CHAPITRE II
L'Évêque Etienne.
Nous ignorons la date et le lieu exacl <le sa naissance. Ce doit être aux environs de 850; nous savons que Radbod suivait lc> cours de l'école du Palais, vers 864, en compagnie de notre Etienne et de IVIancion, >es aiués : JEtate majores, non studio superiores (*). Ceci s'accorde parfaitemenl avec la Chronique de Marchiennes, où l'évêque de Liège e>i présenté connut' an homme chargé dans : vir grandaevus (2). Les historiens les plus élogieux le disenl issu de la famille des comtes de Salin (3); d'autres lui reconnaissent pour sœur, Plectrude, femme du comte de Namur el mère de sainl Gérard, le fondateur de l'abbaye de Brogne
11 était uni par les liens du sang a la famille des Carolingiens. Le roi de France, Charles le Simple, se charge de nous
.') Yua liadbod>. (M. (,. II.. Scrip tores, t. XV. pp. 569 et suiv.. el Mignb, /'. t., i. CWXM. col. 539.)
(*) Mignb, /'. /.., t. • XXXII, col. 642; Hiracula Ste Hictrudis, dan? Ghesquièus, Act. Sanct. Belgii, t. I\. p. 506.
(') Anonyme '/<• Saint-Trond, Manuscrit <ie la bibliothèque d-> l'Universilé de . H- :'.'.'. !' I il (XVI siècle : Fisi s, s i R ruina clesiae /S/ta, »ive
historx I diens s. L 696 p. 125. Cette parenl e par
Foullon, Historia Leodiensis Liège, 1735, t. I. p. 164.
(k Par suite de la pénurie de documents, plusieurs autours nient cette filiation. L'affirmative nous paraît cependant suffisamment démontrée par le r suivant : « Mater autem Plictrudis ouncupata domni Stephani rungrorum soror traditur extitisse germana. » (Vita G rardi, M. <i. 11.. Script • r, t. XV, J« partie, p bagiographe écrivait enta 76. Gillbs d'Orvai
le même sentiment. ^M. G. Il , Scrip tores, t. X\V, p. 51.)
l'apprendre lui-même, dans un diplôme où il l'appelle « notre proche parent (*) ».
Etienne, en personne, nous renseigne le lieu où il passa ses premières années. D'après Folcuin, Etienne a écrit, dans l'épître dédicatoire de son Liber Capilularis, qu'il reçut sa première éducation à Metz (*). Est-il permis de conjecturer son admission parmi les < cubiculaires »> de la célèbre schola cantonna messine? Très probablement, surtout si nous tenons compte de la variété ei de l'étendue des connaissances de cet évèque. Rien ne s'oppose toutefois à ce qu'il ait fréquenté une autre schola que celle de la cathédrale.
De Metz. Etienne Tut envoyé à l'école du palais, dirigée à cette époque par le célèbre Mannon (3). Parmi les condisciples avec lesquels il se lia d'amitié, on cite Radbod, excellent musicien, devenu évêque d'Utrecht, et Mancion, qui le fut de Châlons-sur-Marne (893-908) (4). Son instruction achevée, Etienne quitta l'école du palais pour entrer dans le clergé de .Metz, ou bientôl il occupa un siège de chanoine à la cathédrale.
Nous avons vu plus haut de quel éclat brillaient les deux
(*)« Interventu Stephani Tungrorum episcopi nostri consanguinitate affinis dilectissimi. » Borhans et Schoolmeesters, Cartulaire ie Saint-Lambert, 4 vol. in 8°, 1893-1900. Publié par la Commission royale d'histoire, t. I, p. 14. Voyez ce que Rai. ai censé sur ce point : Les Sources. (Op. cit., p. 76. note 3.)
(*) « In cujus libelli [le Liber Capitularis] praefatione ostendit, se Mediomatricae quae mine Mettis dicitur, a-puero educatum fuisse. » (Gesta abbatium Lobiensium. M. !.. B., Scriptores, t. IV. p. 62. Réédité avec la Continuatio, par la Société des Bibliophiles liégeois, n- 26. Texte «léjà cité par Mabiixon, Ann. Benedict., t. III. p. 315.) La Préface de cet ouvrage a été découverte, voici quelq ies années, par I». Cunibekt Holhberg et publiée >lans les Mélanges Moeller, t. I, p. 357. Elle confirme parfaitement le témoignage <le Folcuin : « In quo diu multo lacté suo, paternali administratione sum pastus. » (Idem, ibid.)
. mi Modérateur, expert en tous les arts libéraux, passe pourun<les plus grands phi osophes de son siècle. Né en 813, il mourut vers 880, certainement avant 898. Vnnai S" \luximini Trevirensis. M. G. H.. Scriptores, t. II, p. Î13; Histoire littéraire, t. V, p. 657; Gallia Christiana, t. IX, p. 869.)
(*) Vita Radboàt (Op. cit.1); Tbithbim, Catalogus scriptorum eccles. Cologne, 1531, f i v . //; Hoir littéraire, t. VI, p, 3K. C'est auprès île Radbod que se retira Réginon, abbé de Prura, i'un des plus savants théoriciens musicaux, lorsqu'une cabale le força a quitter son monastère, vers 899.
centres musicaux — Aix-la-Chapelle el Metz dans lesquels
le f'ulur auteur de l'Office de -suint Lambert fil ses éludes. C'est dire la nature et l'excellence de sa formation artistique el littéraire. Il ne faul donc pas s'étonner de le voir se livrer avec succès à la poésie el à la musique, ainsi que nous aurons l'occasion de le démontrer dans les chapitres suivants.
Durant son séjour <lans la capitale de la Lotharingi< Etienne fut nommé abbé du monastère de Saint-Michel iSaint- Mihiel), pres de Verdun. Les doctes auteurs du Gallia Christiana ont raison lorsque, basant leur assertion sur un texte de chroniques dans lequel on le qualifie d'« évêque et d'abbé iK pensenl que notre prélat conserva ce titre alors même qu'il était évêque de Liège (2). Nous en trouvons la confirmation dans un diplôme de Louis IV, daté de 903, dans lequel il est ainsi qualifié; or, Etienne était à Liège depuis 901 ou 90:2 au plus tard (3).
Il fut probablement aussi abbé de Saint-Èvre (4) el a>>i>ta apparemment au concile tenu en 893 à Metz, où l'on croit le reconnaître sous le titre d'« abbé respectable » (f<).
A la mort de l'évèque Francon, Tan 901 (*'), le clergé liégeois
(') Le royaume de Lotharingie constitué en 855, au coeur des anciens Etals de Charlemagne, comprenait toute la Belgique orientale et le Nord-Est de la Erance jusqu'au tîhin. (I). Parisot, Le royaume de Lorraine. Op. cit.)
(») Gallia Christiann, t. III, p. 836.
(*) Hokhmer-.Mïliibacher, Die Regeslen des Kaiserreichs un ter dm Karolituiem. Inspruck, 1893, n° 196l\ et aussi n° 1906. A celte époque, le titre d'abbé n'impliquait |>as nécessairement l'obligation d'en exercer les fonctions, il consistait souvent en une prérogative accordée au titulaire de toucher certains bénéfices attaches à ce titre. Les souverains usaient volontiers, à l'égard des sujets dont ils voulaient leenmpenser les mérites, du privilège qu'ils s'étaient réservé de pourvoir à la nomination à ces fonctions, purement lucratives en l'occurrence, dans les abbayes fondées par eux ou leur appartenant.
' Diplôme d'ArnuIphe du 19 mai 891. (Bobhmer-MOlhbacher, op. cit.. n° ,v
(5) Mansi, Sar. Cnnc. Coll., t. WIII. cul. 77: Parisot, Le royaume de Lorraine (Op. mi , p. 580); abbé Bai ai . Les Sovr& s 0p. cit., p. 77.)
(•) Date fournie par : Annales I Leodien M G. IL. S
t. IV. |>. 16 ; Annales Lobienses (Ibid , t. II. p. 195, et t. Mil. p. H \ Uiste
S n tixe l'année 900. (M t.. II.. Scripiores, t. M. p. 590.) Cette divergence peut être occasionnée par la manière différente de compter de ces auteurs; les unpartent 'in 35 décembre; les autres, de la fête de Pâques.
choisit Etienne pour évêque. Faut-il attribuer ce choix, uniquement ;uix talents et aux vertus de l'élu? J. Daris pense qu'une recommandation du roi de France n'y fut peut-être pas étrangère.
Son premier soin, en prenant possession de son siège, fut de continuer l'œuvre de restauration commencée par son prédécesseur et nécessitée par les ravages effroyables des invasions normandes. Aussi seconda-l-il de tout son pouvoir les vues d'une noble daine, Ermengalde, dans la restauration du nionostère de Moustier-sur-Sambre (*), pour y recueillir les religieuses devenues errantes depuis le pnssage de ces barbares. La règle de saint Benoit y lui remise en vigueur et la direction confiée a un piètre du nom d'Ebroïn.
Comme évêque de Liège, Etienne était aussi abbé de Lobbes. Ce monastère avait beaucoup souffert dans la dernière invasion. Prenant à cœur ses nouvelles fondions, il activa la reconstruction de L'église de Saint-Ursmer, patron de l'abbaye, et. assi-ie de son collègue Dodillon, évêque de Cambrai et souverain temporel du couvent, il eut la joie d'en présider bientôt la consécration solennelle (2). Les études avaient considérablement soulîert durant les dernières années; le nouvel abbé les ranima. On cite parmi ses disciples, Scammin et Théoduin, sans oublier Rathier, dont l'existence fut si agitée et qui semble avoir hérité, en partie du moins, des aptitudes musicales de son maître (3).
(') 11 l'ut fondé par sainl Amand et destiné ;i des religieuses que des moines du voisinage dirigeaient dans le chemin de la perfection. (Ghesqueères, An. Sanct. Belgii, t. IV. p. 218 I \u XIIe siècle, il lui transformé m un chapitre noble de eh. m, ous la direction d'une abbesse séculière. (Fisen, Histor. Op. cit.,
p. 1-Jf): Bouillb. Histoire </<- !" ville et du pays de Liège Liège, 1723, t. I. p. 53; dorn l . Berlière rontest» ention d'Etienne, Monasticon belge, t. I. pp. 62
03.) Folcuik, Ge ta abb. I Op. en M. G. H.. Scriptores, i. IV. p. 62); Gesta ■■■,, ■ <■ , Idbm, ibid., i. vil. i'. '*-'» . (*) A. Vogbl, ftalherius von Vernna und dus Zehnte Jahrhundert. léna, 1854, 2 vol.; Annuaire '/<• l'Un itholique de Louvain, 1909, pp. 430 et saiv.;
Biographie Nationale, l. XVIII, roi. 772.
Parmi les liégeois, il faut mentionner Bilduin, devenu archevêque de Milan.
Aux qualités attribuées à Etienne par les chroniqueurs, nous pouvons ajouter celle de diplomate habile. Ce n'esl pas en vain qu'il Fréquenta l'école du palais el <|ue sa famille était alliéeà la couronne <!«■ France. Les circonstances, il est vrai, lui furent favorables et il sul en tirer le meilleur parti. Son intervention valut à l'église <le Liège d'importants et nombreux privili Peut-être fut-il st i m m 1<- par l'exemple des seigneurs toujours plus nombreux qui cherchaientà s'assurer la propriété des terres m eus concédées par le souverain, simplementà titre de précaire ou de commande. D'un autre côté, préoccupé avant tout d'étayer son trône chancelant, Louis l'Enfant cherchait, par ses largesses, ;i se ménager les lionnes grâces de la noblesse et celle- <!*'> évêques.
Lorsque Louis se rendit à Aix pour recevoir l'hommage des seigneurs de Lorraine, dont il était le souverain depuis la mort du roi Zwentibold, Etienne profita de sa présence dans son diocèse pour faire confirmer par lui les possessions données à son église par les précédents monarques. Le texte de la charte rédigée ;i cet effet renouvelle les donations suivantes : l'abbaye de Lobbes ('), le domaine fiscal de Theux, l'abbaye de Fosses et celle d'Herbitzheim ; « en considération de son dévouement à Dieu, à la sainte Vierge et au mari \ r saint Lambert, il [Louis l'Enfant | assure a l'église d<- Liège, dans la personne de son évêque, ions les biens donnés a celle de Tongres, dans un temps antérieur quelconque, par 1rs rois ses prédécesseurs
(*) Charte du IS janvier 908 datée d'Aix-la-Chapelle. (BoRMAira et Schoolmbbstibs, Cnrtulaire <lr Saint- Lambert. Or. cit., i. 1. pp. 1*2-13.) La donation <le l'abbaye de Lobbes ;i\;iii déjà été confirmée à Prancon, le 13 novembre 888, par le r.'i Araulplie. (Mir iis -'t Fopprns, Op ra diplomatica, t. I. p. 650.) Pour Theux, voir l'acte de Zwentibold, du 8 octobre B98. Bormams l Schoolmbbstib! t. I. p. s.) Charles If Simple compléta cette donation en y ajoutant la Foréi cente(Sa tût 915). (Idbm, ibid., p. 14.) Deux de ces ih.irie> se trouvem aussi dans Min i i v Op. < u\. pp. -j.'ii ci 650.
Le roi y ajouta encore le tonlieu et la monnaie à Maestricht (1), droits qui indiquent les premières sources de la souveraineté et dont la jouissance ren lait la puissance de l'évêque égale à celle d'un seigneur.
Nous avons ici « la première donation connue, faite à l'église de Liège, du droit de battre monnaie (2) ».
Etienne s'était déjà rendu possesseur de l'abbaye de Fosses en échangeant quelques biens de l'église de Liège avec Gisèle, qui l'avait reçue en commande de l'empereur de Germanie, son parent
Choisi de préférence à Conrad de Franconie, roi d'Allemagne, le nouveau roi de Lorraine, Charles le Simple, n'oublia pas son noble parent, l'évêque de Liège, dans ses libéralités. Celui-ci désirait ardemment la possession de l'abbaye d'Hastières et celle d Saint-Rombaut, à Malines. Il y réussit, mais il ne jouit des revenus qu'après la mort du fils du prince, qui l'avait en commande i ').
Etienne eut la joie de procéder à la translation à Brogne du corps de saint Eugène, que son neveu saint Gérard avait obtenu des moines de Saint-Denis lors de son séjour parmi
*) C'est-à-dire le droit de battre monnaie pour en toucher les revenus. L'évêque
partageait cette faveur avec le comte Alduin, qui, jusque-là, avait été le seul à en
bénéficier. Cette ville se trouva ainsi divisée, non quant à son territoire, mais par
rapport à ses sujets, entre deux souverains temporels, le comte et l'évêque. Cette
situation bizarre se prolongea durant plusieurs siècles. (J. Daris, Histoire du
Op. CIT., t. I, p. 493, et spécialement yole sur Maestricht et ses deux Cours
de justice, dans idem, Histoire du diocèse pendant le XVIe siècle, pp. 166 et suiv.
(*) Baron J. De Chestret de Haneffe, Sumismatique de la principauté de Liège
et de ses dépendances, p. 44. Bruxelles, Hayez, 1890.
(J) Diplôme .lu -10, octobre 907. (Ji les Borgnj i. Cartulaire de l'abbaye de Fosses.
r, 1867, p. I; Bormans et Schoolmeesters, op. cit., t. I, p. 10.) L'original
sur \èlin se trouve aux Archive- de l'Étal à Liège.
' I (entre 908 et 915), dans Bormans et Schoolmebstbrs, op. cit.,
p. H). Pour ce qui concerne le conflit qui surgit au sujet de cetie succession :
J. Daris, Histoire du diocèse. (Op. cit., i. 1, pp. 222 et suiv.) On lira aussi avec
intérêt l'étude de M. .1. Closon, sur L'Œuvre politique d'Etienne, dans
Leodium 13* année, novembre-décembre 1920.
eux (1). Une cérémonie de cette nature se défoulait toujours, au moyen âge, au milieu d'un immense concours de peuple et avec la plus grande solennité. Les festivités se prolongeaient durant plusieurs jours avec une pompe et un enthousiasme constants (2).
Relatons, a ce sujet, un petit épisode dont notre évêque fui le héros :
Les fêtes terminées, Etienne songea à regagner >a bonne ville de Liège. Au retour, certaines personnes de son entourage, fit non des moins considérables, mirent en doute l'authenticité des reliques. Etienne se prit à douter aussi. Sut ces entrefaites, la caravane atteignit Malonne, où la fatigue L'obligea a taire une halte. L'évêque, déjà âgé, — on était aux environs de l'année i)l8 (3), — trahissait une grande lassitude qui dégénéra bientôt en une maladie pénible. Réfléchissant sur les causes de cette infirmité survenue aussi inopinément, -Etienne vini à se demander si elle ne lui était point envoyée par saint Eugène en punition des doutes qu'il conservait à l'égard de ses reliques. Il s'empressa «le faire porter deux cierges auprès «lu corps du suint en lui demandant pardon de son incrédulité. La guérison fui immédiate. Plein «le reconnaissance, il voulut propager son culte. De retour à Liège, il convoqua immédiatement un synode (4); il y donna lecture de la vie de cet illustre martyr el statua que la fête de saint Eugène serait célébrée dorénavant dans tout le doyenné ou concile (5) comme un dimanche.
r») Gilles d'Ouyal, op. cit. (M. G. H., Scriptores, t. XXV, p. 51.) Le récit de translation a été publié en dernier lieu dans les Analecta Bollandiana, t. 111, p. -29. el t. V, p. 385. L'étude critique dans Balai-. Les Sources. (Op. CIT., pp. 86-91.)
(») Abbé Le BEDE, Divers cents pour servir à l'Histoire de France, t. I. p. 369: dom Bkssj , Les Haines de l'ancienne France, p. -l'fl. Paris, Poussielgue, 1906.
(») La date certaine n'est pas connue. (Râlai-. Les Sources. OP. cit., p. 90. note 1.
(*) C'est une des plus anciennes mentions des synodes diocésains.
(s) A cause <le son immense territoire, le diocèse de Liège était divise en huit archidiaconés, qui, à leur tour, se subdivisaient en conciles ou doyennes. Il g ici du concile de Florennes, dans l'archidiaconé «lu Bainaut.