fit, cette nuit-là, de nombreux mouvements et cependant aucun mortel n'y porta la main.
Le 27 août, une foule immense, de tout rang et de toute condition, se réunit dès le point du jour. On retire de la crypte le corps sanctifié du glorieux patron et martyr, au milieu des marques d'une vénération particulière et d'un enthousiasme extraordinaire. Le bienheureux Lambert donne aussitôt bon espoir à ses protégés et de nombreux miracles affirment son crédit auprès de Dieu, ainsi que sa bienveillance envers les hommes. Tout ce jour resta consacré aux manifestations de la piété populaire.
A l'approche de la nuit, les chefs du clergé jugent qu'il ne faut pas livrer un si précieux trésor au jeu incertain des guerres et ordonnent de replacer le saint dans le sanctuaire de
(1) Loverval, cant. et arrond. de Cliarleroy, prov. de Bainaut.
['église. Cependant une partie de son corps esi laissée dans la châsse pour être transportée au camp devant Bouillon,
avec un fragment de la très sainte Croix, où Notre Sauveur lut attaché.
Le lendemain, le peuple s'arme et l'on donne le Bignal «lu départ. Le clergé en entier et la foule des non-combattants accompagnent leur glorieux Patron, avec les marques d'une piété rare, jusque sur les bords de la Meuse, en passant par Publémont (1). De tous les villages voisins arrivent des malades en grand nombre pour vénérer les précieuses reliques et le saint Protecteur se plait à exaucer leurs vaux. Près de Nandrin (2), il rend tout à coup la santé à un homme épuisé par une longue maladie. A Fraiture (2). un aveugle recouvre la vue, rien qu'en touchant la châsse du saint. Ailleurs, un homme noble, atteint d'une lièvre quarte, est également guéri par le simple contact de la sainte châsse et il se joint aussitôt à l'armée liégeoise. On passe la nuit à Ouffet (2) et la veillée du saint est faite religieusement par les gens des villages voisins, venus en très grand nombre.
De grand matin on lève le camp. En effet on avait appris de Bouillon que Renaud de Bar approchait avec cinq cents cavaliers et quinze mille fantassins, et que le lendemain, c'està-dire le 30 août, il devait livrer bataille. Quelques-uns s'effraient de ce récil et s'en retournent ; mais les autres, confiants dans la protection de leur puissant Patron, continuent la route avec plus de courage et, après une nuit passée à Tellin (3), se portent sur le camp de Bouillon.
A la nouvelle que i ennemi étail proche, l'évêque avaitrangé son armée en bataille : tel était le récii des éclaireurs, qui de
(1) Publémont formai! alors, comme son nom l'indique (publicua mont), le quartier populaire de Liège ; il comprenait la hauteur que couronne aujourd'hui I église Saint-Martin.
(8] Fraiture el Ouffet, aujourd'hui du canton de Nandrin, arrond. de Huy. province île Liège.
(3) Tellin, aujourd'hui du canton de Wellin, arrond. de Neufchâteau, prov. de Luxembourg.
loin avaient vu les cavaliers. Renaud de Bar tâche aussi de reconnaître au loin la route. Mais ses espions manquent de tomber dans l'armée liégeoise et se hâtent de le rejoindre. Leurs rapports provoquent de vives alarmes : des troupes imposantes sont disposées devant le camp épiscopal en ordre de bataille et, de plus, une seconde armée, également puissante, vient les renforcer.
Et leurs rapports étaient des plus exacts : l'évèque avait réuni sous ses ordres toutes les forces de la principauté et le peuple de Liège allait arriver. Le comte de Bar estime qu'il ne doit pas attaquer un ennemi aussi puissant et bat en retraite. L'évèque Albéron l'avait attendu la plus grande partie de ce jour avec ses troupes en bon ordre; mais, à la nouvelle que le corps sacré du bienheureux Patron de Liège était proche, il les conduisit à sa rencontre. Comment peindre la joie qui s'empara du camp, à la vue du secours des troupes liégeoises et surtout de leur glorieux Chef? A lui seul, il garantissait la victoire.
Après de pieuses cérémonies, on transporte le Saint sous une tente élevée dans le pré Saint-Lambert : ce nom lui fut conservé par la postérité. Cependant une partie de son clergé l'avait accompagné, et, nuit et jour, il offrait au glorieux Martyr les honneurs qu'on lui rendait d'habitude dans la cathédrale de Liège. Car il ne convient pas de diminuer le culte des saints, surtout quand on implore leurs bienfaits. Ce fut les Liégeois qui campèrent près de lui et lui servirent de gardes du corps, sous la conduite d'Eustache, avoué de la Hesbaye. Cependant toutes les troupes sont réunies dans un seul camp. Elles comprenaient trois mille cavaliers et cent mille fantassins. El qu'on ne voie pas là d'exagération ; toute la jeunesse du diocèse était présente et il s'étendait au loin. Mais, à dire vrai, ce ne fut pas le grand nombre, ni le courage des soldats qui décidèrent de la victoire : le saint Martyr L'obtint du Dieu qui commande aux arm
Le jour même où la sainte châsse pénétrait dans le camp, Hugues, le Bis du comte Renaud, examinait du château la
pieuse procession et il se mit à rire d'un secourt [fiant,
à ses yeux. Mais le railleur esl bientôt saisi par la main vengeresse du Tout-Puissant et il tombe sur le sol sans connaissance. Revenu à lui peu après, il appelle son frère, Renaud, ainsi que les principaux chefs et. lui qui jusqu'alors s'était énergiquement prononcé pour une défense opiniâtre, conseille de rendre la citadelle : « Sans doute, elle était on ne peut mieux fortifiée, s'il ne fallait la défendre que contre des hommes. Mais, quand on se trouve devant Dieu, quelles remparts, quelles sont les forces, quels sont les courages capables de lutter? C'est la plus grande des folies que de vouloir combattre. »
Tous s'étonnent de voir le courage du jeune hén haut placé, tomber maintenant si bas; ils s'efforcent à l'envi de le relever et lui rappellent sa vaillance d'autrefois une plaisanterie d'homme malade, lui disent-ils, de prétendre qu'on va lutter contre le ciel. » Mais ils ne peuvent en rien fiéchir le jeune Hugues, qui s'opiniâtre clans son idée. Ils lui déclarent alors qu'ils ne peuvent en conscience traiter d'une capitulation, sans y être autorisés par son père, qui a reçu leur serment. Il ordonne aussitôt d'envoyer vers le vieux comte pour obtenir son autorisation; ils le lui promettent, mais n'envoient personne, car ils sont persuadés que leur jeune chef n'a plus tout son bon sens.
Cependant, il ne peut supporter les souffrances qui torturent son esprit. Il mande un prêtre et, sur son conseil, sedémet du commandement du château, que son père lui avait confié. Il apprend alors qu'on l'a trompé et il se répand en plaintes si tristes, que tous sont émus de pitié et qu'un mi s adressé au comte. Mais, à peine sorti du château, le mess trompe la confiance, qu'on a placée en lui. Hugues le il est déchiré par une vive douleur. « Eh bien, dit-il, défendez cette citadelle avec telle énergie que vous voudrez; vous tomberez quand même au pouvoir «le- assi géants par la volonté de Dieu et du bienheureux martyr, que vousnecrai-
gnez pas de combattre. Et moi, je devrai porter la peine de votre impiété! »
Il dit, et, dans un accès violent de rage, il se frappe bientôt d'une manière horrible. Effrayé par la violence du mal. son frère Renaud se décide à joindre lui-même leur père, mais en vain. Le cheval fougueux qu'il monte, malgré les paroles, le fouet et les éperons, ne veut pas plus avancer que s'il était changé en marbre ; il se laisse ensuite monter par un autre cavalier et obéit entièrement à toutes les volontés de ce dernier.
Il ne fallait pas que Hugues, qui n'était pas seul coupable, parût le seul châtié. Des haines violentes jetèrent bientôt la division parmi les assiégés, à tel point que, chaque jour, il y en avait plus de tués par leurs compagnons que par les ennemis. Au contraire, dans le camp régnait la paix et un ordre si grand, qu'on n'y entendit pas une seule querelle ! Fait miraculeux pour tous, étant donné le grand nombre des soldats. Les vivres étaient abondants et la température fort douce. Tous attribuaient ces faveurs aux bons offices du bienheureux martyr, qui prenait soin lui-même de ses fidèles.
Cependant, le saint voulait garder pour lui seul la gloire de cette guerre et daignait rendre leurs efforts inutiles : ni les assauts, ni les machines de guerre n'aboutissaient à rien. Il écartait toutefois les désastres. De temps à autre évidemment un soldat ou deux tombaient. Bientôt la plupart des assiégés se lassent d'un siège aussi long; ils se reprochent mutuellement leur inaction et s'indignent qu'une armée si nombreuse reste enfermée dans un camp. Mais ils placent avant tout leur force dans la seule protection de saint Lambert, et, le 17 septembre, jour consacré par le martyre du glorieux évêque, ils reprennent confiance et décident de vaincre.
Mais saint Lambert se réservait le triomphe ; toutefois il ne retire pas son assistance à ses protégés. Car dans l'assaut, qui lut donné avec toutes les troupes, on n'eut à regret 1er ni un mort, ni même un blessé. Encore que plusieurs soldats,
emportés par une aveugle ardeur, se jettent sur l'ennemi, sans bouclier, la poitrine découverte, pas un seul, de toute cette nombreuse armée, ne reçoit de blessure. Dans cet assaut, le comte de Nassau fait briller sa vaillance, à la lête de ses hommes : malgré le poids de leurs armes, ils gravissent en rampant la roche la plus élevée et fortifient un poste en lace de la porte, malgré la résistance des ennemis, qui sont par là refoulés dans la citadelle.
11 convient de citer ici un trait du pouvoir merveilleux de saint Lambert. Un Liégeois était depuis longtemps enchaîné dans le château et se fatiguait d'uni' aussi longue captivité. Il se précipite d'une tour élevée, après avoir invoqué la ; tion du saint martyr, et tombe, la tête en avant, sur des roches escarpées, sans se faire de blessure. Bien mieux, les chaînes qui le retenaient, volent en éclats; il les apporte luimême à la sainte châsse, libre désormais, sain et sauf, et les lui offre, pour qu'elles puissent témoigner à jamais d'un si grand prodige.
Vers la lin de cette journée, se présenta au camp de l'évéque le comte Henri de Salm (1). neveu du comte Renaud, avec le désir de voir son parent Hugues (il avait appris que sa vie était en danger), avec le désir également de l'exhorter à se rendre. Quand il fut entré dans la citadelle, avec la permission de l'évéque, l'aspect du malheureux Hugues l'effraya entièrement. Il s'était arraché presque tous les cheveux et la barbe; ses joues déchirées portaient la marque de ses ongles ; ses yeux, son visage, tousses membres étaient noirs de contusions. De plus, ses compagnons l'avaient enchaîné ; il se déchirait les lèvres et la langue de ses dénis, quand le prenaient ses accès de rage, et, de sa bouche ensanglantée, il poussait des cris eldes hurlements épouvantables.
(I) Aujourd'hui Viel-Salm, chef-lieu de canton, arrond. admin. < i «.* Bastogne prov. de Luxembourg.
Le comte Henri fut frappé de ce spectacle horrible et condamna l'opiniâtreté de Renaud, qui, malgré les souffrances de son frère, malgré le danger qu'il courait lui-même (car sa santé s'affaiblissait déjà), n'en continuait pas moins à combattre saint Lambert, quand il aurait dû reconnaître sa puissance à des preuves aussi évidentes. Enfin il obtint des assiégés d'envoyer Hugues comme otage au prince-évèque, et de s'engager à capituler dans les huit jours, avec promesse de la vie et des biens saufs, si le vieux comte de Bar n'apportait des secours. C'était là vraiment capituler ; car, en si peu de temps, Renaud de Bar ne pouvait réunir, puis amener assez de troupes pour une semblable expédition.
Afin de négocier ce projet et toutes les clauses de l'arrangement, le comte de Salm passa la nuit au camp ; car il lui fallait se hâter devant la violence du mal et le danger qui menaçait son malheureux parent. Au point du jour il revient de la forteresse, accompagné de Hugues qu'on portait sur une litière et qu'il livrait en otage à l'évêque Albéron. Hugues reconnut l'évêque aux honneurs dont il était l'objet et aussi grâce à une éclaircie de son intelligence. Il le salua comme son seigneur et lui demanda de le relever de son excommunication. L'évêque se mit à pleurer devant l'aspect misérable du jeune prince et, puisqu'il se repentait, le reçut dans la grâce de l'Eglise.
Le comte de Salm se rend vers son oncle à toute bride et lui expose la situation : Hugues est tellement bas, qu'il n'y a presque plus d'espoir de le sauver ; Renaud l'aura bientôt rejoint, si son père persiste dans sa volonté. Que s'il ne porte aucun intérêt à ses fils, ces deux jeunes héros, il peut être certain qu'un malheur est suspendu sur sa propre tète Personne impunément ne lutte contre Dieu. Voudra-t-il ajouter encore un triste exemple à tant d'autres pour la postérité! Le vieux comte de Bar est (''pouvante du mal cruel qui frappe les siens. Il craint d'être frappé à son tour et, chose qu'il croyait ne devoir jamais arriver, il ordonne de rendre
Bouillon à L'église de Liège : il permet ainsi au martyr invincible de remporter une glorieuse victoire sur son impiété.
A peine la nouvelle est arrivée au château, que Renaud se hâte de la faire connaître, car la mort le talonnait di près. Il s'empresse, déjà usé par son mal étrange, vers le sanctuaire du saint Martyr et se jette la face contre terre; il confesse alors son crime, demande son pardon et, par an serment sacré, déclare engager pour toujours sa foi au bienheureux Lambert, s'il recouvre la santé.
Ceci se passa le 22 septembre. Toute la garnison sort aussitôt du château et l'on y transporte la sainte châsse : par cette illustre victoire, le glorieux Martyr rentrait en vainqueur dans son ancienne possession. Ce même jour, l'esprit pénétré d'une lumière plus pure. Hugues se fait transporter dans le sanctuaire, d'où l'on avait retiré le saint. Il y exalte le triomphe merveilleux du saint évêque, puis rend le dernier soupir : avec bonheur, comme tous en ont l'espoir, puisqu'il s'était repenti de son vivant et qu'il avait expié son crime par de cruelles souffrances et même par la mort.
Le bienheureux Lambert demeure pendant deux jours dans la citadelle. La sainte châsse esl alors placée sur un char, puis transportée à Dinant, afin île descendre la Meuse jusqu'à Liège. Partout sur la route, les peuples manifestaient leur enthousiasme pour le glorieux vainqueur et, lui, répandait avec largesse ses bienfaits sur >e> tidèles.
« Bienheureux Martyr, autant qu'il est en ma puissance, j'attesterai ta gloire et je publierai ce que mes yeux ont vu ; s'écrie alors l- chanoine tréfoncier qui avait accompagné les reliques du saint et qui a écrit son Triomphe. A Namur, un enfant, âgé de sepl ans. avait été mis au jour, sans pouvoir en jouir : tu l'as graliûé d'une vue perçante. A Andenne, un jeune clerc allait expirer, il était perdu : tu l'as retiré des bras de la mon. A Huy, un homme à qui ses parents n'avaient jamais vu faire un pas. tu l'a- dressé sur ses jambes, tu lui as donné la force de marcher. <■
Par tous ces bienfaits, l'illustre triomphateur portait au comble l'allégresse de son peuple. Enfin il aborde à Liège, près de l'abbaye de Saint-Jacques. Une foule immense, de tout rang, s'y porte avec les transports de la joie la plus vive. On retire du bateau le cercueil sanctifié qui s'avance, au milieu des plus grandes marques de piété, porté par les corporations de l'île jusque dans sa demeure. Il est placé au milieu du temple ; puis on va chercher sur l'autel de la Sainte-Croix le corps du saint Martyr, pour le remettre dans son cercueil. De nombreux miracles augmentent encore l'allégresse du peuple, ses marques de dévotion et surtout sa confiance. Il faudrait, en effet, que des hommes fussent vraiment stupides et imbéciles, pour ne pas mettre à profit, quand ils le peuvent, une protection aussi certaine et aussi bienveillante.
Disons pour finir que, le 19 décembre 1143, les reliques de saint Lambert furent déposées dans une nouvelle châsse, en présence du clergé et de la noblesse. Médéric, troisième abbé de Liessies, qui y assistait, obtint quelques reliques du saint pour son abbaye, savoir : un os et des cendres tant de son corps que de ses vêtements et de son premier cercueil (1). Cette cérémonie fut donc comme l'épilogue du siège de Bouillon.
(I) Cf. H. FlSEN, opère cilato, p. 254. — Cf. En outre le Voyage en Araennes, Liège et Pays-Bas, en 1619, dans la Revue historique des \rdennes, 1rc année, 2e vol., p. 260.
SIÈO-E DE 1407
Le xix° siècle, et il s'en fait honneur, montre beaucoup de sympathie aux humbles, aux déshérités. Il appelle volontiers à sa barre, pour les réviser attentivement, les jugements qui semblaient être définitifs, et il se plaîl aux réhabilitations posthumes. Cette tendance, des plus louables en elle-même, n'a pas été sans amener quelquefois des résultats inquiétants et l'on a pu voir un historien (1) se faire le panégyriste de Tibère et de Néron, dont il déplore « les difficultés de famille. »
Notre tentative présente de réhabilitation nous semble au contraire justifiée. Elle aura pour effet, nous l'espérons, de faire cesser un oubli immérité et d'appeler l'attention générale sur un système de balistique, que les historiens semblent avoir voulu laisser dans l'obscurité et que les hommes de guerre ont depuis lors négligé totalement. En un mot, nous demanderons pour le siège de Bouillon de 1406-1407, une part de la renommée que l'histoire militaire du xve siècle a réservée jusqu'ici pour le siège de Constantinopleen 1453.
C'est que la prise de l'ancienne Byzance par les Turcs de Mohammed II, n'est pas seulement un fait politique d'une grande portée, quelque chose comme une diminution momentanée de l'Europe. Le siège de cette ville est également célèbre, parce que, suivant l'expression d'un historien moderne (2), les engins de guerre les plus différents, les méthodes les plus opposées de poliorcétique y furent employées à la fois et que des deux côtés se rencontrèrent en même temps l'artillerie ancienne et l'artillerie moderne. En effet, Mohammed
(1) Cf. Dubois-Guchan, Tacite ?t son siècle, 1860. Voir sur cette appréciation un (Moquent article de Prévost-Paradoi . dans ses Bâtais, i. II. p
(2)Cf. H. VlisT, lr cardinal Bettarion 1408-1472 . Paris, 1878; ^rc IV. chap. I.
fit dresser contre la ville cent trente canons de différents calibres, formant quatorze batteries formidables, sans compter le fameux canon, fondu d'après les instructions du célèbre hongrois Urbain et qui exigeait quarante attelages de bœufs pour se déplacer.
Il avait aussi des balistes, des hélépoles ou tours roulantes, recouvertes de cuir, avec étages casemates, d'où l'on pouvait lancer des traits sur la garnison et abaisser des échelles pour envahir la ville. De leur côté, les Grecs ont des canons, de la poudre, en petite quantité, il est vrai. Mais ils font pleuvoir sur les assaillants des grêles de traits et de flèches, du plomb fondu, de l'huile bouillante, surtout le terrible feu grégeois (1), dont la composition, depuis Constantin Porphyrogénète, était soigneusement cachée et dont le secret a été perdu.
Eh bien, n'en déplaise au savant historien du cardinal Bessarion, malgré sa description détaillée, tous les engins de guerre, plus ou moins usités à cette époque, n'ont pas été employés dans ce fameux siège, et si les ingénieurs au service du sultan avaient eu des renseignements précis sur les opérations du siège de Bouillon, qui a précédé seulement de quarante-six ans celui de Conslantinople, il est permis de supposer qu'ils les auraient utilisés et que, dans ce cas, les assiégés, malgré leur courage opiniâtre, n'auraient pu faire une aussi longue résistance. Nous allons en faire juge le lecteur.
Après le refus de Thierry de La Marclc, Jean de Bavière est élu prince-évêque de Liège en 1390. Ce jeune homme de dix-sepl-ans, « illettré, joueur, capricieux eleruel, » prétendait se conduire en monarque absolu et provoque bientôt l'opposition énergique des « Ilaidroits, » qui réclament l'obser-
ili Cf. BERTHELOT, les Compositions incendiaires dans l'antiquité et au moyen-âge ■. h- feu grégeois et les origines de la poudre à canon, dans la
Revue des Deux-Mondes, ilu là août 181)1.
vation de leurs chartes. Apres de nombreuses négociations,
que l'ambition du prince empêche d'aboutir, le Tiers-Etat
prononça su déchéance en 1406; il ofïrc lu, rnambournie du
pays à Henri de Hornes, seigneur de Perwez, et le
épiscopal à son fils Thierry, archidiacre de la Hesbaye. Tous
deux acceptent; mais on pense bien que l'évêque dép<>
n'accepta nullement cette décision et la guerre recommence
aussitôt. Jean de Bavière vient ravitailler la forteresse de
Bouillon qui lui est demeurée fidèle, grâce à son commandant,
Guillaume de Xhendrcmael (1). Le mambour arrive peu après,
avec une nombreuse armée, renforcée par les Dinantais,
(lin novembre), et refoule les Bouillonnais dans le château.
C'est ici qu'il convient d'exposer les opérations du siège
avec exactitude. Mais la chose n'est guère facile en français
moderne et nous préférons laisser ia parole au chroniqueur
lui-même, à Jean de Stavelot (2). S'il est vrai, comme l'affirme
Boileau, que
Le latin, dans les mots, brave l'IionntHeté
l'on peut bien, semble-t-il, accorder le même privilège au
wallon, surtout au wallon du xv° siècle.
Donc, les assiégeants « ne trovont personne qui la vilhe de
Bulhon defendist, si qu'ilh logont trestous en ladit vilhe; car
quand toutes les gens del vilhe veirent qu'ilh (3) passoient la
rivier (4), de grant paiour(5) ilh (()) s'enfuirent cl (7) fortereche
pour salveir (8) leurs corps, et lassont la vilhe eussi (9) awee
leurs biens et porveanches (10) ; et assegont fortement le
casteal (11) et fasoient tous leurs besongnes dedens des
(1) Xhendremael} canton Je Fexhe-Iez Slins, arrond. de Liège.
[i] Cf. in Chronique de Jean de Stavelot, publiée par Adolphe Bqrgrbi ; Bruxelles, l861,in-4°, [publications de la commission royale d'histoire de Belgique), p. KM et suiv.
i:!i Les assiégeants, l La rivière de la Semoîs, demi le pont avait été démoli. 5J De grand peur.
6) Les assiégés.
(7) Dans la (forteresse).
(8) Sauver.
(9) Aussi.
Mil) Provisions.
<tii Château.
toneals (1), et puis jettoïent chist mierdre par engins elle fortereche, qui punoit (2) toutes leurs chiternes et leurs aywes (3), que (4) grandement les greva etc. »
On le comprend aisément. Les chevaliers et les hommes de guerre, qui formaient la garnison bouillonnaise, étaient révoltés des manœuvres déloyales employées par leurs ennemis. Ils purent en effet constater avec colère et aussi, ce semble, avec regret, que les beaux temps de la chevalerie étaient bel et bien disparus et que désormais toutes les mesures, pouvant décider de la victoire, seraient indifféremment mises à profit par les passions politiques, poussées à leur paroxysme.
Dans ces conditions, le siège ne dura pas longtemps. Les assiégés ne recevant pas de secours et ne sachant trop comment repousser les attaques des ennemis, manquèrent bientôt de vivres et ils agréèrent la médiation de plusieurs seigneurs du Luxembourg et du seigneur de Mirwart, Everard de La Marck. Ils s'engagèrent à rendre le château à Dieu, à saint Lambert et à la patrie, au nom desquels le mambour et le nouvel évèque en prendraient possession, à condition d'en sortir sains et saufs avec leurs armes ; ce qui eut lieu le 28 janvier 1407.
Chose curieuse, l'historien de Bouillon, J.-F. Ozeray (5), qui consacre une page entière au récit du siège en question, ne mentionne pas la tactique employée par les assiégeants. A quel mobile attribuer cet oubli? Est-ce à l'ignorance, ou bien à une sorte d'amour-propre local, tout à fait déplacé en la matière V Qui pourrait le dire ? Au reste, voici en quels, termes se termine la relation d'Ozeray : « La place répond aux sommations par des coups de canons ; elle succombe sous les besoins les
(1) Tonneaux.
[-2) Infectait, empuantissait.
3 Eaux.
il i Ce qui.
iâi Cf. M. J.-F. Ozeray, Histoire de lu Ville et du Duché de Bouillon, Bruxelles, 1864, 2* édition, p. 83 cl suiv. — V* Leroux n'en parle pas non plus dans sa Notice du château fort de Bouillon.
plus pressants, et cède à la t'amin janvier, après deux
mois d'une attaque vivement prolongée. » Evidemment, le doute n'est plus possible. Ozeray n'a pas eonnu la Chronique de Jean de Stavelot (qui a été publiée, d'ailleurs en 1861 . c'està-dire deux ans après sa mort). Car il y aurait dans une ironie trop cruelle pour les malheureux Bouillonnais, dont il a été longtemps le compatriote (1).
Ce récit du siège de Bouillon nous permet de constater une fois de plus que décidément il n'y a rien de nouveau sous le soleil. On se rappelle sans doute qu'il a paru en septembre 1(389, dans la Beutschland, sous la signature de Faustus, un article tapageur, intitulé le Partage de la France. L'auteur y supposait que l'Allemagne sortait victorieuse de la lutte suprême, grâce aux progrès de son artillerie, grâce surtout à l'emploi d'obus dont la puissance brisante était décuplée et qui contenaient des gaz asphyxiants. Le bon monsieur Faustus. sans s'en douter, n'était donc qu'un pâle imitateur, oh ! si pâle ! du mambour de Liège. D'ailleurs, il resterait encore à prouver que ses gaz plus ou moins asphyxiants auraient le pouvoir démoralisateur du mode de balistique adopté par le sieur de Perwez et par les Dinantais (2).
(1) Le prince-évéque rentra peu après en possession du cliàteau de Bouillon.
(2) En principe, la justice est une loi d'équilibre et sa forme la plus simple, c'est le talion. « Œil pour a-il, dent pour dent, o toi /tait le mot d'ordre des sociétés primitives châtiment fut appliqué, dans toute sa rigueur, aux Dinantais, non pas — malheureusement — aux Dinantais de l'année 1 107, mais, par un singulier effet de répercussion, aux Dinantais de 1838. Autrement dit. les coupables furent punis dans leur dix-septième génération.
Voici en effet ce qu'on lit dans le Précurseur d'Anvers de cette terrible année lo38 : « La ville de Dinant, dominée par un rocher à pie servant de base à la citadelle, a manqué d'être étouffée par une avalanche de matériaux que In pudeur nous défend de nomn , Le i servoirou la citerne immense qui. de temps immémorial, reçoit les ivsidus de la digestion de toutes